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Full text of "Le Bhâgavata purâna"

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LE 



BHAGAVATA PURANA. 



TOME PREMIER. 



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t;^ - LE 



\ 



BHÂGAVATA PURANA, 



ou 



HISTOIRE POÉTIQUE DE RRÏCHNA 



TRADUIT 



PAR M. EUGENE BURNOUF 

MEHBBE DE L'INSTITDT \ il^ ^ • 

PROFESSEUR DE SANSCRIT AU COLLEGE ROYAL DE FRANCE, ETC. 



■ •••■i 



TOME PREMIER 




PARIS 

IMPRIMERIE ROYALE 



M DCCC XL 



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^ H't^rm?:*^;^ m¥>t.'s^>^li? tr^Vâli^ Sf^Vâî:^! 



LE ^T'^rr 

B H A G A VA TA 

purAna 



ou 



HISTOIRE POÉTIQUE DE KRÏCHNA 



TRADUCTION FRANÇAISE 



TOME PREMIER 




PARIS 

IMPRIMERIE ROYALE 



M DCCC XL 







tM^LmxiMn^^iy^mM^y^mji^M:^x^;^A 






•i.« ^ 

•«•.•••••* 






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PRÉFACE. 



L'ouvrage dont je publie en ce moment le premier volume est 
une des productions les plus remarquables et les moins connues 
d'une littérature dont l'existence était, il y a un demi-siècle, à 
peine soupçonnée en Europe. Il appartient, pour le fond comme 
pour la forme, à un ensemble d'ouvrages dont on ne possède 
encore que des fragments, dont on ignore l'origine et l'histoire, 
et dont la langue n'est comprise que d'un petit nombre d'érudits. 
Pour qu'un livre de ce genre pût être apprécié par le public 
français à sa juste valeur, il faudrait l'entourer de tous les éclair- 
cissements faits pour le rendre parfaitement intelligible; il fau- 
drait marquer la place qu'il occupe dans l'histoire littéraire du 
pays auquel il appartient, en indiquant les rapports qu'il oflfre 
avec les productions qu'il a précédées comme avec celles qu'il a 
suivies. Je n'ai pas besoin de dire que, dans l'état actuel de nos 
connaissances, un pareil travail est plus facile à concevoir qu'à 
exécuter, car ce qui manque à la critique du Bhâgavata Purâna 
n'existe encore pour celle d'aucun autre ouvrage indien. Quelques 
rapides progrès qu'ait faits dç nos jours la connaissance de l'Inde 
ancienne, personne ne sera surpris que des études qui ne datent 



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u PREFACE. 

guère que de quarante années n aient pas encore dissipé les té- 
nèbres qui enveloppent Thistoire d'une nation dont aucune biblio- 
thèque européenne ne possède, peut-être, d'une manière com- 
plète Tes monuments littéraires. C'est déjà un résultat d'une grande 
importance, que quelques hommes se soient rendus assez maîtres 
de la langue savante des Brahmanes, pour être en état de lire et 
de traduire les ouvrages dont cette langue nous a conservé le 
dépôt; car l'Europe est, grâce à leurs efforts, en possession d'un 
instrument d'une valeur inappréciable, du seul dont la critique 
puisse et doive se servir pour pénétrer dans l'histoire de llnde 
qui nous est restée cachée pendant tant de siècles. 

On ne s'étonnera donc pas, je l'espère, si je m'abstiens en ce 
moment d'entrer dans l'examen des questions très-nombreuses et 
très-difificiles auxquelles donne lieu le poème mythologique et 
philosophique dont j'ai entrepris la traduction : ce serait em- 
ployer peu utilement pour les lettres orientales et pour le pu- 
bhc le temps qu'on doit à la traduction des textes sanscrits, que 
de le consacrer à des discussions dont on n'a pas tous les éléments 
et à des spéculations dont on connaît mal les objets. L'époque 
des dissertations et des mémoires n'est pas encore venue pour 
Hnde, ou plutôt eUe est déjà passée, et les travaux des Cole- 
brooke et des Wilson, des Schlegel et des Lassen ont fermé 
pour longtemps la carrière qu'avait ouverte avec tant d'éclat le 
talent de Sir W. Jones. Nous qui venons après ces grands maîtres, 
nous devons savoir profiter de leurs leçons; et en conservant 
avec reconnaissance et admiration la mémoire de l'homme cé- 
lèbre qui, dans ses brillantes esquisses, a touché avec une har- 
diesse si heureuse à toutes les questions indiennes, nous devons 
ne pas oubher que le seid moyen de résoudre un jour ces ques- 
tions avec certitude, c'est de ne pas les traiter prématurément; 



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PREFACE. III 

nous devons savoir qu'il faut auparavant, comme il avait luii- 
même commencé de le faire dans ses belles traductions de Manu, 
de la Çakuntalâ et du Gitagôvinda, demander aux textes mêmes 
les connaissances positives sans lesquelles la critique manque à 
la fois de base et dobjet. 

Je ne prétends pas cependant me soustraire aux obligations 
qui sont imposées à celui qui traduit une composition encore aussi 
peu connue que le Bbâgavata, ni me dispenser de donner au lec- 
teur les détails qu'il a le droit de demander sur la nature et la 
destination de louvrage dont je lui offre les trois premiers livres; 
c est même parce que je comprends Timportance de ces oHiga- 
tions, que je remets le soin de les remplir à une époque où j'ai 
Tespérance de pouvoir le faire moins imparfaitement. Si le temps 
et ma santé me permettent de terminer cette traduction, je la 
ferai suivre d'un volume exclusivement consacré aux éclaircisse- 
ments dont elle a besoin. Ces éclaircissements se composeront 
de notes destinées à -l'explication du texte, et formant un com- 
mentaire perpétuel. Ces notes, que j'ai rédigées pour la plus 
grande partie en même temps que je composais la traduction, 
s'augmenteront encore, sans aucun doute, des renseignements 
que ne peut manquer de me fournir le progrès toujours croissant 
des études indiennes. Elles seront précédées de plusieurs disser- 
tations, dans lesquelles j'examinerai les diverses questions de 
critique auxquelles peut donner lieu une composition de cette 
étendue. Ainsi, après avoir décrit et apprécié les manuscrits qui 
servent de base à mon édition, après avoir examiné le texte sous 
le rapport de la langue et du style, et traité des mètres di- 
vers que l'auteur a emjdoyés dans son poëme, je ferai de ce 
poëme une analyse détaillée, qui mettra clairement au jour le 
système de l'auteur et permettra de distinguer, d'une manière 



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IV PREFACE. 

presque certaine, ce qui lui appartient en propre d'avec ce qu'il 
a puisé dans la tradition ou dans dautres livres. Il résidtera de 
cette analyse, qu'une main unique a présidé à l'arrangement des 
diverses parties dont se compose notre poëme; mais que l'auteur, 
tout en distribuant à sa manière les matériaux qu'il avait à sa 
disposition, tout en les liant entre eux par des additions qui lui 
sont propres, en a cependant respecté le fonds avec une assez 
grande fidélité. Les divers éléments que l'analyse dont je parle 
aura fait ressortir, deviendront ensuite à leur tour l'objet d'un 
examen spécial et approfondi. Réunis sous trois chefs princi- 
paux, la mythologie, la philosophie et l'histoire traditionnelle 
et légendaire, ils seront comparés aux données de même nature 
que renferment d'autres ouvrages sanscrits, tels que les Vêdas, 
le Mahâbhârata, le Râmâyana et quelques-uns des Purânas. 
Les résidtats de cette comparaison, en démontrant la postério- 
rité du Bhâgavata à l'égard des trois grands recueils que je viens 
de citer, apporteront une confirmation nouvelle à l'opinion de 
Colebrooke, qui regarde cet ouvrage comme assez moderne, et 
fourniront la preuve de quelques-unes des assertions que je ne 
puis exposer ici qu'en termes généraux. La recherche, et quelque- 
fois même l'exagération qu'on remarque dans le style des parties 
du poëme que je rapporterai exclusivement, comme je l'indiquais 
tout à l'heure, à l'auteur du Bhâgavata, seront signalées comme 
des présomptions en faveur de l'hypothèse que c'est à un écri- 
vain, maître de toutes les richesses de la poésie indienne, qu'en 
est due la composition. Enfin il résultera de l'ensemble de ces 
recherches, que le Bhâgavata est venu après les grandes compo- 
sitions de la littérature brahmanique, dont il résume en mytho- 
logie, en phiïosophie et en histoire les traits les plus frappants 
et les plus caractéristiques, réunissant dans une sorte d'unité 



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PREFACE. ▼ 

encydopédique, des éléments aussi dissemblables et d'époques 
aussi diverses que les idées primitives de la cosmogonie des Upa- 
nichads, et les développements, en apparence beaucoup plus 
modernes, de la mythologie des Purânas; que le système rigou- 
reusement unitaire de la philosophie védique, et les conceptions 
du Sâmkhya, où commence à paraître une espèce de dualité; que 
les listes des vieilles dynasties du Mahâbhârata et du Râmâyana, 
et celles des Râdjas qui descendent jusqu'à des temps plus rap- 
prochés de nous; enfin que la rude simphcité et la grandeur du 
style des Vêdas, la noblesse héroïque des épopées guerrières, et la 
richesse inépuisable de la poésie moderne, ce fruit brillant d'une 
imagination fécondée par la longue culture des siècles, et inces- 
samment réchauffée par le spectacle d'une nature vigoureuse et 
gigantesque. 

Dans ces dissertations comme dans les notes qui leur auront 
servi de base, je ferai usage des ressources que fournit la phi- 
lologie à la critique ; et, sans oser concevoir fespérance d'ap- 
prendre quelque chose de nouveau aux savants qui ont étudié 
nnde d'une manière spéciade, je ferai en sorte qu'ils n'y trouvent 
que ce qu'ils auraient du plaisir à se rappeler. Une connais- 
sance plus intime des Vêdas, dont j'espère consulter plus tard 
un manuscrit, la publication du Vâichnava Purâna à laquelle 
M. Wilson travaille en ce moment à Londres, celle des Upani- 
chads promise par M, Poley, et d'autres ouvrages que l'avenir fera 
naître, me rendront certainement plus facile une tâche à laquelle 
je me dévouerai avec ardeur, aussitôt que j'aurai rassemblé les 
matériaux qui me manquent en ce moment pour l'entreprendre. 

Aujourd'hui je dois me borner à répondre en général aux 
premières questions que se fera tout lecteur français, à la seule 
vue du titre de cet ouvrage. Je dois dire ce que c'est qu'un 



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VI 



PREFACE. 



Purâna, et pacHÛ les Purâpas, ce que cest <}ue le BhâgfiyJBita; je 
dois indiquer à qui dans Tlnde on attribue la rédaction de cet 
ouvrage, et queUes sont les raisons qu'on a d adopter ou de con- 
tester ropmioit la plus universellement admise. Enfin il £Eiut que 
j expose sommairement la nature et Tétendue des recours que 
j ai eus à ma disposition dans le cours de mon travail. Si pour 
répondre à ces diverses questions, j'^Qtre dans des détaib qui 
paraîtront vulgaires aux savants qui , depuis le commencement de 
notre siède, s'occupent de la littérature indienne, je les prie de 
considérer que je dois, au début de cette entreprise, m adresser 
d'abord à la partie du public, qui nest pas encore familiarisée 
avec le vaste sujet de leurs constantes Àudes. La seule cbose 
que je puisse ofirir en ce moment aux indianistes, cest le texte 
même du Bhâgavata , à la correction et à Tinterprétation duquel 
j'ose dire que j'ai apporté tout le soin dont j'étais capable. 

Les livres nommés dans llnde Purâ^Kis composent un ensem- 
ble de dix-huit ouvrages, dont les titres sont en général formés 
du nom d'une divinité, soit que cette divinité passe pour avoir 
promulgué l'ouvrage qui porte son nom, soit qu'elle y paraisse 
comme l'objet d'un culte spécial et exclusif. Le Brâbma Purâça, 
par exemple, est nonuné ainsi parce que c'est, dit-on, Brahma 
qui l'a révélé au sage Marîtchi, tandis que le Bhâgavata tire son 
nom de Bhagavat, à la louange duquel il est consacré (^). Ces li- 



^ C'est seulement lorsqu'on aura lu les 
Purânas en entier et avec critique, que 
Ton pourra espérer de découvrir les rai- 
sons qui ont fait assigner à chacun de ces 
livres les noms qu'ils portent maintenant. 
Deux de ces Purânas., le Mat&ya et VÂgnèya , 
en énumérant comme font les autres les 
dix-huit Purânas, expliquent en outre le 
titre que porte chacun 4^eux; mais quand 



ces explications ne ressemblent pas à celle 
que j'ai raj^ortée touchant le Bràhma, 
d'après l'autorité du Mâtsya, elles sont 
tout à fait fabuleuses et quelquefois ridi- 
cules. [Mâtsya Pnràna, ms. beng. n* xvm, 
fol. 67 V. sqq. , et Â^néya Parafa, manusc. 
beng. n* xiii, fol. igA r. sqq.) rajouterai 
ici que dans l'analyse qu'il a donnée du 
Bràhma, M. WiJaon a remarqué entre le 



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PREFACE. 



VII 



vres sont très-considérables, et il existe un texte répété dans plu- 
sieurs Purânas ^^^ qui porte à quatre cent mille le total des stances 
dont se compose leur réunion, ce qui donne la masse énorme 
de seize cent mille vers ^^\ Écrits primitivement en sanscrit, ces 
volumineux ouvrages ont été depuis longtemps traduits dans la 
plupart des dialectes vulgaires de l'Inde^ et ûs sont encore au- 
jourd'hui entre les mains des Hindous de tout rang, qui en font 
leur lecture habituelle. Un corps d'ouvragés aussi répandu a né- 
cessairement exercé une puissante influence, et les savants les 
plu« versés dans la httérature sanscrite s'accordent à considérer 
les diverses parties dont il se compose comme très-propres à 
faire connaître les goûts littéraires de la masse de la population 
indienne et la direction de ses idées- 

On ignore jusqu'à présent les noms des auteurs auxquels sont 
dus les Purânas, ainsi que l'épcxque où ils ont commencé à se 
répandre. Les Hindous les regardent comme des hvres inspirés, 
dont Vyâsa, le compilateur célèbre des Vêdas, est réputé le ré- 
dacteur. Mais cette opinion donne lieu à de grandes difiicultés, 
et pour n'en citer qu'une seule, il n est guère possible de croire 



texte de ce Purâna et celui du Mâtsya un 
désaccord jusqu'à présent inexpUqué, en 
ce qui touche le nom du sage auquel ce. 
livre aurait été révélé. Suivant le Mâtsya, 
ce serait comme je viens de le dire, Ma- 
ritchi; tandis que suivant le .texte du 
Brâhma, ce saraît Dalcka/(£Ma;x^ on the 
PurdnuB, dans Jowmtd of the Royal Asialic 
Society of Great Britain, t. V, p. 65. ) 

^ Bhâgavaia, 1. XU, ch. vii, st. 9; Md- 
isya Pnrdna, ms. beng. n^ xvm, fd. 67 v. 
et 69 r.; Ràdhàkànta Déva, Çabdakalpadm- 
ma, au mot Porfça^p. 2194» col. 1. 

^ Wikon, Essayé on ike Purdt^, dans 
Joam. of the As, Soc. of Great Britain, t. V, 



p. 6i. Uaddition du nombre des stances 
attribuées à chacun des Purânas par quel- 
ques-uns de ces livres, tels que le Bhâ- 
gavata, le Mâtsya et autres, est de quel- 
ques milliers au-dessous du chifire de 
quatre cent mille stances. Je reviendrai 
plus bas sur les énumérations de ce genre 
que j'ai trouvées dans les manuscrits qui 
sont à ma disposition; j ajouterai seule- 
ment ici que ce chifiBre énorme n'a pas 
suiE à rimagination de quelques sectaires 
qui, comme nous le verrons plus tard , ont 
inventé une collection divine de Purânas 
d'une étendue beaucoup {dus considé^ 
rable. 



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VIÎI 



PREFACE. 



que le même homme, après avoir mis en ordre le corps déjà si 
considérable des Vêdas, et composé le Mahâbhârata, ait encore 
eu le temps d'écrire la masse des dix-huit ouvrages qui forment 
la collection purânique ^^K La question reste donc entière, et 
lopinion des Hindous nest peut-être, comme je le dirai plus 
bas, que l'expression du désir qu'ont eu les auteurs de ces livres 
d'assurer à leur œuvre une partie du respect qui s'attache à la 
collection sacrée des Vêdas. 

Il est en ce moment impossible de préciser l'époque à laquelle 
chacun des Purânas a été mis au jour; cependant les nombreux 
extraits que M. Yans Kennedy a déjà donnés de plusieurs de ces 
livres ^^^ les analyses un peu courtes, quoique substantielles, que 
M. Wilson a commencé d'en publier dans l'Inde et en An^e- 
terreP^ et l'opinion de Colebrooke ^^^ concourent à nous pré- 
senter la collection actuelle des Purânas comme plus récente que 
le grand corps des anciennes compositions^ brahmaniques com- 
prises dans la compilation des Vêdas, dans les traités des ju- 
risconsultes, dans les axiomes des philosophes et dans les re- 
cueils de traditions épiques. Je dis la collection actuelle, car je 
ne puis pas croire qu'à côté des hymnes et des prières des Vêdas, 
des rituels des familles brahmaniques, des livres rêvant les droits 



^ C'est, autant que je le puis croire, 
W. Jones et Golebrooke qui ont les pre- 
miers élevé des doutes sur l'exactitude de 
la tradition qui attribue à Vyàsa la rédac- 
tion des Purânas. Jones, dans la préface 
de sa traduction des Lois de Manu (Jones, 
Works, t. III, p. 56) , exprime la convic- 
tion que les Purânas ne sont pas Tœuvre 
de Vyâsa, le compilateur des Védas; et 
Golebrooke, dans la préface de son Digest 
of Hindoo Law, p. ju , i^yance que les Pu- 
rânas ont été composés par plusieurs au- 



teurs , quoiqu'on les mette tous sous le nom 
de Vyâsa. (ConL MiscelL Essays, tom. I, 
pag. 328.) 

^ Research. ïnto the nature ofancient and 
Hindoo' Myihology, p. 200 sqq. 2o4> 2i5 
sqq. 22A sqq. 236, 2Â0, 2Â6; 253 sqq. 
262 sqq. 271 sqq. 291 sqq. et ailleurs; 
voyez surtout les Appendices. 

5 Joum, ofthe Asiat Soc. ofBengal, 1. 1, 
p. 81, 217, 43i, 535; Joarn. ofthe Roy. 
As. Soc. of GreatBritain, t. V^p. 61 et 280. 

^ MiscelL Essays, 1. 1, p. 11 et 111. 



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PRÉFACE. IX 



et les devoirs des diverses classes de la société, de renseignement 
des philosophes, et dès traditions ^ de la caste guerrière, il nait 
pas existé de très-bonne heure des recueils contenant Thistoire des 
Dieux et des héros, ainsi que celle des anciens sages et des hommes 
qui avaient saintement vécu, et mérité les récompenses assurées à 
la pratique des devoirs qu*avaient recommandés les fondateurs de 
la société indienne- Dans Tétat où nous les possédons aujourd'hui, 
les Purânas nous offrent, entre autres sujets, le développement 
d'un certain nombre de légendes mythologiques auxquelles, ainsi 
que Ta fait remarquer Colebrooke , les Vêdas font déjà de fréquentes 
allusions ^^K Ils sont donc, au moins pour cette partie, contempo- 
rains, quaînt au fond, des fragments védiques qu'ils reproduisent; 
et, sous ce rapport, je crois que M. Vans Kennedy a eu raison 
d'insister avec force sur la conséquence qui résulte de cet accord 
des Purâpas avec les Vêdas, en faveur de l'authenticité et de 
Tantiquité d'une bonne partie des matériaux qui entrent dans la 
composition des Purânas actuels ^^K 

Cette assertion qui ne repose encore que sur le petit noinbre 
de points de comparaison qu'il a été jusqu a présent possible d'é- 
tablir entre les Purânas et les Vêdas, peut cependant s'autoriser 
du témoignage de la tradition indienne, et de celui des commen- 
tateurs les plus estimés, qui nous montrent le titre de Purâna 
dans des textes dune antiquité incontestable. Un auteur fort cé- 
lèbre, Sâyana Atchârya, qui était, vers i334, ministre et direc- 

* 

^ Il suiEt de citer le nom de Vrïtrahan lui de Vritrahan, qu'on rencontre à chaque 

(le meurtrier de Vrîtra) donné à Indra; instant dans les hymnes des Védas, font 

Tallusion aux trois pas de Vichnu, déve- supposer (jue les légendes qui les expliquent 

loppée dans Iç mythe du Yâmana Avatâra; étaient vulgaires à Tépoque déjà ancienne 

le nom de Varâha, qui rappelle le Varâha de la rédaction de ces hymnes. 

Avatâra, etc. (Colebrooke, MiscelL Essaya, ^ Researches into ihe nature of ancient 

t. I, p. 28 et la note; p. 3i, note; p. 75, and Hinioo Mythology, pag. 189, 36d et 

1 38 'et 1 5 1 .) Ces noms , et notanmient ce- 36â. 



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X PREFACE. 

teur spirituel de Vîrabukka, roi de Vidjayanagara, et auquel on 
doit des travaux considérables sur la littérature sanscrite, cite 
dans ses prolégomènes sur le Rïgvêda un texte ancien, où les 
Purâças sont nominativement indiqués. L'importance de ce pas- 
sage, dans la question qui nous occupe, est assez grande pour 
que je croie nécessaire de le rapporter textudiement, et de lac- 
comps^gner d'une traduction littérale. Il se trouve à la suite d'une 
discussion où Sâyana, s'appuyant sur l'autorité de Djâimini, le 
fondateur de la philosophie interprétative connue sous le nom de 
Mîmâmsâ, prouve que les Brâhmaças^ ou appendices légendaires 
et théologiques placés à la suite des Védas, font réellement partie 
de ces livres^ qui se trouvent ainsi formés de deux sections, les 
Mantras, ou prières et hymnes, et les Brâhmaças, ou discussions 
sur la nature de Brahma. Voici le texte même : 

^^ Il M^ i t^miHlfH^mti|iu i iyH ^îcsti^ïitot Hm«î«1R;îH ii 

^ I [^Mtin;g*|g|4^^l*^H 5llcyUllit|c|Mi^<HI^^ÎHt^WI(0HÎ ^«T- 

g^ii 

Mais, dira-t-on, dans la section intitulée le Sacrifice de Brahmdf le texte 
de la révélation donne comme des portions [du Vêda] , des livres tels que 
les Itihâsas et autres, qui sont distingués des Mantras et des Brfthmanas, 
et cela dans le passage suivant : « Lorsque tu as promulgué, ô Dieu revêtu 
« dune forme hxunaine, les Bràhmanas, les Itih&sas et les Purânas, les ri- 
« tuels et les stances. » Cette objection yest pas fondée, car en vertu du 
raisonnement qui veut que quand on nomme les deux ordres des Brahmanes 
et des mendiants, [le second soit considéré conune contenu dans le pre- 
mier,] on n'énumère ici à part les Itihâsas et les autres livres^ que comme 



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PREFACE, XI 

des espèces comprises dans la catégorie des Brâhmanas et autres [parties 
du Vêda]. Ainsi c'est un Itihàsa que le texte suivant [qui fait partie d*un 
Brfthmana] : « Les Dêvas et les Asiu^as étaient en guerre les uns contre les 
«autres.» De même le texte [également emprunté à un Brâhmana], qui 
débute ainsi : « Certainement cet univers^n*existait pas au commencement; » 
ce texte, parce qu'il part de l'état primitif du monde, est un Purâna, c'est- 
à-dire un livre destiné à /aire connaître la création (^). 

A côté de ce passage qui nous montre le nom de Purâna, rap- 
porté dans le Vêda, il faut en citer un autre du Tclihândôgya Upa- 
nichad, qui contient de curieux renseignements sur les diverses 
branches des connaissances brahmaniques, et qui cite expressé- 
ment les Itihâsas et les Purânas, eu les plaçant immédiatement 
après les quatre Vêdas, avec le titre de cinquième Vêda, comme 
nous verrons que le fait aussi notre Bhâgavata. Le Tchhândôgya 
nest vraisemblablement pas le. plus ancien des Upanichads (^) ; 
cependant il peut passer, quant au style et quant aux idées, pour 
une des compositions de ce genre qui se rapprochent le plus 
de Tâge védique. Voici, au reste, le passage même : 

HlMHl< rlrl^grf c|T^HlfH I ÏT îÇt^T^ ?Ï3^ Hïï^ >f ^f^ 

« Lis [pour moi, maître] vénérable! » c'est ainsi que Nârada se présenta 
devant Sanatkumâra. Celui-ci lui répondit : Aborde-moi avec ce que tu sais; 
je te dirai ce qui est au delà. Nârada répondit : J'ai lu^ maître vénérable, 
le Rïgvêda, le Yadjurvêda, le Sâmavêda, le recueil d'Atharvan qui est le 
quatrième [Vêda], et la collection des Itihâsas et des Purânas qui forment 
le cinquième P). 

^ Védârihaprakaça,f. a6, ms. detla Bibl. Fr. Windiachmann, Saneara, p. 6a et 63. 

du Roi; p. 19, fin. dé mon mannscrit. ^ Le texte de ce morceau, traduit déjà 

^ Voyez, à ce sujet, les remarques de par Colebrooke {MùcelL Euajz, tom. I, 

u. 



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XII PREFACE. 

Le même Upanichad cite encore Texpression de rf^^T^f^^M 
« la collection des Itihâsas et des Pm^ânas, » dans un passage égale- 
ment reproduit par Fr. Windischmann ^^K Enfin dans un dialogue 
entre Mâitrêyî et Yâdjnavall^a, qui fait partie du Vrïhadâra- 
nyaka, le plus considérable des Upanichads du Yadjurvêda, je 
trouve encore le nom de Purâna, cité comme il Test dans les 
passages précédents du Tchhândôgya. Voici le texte même dont 
je parle : je le traduis d'après Colebrooke : 

De même que d^un feu allumé avec du bois humide, sort séparément de la 
lumée [ainsi que d'autres substances] ,^de même de ce grand Etre sortirent, 
comme son souffle, le Rïgvêda, le Yadjurvêda, le Sâmavêda, le recueil d'A- 
tharvanet d'Aggiras, Tltihâsa, le Purâna, les sciences, les Upanichads (^), etc. 

Les autorités que je vais citer après ces trois témoignages, 
ne remontent sans doute pas à une aussi haute antiquité ; mais 
elles n'en sont pas moins encore très-respectables, et elles servent 
d'ailleurs à établir lunanimité de la tradition brahmanique, en ce 
qui touche à f ancienneté des textes nonunés Purânas ou antiqui- 
tés cosmogoniques, et au rapport de ces textes avecl es Itihâsas 



p. 1 2 ), a été publié par Fr. Windischmana 
{Sancara,p. 56] ; j'en dois une nouvelle col- 
lation à la complaisancede M. le baron d*Eck- 
stein , qui a bien voulu me communiquer 
la copie du Tchhândôgya que M. Poley 
a faite pour lui à Londres. Je n ai donné, 
de ce fragment curieux qui fait partie du 
neuvième Prapàtaka ou chapitre du Tchhân- 
que ce qui se rapporte à Tobjet 



particulier de la discussion présente. On 
en trouvera la suite dans Cokhrooke à l'en- 
droit cité, et dans Anquetil du Perron, Oup- 
nekhat, 1. 1, p. 65 sqq. 

^ Sancara, p. 56. 

2 C'est encore à M. d'Eckstein que je 
dois ce texte dont Colebrooke n'avait donné 
que la traduction. {Miscell. Essays, tom. I, 
p^. 67.) 



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PREFACE- • XIII 

ou récits traditionnels. Cest ainsi que le seul passage de Manu où 
se rencontre le nom de Purâiia, nous le montre placé immédia- 
tement après celui âiltihâsa ^^\ comme le donnent le Bhâgavata 
et d'autres ouvrages (^). 

Un poëme qui, de même que le recueil de Manu, peut pré- 
tendre à une haute antiquité, le Râmâyana, cite également les 
Purânas, dans un passage tout à fait caractéristique, et qui ne 
permet pas de douter que ce terme nait désigné, selon Tauteur 
du Râmâyana, les légendes anciennes qui sont réunies sous le 
titre général de Purâna. Dans ce passage, Técuyer et le Barde 
royal est représenté remplissant la seconde de ses fonctions, et 
se rendant le matin au palais de Daçaratha pour le réveiller. Le 
poëte alors le caractérise par Tépithète de Purânavit, que les édi- 
teurs de Sérampour ont traduite par versed in ancient records P), 
et M. de ScMegel par veteris memoriœ gnarns ^^\ Je regarde ces 
traductions comme parfaitement exactes, et je ne veux pas tirer 
de la présence d une épithète comme celle de Purânavit, la con- 
séquence que le mot de Purârjia désigne les ouvrages que nous 
possédons aujourd'hui sous ce titre. Mais je me crois en droit 
d'en conclure qu'il existait au temps du Râmâyana des traditions 
que l'on appelait anciennes, et que la connaissance de ces tra- 
ditions était l'apanage de la caste dés écuyers. Cette conclusion 
acquerra aux yeux du lecteur un très-haut degré de vraisem- 
blance, quand j'aurai montré, comme j'essayerai bientôt de le 

^ Marmsamhitd, 1. Ul , st. 282. moins dans le^ textes qui me sont connus, 

^ Bhâgavata, 1. I, ch. iy, st. 20 et 23; n*est sans doute pas indifférente, et elle 

L in, ch. XII, st. 3g ; Vâichnava Parâna, ms. indique peut-être que le premier est plus 

beng. n* xn, fol. 1, 1. 3; Vdyavtya Pnrdna, ancien ou plus révéré que le second, 
ms. bengali n» ix, fol. 2 r. 1. 6; fol. 7 r. ^ Rémàyai^a, t. II, p. 1 56; éd. Séramp. 

1. 3. La place que le mot dltïkdsa occupe * Râmâyana, 1. 1, p. 35 1, texte; et t: I, 

constamment avant celui de Parâi^a, du p. 290, trad. lat.; éd. Schlegd. 



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XIV 



PREFACE. 



ùâre, qae cette caste a joué un rôle important dans f histoire de 
la transmission des Purânas ^^\ 

Le compilateur du Mahâhhârata, ce vaste et jNrécieux recueil 
des traditions épiques de llnde ancienne, cite à chaque instant 
le nom de Parafa, surtout au commencement du premier livre, 
dont la rédaction encore vague et con&se, porte la trace des 
efforts faits par les Brahmanes pour recueillir et lier entre elles 
les histoires héroïques et religieuses des premiers temps. Les 
termes àltihâsa et de Purâi}a s y rencontrent non -seulement 
placés 1 un auprès de Tautre, ainsi que dans les passages précités 
des Védas et de Manu, mais encore employés comme synonymes; 
et le Mahâbhârata lui-même qui parait, dans l'introduction qui 
en forme le préambule, avec son titre spécial dltihâsa, y reçoit 



^ Dans un autre passage, Técuyer royal 
raconte à son maître la légende de Richya- 
çr{|ga , qu*il a entendue autrefois dans une 
assemblée de Brahmanes. D'après la rédac- 
tion des éditeurs de Sérampour, cette lé- 
gende aurait fait partie d*un Purina « ou, 
comme dit la traduction anglaise, d'une 
ancienne chronique. (Voy. Rdmâyania, 1. 1, 
pag. 117, edit. Séramp.) Mais conmie la 
leçon n'est pas la même dans la rédaction 
de M. de Schlegel, et que Ton peut à la ri- 
gueur traduire jivSt par olim, conmie a 
fait cet habile indianiste [Rdmâyai^a, 1. 1, 
p. 34, trad. lat.), je ne veux pas insister 
sur la présence de ce mot, et en conclure 
qu'il est ici question d'un Puràna propre- 
ment dit. Du reste, quelque opinion que 
l'on se fasse sur ce texte, dans lequel j'ai- 
merais mieux croire, pour ma part, qu'il 
s'agit de ce qu'on peut nommer d'une mit'- 
nière générique le Pnrii^a (conmie on dit 
U ViiA)t c'est-àKlire la collection des an- 
ciennes légendes, je suis toujours autorisé 



à le regarder comme un de ceux qui prou- 
vent que les écuyers remplissaient auprès 
des Kchattriyas les fonctions de Bardes, ce 
qui résulte également du rôle que, dans 
le Mahàbbàrata, Samdjaya joue auprès de 
Dhrîtaràchtra. Si l'on s'en rapportait uni- 
quement à la traduction de Sérampour, on 
pourrait croire que le nom de Puràna se* 
trouveencoreauliv.II,sect..5o,t.IlI,p.8o, 
car on y lit ces mots : « the purified Pou- 
« ranicks, » et, en note, ce dernier terme 
est expliqué ainsi : « those who repeat the 
« Poorânas. » Le nom de Puràna n'est ce- 
pendant pas cité dans le texte; mais il y 
est question des Sûtas ou Bardes, et l'indi- 
cation de la fonction qui leur appartient 
en propre, celle de réciter les Purànas, est 
vraisemblablement empruntée à un com- 
mentateur. Elle n'en est pas moins curieuse, 
en ce qu'dle montre combien est générale 
l'opinion dont je parierai tout à l'heure, 
que c'est à la caste des Bardes qu'est due 
primitivement la transmission des Purânas. 



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PRÉFACE. XV 

aussi le nom de Purâna ^^K De même que dans iè Râmâyana, c est 
à un Barde qu est attribuée là connaissance de ce grand recueil 
. des choses anciennes; et à Tépithète de Purânavit, dont fait usage 
le premier de ces poëmes, répond, dans le second, celle de Pâu- 
râijiha « le narrateur des Purâças ^^^v » 

Apres les ouvrages dont je viens de parier, lautorité la plus 
respectable qui cite le nom de Purâna est le texte du législateur 
Yâdjûavalkya, auquel on attribue un recueil de lois qui jouit 
d'une célébrité presque égale à celle du Dharmaçâstra de Manu. 
On sait que Yâdjûavalkya est un ancien sage qui passe pour avoir 
exercé une grande influence sur la classification et renseignement 
du second des Vêdas, le Yadjus ^^\ M. Wilson* n accorde aucun 
crédit aux fables auxquelles son nom est mêlé, et qui le reculent 
dans une antiquité toute mythologique; il pense cependant que 
le recueil de lois qui porte son nom ne peut être moderne, parce 
qu'on en rencontre déjà quelques passages dans des inscriptions 
datées du x® et du xi® siècle de notre ère; or pour que ce recueil 
fut cité ainsi sur des monuments publics, il fallait qu'il eût une 
grande popularité, et qu'il fût déjà dans les mains des Brahmanes 
depuis plusieurs siècles (^), Je remarquerai, d'autre part, que le 
préambule du recueil de Yâdjûavalkya paraît imité de celui de 
Manu, auquel je serais tenté de supposer qu'il est postérieur. Quoi 
qu'il en soit, Yâdjûavalkya, au commencement de son premier 
livre, énumère ainsi les sources auxquelles on peut puiser la 
connaissance de la loi : 

^ Mahdbhârata, pag. 2, st. 17 et 19; ^ Colebrooke, Jlfi5C6U.£Ha/5,t.I,p. i5. 

p. 3,6t. Sd; p. SA» st. 2298 et 2299. ^ Journ, ofthe AsiaU Society of Bengal, 

2 Mahâbh. p. 1, st. 1; p. 3i, st. 85i. 1. 1, p, 84. 



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XVI 



PREFACE. 



Les Vêdas et les Purânas, le Nyâya, la Mîmàmsâ, le Dharmaçâstra et les 
[six] Aggas sont les quatorze sources des sciences et de la loi W. 

Daiis ce texte de Yâdjôavalkya, comme dans les passages des 
Vêdas, de Manu, du Râmâyana et du Mahâbhârata que j ai rap- 
portés plus haut, le nom de Purâna ne paraît quavec une ac- 
ception générale et indéterminée. C'est un terme qui désigne 
collectivement les Antiquités, et doiit il nest fait application, 
autant que je sache, à aucun des dix-huit Purânas que nous pos- 
sédoijis aujourd'hui. Il faut descendre jusqu'au temps des lexi- 
cographes et des commentateurs pour trouver l'indication posi- 
tive des titres que portent actuellement ces ouvrages. Et d'abord 
Amara, dans son célèbre Vocabulaire de la langue sanscrite, cite 
le nom de Purâna, en l'accompagnant d'une définition sur la- 
quelle je reviendrai tout à l'heure ^^K II est bon seulement de re- 
marquer ici que cette définition est assez généralement admise 
pour qu'on ait pu en faire un véritable synonyme du mot de Pu- 
râna, et qu'elle ait pris place comme telle dans le dictionnaire 
de Râdhâkânta De va et dans celui de M. Wilson^^. Un commen- 
tateur célèbre, Kullûka Bhatta, expliquant le passage de Manu 
qui paiie des Purânas, s'exprime ainsi : « Le Brâhma Purâna et les 
« autres <^). » Vidjnânèçvara, fauteur de la Mitâkcharâ ou du com- 

d*Ellis sur les livres de loi qui font au- 
torité pour les Brahmanes du sud de la 
presqu'île. Il est vrai qu'EUis parait l'avoir 
empruntée à Yâdjnavalkya. (Voyez On the 
Law Books of the Hindas, dans Transact, of 
the Lit. Soc. of Madras, 1. 1, p. 3 sqq.) 

' Amarakôcha, p. 33, st. 6; éd. Colebr. 

' Çabdakalpadmma, au mot Pantchala- 
hchana, p. 1828, col. 1; Sanscrit Diction. 
au même mot. 

^ Kullûka, sur la Manasamhiti , liv. III, 
st. 233. 



^ Vidjnânèçvara, Mitâkcharâ, fol. 1 v. 
ligne 5. Cette énumération des quatorze 
sources de la loi se trouve presque dans 
les mêmes termes au livre troisième du 
Vâichnava, qui s'exprime ainsi : t Les [six] 
tÂggas, les quatre Vêdas, la Mimàmsà, 
• le développement du Nyâya, le Purâna et 
«le Livre des devoirs, forment, qu'on le 
« sache , le nombre de quatorze. » ( Voyez 
ms. bengali n** wi,fol. i46 r. lig. 3.) Cette 
énumération est sans doute classique dans 
rinde, car on la retrouve dans un Mémoire 



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PREFACE. 



XVII 



mentaire sur le texte de Yâdjûavalkya, explique le mot Purâna 
de la même manière, en disant : « Le Brâhma et les autres (*'. » 
Un scoliaste non moins estimé, Sâyana Atchârya, cite également 
les Purânas, et s*exprime ainsi, dans ses prolégomènes sur le 
mgvêda : <AqiH<^ifMJy ^Î%!Î^ÎHHMI<4) !rfl^MI*l5yc(|î^l|||U|3 
HI^1<^HIm passage qui signifie littéralement : « La création, la 
« conservation, la destruction [de l'univers], et les autres sujets 
« dont il est parlé dans les Upanichads, sont développés dans les 
« Purânas , tels que le Brâhma , le Pâdma , le Vâichnava et les 
« autres (^^» 

Tomets ici à dessein la définition classique d un Purâna que 
donne ensuite Sâyana, parce que je vais Texaminer bientôt en 
détail; je me contente seulement d observer qu'aux yeux de cet 
auteur, le nom de Purâna désignait des ouvrages assez connus 
pour qu il se contentât d'en énumérer quelques-uns. La liste de 
ces Purânas, qui sont sans aucun doute ceux que nous possé- 
dons aujourd'hui, commençait selon Sâyana, comme selon Kid- 
lûka et Vidjfiânêçvara, par le Brâhma ^'^ : nous pouvons con- 
clure de là que cette liste était la même que celle qui nous a 



^ Vidjnânéçvara, sur Yâdjnavalkya, fol. 
1 V. 1. 6. On ignore jusqu'à présent Tâge 
de Vidjnànéçvar»^ qui passe pour avoir ap- 
partenu à un ordre d'ascètes fondé par Çam- 
Lara Âtchàrya, ce que me parait confirmer 
le nom qu'il porte. Colebrooke remarque 
qu'il n'est pas possible de faire descendre 
ce savant jurisconsulte plus bas que iSyS» 
époque où a été rédigé le premier commen- 
taire de sa Mitâkchard^ mais tout porte à 
croire qu'il est antérieur à la date de ce 
commentaire. Colebrooke pense que Vidj- 
nânéçvara ne 4oit pas avoir plus de -mille 
ans d'antiquité ni moins de cinq cents. Tioo 
treatisesonthelaw ofinherit préf. p. xi.) 



^ Védârthaprakdça , p. â6, init. du ms. 
de la Bibliothèque du Roi ; p. 36 et 3 7 de 
mon manuscrit 

' M. Wîlson {Estays on the Purân. dans 
Journ. of the Roy. Asiat, Soc. t. V, p. 65) , 
nous apprend que Bâlambbatta, dans son 
Commentaire sur la Mitâkcharâ , appelle le 
Brâhma Âdipurâna, c'est-à-dire « le premier 
« Purâna. » Ce titre est également donné à ce 
Purâna par KuUûbi, sur Manu, 1. Y, st. 66 
et 72 ; cependant KuUûka cite aussi ce Pu- 
râna sous son titre le plus ordinaire de 
Brâhma, et cela 1. 1, st. 56. Le premier des 
Upapurânas se nomme aussi Adi, ainsi que 
nous le verrons plus bas. 

c 



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XVIII 



PREFACE. 



été conservée par d autres Purâçias, tds que le Vâichnava ^^K 
rÂgnêya ^^\ le VâyavîyaP), le Mâtsya W, le Brahmavâivarta ^^K le 
Kâurmaf^' et notre Bhâgavata ('^), Elle se distinguait donc de la 
liste du Dêvîbhâgavata f qui commence par le Mâtsya ^^ , et de 
celle du Pâdma, ouvrage qui, selon son propre texte, est le pre- 
mier des dix-huit Purânas (^'. 

Quoi qu'il en soit , et sans entrer ici dans une discussion pour 
laquelle nous ne possédons encore que des matériaux trop peu 
nombreux et qui n ont pas été examinés par la critique, il est déjà 
permis de dire que si les titres des Purânas actuels ne se sont ren- 
contrés jusqu'à présent que dans des commentateurs modernes et 
dans les Purânas eux-mêmes, le nom de Purâna n en est pas moins 
antique dans Tlnde. On peut donc croire qu'il existait ancienne- 
ment dans ce pays,. sinon des recueils, du moins des récits destinés 
à conserver le souvenir des fiables cosmogoniques, et l'histoire 
des Dieux, des héros et des sages. C'est ce qu'affirme positivement 
Colebrooke, quand il avance que les noms à'Itihâsa et de Purâjj.a 
sont antérieurs à Vyâsa, le compilateur des Vêdas ^^^. Les textes où 
l'on trouve le second de ces noms le placent d'ordinaire, ainsi que 



^ Vâichjj,ava Parânar tus, beng. n® xii , 
fol. làbv.Lh; Râdhâkàota Déva, au mot 
Parâna,ip. 2195,00]. 1. 

2 Agnêya Pwrâna, ms. beng. n^xiii, fol. 
ig3 V. 1. 4- 

' Vàyavîy a Purâna, ms.beng. n^^ix, fol. 
3 r. 1. 3. 

^ Mâtsya Purâna, man. beng. n^ xyiii, 
fol. 67 V. 1. ult. 

^ Ràdhâkânta Déva, au mot Pwrâna, 
p. 2193, col. 1. 

^ Wilson, Macften^iV Gollect, 1. 1, p. Ài* 

"^ Bhâgavata, 1. XII, ch. vii, st. 23, et 
ch. XIII, st. 4sqq. 

^ V^ilson , Mackenziê Collect. 1. 1 , p. 48 ; 



voyez encore le témoignage du Dévibhàga- 
vata lui-même, qui est invoqué au para- 
graphe 4 du troisième traité de critique sur 
le Bhâgavata, dont je donnerai la traduc- 
tion ci-dessous, d'après un manuscrit de la 
Compagnie des Indes, p. lxxx. 

^ Ràdhâkânta Déva, au mot Purâna, 
p. 2 1 94 « col. 1 ; Wilson , Essays on the Pur, 
dans Joum. of the Roy. As, Soc. t. V,p. 65. 
M. Wilson remarque judicieusement que 
la prétention du Pâdma confirme plutôt 
qu'elle n'invalide Tautorité de la liste qui , 
dit-il, selon tous les témoignages, s'ouvre 
par le Brâhma. 

^0 Miicell, Essays, 1. 1, p. 1 1. 



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PREFACE. 



XIX 



je le remarquais tout à Theure, auprès du premier, c est-à-dire des 
Itihâsas, avec lesquels les Purânas doivent avoir de nombreuses 
analogies. De même que les Itihâsas, ils sortent des Vêdas, ou 
plutôt des Brâhmanas, comme ]e dit Sâyana, dans un texte déjà 
cité. Mais les Itihâsas, qui se rapportent plus ordinairement à des 
événements humains ^^^ devaient, sous la main d'hommes forte- 
ment inspirés du génie national, donner naissance aux grandes 
épopées populaires du Mahâbhârata et du Râmâyana, tandis que 
les Purânas, qui s'occupent davantage de l'origine du monde et de 
celle des Dieux, se sont rassemblés et probablement développés 
sous une forme presque encyclopédique où domine à peu près 
exclusivement la mythologie. Cette circonstance s'explique par 
la destination que l'on a donnée de bonne heure sans doute aux 
Purânas. C'est, en effet, une opinion généralement admise dans 
l'Inde, que ces ouvrages remplacent, pour les classes inférieures 
de la société, le Vèda, dont la lecture est réservée aux castes qui 



^ Dans le passage du commentaire de 
Sâyana que j*ai cité en tète des trois frag- 
ments védiques où se trouvent les noms 
d'Itihâsa et de Pardria, on remarque Tiudi- 
cation d'un Itihâsa qui a un caractère tout 
mythologique , en ce quHl se rapporte à la 
guerre des Dévas et des Asuras^ qui forme 
le fonds des plus vieilles légendes conservées 
dans les Védas. Mais Sâyana cite, dans une 
autre partie de son ouvrage, des exemples 
d*Itihâsas qui se rapprochent davantage du 
caractère que je crois pouvoir assigner à 
ces sortes de récits. Voici ses propres pa- 
roles : « Les histoires de Hariçtchandra, de 
• Nâtchikétas et d'autres , qui sont racontées 
" dans rÂitaréya, le Tâittiriya, le Kâthaka 
« et autres divisions du Véda, histoires qui 
« sont destinées à donner la connaissance 



« de Brahma et de la loi , sont développées 
« dans divers volumes d'Itihâsas. » ( Védâr- 
thaprakâ^a, p. 4ô et 46, ms. de la Biblio- 
thèque du Roi; p. 36 de mon ms.) Les Itî- 
hâsas sont si intimement rattachés aux 
Brâhmanas des Védas, qu ils figurent dans la 
définition que les philosophes Mimâmsakas 
donnent de ces Brâhmanas, quand ils les 
présentent par opposition aux Mantras, 
comme des préceptes et des règles au mi- 
lieu desquels se trouvent relatées dan- 
ciennes histoires, et que Ton reconnaît au 
firéquent emploi de la particule conjonctive 
iti ou itiha (voilà, voilà certes), de laquelle 
dérive le nom de Itihâsa. (Colebrooke, Mis- 
celL Estays, 1. 1, p. 3io; Sanscr. Dict. aux 
mots Itiha et Itihâsa.) C«st là Tétymologie 
véritable du mot Itihâsa, tradition. 



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XX PREFACE. 

ont reçu dç Tinvestiture du cordon sacré une seconde naissance. 
On en dit même autant du Mahâbhârata, qui, malgré son carac* 
tère réellement épique, peut passer quelquefois pour un Purâna, 
et notre Bhâgavata nous donne à ce sujet des détails qu'il a ma- 
nifestement empruntés à la tradition ^^K Un commentateur que j ai 
souvent cité, parce que la profonde connaissance de la littérature 
sanscrite dont il fait preuve,, lui donne une grande autorité dans 
ces matières, Sâyana, examinant quelles sont les classes de la 
société indienne qui ont droit à la lecture du Vêda, s'exprime 
comme il suit : « Les femmes et les Çûdras, quoiqu'fls aient aussi 
« besoin de la science, nont aucun droit sur le Vèda, parce qu'ils 
« sont privés de l'avantage de le lire, l'investiture dii cordon sacré 
« n'ayant pas été faite pour eux; mais ils obtiennent la connais- 
« sance de Brabma , par le moyen des Purânas et des autres livres 
« de ce genre (^l » Dans un autre passage, après avoir rappelé et 
commenté, comme je l'ai indiqué plus haut, îe texte de Yâdjôa- 
valkya, où sont cités les Purânas, il termine l'énumération des 
diverses sources où l'on peut puiser la connaissance du Vèda, 
par cette observation : « C'est ainsi que les Purânas et les autres 
« livres [indiqués par Yâdjfiavalkya], parce qu'ils servent à faire 
« connaître le sens des Vèdas, sont à juste titre mis au nombre 
a des instruments de la science ^^^ » 

Ces remarques expliquent suffisamment la dénomination de 
cinquième Vêda, déjà anciennement assignée à l'ensemble des 
Purânas, dénomination reproduite par notre Bhâgavata et par le 
Pâdma^^^ Il fallait bien que les classes inférieures eussent, comme 

^ Bhâgavata, 1. 1, ch. iv, st. 25 et 2g. Bibliothèque du Roi; pag. Sy de mon ma- 

^ Védârthaprakdça, p. 3 7 du manuscrit nuscrit. 
de la Bibliothèque du Roi; p. 29 de mon * Bhâgavata, 1. 1, ch. iy, st. 20-; 1. UI, 

manuscrit. ch. ui , st. 39 ; Pddma Parâna, cité par Rà- 

' Védârihaprakdça, p. 46 du ms. de la dhàkànta Déva, au mot Parâna, p. 2i94r 



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XXI 



PREFACE. 

les classes supérieures, leurs livres sacrés, et il était naturel qu'on 
élevât presqu'au niveau des Vêdas des ouvrages qui en populari- 
saient en partie les doctrines religieuses et philosophiques. Voilà 
pourquoi, dans les Purâças ainsi que dans le Mahâbhârata, la théo- 
rie des devoirs religieux et les légendes mythologiques tiennent 
une si grande place. C est encore pour cela que dans quelques-uns 
de ces livres, et notamment dans celui que je publie, des fragments 
entiers des Vêdas se trouvent incorporés. Nous verrons tout à 
l'heure les raisons qu'on a de croire que des sectes plus ou moins 



col. 1. Les Purânas ne dont pas la seule 
classe de livres que~ Ton ait cherché à rat- 
tacher au corps vénérable des écritures vé- 
diques. KuUûka Bhatta, le commentateur 
de Manu, cite un texte de Hàrita, auteur 
d'un Dharmaçâstra, qui s'exprime ainsi : 

fèfâyr âRgh) dlf^»^ "^ « Nous expliquerons 
« ensuite ce que c'est que la loi. La loi a 
« pour autorité la révélation : or il y a deux 
«révélations; Tune est celle des Vêdas, 
« l'autre est celle des Tantras. > [KuUûka , 
sur Manu, liv. II, st. i.) M. WilsQU donne 
cette opinion comme étant celle de Kul- 
lûka lui-même; mais l'ensemble du pas- 
sage ne permet pas de douter qu'elle ne soit 
de Hàrita, cité par Kullùka. On peut voir 
encore , dans le Mémoire de M. Wilson sur 
les sectes religieuses de l'Inde, un texte du 
Çivatantra dans lequel Çiva dit que les 
cinq corps des écritures sont sortis de ses 
cinq bouches {Àsiat. Res. t. XVII, p. 216 
et 2 1 7 ; conf. Taylor, Orient Hùt. manusc^ 
1. 1, p. 66, 67 note, et i24), et un autre 
texte du Kulàrnava, qui nomme leTantra 
un cinquième Vêda. {Ibid. p. 223, note.) Le 
passage de Hàrita fait clairement voir dans 
quel sens il faut entendre de pareilles as- 
sertions. Cela veut dire que les sectateurs 



de ces livres les croyaient révélés , comme le 
sont les Védad, dont toutes les sectes peut- 
être, excepté celle des Bouddhistes, recon- 
naissent l'origine divine. Mais il ne faut pas 
conclure de ces assertions que Krïchna Vêda- 
vyàsa ait réellement fait , de la collection des 
traditions anciennes, un cinquième Vêda 
qu'il faudrait appeler, Par<inav^da, comme 
on dit I8gv4da. Colebrooke, dont le coup 
d'oeil est toujours si sur, a remarqué que 
quand l'étude des écritures sacrées était plus 
générale dans l'Inde, on nommait les Brah- 
manes qui s'y livraient Dvivédin^ Trivédin, 
Tchaturvédin, selon le nombre des Vêdas 
qu'ils avaient lus ; mais qu'il ne parait pas 
qu'aucune dénomination de ce genre ait été 
employée pour désigner un Brahmane con- 
naissant les traditions et les légendes consi- 
dérées comme formant un cinquième Vêda 
(Colebrooke, Misce{{. Essays, t. I^pag. i3, 
note) , et qu'ainsi on ne trouve pas le titre 
de Pahtchavêdin. Cela est si vrai, qu'on 
nomme Pdurânika, le lecteur d'un ou- de 
plusieurs Purànas. Le titre de Vêda se 
trouve également assigné au Mahàbhàrata, 
dont Vàiçampàyana nous donne cette défi- 
nition curieuse : ^mnîFort ■ le Vêda [œuvre] 
«de Krïchna.» [Mahdihdrata , st. 23oo, 
t I, p. 84.) 



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XXII PREFACE. 

récentes ont influé sur le développement qu'a pris le corps des 
Purâças, et ont contribué à les multiplier. Mais la facilité avec 
laquelle ces livres se sont répandus dans toute llnde prouve que 
leur titre était consacré par la tradition ; car Tautorité qu'ils ont 
reçue de ce titre leur aurait manqué s'il n'eût pas existé ancien- 
nement, sinon sur le même rang que les Vêdas, du moins assez 
près de ces livres, des Purânas ou d'antiques légendes qui en 
développaient les allusions concises, comme Sâyana le dit positi- 
vement des Purânas actuels comparés aux Upahichads, et comme 
M. Vans Kennedy l'a conjecturé avec beaucoup de vraisemblance 
de l'analogie qu ofiFrent les Purânas avec les Vêdas sur des points 
auxquels il a, selon nous, toute raison d'attacher une grande 
importance ^^K 

Les remarques auxquelles donne lieu la forme des Purânas et 
le nom du sage que l'on représente comme le narrateur du plus 
grand nombre de ces livres, viennent encore, ce me semble, à l'ap- 
pui de cette conjecture. On sait que les Purânas, comme plusieurs 
des compositions religieuses et philosophiques des Brahmanes, ont 
la forme d'un dialogue dans lequel interviennent d'un côté un 
sage auquel on attribue la connaissance des choses qui font le 
sujet du livre, et de l'autre des auditeurs qui, parleurs questions, 
l'invitent successivement à la leur communiquer. Cette forme, 
qui doit être très-ancienne, leur est commune avec le Mahâbhâ- 
rata, qui se rapproche ainsi d'un Purâna plus que d'un poème 
proprement dit, comme le Eâmâyana, où le dialogue, qui a 
disparu du corps de l'ouvrage, se trouve à peine indiqué dans 
l'introduction* Cette observation, qui paraît ne porter que sur 
un caractère purement extérieur, est, comme on le verra plus 
tard, de quelque intérêt. Elle peut d'ailleurs s'autoriser du té- 

* Research, into the nat.ofanc. and Hindoo Mythol. p. 189, 36il et 365. 



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PREFACE. xxiif 

moignage même des lexicographes et des critiques indiens, qui 
ont nettement distingué le Mahâbhârata du Kâmâyana, en ap- 
pelant le premier de ces ouvrages un Itihâsa, c est-à-dire un ré- 
cit de traditions anciennes, et le second un Kâvya ou un poëme. 
Ainsi le Brahmayâivarta Purâna, après avoir énuméré tous les 
livres de la classe à laquelle il appartient lui-même, et passant à 
la catégorie des recueils nommés Upapurânas ou Purânas secon- 
daires, s'exprime ainsi : 

Et Ton compte de même dix-huit Upapurânas; puis vient lltihàsa nommé 
Bhârata et le poëme de Vâlmîki W. 

Je n'ai pas à m'occuper en ce moment du terme d'Upapurânaj 
et il me suffit de dire qu'il désigïie une classe de livres qui marche 
immédiatement après les Purânas dont elle reproduit le nombre, 
et qui paraît avoir été inventée pour être ajoutée à ces ouvrages, 
comme les Upavêdas le sont aux Vêdas. Ce qu'il importe de re- 
marquer, c'est premièrement la valeur du nom à' Itihâsa, que 
KuUûka donne également au Mahâbhârata (^, et que Bharata, l'un 
des commentateurs les plus estimés de l'Amarakôcha, explique 
dans les termes suivants : cdlHlf^UUilrl^l^rllî^il^: « c'est un livre 
a tel que le Bhârata ou autre, composé par Vyâsa ou par un autre 
« sage P); » et secondement, celle du mot Kâvya que Bâdhâkânta 



^ Brahmavâivarta, sect. De la naissance '^ KuUûka, sur ia Manusafhhitd, 1. III, 

delTric&TiMi^ch.cxxxii, cité par Râdhàkâota, st 233. 

au mot Pardna, pag. aigS, col. 2. Voyez * Bharata, sur YAmarakôcha, cité par 

yfîlson, Analys. of the Parân, àdiUsJoarn. Ràdhàkânta , au mot Itihâsa, pag, 296, 

of the Asiat. Society of Bengal, 1. 1 , p. 233. cd. 1 . 



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xxïv PREFACE. 

Dêva, d'après le Sâhityadarpana, lun des meilleurs traités de rhé- 
torique, définit ainsi : ^HMHv:|l<4J • cest un discours orné des 
« [huit] sentiments [poétiques (^)], » Or il est évident que le titre 
d'Itihâsa, dont j ai indiqué plus haut le rapport avec celui de 
Purâna, s'applique très-exactement au Mahâbhârata; car cet ou- 
vrage est un recueil de traditions de tout genre, faiblement unies 
par le lien flottant du dialogue , et au milieu desquelles se perd 
fréquemment le fil du récit principal. La dénomination de Kâvya, 
mot qui signifie Y œuvre du Kavi ou du chantre inspiré/ conyient 
au contraire beaucoup mieux au Râmâyana, dans lequel on voit 
plus clairement l'action d'une pensée unique, dont il est aisé de 
suivre le grand et simple développement. Ce n'est pas ici le lieu 
d'insister longuement sur cette différence que révèle l'examen le 
plus rapide de ces deux beaux ouvrages. Je ne devais pas cepen- 
dant négliger de remarquer que cette observation reçoit une 
valeur nouvelle de l'autorité des Brahmanes eux-mêmes, qui 
avouent ainsi implicitement que le Mahâbhârata est un recueil 
de récits conservés par la tradition, et dont le chantre n'est 
guère que le compilateur, tandis que le Râmâyana est une œuvre 
beaucoup plus originale, un véritable poëme, dont la donnée, 
puisée également dans la tradition, est développée d'une manière 
plus libre par le travail du poëte. 

Le dialogue qui forme en quelque façon le cadre du Mahâ- 
bhârata, comme celui du Bhâgavata et de la plupart des Pu- 
rânas dont j'ai été à même d'examiner les manuscrits, se passe 
entre les solitaires de la forêt de Nâimicha, située dans le 
nord de l'Inde, qui sont occupés à célébrer un grand sacrifice, 
et un savant, illustre sur le nom duquel il semble, au premier 
coup d'œil, que les autorités précitées ne s'accordent pas. Dans le 

^ Çabdakaïpadrama, au mot Kâvya, p. 566, col. ji. 



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PRÉFACE. XXV 

Mahâbhârata, il a les deux noms à'Ugraçravas et de Sâuti; mais 
ie dernier nest qn'im nom patronymique qui signifie lejils de 
«Sâto^ et dans ie fait, le Mahàbhârata donne encore à Ugraçravas 
le titre de Sûtanandana, qui nest autre chose qu'un synonyme de 
Sâuti '^^K En mêmetemps codage est appelé Lâumaharchani,-hh 
de Lômaharclïana, et ii est caractérisé par Tépithète de chantre 
des Purâvi^ ^K Mais dans le dialogue même, c est-à-dire quand 
il s'agit d'mdrquer le passage d'un interlocuteur à un autre, si 
c est le narrateur du Mahàbhârata qui parle, le nom de Sâuti est 
préféré à celui de Lâumaharchani; ce qui n «npèche pas qu'on 
ne trouve quelquefois Sûta au lieu de Sâuti, en d'autres termes, 
le père iiu lieu du fils, particularité sur laquelle je reviendrai 
bientôt ^^K De la oampauaison des divers passages où ces noms se 
trouvent, il résulte que le nom propre du narrateur de ce grand 
ouvrage est Ugjraçravas, et que son nom patronymique est Jih.de 
Sûta etjils de Lômaharckana , d'où l'on pourrait déjà conjecturer 
que Lômaharchana et Sûta sont un seul et même personnage, 
quand bien mêmte le texte du Mahàbhârata ne l'afiirmerait pas 
positivement eomme il le fait, quand Sâuti dit que son père Lô- 
maharchana, le disciple de Vyâsa, était aussi nommié Sûta^^^K 

Après le Mahàbhârata, il faut placer le Bhâgavata, non sous 
le point de vue chronologique, mais à cause de l'analogie que ce 
dernier ouvrage offre avec le premier, quant aux renseignements 
qu'il nous donne sur le narratenar des Purânas. Ce narrateur est, 

^ Mahàbhârata, t. I, p. i, st. i, 2,7; ii44; p. 45, st. 1235; p. 57, st. i566; 

p. 10, 8t. 270; p. 3i,st. 85i; p. 32. st. p. 61,8t. 1660; p. 64. st 17^7; p. 66, st. 

874; p. 37. st. 1021; p. 56, st. 1 546; 1802 et i8i3; p. 68, st. i856; p. 73, st. 

p. 80, st. 2198. 20o4;p. 80, st. 2192. Ces citations, que 

^ Ibid. t. I, p. 1, st. 1, 4« 8; p. 3i, je pourrais poursuivre plus loin , suffisent 

st. 85 1 et 863; p. 32, st. 863. pour Aablir mon assertion. 

5 Ihid. 1. 1, p. 4, 8t. 98; p. 32, st. 866; ^ Méhâbhâratu, Âdîparvan, st. 1028, 

p. 35, st. 939; p. 4o, st. 1094; p. 42. «t. 1. 1, p. 38. 



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xxyi PREFACE. 

comme dans le Mahâbhârata, Ugraçravas, qui ne se trouve, il est 
vrai, nommé ainsi que très-rarement ^^\ tandis que dans le cours 
du dialogue il reçoit le nom de 5iîto; qu'il y garde presque tou- 
jours. Ce Sûta se présente comme le fils de Rômaharchana ^^\ 
ou suivant une autre orthographe, Lômaharchana. Ce dernier, à 
son tour, est rangé au nombre des disciples de \^âsa, et il est 
dit qu d a reçu de son maître la connaissance des Itihâsas et des 
Purânas^^K Ces renseignements s accordent avec ceux que nous 
avons empruntés auMahâbhârata, sauf le nom de Sâuti ou de fils 
de Sûta que donne ce livre au fils de Rômaharchana. Mais dans 
les passages du Mahâbhârata où on lit Sûta au lieu de Sâuti, c'est 
exactement la donnée du Bhâgavata que nous retrouvons. 

Ce que je viens de dire du Bhâgavata s'applique exactement au 
Pâdma Purâna, non pas que j'aie pu vérifier le fait par moi-même, 
puisque l'on ne possède à la Bibliothèque du Roi ^qu'une portion 
du Pâdma , mais parce que l'analyse qu'a faite M. Wilson de cet 
ouvrage nous apprend qu'il a été raconté aux solitaires de Nâi- 
micha par le même sage que le Mahâbhârata et le Bhâgavata. 
Suivant cette analyse, c'est Lômaharchana, le disciple de Vyâsa, 
qui envoie à Nâimichâranya son fils Ugraçravas, surnommé Sûta, 
pour y raconter les Purânas aux sages qui y sont rassemblés ^^K 

De ces trois noms, Rômaharchana, Ugraçravas et Sûta, il n'en 
paraît plus que deux dans ceux des Purânas que j'ai pu consulter 
soit directement, dans les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, 
soit par extrait, dans les analyses de M. Wilson; et ils s'y pré- 
sentent, ainsi que nous Talions voir, sous des aspects assez divers. 
Le Kalki Purâna, qui dans le catalogue d'Hamilton est con- 

^ Bhâgavata, 1. HI, ch. xx, dist.«7. ^ Essays on the Purin, dans Joam. ofthe 

^ Bhâgavata, 1. 1, ch. iv, st. 3a» Roy. Asiat. Soc. of Great Britain, tom. V, 

^ Ibid. 1. 1, ch. ly, st. 22. pag. aSo. 



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PREFACE. xxvu 

fondu à tort avec le Kâlikâ, et que je ue trouve pas indiqué dans 
la liste des Purânas principaux, ni dans celle des Purânas secon- 
daires, est raconté par Lâumaharchani, surnommé ^ute^c est-à- 
dire par le fils de Lômaharchana (^). Le Nârasiniha Purâna, qui est, 
à proprement parier, un Upapurâna, renverse au contraire le rap- 
port de ces deux noms dans la stance suivante : 

MMiWH H^l^sllî grîg^ H^WÎH5 I 

Alors vint le fils de Sûta, doué d'une grande splendeur et d'une grande 
intelligence, disciple de Vyâsa, connaissant les Purânas et nommé Rôma- 
harchana (2). 

Dans le courant de cet ouvrage, dont Bharadvâdja est un in- 
terlocuteur, le nom de Sûta reparaît à peu près exclusivement; 
ce qui montre que Rômaharchana se nomme aussi Sûta. Le Vrï- 
bannâradîya, qui est également un Upapurâna, est raconté par 
Rômaharchani P^ qui a aussi le nom de Sûta, et .qui est donné 
comme disciple de Vyâsa ef comme chantre des Purânas (^). Je 
pourrais ne pas parier ici du Vâichnava , parce que le dialogue s y 
passe entre Mâitrêya qui interroge et Parâçara qui répond et qui 
est ainsi le véritable narrateur de l'ouvrage. Mais dans un passage 
de ce Purâça que je citerai plus bas, on retrouvera les deux noms 
de RômaharchavLa et de Sûta, qu'il me suf&t de rappeler ici pour 
dire qu'ils désignent dans le Vâichnava un seul et même person- 

^ Kalki Pardna ,ms,heng,u'* ii,fol. 2 r. deux choses Tune: ou c'est de Rômahar- 

lig. 1 . chana que Ton parle , et alors il ne faut pas 

^ Ndrasimha, ms. beng. n® ix , fol. i r. d'i à la fin de ce mot; ou c'est du fils de RA- 

' Vrïhannàradtya, ms. beng. n^ xtx, fol. maharchana, et alors il faut lire Rdama' 

2 v.\. 5. Je soupçonne qu'il y a ici quel- harchani. 

que confusion qui vient du copiste ; car de * Ihid. fol. 2 r. 1. 5 , et v. 1. i et 6. 



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xxvm PRÉFACE. 

nage. G est également sous le même point de vue que nous les 
présente, selon M. Wilson , le Brâhma Purâna, dans l'introduction 
duquel Lômaharchana, le disciple de Vyâsa, est nommé aussi 
Sâta (^). Enfin l'Agnéya Purâna nomme Lômaharchana Sûta le 
sage auquel Vyâsa comnrandqua les Purânas ^^K 

Les mêmes noms figurent encore dans le dialogue dont le 
Vâyavîya Purâna fait lobjet; mais ils y sont accompagnés de 
détails qui leur donnent beaucoup de valeur dans la question qui 
nous occupe. Autant que j'en puis juger par la lecture du prologue 
de ce Purâna, dont le seul manuscrit que je puisse consulter est 
d'une incorrection extrême, le narrateur du Vâyavîya est Lôma* 
harchana, disciple de Vyâsa ^^K L'introduction de ce livre, suivant 
l'habitude des auteurs indiens qui aiment à rendre raison des 
noms propres, nous apprend que ce sage avait été ainsi nommé 
parce que ses récits faisaient frissonner de plaisir ceux qui4es en- 
tendaient (^). Dans le même passage, Lômaharchana est nommé 
Sûta et distingué par le titre de chantre des Purânas (^). Le nom 
de Sâta alterne même avec celui de Lômaharchana^ non-seule- 
ment dans le courant du texte, mais encore dans la rubrique des 
chapitres W. La qualité de disciple de Vyâsa que prend Lôma* 
harchana est pour les sages qui l'interrogent un motif de l'exciter 
à parler, et c'est dans ce but qu'ils lui rappellent qu'il tient de 
Vyâsa la connaissance des Itihâsas et des Purânas. Lômaharchana 



^ Essays onihe Parân. dans/oom. ofthe ^ Ibid. fol. 2 r. 1. 3 et 5; fol. 7 r. 1. 6 

Roy, Asiat Soc. t. V, p. 65. et 7; fol. 9 r. 1. 4 et 5; fol. 11 v. •!. à; 

^ Âgniya Pva4f^a,ms. beng. d^xiii, fol. foL i3 r. 1. 6; fol. i5 v. 1. 3; f<d. 18 r. 

193 V. 1. 4 sqq. 1. 2; fol. a4 r. 1. 4; fol. 28 r. 1. 5; fol. 32 

^ ViyaviyaPvanina, man. bengftlin® ix, r. L 7; fol. 39 r. 1. 6, etc. D*autrea inter- 

fol. 1 , 1. 7. locuteHrs • et notamment Vâyn • paraissent 

^ Ibid* fol. 1, 1. 6. daaa le dialogue, maia noas n'avons pas à 

^ Ihiâ. fol. 1,1. 6. nous en ooeuper ici. 



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PREFACE. 



XXIX 



reconnaît le fait , et il avoue que c est de la bouche de Vy âsa 
<ju*il a entendu le Purâna quai v.a raccwat» ^^\ Mais ce qi»i est 
plu» curieux, cest qu!ea mèsae temps qu'on accorde à Sûta la 
connaissance des Itihâsas et des Purâças, le texte lui. refuse posi* 
tivement celle des Vêdas> dans cette phrase que je transcris à 
cause de son importance : ST î% ^j^^T^SFI^: ^î^f^^W 4i^Url 
« Car on ne reconnaît à Sûta aucun droit sur les Vèdas ^^K » 

C^te exclusion, qui se trouve également indiquée dans le Bhâ* 
gavata (^) , et à laquelle il semble qu'il est fait allusion dans un 
passage du Mahâbhârata ^^^ est silrihuée par le Vâyavîya à Tin- 
féricmté de la naissance de Sûtat lequel, suivant une légende 
que M. Wilaon a trouvée reproduite dans le Vâichnava et dans 
le Pâdma, dwt le jour à une ofi&ande du jus de la plante Sôma 
(lasclépiade acide), qui, destinée au sage Vrïhaspati, avait été, 
par erreur, donnée à Indra son disciple ^^\ J'indiquerai bientôt 
l'explication beaucoup plus naturelle que suggèrent les textes des 
lois inxliennes qui règlent les fanctions des diverses castes. Quant 
à la légende du Vâyavîya, je soupçonne qu'elle repose sur un jeu 
de mots auquel prête le rapport que présente le nom de Sûta, 
désignant dans les livres de lois une caste particulière, avec le mot 



J Vâyaviya Purdna, foL 2 v. 1. 5. 

a Ibid. fd. 2 r. l. 7. 

^ Bhdgavata, L I, ch. iv, st. i3. 

^ Au commencement du livre consacré 
à i'kktôkre de la fiuniUe des fila de Knru et 
dePàn^u» le fils de Bômaharchana, inter- . 
rogé par le chef des solitaires, lui apprend 
que dans Fiiitervalle des cér^onies célé- 
brées peadant le grand saorifice de Djanar 
Qséd|aya, les Bràbnuines racontèrent des 
InaloîfVft empmintées aux Védas $ mais fue 
Vyàsa exposa llûstoire si grande et si variée 



du Bliàrata. (Voy. Mahâihârata, 1 1, p. 80 , 
st. 2202.) Or comme le Bhârata • transmis 
par Vyâsa àVâiçampâyana, est justement 
le poème que. raconte le fils de Rômahar-^ 
chana, la stance à laquelle je renvoie, et 
qui distingue les Brahmanes, narrateurs de 
récits védiques, de Vy&sa, le narrateur de 
récits héroïques, semble interdire implici- 
tement la connaissance du Véda à R6ma- 
harchana qui écoutait Vy&sa. 

^ Aualya. of the Purd^. dans Joarn, of 
the Asiat. Soc. ofBengul,XA, p. 53&. 



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XXX 



PREFACE 



suta, qui, dans les Vêdas, sert depithète à roffrande du suc que 
Ton vient d'extraire de la plante Sôma ^^K 

Enfin le nom de Sûta est le seul qui paraisse dans le Mâtsya ^^\ 
dans le Çâiva P), dans le Lâigga W et dans le Pâdma ^^K H en est 
de même dans le Brahmavâivarta ^^^ et le Harivamça (^1 , avec 
cette difiFérence toutefois, quau lieu de Sûta, cest Sâuti, cest^à- 
dire le fils de Sûta, comme dans le Mahâbhârata, qui en est 
le narrateur. Quant aux autres Purânas que nous possédons en 
tout ou en partie à la Bibliothèque du Roi, tels que le Kâlikâ, le 
Mârkan^êya et TUtkala, qui iftst, à ce qu'il paraît, quime col- 
lection de légendes sur Djagaimâtha, comme ils sont racontés par 
d'autres interlocuteurs que Sûta et les solitaires de Nâimicha, 
ils restent naturellement en dehors de notre discussion. 

Des difiérents passages que je viens d'énumérer résultent les 
quatre points suivants: i"* que Rômaharchana ou Lômaharcha- 
na , disciple de Vyâsa, et nommé aussi Sûta, passe pour avoir reçu 
de son maître la connaissance des Purânas, et que c'est par lui 
que quelques-uns de ces ouvrages sont racontés; 2*" que ce sage a 



^ Bïgvéda Samhitâ, 1. 1, p. 2, st. 2 ; p. 3 , 
st. 1 , 2 et pass. éd. Rosen. Il est vrai que 
le suta des Vêdas s'écrit avec une brève, tan- 
dis que la voyelle est longue dans le nom de 
Sûta. Mais les auteurs de légendes ne s'ar- 
rêtent pas à de si minutieuses remarques ; 
et d'ailleurs suta (exprimé} et Sûta (engen- 
dré) viennent également de la même racine 
que Sôma, Tasclépiade acide, qui est l'oc- 
casion et le nœud de la légende. 

^ Mâtsya Pardna, ms. beng. n^ x?m, f. i. 

^ Çâiva Purdna, ms. beùg. n® xiv, fol. i. 

^ Lâigga Purdna, ms. beng. n** i , fol. i . 

^ Pâdma Parâna, ms. beng. n* ivi, f. i. 

^ Brahmavâivarta Pwrâi^a, man. bengali 
n« vm, fol. a r. 1. 1 ; fol. 2 v. 1. 2; /ol. k 



v. 1. 4 et 5, etc. Wilson, Analys. of the 
Purân, dans Journal of the Asiat, Soc. of 
Bengal, 1. 1, p.'2i7. 

■^ Langlois, Harivamça, t. I, p. 3, etc. 
et surtout t. II, p. 272, note 11. Quoique 
le Harivamça ne parle que du fils de Sûta, 
ou , suivant le texte , de Sâuti , il serait pos- 
sible que le nom de fils de LômaharchajjLa se 
trouvât dans ce vers : îPftîraw'fejrSif: srNzF^ 
çdciçirSt « Quels sont, ô fils de Lômahar- 
« chana, ceux que l'on dit fils de Djanamé- 
« djaya ? » (Harivamça, fol. 45 1 v. de mon 
ms.) Mais il faudrait lire tfl^*i^fiu1 , suivant 
Tobservation que j'ai &ite ci-dessus, p. xxvn, 
note a. M. Langlois conjecture que (ji)*i^m 
peut désigoer le Mabâbkârata. 



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PREFACE. XXXI 

eu un fils Jiommé Ugraçravas et surnommé Râumaharchani et 
Sâuti, c'est-à-dire fils de Rômaharchanà et fils de Sûta, auquel le 
Mahabhârata et quelques Purânas sont attribués, je ne dis pas 
comme à l'auteur qui les a composés, mais comme au narrateur 
qui les a racontés pour les avoir entendus dans l'assemblée des 
sages; 3"* que cet Ugraçravas est nommé Sûta comme son père; 
4"* que^ce nom de Sûta est aussi donné, du moins dans un texte, 
à RômSiharchana; d'où résulte la généalogie suivante : i** Sûta; 
2° Rômaharchanà, dit Sûta; y Ugraçravas, fils de Rômaharchanà, 
et nommé tantôt fils de Sûta,. tantôt même Sûta. 

Il est évident que s'il fallait admettre que le mot de Sûta est 
un nom propre, on pourrait croire qu'il ne règne pas entre tous 
les textes précités un parfait accord en ce qui touche aux rapports 
de parenté des deux sages Rômaharchanà et Sûta. Mais tout de- 
vient clair quand on se rappelle que ce mot, au lieu d'être un 
nom propre, est une dénomination générique, celle de la caste 
des écuyers et des Bardes, ou des chantres qui récitaient l'his- 
toire des Dieux et des héros ; caste qui figure avec ces fonctions 
dans le Râmâyàna et dans le Mahabhârata, et qui, suivant le 
Pâdma Purâna, les exerce par droit de naissance ^^K Quand donc 
les textes nous représentent Rômaharchanà et Sûta comme un 
seul et même personnage, cela ne veut dire autre chose ^non que 
Rômaharchanà était un Sûta, c'est-à-dire un Barde. Si même Rô- 
maharchanà est appelé ^fo de Sûta, c'est qu'en efifet la qualité de 
Barde, en vertu du principe de l'hérédité des castes, appartenait 
à son père. Si maintenant Ugraçravas, le fils de Rômaharchanà, 
est appelé lui-même 5ute, c'est que comme son père il était 
Barde; ce nom de Sûta n'est pour lui, comme pour Rômahar- 

^ WilsoD , Essays on the Purân, dans Joum. of the Roy. Asiat. Soc. of Gréai Britain , t. V , 
p. aSi- 



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xxxn PREFACE. 

chana, quun titre désignant ses fonctions et sa cas^; son nom 
véritable est Ugraçravas, de même que celui de son père est 
Rômaharchana. 

H résulte de ces observations que la formule ^ 3Sn^, qui re- 
vient si souvent dans le dialogue du Bhâgavata, devrait se tra- 
duire ainsi : « le Sûta dit, » ou mieux encore « le Barde a dit. » 
Mais ce titre de Sûta, qu'on donne au narrateur des P^irânas, 
est devenu en quelque façon un nom propre, comme le titre de 
Vyâsa, « le compilateur, » ou de Vêdavyâsa, « le compilateur des 
« Vêdas, «est devenu celui du sage dont le vrai nom est Krïchna 
Dvâipâyana, « Krïchna né dans une île. » Le temps a fait prédo- 
miner le titre sur le nom propre; celui-ci a peu à peu reculé sur 
le second plan pour céder sa place à lautre, et Rômaharchana, 
comme Ugraçravas, a disparu derrière le Sûta ou le Barde, comme 
avait fait Krïchna derrière le Vyâsa ou le compilateur. 

Voilà pourquoi j'ai traduit la formule que je rappelais tout à 
f heure par « Sûta dit; » je l'ai fait parce que j'avais déjà- traduit 
cette autre formule, SSnH SSPRf , par « Vyâsâ dit. » Mais il n'en de- 
vient que plus nécessaire de rappeler que Sûta n'est réellement 
pas plus un nom propre que Vyâsa. Plus tard peut-^re, quand la 
littérature indienne sera mieux connue, il faudra mettre d'ac- 
cord l'expression avec le fait, et on pourra inscrire en tête des 
Purânas le titre de : Légendes recueillies par les bardes indiens; 
comme en tête des Vêdas : Hymnes et prières recueillies par Krïchna 
le compilateur. Mais aujourd'hui l'espèce d'inexactitude que com- 
met un traducteur européen en conservant les titres de Vyè^a et 
de Sûta, comme s'ils étaient des noms propres, trouve son excuse 
dans le soin qu'il doit prendre de respecter les habitudes des 
Hindous , pour lesquels ces titres appellatife sont devenus des 
êtres réels. Cette inexactitude d'ailleurs n'en est plus une dès 



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PRÉFACE. xxxiii 

quelle est signalée au lecteur, et que la vérité qu'elle altère se 
trouve rétablie par la critique. 

C'est à la critique, en efifet, qu'il appartient d'apprécier l'impor- 
tance du fait sur lequel repose la discussion précédente , fait dont 
là valeur historique et littéraire n'a pas échappé à la sagacité de 
M- Wilson î*). De quelque merveilleux que l'imagination indienne 
se soit plu à l'entourer, il n'en paraît pas moins avec son véritable 
caractère dans ces seuls mots qui forment le point de départ et 
le terme de presque tous les Purânas : « le Barde a dit. » Et quand 
on pense que le Sûta ou le Barde indien est, suivant la loi de 
Manu (^), le fils d'un Kchattriya et d'une femme de la caste brah- 
manique, on comprend qu'il ait pu réunir les deux rôles d'écuyer 
et de chantre des héros, et que le même personnage ait pu célé- 
brer, comme Brahmane, les actions des Kchattriyas qu'il accom- 
pagnait comme guerrier sur le champ de bataille. Ce fait nous 
reporte aux premiers âges de la société indienne, lorsqu'elle con- 
servait encore ce caractère martial qui brille d'une splendeur si 
vive dans le Mahâbhârata , malgré les efiforts que pasaît avoir faits 
le génie brahmanique pour l'éteindre dans le calme et dans le 
silence des spéculations de la plus profonde théosophie. Des traits 
de ce genre font pénétrer quelques lueurs au sein de l'obscurité 
qui nous cache les premiers âges de l'histoire de l'Inde. Ils percent 
cette enveloppe brahmanique qui recouvre la vieille société guer- 
rière des Kchattriyas, société où déjà sans doute existaient en 
germe toutes les facultés de l'esprit indien, mais où elles n'a- 
vaient pas encore pris le développement exagéré que leur a 
donn^la prédominance, usurpée sans doute depuis longtemps, de 
la caste des Brahmanes. 

^ Anàlys. of the Purin, dans Journal of gloîs, Harivafhça, tom. H, p. 272, note 11. 
theAsiat. Soc. o/Bengah 1. 1, p. 536; Lan- » Manasamhad, l X. st. 11. 



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XXXIV 



PRÉFACE. 

H ne faudrait eependant pas conclure de ces observations que 
tout, dans les Purânas, doit être contemporain^ je ne dirai pas 
par le style, mais même par les idées, des premiers âges auxquels 
paraissent nous reporter les remarques précédentes. Le savant 
qui, par Tabondance des matériaux qu'il a rassemblés ainsi que 
par rétendue de ses lectures, a plus de droit que personne da- 
vancer une ojHnion sur ce sujet, M. Wilson, a pluâieurs fois 
répété que les Purânas, sous leur forme actuelle, appartienn«Qt 
à des époques très -diverses, et que si d'un côté ils renferment 
des documents d'une antiquité incontestable, ils nen portent 
pas moins manifestement f empreinte de remaniements dont fin- 
fluence des sectes modernes a été la -principale cause ^^K Mais 



^ Voyez les excelleiites observations de 
M. Wilson dans le Journal of the Afiatic 
Society of Bengal, t. I, p. 536 et SSy. 
Voyez encore Sketch of the relig. Sects, 
dans Aùat. Res. t XVI, pag. 3, et pag. 8, 
note. Dans le Mémoire que je viens de ci- 
ter, M. Wilson va jusqu'à dire que s'il est 
probable que plusieurs des parties que 
renferment les Purànas remontent à tine 
haute antiquité, diverses portions de plu- 
sieurs de ces livres, sinon de tous, sont 
certainement postérieures au xii* siècle de 
notre ère. (Asiat. Res, t. XVII, p. 217.) 
Quoique ces assertions aient besoin de 
preuves plus détaillées et plus directes que 
celles que M. Wilson en adonnées jusqu'ici, 
je n^hésite pas à croire qu'elles reposent, aux 
yeux de ce savant, sur un examen appro- 
fondi des Purànas. Ainsi l'analyse qu'il a déjà 
faite de quelques Purànas , tels que le Pàdma 
et le Brâhma , me semble fournir des argu- 
ments d'une grande valeur à l'appui de son 
opinion. Il a, par exemple, établi d'une 
manière positive que le Bràlmia Puràna, 
c est-à-dire l'ouvrage qui est connu sous ce 



titre, est plutôt une légende locale, ou ce 
qu'on appelle un Màhàtmya» qu'un Purana 
proprement dit'; et il a donné une grande 
vraisemblance à l'opinion que 'cet ouvrage 
doit avoir été rédigé dans le cours du mf 
ou du XIV* siècle de notre ère. (Essays on the 
Purdn. dans Journ. ofthe Roy. As, Society, 
tom. V, pag. 70 et 71 .) Je n'ignore pas que 
M. Vans Kennedy a plusieurs fois combattu 
cette idée, que les Purânas soient, en tout 
ou en partie, des ouvrages modernes; et 
que ne voyant nulle part de preuve en &- 
veur dé cette opinion , si ce n'est dans les 
ouvrages manifestement systématiques de 
Bentley, il a toujours eu de la peine à décou- 
vrir sur quel fondement elle repose. (JRes. 
into the nat. of anc. ani Hind. Mythology, 
p. 1 53.) M. Vans Keanedy pense même qu'il 
ne parait pas exister la moiodre différence 
entre les descriptions de la religion in- 
dienne que donnent les Vêdas , et celles 
qu'on trouve dans les Purànas, si ce n'est 
que dans les premiers de ces livres, on 
ne fait que de simples allusions aux cir- 
constances qui sont développées avec plus 



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PREFACE. 



XXXV 



ces documents qu'il croit aatiques, il les rattache à lexistence 
de ces chantres guerriers, sous riBYCcation desquds k plupart 
des Purân?is sont encore placés aujourd'hui. Il en fait le patri- 
moine poétique de la caste des Sutas, écuyers et panégyristes 
des chefs militaires qu'ils servaient. Ce sont, selon M. Wilson, 
les Sùtas qui ont réuni les premiers les anciens récits et les ont 
rassemblés dans des recueils, qui ont reç.u le nom générique de 
Purânas ou Antiquités. De quelle manière maintenant s'est opérée 
k transformation de ces données primitives? Comment les chants 
cosmogoniques et généalogiques ont-fls presque disparu étouffés 
sous ime masse de récits d'un caractère purement légendaire? 



ou moins de détails dans les seconds. Pour 
lui, les objets du cuite (à l'exception du 
LiggaJ et les doctrines tlikéologiques sont, 
dans ces deux corps d'ouvrages, précisé- 
ment les mêmes, et il en tire cette consé- 
quence, que les Purânas, au lieu d*étre des 
compositions récentes et altérées [sparious] , 
sont en fait d'une antiquité égale à celle 
des Vèdas , puisque les Védas seraient évi- 
demment inintelligibles, sans les explica- 
tions contenues dans les Purânas. (Ibid, 
p. 189.) Je n'ai en aucune manière la pré- ^ 
tention de me porter juge entre deux 
opinions aussi imposantes que celles de 
MM. Wilson et Kennedy, et je sais aussi 
bien que pforsonne combien peu mon sen- 
timent doit ajouter de poids à celui de 
M. Wilson ; mais je ne saurais m'empé- 
cher de dire que, du moins en ce qui 
touche le Brâhma Purâna, son opinion 
me parait incontestable. Jai déjà dit plus 
haut que M. Vans Kennedy avait eu rai- 
son de s'appuyer sur l'analogie que pré- 
sentent les Purânas avec les Vèdas, pour 
prouver que les Purânas ne sont pas aussi 
modernes qu'on a voulu le faire croire. 



surtout depuis les recherches de Bentley. 
Mais je ne pense pas que l'on soit autorisé 
à conclure de cette analogie que les Purâ- 
nas, absolument parlant et sans aucune 
distinction, soient aussi anciens que les 
Védas. Il y a, dans le style et dans le lan- 
gage de ces deux classes de livres, des dif- 
férences fondamentales , qu'effacent certai- 
nement les traductions partielles qu'on en 
a faites jusqu'ici, mais que ne doit pas mé- 
connaître celui qui lit ces ouvrages dans la 
langue originale. J'en appelle sur ce point 
au témoignage de ceux qui ont comparé le 
premier livre du Rïgvéda publié par Ro- 
sen, avec les fragments du Brahmavâi- 
varta et du Mârkandéya Purâna donnés 
par MM. Stenzler et Poley. Si, après la 
lecture de ces trois textes, on ne sent pas 
la distance qui sépare le premier des deux 
autres, autant pour le fond que pour la 
forme, il n'y a plus de critique littéraire 
possible^ et il faut dire que l'épisode de 
Nisus et d'Euryale est écrit exact^nent 
dans le même style et dans la même langue 
que les fragments fui nous restent de la 
loi des Douze Tables. 



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XXXVI PRÉFACE. 

Gomment des histoires doot les Dieux et les rois devaient être 
les principaux héros, ont-elles fait place à des légendes qui nont 
guère quun but religieux et moral? Serait-ce que toutes les 
traditions, qui avaient reçu de la bouche des Bardes ime forme 
épique, se seraient réfugiées dans le Mahâbhârata, cette grande 
collection d*épopées, chantée aussi par un Sûta, et plus vaste à 
elle seule que toutes les épopées européennes réimies ensemble? 
Ce sont là des questions curieuses sans doute, mais encore fort 
obscures. Sans vouloir contester le droit qu*a férudition de les 
examiner, je ne crains pas de dire que le moment de les résoudre 
n'est pas encore venu. Il est presque inutile d'observer que l'exa- 
men d'une question littéraire suppose la connaissance du mo- 
nument sur lequel elle porte. Et sur quoi, nous pouvons le 
demander, reposerait maintenant la solution, quelque ingénieuse 
qu'elle fut, des questions relatives à des livres qu'on ne connaît 
encore qu'aussi imparfaitement ? 

Ce qu'il importé en ce moment de constater, c'est que le corps 
des Purânas ou la collection des traditions anciennes paraît avoir 
subi, à des époques qu'on peut espérer de déterminer plus tard, 
des modifications dont il est jusqu'à présent impossible d'appré- 
cier l'étendue. Ce fait, ce n'est pas l'autorité seule de M. Wilson, 
quelque grande qu'elle soit, qui m'engage à l'admettre; c'est 
d'abord le témoignage des Brahmanes eux-mêmes, qui nous ont 
conservé, sur l'état primitif des Purânas, des détails précieux et 
auxquels ne répond pas exactement la forme actuelle de ces livres. 
C'est ensuite le désaccord qui existe entre la définition ordinaire , 
et je dirais presque classique, du nom de Pnrâna, et la nature des 
matériaux dont la plupart des Purânas sont aujourd'hui com- 
posés. Le témoi^age des Brahmanes que j'invoque d'abord m'est 
fourni par le Bhâgavata même dans un passage dont je me con- 



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PREFACE. xxxvii 

tente en ce moment de donner la traduction, parce que le texte 
original doit paraître dans le douzième livre dont il fait partie. 
Voici ce passage: «Trayyâruni, Kaçyapa, Sâvarni, Akrïtavrana, 
« Çimçapâyana et Hârîla : ce sont là les six sages qui s'appli- 
« quant aux Purânas, en reçurent [chacun] une collection de la 
« bouche de mon père, le disciple de Vyâsa. Disciple, à mon tour, 
« de chacun d'eux, je lus ainsi toutes ces collections. Kaçyapa, 
« Sâvarni, Akrïtarvana, qui était disciple de Râma, et moi, nous 
« étudiâmes tous quatre sous le disciple de Vyâsa les collections 
« fondamentales. » Sur quoi le commentateur Çrîdhara Svâmin 
ajoute : « Cela veut dire que Vyâsa, après avoir composé dans le 
« principe six collections, les confia à mon père Rômaharchana, et 
« que les six sages, Trayyâruni et les autres , Tcçurent chacun de 
« sa bouche une collection. Disciple de ces six sages, je les lus ainsi 
« toutes les six. Par les mots, les collections fondamentales, le texte 
« montre qu'il sortit de là im grand nombre de collections ^^l » 

Le même récit se retrouve, avec quelques variantes, dans un 
passage du Vâichnava Purâna, ainsi que me Tapprend Râdhâ- 
kânta Dêva, fauteur déjà cité du grand Dictionnaire sanscrit. 
Comme le Vâichnava Purâna est encore inédit, il est indispen- 
sable que ma traduction soit précédée du texte original. Je la 
donne ici avec la glose courte et substantielle que j'emprunte à 
f article du savant Râdhâkânta Dêva, lequel fa probablement ex- 
traite lui-même du commentaire de Ratnagarbha ^^K 

gWfrft cdwRltJ) ^^grft^ HlHt^Jui î I ^'^ 

^ Bhâgavata, 1. XH, ch. yii, dist* 5 «qq. ' Le ms. de la Biblioth. du Roi n"" xii, 

Colebr. Mùcell, Essayé, t. H, p. SSy. f. 1 45 v. , Ut ^ijrft au lieu de ^ et^tx?çftiT: . 



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xxxvuc PRÉFACE. 

^i>nm' Hi^ff i chrf i ^n^î i(iii^nj i i(H î i ^^ 
HlH«^îînii*i ^^^^T f^^ 'jHHÎ^Hi II ^' 

rtsRT II lUt'^'*'*' ^ ^>TWT: *l!iMyl t^HdUI ^ mf^i I fN^- 

rNïï II ^rmit ^îTwnf^fHFit çf^THFpfsig^^^nf^ W^ 

Connaissant à fond les choses anciennes, il (Vyàsa) composa une collection 
de Purânas, formée de récits, de traditions, de stances et de la règle des 
cérémonies. Il y avait un célèbre disciple de Vyâsa, R^maharchana le Sûta; 
le grand solitaire Vyâsa lui donna cette collection de Purânas. [Voici le 
commentaire de ce texte : Vyâsa a composé un Purâna de récits, etc. cest 
là le sens. Or les savants, dans ce texte, entendent par Akhyâna (récit) 
l'exposé d'un fait que Ton a vu soi-même. Ils nomment Upâkhyâna (récit 

^ Le ms. de ia Bibliothèque du Roi lit ' Lem8.delaBibl. da Roi lit^tqçSfdnfsr; 

viIhmwh:. RâdhAk&nta donne ^'- 

2 Le ms.de la Bibliothèque du Roi lit ici '♦ Vâichnava Purâi^, cité par Râdhâ- 

^iMMieiH : ; l'orthographe queje suis est celle kânta, au mot Porctça, p. 2194 et aigô ; 

de rÂgnéya. ms. beng. n^ xii, fol. i45 v, 1. i sqq. 



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PREFACE. XXXIX 

transmis) l'exposé cFuii fait qu^on a entendu [de la bouche d'un ïiutre}. 
Les stances, ce sont les chants en Thojuieur des PitrU (des Mflnes), de la 
Terre [et des autres divinités]. La règle des cérémonies, c'est la détermina- 
tion des cérémonies, telles que celles des funérailles, etc.] 

Sumati, Agnivartchas, Mitrâyu, Çâmçapâyana, AJu'ïtavraça, S^varçi, c'é- 
taient là les six disciples de ce dernier. [Commentaire : Sumati et les autres, 
qui étaient les six disciples de Rômaharchaça, reçurent les six -collections 
qu'il avait composées.] 

Le descendant de Kaçyapa composa une collection, ainsi que Sâvarni et 
Çâmçapâyana. Une autre collection, composée par Rômaharchana, fut la 
base des trois autres. [Commentaire : Le descendant de Kaçjapa est Alri- 
tavrana lui-même, car Vâyu (0 s'exprime [ainsi]: Akrîtavraua est descen- 
dant de Kaçyapa. Les mots, une autre collection composée par Rômaharchana, 
signifient qu'une autre collection fut récitée de nouveau, en abrégé, par 
Rômaharchana. ] 

Cest de la réunion même de ces quatre collections que dérive, ô soli- 
taire, le présent Purâna. [ Commentaire : C^est de la quadruple réunion 
des objets de ces collections, composées par le descendant de Kaçyapa et 
par les autres [disciples de Rômaharchana], et prises pour base, que ce 
divin Vîchnupurâna, formé par l'extraction de l'essence de ces collections, 
a été composé par moi'[Parâçara], ô solitaire, c'est-à-dire ô Mâitrêya.] 

Enfin TAgnêya Purâna résume ou plutôt abrège les renseigne- 
ments contenus dans ce texte, de la manière suivante : 

fiHÎH^liïlclTfl^ f^: !^|ii^|i| I M4 î II 
i^lWtlIMHï^tHtfij: gifUlHI ^ H^t II 

^ Le nom de Fij^a désigne probablement rage dans le manuscrit de la Bibliothèque 

le Yàyaidya Purâna, dans lequel Vâyu, le du Roi; mais rincorrection et la confu- 

Dieu du vent, est le principal interiocu- sion du texte y rendent les recherches très- 

teur. Je n'ai cependant pu retrouver ce pafr> difficiles. 



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XL 



PREFACE. 






Lômaharchana le Sûta, après avoir reçu de Vyâsa ies Purânas et le resté, 
eut six disciples, savoir : Sumati, Agnivartchas, Mitrayu, Çftmçapâyana, 
Krïtavrata et Sâvarni. Çâmçâpâyana et les autres firent des collections des 
Purânas. Les Purânas, dont le Brâhma est le premier, sont au nombre de 
dix-huit; cest la science même qui nest autre que Hari. En effet, dans le 
grand Purâna nommé VAgnêya, Hari existe sous la forme de la science W. 



^ Âgnéya Purdna, ms. beng. n® xni, fol. 
193 V. 1. 4 sqq. M. Wilson, dans son ana- 
lyse de rÂgnêya Purana (Joum. of the As. 
Soc. ofBèngal, 1. 1, p. 84), a cîté ce texte 
qu'il regarde comme remarquable en ce qui 
touche à la question de Torigine des Pu- 
rânas. Mais soit qu'il ait eu sous les yeux un 
texte différent du nôtre, soit que quelque 
faute d'impression se soit glissée dans son 
travail, il fait dçux personnages de Sûta et 
de Lômaharchana, et il ne nonmie pas Krïta- 
vrata. Au lieu de Çâihçapâyana, que donne 
également leVàichnava, M. Wilson lit 5m- 
sapâyana, comme le Bhàgavata, et Mâitrêya 
au lieu du Mitrayu ou Mitrâyu du Vâichnava. 
Ces différences viennent probablement de 
l'inattention des copistes qui ont compilé 
les index dont s'est servi M. Wilson pour 
ses analyses; quelle qu'en soit d'ailleurs la 
cause, je crois plus sûr de m'en tenir au 
texte que j'ai sous les yeux, que de faire 
deux personnages de Sûta et de Lômahar- 
chana. Mais je dois en même temps remar- 
quer le peu d'accord qui se trouve entre 
les trois autorités originales dont je rap- 
porte le témoignage , le Bhàgavata , le Vâich- 
nava et l'Âgnêya. Les noms de Trayyârani 
et -de Hârita, donnés par le Bhàgavata, ne 
reparaissent plus dans le Vâichnava ni dans 
'Âgnéya; d'autre part, le Sumati, ÏAgnU 



vartchas et le Mitrâyu Àe ces deux derniers 
ouvrages ne se trouvent pas dans le Bhàga- 
vata. La liste de ce dernier Purana contient 
d'ailleurs un vice radical, qui consiste à 
faire deux personnages de Kaçyapa (qu'il 
faut lire, conmie je vais le dire plus bas, 
Kâqyapa ) , et d'Âkrïtavrana. ^Quand on 
pourra comparer un plus grand nombre 
de textes indiens, et surtout de commen- 
taires, peut-être résoudra-t-on ces difficul- 
' tés , conmie on peut le faire en ce qui tou- 
che Âkrïtavrana, qu'un ccHnmentateur nous 
apprend avoir été surnonmié Kaçyapa, à 
cause sans doute de la famille à laquelle il 
appartenait; ainsi, le nom de Trayyârani, 
qui est patronymique, cache probablement 
le nom propre de Samaii ou d'Agnivar- 
tchas. Trayyârani rappelle le Trayyarana 
qui figure, selon Golebroole, parmi les 
rois auteurs de quelques hynmes du Rïg- 
vêda [Miicell. Essays, 1. 1 , p. a3); et Hârita 
est le nom d'un sage, auteur d'un Dharma- 
çàstra qui est quelquefois cité par Kulluka 
Bhatta, dans son Gonmientaire sur Manu , 
et qui, suivant Colebrooke, a écrit son ou- 
vrage en prose. {Digest o/Hindoo Ldw, préf. 
p. XII.) Ce sage figure dans la liste des lé- 
gislateurs donnée par Yàdjnavalkya, au 
conunencement de son traité. ( Voy. Mitd" 
hcharâ, fol. i v. 1. 13.] 



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PREFACE. XLi 

Je crois nécessaire, pour ne pas compliquer la discussion, de 
laisser de côté ce qui, dans le texte du Vâichnava, se rapporte à 
ce Pûrâna même, lequel, d'après le dernier paragraphe, émane- 
rait de quatre anciennes collections. Je n insisterai pas davan- 
tage sur les variantes que présentent le Vâichnava, le Bhâgavata 
et rÂgnêya, en ce qui touche les noms des disciples d^ Rômahar- 
chana; ces variantes peu nombreuses , dont je viens de faire le re- 
levé dans une note, prouvent que la tradition relative à ces anciens 
sages a été assez uniformément conservée par les autorités sur les- 
quelles s appuient le Vâichnava, TAgnêya et le Bhâgavata Purâna. 
Il y a cependant un de ces noms, celui de Kaçyapa, sur lequel 
il est très-probable que le Bhâgavata est dans Terreur, tandis que 
le Vâichnava Purân,a, où on lit Kâçyapa, c est-à-dire le descendant 
de Kaçyapa, épithète qui nest quun autre nom d'Akrïtavrana, 
donne très-probablement la vraie leçon, à en croire dil moins le 
commentaire qui accompagne, ce Purâna. Outre que la variante 
du Bhâgavata fait paraître, parmi les disciples de Rômaharchana, 
le nom dun sage qui jouit, dans les traditions cosmogoniques, 
d'une célébrité dun autre genre, elle a Tinconvénient de distin- 
guer à tort deux personnages là où, selon le Vâyavîya, il n'en 
existe en réalité quun seul. 

Mais, à part ces différences, l'accord de ce passage du Vâich- 
nava avec celui du Bhâgavata, quant au point principal de cette 
discussion, fétat primitif des Purânas, est aussi complet qu'on^ 
le peut désirer. Dans l'un comme dans l'autre texte, Vyâsa, le 
compilateur des Vêdas, a un disciple bommé Rômaharchana, et 
appartenant à la caste Sûta, celle des écuyers et des Bardes, 
auquel il confie le dépôt des anciennes traditions (*). Ce dernier, 

^ C est à dessein que je ne paiie pas dans invention purement mythologique des com- 
te texte d'une collection divine des Purânas, piiateurs de quelques-uns des Purânas ac- 



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XLII 



PREFACE. 



à son tour, a six disciples entre lesquels il divise la collection 
qu'il avait reçue deVyâsa, de sorte qu'il se forme autant de 
collections qu'il y a de disciples. Les deux textes parient ensuite, 
l'un de quatre collections fondamentales, l'autre de quatre auteurs 
qui étudièrent chacun les six collections, et qui semblent les 
avoir réduites à quatre. Cette partie de l'exposition est obscure, 
et rien ne détermine le rapport de ces quatre collections avec les 
six qui résultaient déjà de la distribution opérée par Rômahar- 
chana entre ses disciples. Dans leVâichnava, qui est beaucoup 
plus détaillé que le Bhâgavata, la quatrième collection est donnée 



tuels, et qui serait bien faite pour décon- 
sidérer cette classe de livres aux yeux de la 
critique , si Fexistence même de telles ima- 
ginations dans certains ouvrages ne donnait 
un nouveau prix à ceux qui tf en sont pas 
entachés. Suivant le Màtsya, le premier des 
livres sacrés sortis de la bouche de Brahmà 
aurait été un Puràna, et les Védas mêmes 
n'auraient paru qu'après ce Purâna primi- 
tif, qui comprenait la masse fabuleuse de 
cent millions de stances. Ce ne fut qu'au 
bout de plusieurs périodes de créations que 
Vichnu , s'incarnant sous la forme de Vyâsa 
et paraissant dans chaque Dvâpara YugaT 
divisa ce vaste recueil en dix-huit livres. 
Mais le Puràna , type divin des Purànas hu- 
mains, n'en subsiste pas moins dans le ciel 
SfiL\ec ses proportions gigantesques. (Mâtsya 
Purâna, ms. beng. n° xvm, fol. 67 v. sqq.) 
M. Wilson nous apprend que le même récit 
se trouve aussi dans le Pàdma PurlTna, et 
j'ai lieu de croire, d'après son analyse , qu'il 
est conçu à peu près dans les mêmes termes 
que celui du Màtsya. (Voyez Essays on the 
Pur, dans Journal ofthe Roy, AsiaL Society, 
t. V, p. 281.) U est bien évident que cette 
fable, aussi inutile que ridicule, a été in- 



ventée pour rehausser, auprès des esprits 
simples, l'importance des Purànas. Nous 
pouvons , sans craindre de nous tromper, la 
regarder comme une trace des prétentions 
des Sectes qui ne négligent rien pour faire 
prédominer l'idole de leur culte sur les 
•objets qui jouissent le plus universelle- 
ment de la vénération des Hindous ; car 
à qui &ire croire , même dans l'Inde , que 
les Purànas aient précédé les Vêdas? On 
peut supposer que cette invention du Mà- 
tsya Puràna est imitée d'un passage analo- 
gue du Mahàbhàrata , ou qu'elle a été intro- 
duite vers le même temps dans ces deux 
recueils. Mais le passage du Mahàbhàrata 
auquel je fais allusion ne se trouve que dans 
l'introduction de ce livre ; et la confusion 
des notions qu'on remarque dans cette in- 
troduction permet de croire qu'elle n est 
pas de la même main, encore moins du 
même âge que le corps du poème, où l'on 
rencontre d'ailleurs des morceaux très-dif- 
férents les uns des autres, pour le fond 
comme pour la forme, et qui ne peuvent cer- 
tainement pas appartenir à la même époque. 
(Voy. Mahàbhàrata, 1. 1, p. 4, st. io4 sqq., 
et les légendes qui ouvrent l'Âdiparvan.) 



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PREFACE. xLiii 

comme un résumé que composa de nouveau Rômaharchana 
pour servir de base au travail des trois autres sages. 

Ce que nous pouvons toujours regarder comme résultant posi- 
tivement de la comparaison des deux textes précités , c'est qu'il 
n'y eut dans le principe que six compilations purâniques, ou 
même que quatre compilations, dont l'origine première est attri- 
buée à Vyâsa, le collecteur des Vèdas. Rien ne nous apprend 
comment ce nombre a été porté à dix-huit, ni quels sont, 
entre les Purânas actuels, ceux qui reproduisent les quatre ou 
les six compilations primitives. Il est certain qu'on ne suit pas 
aussi aisément l'histoire de la collection des Purânas qu'on le 
peut faire pour celle des Vêdas. La tradition n'a conservé, pour 
l'une, que le souvenir vague d'une classification primitive; et 
entre cette classification et celle que nous possédons mainte- 
nant, il y a un intervalle qu'il est, au moins dans l'état actuel 
de nos connaissances, bien difficile de combler. Les Vêdas, au 
contraire , gardent encore aujoiu^d'hui la trace visible de la main 
qui en a distribué et classé le contenu; et les noms des chefs 
des écoles auxquelles ont donné naissance les divisions et les 
sous-divisions de ce grand corps d'ouvrages, se retrouvent dans 
les parties des Vêdas, à l'étude desquels chacun d'eux s'était 
spécialement livré. On peut conclure de là que. les Purânas se 
sont développés d'une manière plus indépendante que les Vêdas, 
soit que les Brahmanes aient abandonné en partie la destinée de 
ces livres aux classes inférieures pour lesquelles nous savons 
qu'ils furent principalement écrits, soit que les sectes qui ont 
pris naissance dans llnde à diverses époques se soient emparées 
d'ouvrages dont le cadre n'était pas rigoureusement tracé, ni la 
classification arrêtée par une maiii réputée divine, comme cela 
avait eu lieu pour les Vêdas, dont Vyâsa n'eut, selon toute appa- 



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xLîv PREFACE. 

rence, C[ua classer les parties déjà existantes. Quoi qui! en soit, 
la tradition qui constate Texistence de quatre ou de six collec- 
tions primitives de récits anciens, suffit à elle seule pour mon- 
trer quelles modifications cette partie de la littérature indienne 
a dû subir avant d'arriver^à Tétat de développement où nous la 
trouvons aujourd'hui. 

La seconde des preuves dont je parlais plus haut, est le dé- 
saccord (Jue présente la définition du titre de Purâna et la com- 
position des ouvrages qui le portent. Ce désaccord, remarqué 
par plusieurs critiques, et notamment par MM. Vans Kennedy 
et Wilson, est la preuve la plus évidente du chemin quont par- 
couru les chants épiques et cosmogoniques des Bardes guer- 
riers pour s'amalgamer avec les légendes religieuses, morales et 
philosophiques des sectateurs de Vichnu et de Çiva. « Un Purâna, 
a dit le plus moderne, mais non le moins orthodoxe des lexico- 
« graphes indiens , Râdhâkânta Dèva , est un livre sacré composé 
« par Vyâsa ou par d'autres solitaires, qui expose le sens des Vê- 
« das et est marqué de ciqq caractères ^^K » Ces cinq caractères 
ou attributs de tout Purâna sont résumés dans le distique suivant 
que rapportent plusieurs Purânas : 

Création, destruction [des mondes], généalogie et règnes des Manus, 
histoire des familles postérieures, c'est là, ô Brahmane I ce qui constitue 
un Puràça, livre qui est marqué de cinq caractères (^). 

^ Râdhâkânta Hèva, Çahdakalpairama, v«reaParrfna, cité par Râdhâkânta, au mot 

au mot Purdt^a, p. 2192 «col. 1 et 2p Purâna, p. 2 193, col» 1. La même défiiii- 

^ Vàyavîya Purâna, ixk&,hexï%. n^ ix,fol. tion se trouve encore dans le Vâichnava, 

9 V. 1. 7, et fol. 10 r. 1, 1 ; Mâtsya Purâna, fol. i47 r. 1. 2 ; mais les termes en sont 

ms. beng. n^ x.vm, fol. 69 v.; Bràkana^ii- légèrement nMxUfiés, quoique le sens soit 



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PRÉFACE. XLV 

Si Ton ne veut pas accepter le témoignage de» Purânas, livres 
que Ton CFoit modernes, je rappellerai que Ton trouve dans le 
lexique d^Amara cette définition d'un Purâna à laquelle j'ai fait 
allusion plus haut, « livre marqué de cinq caractères, » caractères 
qui sont énumérés comme il suit par Colebrooke : « Purâna ou 
« théogonie comprenant les événements passés et futurs, sous cinq 
« chefs, savoir : la création, la destruction et le renouvellement 
« des mondes; la généalogie des Dieux et des héros; les règnes des 
« Manus et les actions de leurs descendants ^^\ » Ce résumé des 
éléments constitutifs de tout Purâna peut donc prétendre à une 
assez haute antiquité , puisqu on le rencontre déjà formellement 
indiqué dans le plus ancien vocabulaire sanscrit. 

Maintenant, si on le compare avec les princq)aux Purânas, il 
est facile de se convaincre qu'il est extrêmement incomplet, et 
M. Vans Kennedy n'a pas eu de peine à montrer combien peu il 
est exact quand on l'applique à ces livres mêmes ^^K M. Wilson a 
établi ce fait de la manière la plus positive dans son analyse 
du Pâdma Purâna; et il sufl&t de l'avoir lue pour se convaincre 
que cette vaste compilation ne répond que fort imparfaitement 
à la définition classique d'un Purâna ^^\ Mais, pour ne pas parler 
de ceux de ces recueils qu'on ne connaît encore que par des 
analyses précieuses S2ins doute, mais très-abrégées, il est évi- 
dent que si, d'un côté, les cinq caractères de la définition pré- 
citée se retrouvent tous dans le Bhâgavata Purâna, cette com- 
position renferme, d'une autre part, des développements' et des 

toujours le même. Voyez encore Wilson, * Research. Mo the nat. ofanc. and Hin- 

Analys. of (Ke Parin, dans Journal of the doo Mythology , p. i5î, note. Comparez ce 

Afiiat. Soe^ of. Benzol, tx I>p. 8i et Su. passage avec oeliii de ik page i3o, sur le 

^ Amarakôcha^ L I, ch. i, sect 5, st. 6, caractère religieux des Purânas. 
p. 33, éd. Colebrooke. Voyez encore Cole- ' Esst^s on the Purdn. dans Journal of 

brooke, Miscell. Essayé, t H, p. 4, note. the Roy. Asiat. Soc. t. Y, p. 3o9 sqq. 



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xLvi PREFACE. 

parties dont la définition elle-même n ofire pas la moindre trace. 
Ce n'est pas tout encore, et les cinq caractères énumérés pré- 
cédemment sont portés à dix par les stances suivantes du Brah- 
mavâivarta, que donne le Purâna de ce nom, immédiatement 
après celle que j'ai citée tout à l'heure ; 

TOTH ^ ^{mH\ ^(^ ^m \ \H W II 

Ces savants reconnaissent aussi cette définition comme applicable aux 
Upapurânas. Maintenant je vais t*exposer la définition des Mahâpurânas, 
ou grands Purânas. Création et création distincte; existence et règne [des 
Manus]; idée des œuvres et histoire des Manus et de leurs successeurs; 
description des Pralayas (destructions de l'univers), et définition dé l'afïran- 
chissement final; éloge de Hari et de chacun des Dêvas en particulier: voilà 
ce qu'on appelle la définition des grands [Purânas], définition qui com- 
prend dix caractères (0. 

Enfin le Bhâgavata, qui a lui-même le titre de Mahâparâna ou 
de grand Purâna, nous donne de ce titre deux définitions qui 
rentrent lune dans Tautre. La première se trouve au commence- 
ment du chapitre x du second livre; la seconde fait partie du 
chapitre vn du douzième livre. Je n'ai besoin de citer que la se- 

^ Brakmavdivarta Purâna, cité par Ràdhàkànta Déva, au mot Purâna, p. 2 ig3 ; col. 1 . 



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PRÉFACE. xLvii 

conde; elle sert à exjpliquer la première, et, outre qu elle renferme 
plus de détails, elle oflPre un caractère plus positif et moins méta- 
physique que Tautre. 

Ecoute, ô Brahmane (dit Sùta à Çâunaka), en y appliquant ton intelli- 
gence, la définition d'un Purâna, telle que Tout donnée les Brahmarchis, 
d'accord avec les diverses écoles des Vêdas. La création de cet univers et 
la création distincte, l'existence, la conservation, les intervalles [de chaque 
Manu], la généalogie, l'histoire des familles postérieures, la destruction, 
la 'cause, la délivrance : voilà ce que les savants reconnaissent pour un 
Purâna, ouvrage qui a dix caractères particuliers. D'autres, distinguant 
les Purânas en grands et en petits, disent qu'un [petit] Purâna a cinq 
caractères. On entend par Sarga, création, l'origine du principe dit de 
l'Intelligence, qui vient du mouvement des qualités qui appartiennent à la 
Nature, celle du principe de la Personnalité qui est triple et qui sort de 
l'Intelligence, celle des molécules subtiles, celle des sens et des éléments 
grossiers. On entend par Fwary a, création distincte, l'association de tous 
ces principes fécondés par Purucha, association qui leur rappelle leur an- 
cienne activité ; il en résulte tout ce qui se meut comme ce qui ne se meut 
pas, de même qu'un germe sort d'un autre germe. Psur Vrïtti, existence, on 
entend que les êtres servent à l'existence les uns des autres, ceux qui ne 
se meuvent pas, k celle de ceux qui se meuvent; mais les moyens qu'a 
l'homme de soutenir son existence sont, par une suite de sa nature propre, 
volontaires ou nécessaires. La Rakchâ ou conservation de l'univers, c'est 
l'action d'Atchyuta (Vichnu) qui descend, à chaque Yuga, dans des formes 
d'animaux, d'hommes, de Rïchis, de Dêvas, pour anéantir les ennemis du 
triple Vêda. Par Manvantara, intervalle de chaque Manu, on entend une 
époque où se trouvent les six espèces d'êtres suivantes : un Manu, des Dêvas, 
des fils de Manu, des chefs de Suras, des Rïchis, des incarnations par- 
tielles de Hari (Vichuu). Par Vamça, généalogie, on entend la succession 
des rois, nés de Brahmâ, pendant les trois parties de la durée ; et par Vam- 
çânutcharita, histoire des familles postériexu^es, on entend la conduite de 
ceux qui ont perpétué les familles de ces rois. Les chantres inspirés nomment 
Samsthâ, destruction, la dissolution de cet imivers qui est de quatre sortes, 



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xLviii PREFACE. 

savoir: NâimittikarPrâkrïttka, Nitya et Âtyaatika, et qui résulte de sa na- 
ture propre (^). Par Hé tu, cause de la création et des autres états de i univers, 
on entend Tâme individualisée qui accomplit des actes sous l'influence de 
TAvidyâ ( l'Ignorance ). Cette cause, quelques-uns l'appellent le principe 
[intelligent] qui s'endort [au temps de la destruction de l'univers au sein 
de l'Être suprême]; d'autres, le principe [matériel] non développé. On 
entend par Apâçraya, délivrance, Brahma auquel il appartient d'être pré- 
sent et absent tout à la fois, pendant que s'accomplissent les fonctions de 
la vie, de la veille, du sommeil et du sommeil profond, fonctions qui sont 
l'œuvre de Mâyâ P). 

Il y a donc, airf termes de cette définition et de celle que j*ai 
empruntée au Brahmavâivarta, indépendamment des Upapurânas 
dont je n'ai pas à m occuper ici, des Purânas que Ton appelle 
grands, c'est-à-dire des Purânas plus étendus que d'autres, et 
dans la composition desquels il entre des matières qui, d'après la 
définition ordinaire, devraient ne pas se trouver dans les reeuâils 
désignés par le simple titre de Parâna. Et quelles sont ces ma- 



^ L*expUcation des quatre espèces de 
. dissolution de Tunivers est donnée dans le 
.1. XII , cb. IV, st. a sqq. de notre Bba^vata. 
La destruction Nâimittika , celle qui a pour 
cause [le sommeil de Brahmâ], a lieu au 
terme de chaque Kalpa , c'est-à-dire au bout 
de mille Tchaturyugas, quand arrive la nuit 
de Brahmâ. Là destruction Pràkrïtika ou 
celle des principes produits par la Nature 
a lieu à l'expiration des deux périodes de la 
vie de Brahmâ. Alors ce que, dans le sys- 
tème Sâmkhya, on nomme les principes, 
savoir: Un teiligence, la Personnalité, les 
Sens, les Eléments, etc., tout cela rentre 
dans le sein de la Nature. La destruction 
dite ATifya, c'est-à-dire constante, que le 
Kàurma Purâna place, avec raison peut-être, 
la première dans son énuméjration , est celle 



qui a lieu tous les jours sous nos yeux; 
c est la succession perpétuelle des change- 
ments par lesquels passent tous les êtres, 
ou , çonmie Feu tend M. Vans Kennedy, l'ex- 
tinction de la vie , la nuit pendant le^ som- 
meil. (Voyez Research, into the nature of 
ancient and Hindoo Mythol, p. asii, note.) 
La destruction dite Âtyantika, c'est-à-dire 
définitive, est. l'identification de l'âme in- 
dividuelle avec le suprême Brahma, iden- 
tification à laquelle le Yôgin parvient par 
la science. On trouve à peu près les mêmes 
définitions dans le Trésor de Ràdhâkanta 
Dêva, au mot Pralaya, fol. 24i2, col. 2 
sqq. ; elles résultent du texte de divers Pu- 
rânas, tels que le Kâurma , le Vâichnava et 
le Pâdma Purâna. 

^ Bhâgavata, 1. XII , ch. vu , st. 8 sqq. 



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PREFACE. XLix 

tières d où il résulte que la somme des cinq caractères propres à 
un Purâna s élève à dix, total qui appartient à un Mahâpurâna? 
Ce sont d'abord des développements qui rentrent manifestement 
dans lun ou dans l'autre des cinq caractères primitifs, comme la 
création distincte, qui nest quune conséquence 4e la création 
primitive; comme l'existence et la conservation, qui sont toutes 
deux implicitement contenues dans Imtervalle compris entre ces 
deux énoncés, la création et la destruction. Ce sont ensuite, et 
ceci est beaucoup plus important, des sujets tout nouveaux et 
dont il n est pas fait mention dans la définition d un Purâna simple, 
savoir, d'après le Bhâgavata,.la cause, la délivrance; d'après le 
Brahmavâivarta, la définition de l'affranchissement final, l'éloge 
de Hari, celui de chacun des Dêvas en particulier, et, si j'ai bien 
compris le texte, l'idée des œuvres (^^ Or l'énoncé de ces su- 
jets, traduit en langage européen, représente la métaphysique, 
la théologie et la morale, c'est-à-dire l'ensemble des matières qui 
occupent la place la plus considérable dans les Purânas aujour- 
d'hui existants. Si l'on retranche de la définition d'un grand Pu- 
râna , telle que la donne le Bhâgavata dans le passage précité du 
livre douzième, les deux éléments qui sont d'un caractère pure- 
ment spéculatif, on retrouve la pure et simple définition d'un 
Purâna, tel que, selon moi, ce genre d'ouvrage a dû être composé 
dans le principe. C'est ce qui résulte des deux listes suivantes où 
j'ai placé, en regard l'une de l'autre, les deux définitions d'un 
Purâna et d'un grand Purâna. On verra que l'élément traditionnel, 
si je puis m'exprimer ainsi, élément qui domine dans l'une, 

^ n semble qu'on pourrait également tra- me paraîtrait trop forcé » et le texte désigne 
duire eiï^inf srp^RT» par « la mémoire dçs ac- plutôt la disposition aux œuvres ou Tacti- 
«tions, • et regarder ce caractère conmie vite, que retrouvent tousJes êtres lorsqu'ils 
synonyme de celui deôftir, qui manque dans sont ramenés dans le monde par les lois 
la liste du Brahmavâivarta; mais ce sens fatales de la transmigration. 

o 



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L PRÉFACE- 

aassocid déjà, dans lautrê, à de» développements à pçu près 
exclusivement mythologiques et religieux. 



PURANA. 



1. Création. 

5. Généalogie. 

h. Règnes des Manus. 

5. Histoire des Sunilles. 



GRAND PURANA. 



1. Création. 

2. Création dûtinoU. 

3. Existence. 

A. Conservation, 

5. Règnes des Maaus. 



6. Généalogie. " 

7. Histoire des ËMniUe^. 

8. Destruction. 

9. Came. 

10, Libération finale. 



La coippàraison de ces deux listes donne, j'ose lespérer, quel-^ 
que valeur aux observations précédentes, et elle me paraît dé- 
montrer que les Purânas que nous possédons aujourd'hui rentrent 
plutôt dans la catégorie des Mahâpurânas que dans celle des 
PurâçaSi C est ce qu affirme positivement le savant Râdhâkânta 
Dêva, lorsqw'après avoir énuméré les dix caractères distinctifs 
dun grand Purâ^a, il ajoute : « Voici les dix-huit grands Purâças 
« et le nonjbre de stapces dont chacun se compose ^^K » Le rap- 
prochement de ces deux listes explique de la manière la plus 
satisfaisante la difficulté que fait naître la composition actuelle 
de ces livres comparée à la définition qu'on en donne ordinai- 
rement. Enfin il nous permet de reconnaître dans l'histoire de 
ces compilations deux époques distinctes, époques non encore 
datées, mais dont l'existence n'en est pas moins certaine : la 
première celle où les Purânas n'étaient encore que des chants 
cosmogoniques et des listes généalogiques; la seconde celle où 
ils sont devenus des recueils de légendes morales et de récits 
propres à mettre en lumière les avantages du culte rendu à telle 
ou telle divinité, où enfin ils se sont transformés en compila- 

^ Çahdakalpainuna, ^u mot Parâna, p. 2 1 ga , col. 2. 



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PREFACE. Li 

tîons dan» lesquelles Tesprit de secte a dmgulièrfemeiit resiefré 
replace ^e devaient occuper dans Ton^e les traditions et la 
généalogie des familles royales des premiers teipps. 

Les remarques dont la définition du titre de Purâna vient 
d'être ïchjet pourraient recevoir sans doute dea dévd^pipements 
pius étendus, si nous possédions des éditions* critiqjue» et des 
traductions fidèles des dii^uit Purânas» La comparaison suivie 
de ces volumineux ouvrages, en permettant de reconnaître les 
matériaux qui leur appartiennent en commun, donnerait sans 
contredit le moyen den détacher les parties vraiment anciennes, 
celles qu^on peut regarder comme le fonds de la collection pri- 
mitive. L'histoire des sectes indiennes, dont les bellesi recherches 
de M- Wikon ont prouvé que toutes les obscurités n étaient pas 
également impénétrables, rendrait compte de Timportance qu ont 
acquise, dans la plupart des Puràpas, les légendes^ relatives au 
cuke exclusif de telle ou tdle divinité. L emploi simultané de 
tous ces moyens de critique nous mettrait vraisemblablement en 
état d'expliquer au moins l'accumulation successive dé tant de 
documents d'époques en apparence très-diverses. Mais, je le 
répète, le temps n'est pas encore venu d'examiner un problème 
aussi complexe et dont les premiers termes nous sont à peine 
connus. Aussi dois-je me hâter de terminer ce que gavais à dire 
sur le titre de Parâna et sur l'auteur auquel on attribue cette 
classe de livres, par une observation qui me ramène directement 
au Bhâgavata Purâna. 

On a vu , par la citation que j;'ai empruntée au Yâichçava et 
par cetie du passage du douzdème livre du Bhâgav^ta^. que la 
tradition, dont je trouve de si précieux souvenirs et dans le nom 
de Sûta donné au narrateur des Purânas, et dans la définition 
que les auteurs indiens nous ont conservée de ces livres, ne 

6. 



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LU PRÉFACE. 

s -arrête pas à Ugraçravas, ie chantre des antiques légendes cos- 
mogoniques et héroïques ; elle remonte jusqu a Rrïchna Vêda- 
vyâsa lui-même, par Imtennédiaire de Rômaharchana, son dis* 
ciple et père du Sûta ou Barde Ugraçravas. Notre Bhâgavata 
s accorde en ce point avec le Mahâbhârata, et Vyâsa y est ap- 
pelé le rédacteur ou le compilateur des traditions anciennes, 
comme on sait qu'il Test des prières, des hymnes et des portions 
philosophiques des Vêdas. Ne faut-il voir ici quWe invention des 
auteurs des Purânas, ou bien ce sage art-il réellement exercé une 
influence personnelle sur la rédaction de ces ouvrages? J avoue 
que, dans Tabsence presque complète de tout renseignement 
chronologique, j'aimerais mieux admettre la première supposition 
que la seconde. Pour que Vyâsa eût pris part à la classification 
des matériaux qui entrent dans la composition des Purânas ac- 
tuels, il faudrait croire que les documents qu'il avait à mettre 
en œuvre étaient, comme ceux dont se compose le recueil des 
Vêdas, antérieurs à son temps. Or cette supposition nest guère 
soutenable, quand on compare le style des Purânas avec celui 
des parties des Vêdas, entre autres du Rïtch, qui nous sont déjà 
connues. D y a bien des siècles entre l'exposition si concise et si 
hardie, entre le langage encore rude mais solennel des Vêdas, 
et la manière facile mais un peu diffiise des Purânas. Ou bien 
si l'on prétend, ce que du reste je crois très-probable, que dès 
le temps où les Vêdas furent rédigés en un corps d'écritures 
canoniques, il existait des Purânas dont nous retrouvons des 
traces dans les légendes des Brâhmanas, et que de plus ces anti- 
quités ont passé dans les compilations que nous possédons main- 
tenant sous ce titre de Purâr^a, on sera forcé de convenir, ou 
que ces traditions étaient en petit nombre, ou qu'elles ont bien 
changé de physionomie dans leur contact avec les éléments nou- 



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PRÉFACE. LUI 

veaux auxquels . elles se sont trouvées successivement mêlées. 
Toutes les probabilités me portent donc à croire qu'il a dû s é- 
couler un long temps entre Tépoque, reportée par Golebrooke 
au XIV® siècle avant notre ère ^^\ où les Vêdas ont reçu la forme 
quils ont maintenant, et celle où Ion a commencé à rassembler 
les légendes anciennes sous le titre spécial de Purâfj,as. 

Une remarque vient, ce me semble, à Tappui de la supposition 
que Vyâsa ne peut avoir eu part à la composition des Purânas 
actuels; c'est le fait déjà indiqué plus haut, que ces livres passent 
pour avoir été rédigés dans Tintérèt des castes auxquelles était in- 
terdite la lecture des Vêdas, ouvrages, qui sont, comme on sait, le 
patrimoine à peu près exclusif de la classe des Brahmanes. Il est 
naturel de supposer que ces castes ont exercé quelque influence 
sur la composition des ouvrages qui leur étaient destinés. Aussi 
avons-nous vu que la connaissance de ces recueils était spéciale- 
ment attribuée à une classe inférieure, à celle des écuyers et des 
Bardes, qui, d'autre part, ne pouvait lire les Vêdas. Cette curieuse 
tradition, que nous avons empruntée au commencement du Vâya- 
vîya, et qui s'y trouve chargée de circonstances mythologiques 
dont l'exagération ne change rien au caractère du fait principal ^^\ 
est indiquée aussi. par le Bhâgavata, d'une manière, il est vrai, 
très-concise, dans le dialogue où les Rïchis qui prient Sûta de 
leur raconter l'histoire de Krïchna, louent en lui le savant qui 
possède toutes les sciences, excepté celle du Vêda(^). Le fait est 
ici complètement d'accord avec le droit, puisque le Sûta, en tant 
qu'issu d'im mariage contracté, comme dit la loi de Manu, dans 



^ MiscelL Euays, 1 1, p. 109 et 110; oftheAsiàt. Society ofBengal,i.l, f, bi6; 

p. aoo sqq., p. 332. Voyez encore AsiuL voyez ce que j'en ai déjà dit plus haut, 

Res. t. V, p. 288, éd. in-8®. p. xxtii sqq. 

' Wilson, Anal, of thePur. dans Jowm. ' Bhâgavata, 1. I, ch. iv, st. i4. 



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Liv PRÉFACE. 

Tordre inverse, c est-à-dire entre une femme brahmane et «n 
Kchattriya, est réellement en dehors des trois premières classes, 
dites celles des hommes régénérés; et qu'appartenant ainsi au 
Varnasaâkara ou mélange des castes, il na pas droit à cette 
seconde naissance que donne l'initiation et Tétude de la sainte 
Écriture. Cette exclusion, dont le Sûta n'est pas relevé, même par 
son titre de disciple de Vyâsa, tient k son origine, et, comme 
toutes les défenses fondées sur les rapports des castes les unes 
à regard des autres, elle subsiste malgré les droits que la science 
et la vertu du Sûta lui donnent aux yeux des pieux Brahmanes 
qui consentent à se faire ses auditeurs. H n'y a d'ailleurs dans 
le fait rien que de très-vraisemblable, et on chercherait vaine- 
ment les raisons que les Brahmanes auraient eues de l'inventer 
après coup- Il leur eût été certainement très-facile d'effacer des 
Purânas les traces de ce qu'il y a d'un peu secondaire dans 
l'histoire de ces hvres,^ puisqu'ils y ont laissé à chaque ligne la 
preuve de leur supériorité politique et morale. Si donc ils ont 
reconnu que la collection des Purânas est échue en partage à un 
homme de la caste des écuyers et des Bardes, laquelle descend 
de l'union de la tribu guerrière avec celle des Brahmanes, et 
que cette collection a été destinée à remplacer pour les classes 
inférieures la connaissance des Védas, dont la lecture leur était 
interdite, c'est que cette tradition était trop généralement admise 
pour qu'on eût osé la suppriiner. Les Brahmanes, d'ailleurs, 
outre la place qu'ijs se sont réservée dans les Purânas, s'étaient 
donné une satisfaction suffisante en reportant l'origine première 
de ces hvres à KrïchnaDvâipâyana, des mains duquel le Barde 
Rômaharchana passe pour en avoir reçu le dépôt. C'est là proba- 
blement la seule altération qu'ils se soient permis de faire à la 
tradition primitive. Mais, une fois admis ce principe, que les 



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PRÉFACE. Lv 

Purâças s adressaient aux classes qui ne lisaient pas les Védas, ils 
en firent vraisemblablenient toutes les applications qui pouvaient 
leur être le plus favorables. Les Purâii^as se remplirent de lé* 
gendes destinées à établir la suprématie de la caste des Brâb* 
mânes, en même temps qu élevés, soit de faveu de ces derniers, 
soit par l'audace des sectaires, à un rang presque égal à celui 
des Vêdas, dont ils reproduisaient quelquefois les hautes con- 
ceptions, ces livres purent fournir de nombreux aliments à ce 
besoin de spéculations philosophiques et rdUgieusès qui est le 
trait caractéristique du génie indien. 

Si, comme je Tai déjà dit, c'est seulement Tétude attentive des 
Purâças, considérés d'abord en eux-mêmes, puis comparés les 
uns aux autres, qui nous apprendra quelque chose de certain sur 
leur origine et sur leur date; et si, dans le fait, les Purânas sont 
encore trop peu connus pour que l'histoire du Bhâgavata reçoive 
quelque lumière de la comparaison qu'il serait indispensable d'en 
faire avec les autres livres de même genre, il est naturel que je 
regarde les doutes que je viens d'élever sur l'exactitude de la tra- 
dition qui les attribue à Yyâsa, comme s'appliquant aussi bien à 
notre Bhâgavata qu'à tous les autres Purânas. Mais l'accord que 
je trouve entre le résultat des recherches que j'ai faites à Londres, 
il y a quelques années, et une opinion émise depuis longtemps par 
Colebrooke, m autorise à croire que la question est plus avancée 
evt ce qui touche au Bhâgavata. Déjà, dans^ son Mémoire sur les 
Vêdas, Colebrooke avait dit que le Bhâgavata était une compo- 
sition assez moderne, dont l'auteur lui paraissait être Vôpadêva, 
écrivain céièbre, auteur de plusieurs ouvrages.,, et notamment 
d'un système de la langue sanscrite, qui a remplacé dans le Ben* 
gale celui de Pâjttini ^^K Cette assertion, que ce grand indianiste 

* Colebrooke, Miseell E$say$, 1. 1, p. io4. 



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Lvi PRÉFACE, 

avait avancée sans en donner d'autre preuve que le témoignage 
de quelques Hindous, paraît avoir été répétée fréquemment avant 
lui dans llnde; on la trouve en effet déjà indiquée, et, comme on 
peut s'y attendre, condanmée, au commencement du commen- 
taire de Çrîdhara Svâmin sur notre Bhâgavata. Il paraît même 
qu'elle avait été admise par des autorités assez respectables, pour 
mériter d'être réfutée en règle;, car j*ai trouvé, à la bibliothèque 
de la Compagnie des Indes, pendant un séjour de quelques mois 
que j'ai fait à Londres en i835, trois petits traités, composés en 
sanscrit, deux desquels sont consacrés à l'examen de la question 
de savoir si le Bhâgavata est, comme les autres Purânas, un livre 
inspiré, en d'autres termes, s'il est du même Rïchi ou sage que 
les autres ouvrages dont se compose la collection purânique, et 
dont le troisième a pour objet d'attribuer ce titre de livre ins- 
piré au Dêvîbhâgavata. La question y est traitée sous un point 
de vue exclusivement brahmanique, et ce n'est pas dire que la 
critique y occupe une grande place; cependant les auteurs y font 
usage d'arguments qui renferment quelque instruction nouvelle, 
et d'ailleurs ces traités nous offrent de curieux exemples de la 
méthode propre à la polémique orthodoxe. L'importance de la 
question qui y est examinée leur donne, de plus, en ce moment, 
une certaine valeur; car ils forment comme une sorte de préface 
brahmanique pour le Bhâgavata. Ils sont d'ailleurs très-courts; et 
n'eussent-ils d'autre avantage que de reproduire et d'appuyer 
plusieurs des assertions que j'ai avancées dans la discussion que 
je viens de consacrer au titre de Purâ^a, leur place me paraîtrait 
naturellement marquée ici. Ces considérations m'ont décidé à 
en donner la traduction; on en trouvera le texte, au commence- 
mient du volume de notes que j'ai annoncé plus haut. 

Deux de ces petits traités sont contenus dans le manuscrit 



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PRÉFACE. Lvii 

sanscrit portant le n"* 1697, d'après le catalogue dé la bibliothè- 
que de la Compagnie ; le troisième est inscrit sous le n"* 1675. 
Le premier a pour titre : Un coup de sandale sur la face des 
méchants; le second et le troisième : Un soujfflet sur la face des 
méchants. Ces traités sont liés entre eux, et il me parait néces- 
saire de les publier tous les trois, malgré les répétitions qu'on 
y trouve, répétitions qui résultent des procédés mêmes de la 
discussion. Celui qui a pour titre Un scmfflét sur la face des mé- 
chants, et que renferme le volume numéroté 1697, a pour but 
d'établir que le Bhâgavata fait partie des dix-huit Purânas; que 
c'est un livre inspiré et dont l'auteur est Vyâsa, le compilateur 
des Vêdas et de la collection purânique. C'est, de nos trois 
traités, celui que je dois nécessairement placer le premier. Le 
troisième qui a pour titre Un coup de sandale suY la face des mé- 
chants, se propose de réfuter la thèse précédente et d'établir 
que le Bhâgavata n'est pas de Vyâsa, mais que c'est Vôpadêva 
<[ui en est l'auteur. Sa place est marquée immédiatement après 
le précédent. Enfin le second qui a pour titre Un soufflet sur la 
face des méchants, celui du volume coté 1676, cherche à dé- 
montrer que les passages des hvres indiens où se rencontre le 
nom de Bhâgavata, désignent, non le Bhâgavata consacré à la 
gloire de Bhagavat, mais bien le Dêvîbhâgavata, qui a pour 
objet de célébrer Dêvî ou l'incarnation de l'énergie de Çiva. L'ins- 
cription qui se trouve à la fin du manuscrit l'attribue à Kâçînâtha 
Bhatta de Bénarès, fils de Djayarâma Bhatta. Ce traité ne doit 
être placé que le troisième. 

Celui de ces petits ouvrages que je vais donner le premier 
ne porte pas de date précise; l'inscription finale ein attribue 
seulement la composition à Râmâçrama. On connaît, parmi les 
lexicographes modernes, un Râmâçrama, qui est auteur d'un 



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LVIII 



PREFACE. 



très-bon commentaire sur i*Amarakôcha; mais il existe quelque 
incertitude en cfe qui touche à sott nom véritable et à sofa ori- 
gine , les imsi au rapport de M- Wilson^appelant Bhânu Dîkchita 
et le disant fils du célèbre Dhattôdjî Dîkchita, les autres préten- 
dant qu'il fut le contemporain de Bhattôdjî et le précepteur de 
Bhânu Dîkchita, fils de Bhattôdjî même <*>. L opinion de M. Wilson , 
qui incline à faire de Râmâçrama le disciple dé BhattôdjS, nous 
permet de le placer dans la seconde moitié du xvii'' siècle, 
époque vers laquelle Colebrooke pense que florissait Bhattôdjî 
Dîkchita ^^). Cependant une note écrite de la main de Colebrooke 
sur le manuscrit du petit traité qui va nous occuper, rend très- 
douteuse l'assertion de ce manuscrit même. Cette note nous ap- 
prend que Mani Ram Tara est d'opinion que le traité n'est pas 
de Râmâçrama, mais bien de Râmakrïchna Bhatta, Pandit qui 
vivait vers 1800 à Bénarès. J'ignore sur quoi se fonde l'opinion 
du Pandit que cite Colebrooke; je remarquerai seulement que 
si le traité qu'on va lire n'est pas de Râmâçrama, celui qui l'a 
composé a eu l'adresse d'insérer dafas son ouvrage plusieurs traits 
faits pour le rapprocher de l'époque de Bhattôdjî. Premièrement, 
il professe pour la personne de ce savant auteur une admiration 
complète, et regawle^ en un endroit > son témoignage comme 
irrécusable. SecondeAient, il afiRime en termes positifs que Vô- 



* Wilson, Sanscr. Dict, pcéS. p. xuii-et* 
Miv; Colebrooke, Mise. Ess. t. U, p. 55. 

^ On ûe connait pa^ dMiïe lùabièfe ab- 
solument précise Tépoque à laquelle a vécu 
ce célèbre grammairien > auteur de la Sid- 
dhântà Kàumudi. 'Colebrooke rapporte seu- 
lement , d*aprè6 des ren^igilcments oraux , 
quil existait en 1801, à Bénarès, dés des- 
cendants de ce Brahmane au cinquième 
ou sixième degré ; ce qui permet, dit-il , de 



supposer qu il a vécu il y a ' un ou deux 
siècles. En effet, si Ton évdue chaque géné- 
ration à trente ans, ce qui n'est certaîhe- 
ment pas trop exîger pour rindcoù fat vie 
des savants est en général assez longue, et 
sltrtout pour une série aussi courte que celle 
^e citarq ou six générations, il et) résultètra 
que Bhattôdji pouvait exister dans le cours 
ou dans la seconde moitié du xvii* siècle. 
[MiscelL Essays, t. II, p. 12, note.) 



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PREFACE. • Lix 

padêva nest pas antérieur de plus de cinq eents ans à l'époque 
ou il écrit son traité. Or, au commencement de notre siècle, 
Colebrooke accordait à Vôpadêva six cents ans environ d'anti- 
quité ^^\ ce qui revient exactement à Ippinion de notre auteur, 
si J pi> suppose qu'il a écrit dans le cours du xviif siècle, puisque 
la conséquence de cette supposition est que Vôpadêva vivait dans 
le xiif. Un traité d'une date aussi récente ne suffit certainement 
pas poiu* établir que l'opinion qui conteste au Bhâgavata son carac- 
tère de livré inspiré ait quelque antiquité dans l'Inde, Cependant, 
malgré cette date, les arguments que l'auteur invoque en faveur 
de sa thèse sont d'un caractère fort antique. C'est même un point 
qui n'est pas sans intérêt, que de cojistater l'état actuel de la. mé- 
thode et de l'arguipientation brahmaniques, ep ce qui concerne 
les questions de critique et d'histoire littéraire. Il ne faut pas 
d'ailleurs attacher à ce morceau plus d'importance qu'on n'en 
mettrait à la préface moderne d'un livre ancien. 



PREMIER TRAITÉ. 

UN SOUFFLET SUR LA FACE DES MÉCHANTS. * 

Adoration à Çrî Ganéça I Après m'être incliné devant le bel amant de la 
belle déesse (^), j'expose la décision des savants, en ce qui toucbe à la (Ques- 
tion de savoir si le livre nommé Bhâgavata est ou n est pas Touvrage du 
sage inspiré [Vy4sa]. 

Il faut demander k ceux qui disent que le Bb|igavata n'est pas l'ou- 
vrage du sage inspiré : A quels caractères reconnaissez-vous qu'il n'est pas 
l'œuvre de ce sage? [Peut-être est-ce] parce qu'on voit sur ce livre le nom 
de Vyâsa. En eflFet, [dites-vous,] on inscrit le nom d'un autre sur un ou- 

^ MUceU, Euays, t. ï, p. loA. Je revien- ^ L'auteurveut vraiaernblaUement par- 

di:ai plus bas sur ce sujet. 1er ici de Çîva et de Pàrvati. 



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LX 



PREFACE. 



vrage qu'on a composé soi-même, ou par aflPection^ et c'est de cette ma- 
nière qu'un homme comme Vidyàranya a inscrit sur le commentaire des 
Vêdas le nom de Mâdhava (^); ou dans le désir d'acquérir des richesses, 
comme quand Vôpadêva inscrivait [sur un de ses ouvrages] le nom de 
Hêmàdri. [Soit;] mais, dans le cas présent, quel motif aurait eu rauteiu* de 
l'ouvrage dont il est question pour y inscrire le nom de Vyâsa? Ce ne* peut 
être ni le désir des richesses, ni l'excès de l'affection. 

De plus, un homme qui n'^n a pas personnellement la capacité, peut 
donner de l'argent à un autre pour lui faire composer un livre. [qu'il pren- 
dra lui-même sous son nom]; mais ce cas est inapplicable à Vyâsa. 



^ Les noms de Viiyiranya et de Mâdhava 
soixt célèbres dans l'histoire littéraire de 
rinde moderne, et les savants qu'ils dé- 
signent ont composé un grand nombre d'ou- 
vrages sûr les principaux monuments de 
l'ancienne littérature brahmanique: Mâdha- 
va, ou plus exactement Mâdhava Svàmin 
(Wilson, Afacfr. ColL t. II,p. 3o), ou Mâ- 
dhava Âtchârya [Asiat, Res, t. XX, p. 4). 
est. un écrivain habile qui vivait au com- 
mencement du xiv* siècle de notre ère. 
(Wilson , Sketch of the rél, Sects, dans Asiat 
Research, t. XVI, p. ii; Mack. ColL préf. 
p. CXL sqq.) La date de cet auteur est fixée 
d'une manière précise , par la mention qu'il 
fait de Samgama, père de Virabukka et de 
Hariharà, qui fondèrent, vers le premier 
tiers du xrv" siècle, la ville de Vidjayana- 
gara, la Bisnagar des anciens voyageurs 
européens. (Voyez Sanscrit Diction, préf. 
p. vni, XVII et XXVII, i"* éd.; Mack. ColL 
préf. p. CXL sqq. et t. I, p. 290; Asiat. 
Res. t. XX, p. 3 sqq.; Colebrooke, Miscell. 
Essays, t. I, p. 3oi, et t. II, p. 267.) 
On a de Mâdhava, entre autres ouvrages, 
un traité curieux intitulé Çafnkaravidjaya, 
sur lequel M. Wilson a donné quelque^ 
détails à l'occasion de Çamkara Âtchârya. 
[Sanscr. Dict. préf. pag. xvii sqq.; Asiat. 
Res. t. XVII, p. 177.) Les ouvrages qui 



portent son nom ne sont pas tous égale- 
ment de lui, et Ton cite en particulier le 
Mâdhaviya , commentaire sur le Parâçara- 
smrïti, qui &it autorité parmi les juris- 
consultes de l'Inde méridionale, et qui a 
été composé par son firère Vidyàranya. (El- 
lis. On the Ldw hooks of thé Hindus, dans 
Transact. of the lit. Soc. of Madras, t. I, 
p. 21 et 23.) Wilson cite cette compilation 
comme étant de Mâdhava. [Mack. Coll. 1. 1 ,' 
p. 22.) Vidyàranya était, suivant EUis, le 
précepteur spirituel de Vîrabukka et de 
Hariharà , et c'est à lui qu'est due l'organi- 
sation du gouvernement des Râyers de Vi- 
djayanagara. (EUis, Ihid. p. 23. ] Colebrooke 
considère^ peut-être à tort, Vidyàranya 
comme le précepteur de Mâdhava. [Miscell. 
Essays,. t. I, p. 53.) Suivant M. Wilson, 
au contraire, Vidyàranya est lé nom qu'a- 
dopta Mâdhava, lorsqu'il fut admis dans la 
secte de Ci va, dite des Daçanâtnis [Sketch 
of the rél. Sects, dans Asiat. Res. t. XVII , 
p. 181, note, et t. XX, p. 3 et 4; Mack. 
Coll. préf. pag. cxl sqq. et pag. 290; t. II, 
p. 3o), et c'est en Bon honneur que la ville 
de Vidjayanagara a été, dit-on, nommée 
dans le principe Vidyinagara. ( Wilks , Hist. 
^ketches of the south of India, t. I, p. i3 
et i5; Taylor, Orient, hist. manuscr. t. II, 
p. 93; Wilson, ils. Res. t. XX, p. 4) Mais 



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PREFACE. 



LXI 



De plus encore : le motif qui fait faire un livre est ou la gloire, ou la 
cupidité; or ni l'un ni Tautre de ces motifs n'est de nature à décider un 
savant à inscrire sur son propre ouvrage le nom de Vyâsa. 

Si alors même qu'un ouvrage porte le nom d'un auteur, on allait encore 
dont* que cet ouvrage soit de lui, rien n'empêcherait plus qu'on ne doutât 
de même que Patandjali soit l'auteur du Mahâbhftchya (^), que Gàutama le 
soit des traités sur la dialectique, que Çamkara Âtchârya le soit du Çârîraka 
[Bhâchya] et d'autres ouvrages. 

De plus encore: l'existence d'un commentaire [sur le Bhâgavata], com- 
mentaire composé par d'anciens Maîtres, tels que Tchitchtchhuka i^) et 



en admettant ce &it comme établi, iliaut, 
pour expliquer et l'opinion d'EUis, et le 
témoignage du texte -que je traduis , sup- 
poser que le nom de Vidyârmya désigne en« 
core un autre personnage que Màdhava, per- 
sonnage qui aurait été en même temps le 
frèrede ce grand védântiste. Je pense donc 
que Vidyâranja est le surnom religieux 
de Sàyana, frère de Màdhava, qui était 
ministre de Virabukka, et qui a composé 
un certain nombre d'ouvrages i^uxquels il 
a donné le titre de Mâdhavîya, On connaît 
de lui le Madhaviyavrîtti , qui est un vo- 
lumineux commentaire sur les listes des 
radicaux verbaux de la langue sanscrite. 
(Colebr. Miscell Essays, t. Il, p. g et 43.) 
M. Wilson cite lui-même cet ouvraj[e sous 
le titré de Mâdhavtya Dhdtuvrîtti, et il nous 
apprend qu'il est de Sàyana, frère utérin, 
de Màdhava. {Sanscr. Dict préf. p. xvn, 
note, 1" édit. ) Golebrooke cite encore, 
conmie un très-célèbre ouvrage de Sàyana, 
le Nyàyamàlàvistàra , l'un des traités les 
plus estimés sur la philosophie Mimàmsà, 
qui porte égadement le nom de Màdhava. 
(Miscell, Essays, t. I, p. 3oi.) Tai sous les 
yeux en ce moment une portion considé- 
rable du grand commentaire que Sàyana a 
écrit sur le Rïgvéda, et dans. la rubrique qui 
termine chaque Âchtaka , je trouve son ou- 



vrage nommé Mâdhavtya Védârthaprakdça, 
c'est-à-dire. Explication du sens du Véda 
par Màdhava. (Voy. Rïgvédàbhdchya, p. 80 
du ms. de la Bibl. du Roi.) Dans le ma- 
nuscrit que je possède de cette compila- 
tion précieuse, Sàyana est appelé ministre 
du roi Virabukka. Pour revenir au texte 
qui a donné lieu à cette note, on remar- 
quera que le nom de. Vidyâranya y est mis 
au pluriel ; cette forme est purement ho- 
norifique, ainsi que l'a fait voir Golebrooke 
(Miscell. Essays, t. II, p. 867, note), et c'est 
dans ce sens que j'ai cru pouvoir traduire : 
^ Un homme conmie Vidyâranya. > On voit 
un autre exemple de ce fpiît dans le traité 
sur l'adoption, intitulé Dqttakamtmâmsâ, 
p^ 12, 1. 17, et p. i3, 1. 16. 

^ Le Mahàbhàchya est le grand commen- 
taire sur les axiomes de Pâ^ini , que la 
tradition attribue unanimement à Patan- 
djali. (Golebrooke, Miscell, Essays, t. II, 
p. 7., 4o et 63.) Les autres ouvrages cités 
ici sont suiBsamment connus. 

^ Je suppose que ce nom est le titre. de 
quelque pef^onnage bien connu, peut-être 
de Çamkara ; car c'est «ur l'existence d'un 
commentaire que ce savant aurait com- 
posé pour le Bhâgavata , qu'insiste en ce 
moment notre auteur, à l'efifet^e prouver 
que ce Puràna doit être d'une main plus 



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LXII 



PREFACE. 



autres, qui 3ont antérieurs à Vôpadêva, eet impossible à expliquer. Or 
Midfava, qui a conquis Tétendard de la victoire W^ a écrit un commen- 
taire sur le Bhâgavata, et, au commencement de son travail, il s^exprîm» 
ainsi : « Après avoir examiné huit commentaires; » et il cite celui As Ha- 
numat, celui de Çamkara. Or comment cela peut-41 se comprendre? U y a 
cinq cents ans d'éboulés depuis Vôpadêva, tandis quil y en a dix'^sept oetits 



ancienne que celle de Vôpadêva. On sait 
que Çamkara est auteur de travaux étendus 
sur la philosophie Védànta, où les discus- 
sions relatives à Tchit (TEsprit) occupent 
une place considérable. U se pourrait donc 
que Tchitcktchhuka (pour Tckitçaka) signi- 
fiât le diadème dé V Esprit, et que cette ex- 
pression fut employée pour désigner figu- 
rativement un sage qui a travaillé \ éta* 
blir ia doctrine de f Esprit. L'addition du 
mot Âichârya ne permet guère de douter 
qu'il ne soit ici question d'un nom propre, 
et cela semble résulter encore de la pré- 
sence du titre de TchUchtdJiakt, « fouVrage 
> de Tchitchtchhuka. » On trouve à Lon- 
dres, sous le n^ 335 du catalogue de la 
Compagnie des Indes , nn volume intitulé 
Bhdgavata parâna Tchitsukhi, et que Ton 
donne comme un commentaire sur le fihâ- 
gavata. C'est peut-être là l'ouvrage même 
dont veut parler notre traité, qui, dans oe 
cas, en altère légèrement le titre. 

^ Tai cru quelque temps -qu'A fallait lire 
Mâdhava, au lien de Mâfiiva que donne le 
manuscrit; car Tépithète de Vidj^odhvadja 
me paraissait se rapporter à Màdhava Svà- 
min, soit qu'on la traduisit par « qui a pour 
t étendard le Vidjaya , » c'est-àrdire le Çam- 
karavi^aya, ouvrage auquel*^ sait que 
Mâdhava doit sa célébrité; soit qu'on la 
rendit par « l'étendard de la ville de Vi- 
« djaya , » en y voyant une allusion au rôle 
qu'a joué Mâdhava, conune ministre des 
princes qui ont fondé la dynastie de Vidja- 



yanagara. Mais deux motifc m'ent déadé 
à conserver Mâdkva; ce sont : i* cette cir- 
constance, que Mâdhava passe pour avoir 
appartenu à la secte des Çâivas; s*" l'exis- 
tence d'un Madhvâtchârya, qui jonit d'une 
grande célébrité comme fondateur d'une 
division importante de la secte des Vâichi- 
navas. (Wilson, Sketekof the relig. Seets, 
dans Asiaf. Res. iom. XVl, pag. loo sqq.) 
M. Wilson nomme ailleurs Madhâ [Mack, 
CêlL t. I, p. 13) ce Madhvâtchârya, et il 
lui donne le surnom d^Mondatùiha, [Ihid. 
et Asiaf. Re$. t XVI, p. loo, note.) Cole- 
brooke, qui écrit ce mot Ananlatùrtha , le 
prend à tort pour le nom pnofNre de Madhu, 
regardant ce mot 4e Mëdha comme un 
surnom. [MiscelL Essays, 1 1, p. 334-) Au 
reste, Colebrooke eite aiUeofs Anandafttr- 
tha, et le dit auteur de gloses sur plu- 
sieurs Upanichads. (MiÊcell. E$$ay$, t. 1, 
p. 46 et 83. ) Or parw les ouvn^s attri- 
bués par M. Wilson à Madhvâtchârya , nous 
trouvons un Daçôpanichadhhâchya , qui est 
un commentaire «nr dix Upanichads. C'est 
vraisemblablement ce Madhvâtchârya qui 
e«t désigné dans noU:e texte sous le Aom 
de Mâdkva; et oe qui «donne (|^que va- 
leur à cette supposition., c'est q^^e parmi 
les ombrages que M. Wilson attribue à son 
Madhva ou Madhu , on en trouve plusieurs 
qui ont manifiBstement pour but d^établir 
le cuite de Yichnu, ou plus particulière- 
ment celui de Krïchna. Je ne citerai que le 
Bhâgavattâtparya (lisee Dkâgayata-iâipa- 



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PREFACE. 



LXIIf 



depuis Çaâikara Âtehàryal^). Si Ton dit: «Pourquoi donc le commentaire 
«de ce maître, ou celui des autres, ne se trouve-t-il plus?» je réponds 
que c est à cause de son obscurité, et parce qu'on ne trouve plus personne 
qui le possède, comme cela a lieu pour le [livre nommé] Tchitohtchhukt 

De plus encore : dans le Gôvindâchtaka , le Maître (^) s'exprime ainsi*» 
« Yâçodâ dit [à Krïchna] : Tu manges de la terre, etc. > Or il n'est pas parlé 
de cette action de manger de la terre ailleurs que dans le Bhàgavata. 

De plus encore t le texte qui dit: «Le fils de Satyavati (Vyâsa) est l'auteur 
« des dix-huit Purânas, » prouve décidément que le Bhàgavata est l'œuvre 
de Vyâsa, puisqu il fait partie de la liste des dix-huît Purânas donnée par 
le Brahmavâivarta, Et que l'on n'aille pas prétendre que, en vertu de 
l'étymologie du mot Bhàgavata qu'on propose d'expliquer ainsi : « Ce qui 
«est relatif à Bhagavatî, c'est là le Bhàgavata,» ce soit le Dêvî Purâna 
(lePurâna de Bhagavatî) qui est désigné dans cette énumération; car le 
Dêvî Purâna est compté à part dans la liste des [dix-huit] Upapurânas P). 



fya)y qui semble rappeler le commentaire 
que Fauteur du traité que je traduis en ce 
moment attribue à ^on Mâdhva. (Wîlson, 
Sketch ofthe relig. Sects, dans ilsiaf. I^ès. 
t. XVI, p. 101, note; Mach Collect t. I, 
p. i3.) Golebrooke donne également Ma- 
dhu contmie Tauteur d'un commentaire sur 
les Çàriraka SAtras (MiscelL Euap, t. I, 
p. 334)", lequel est très-probablement le 
Sûtmbhâchya-dlé par Wîlson. [A^iat. Res. 
t. XVI, p. loi', note.) Quant aux mots Vé- 
têndard de la victoire, je crois qu'ils font 
allusion aux nombreux succès qu^obtint, 
dit-on, Madhii, dans les controverses reli- 
gieuses où il joua un rôle. 
^ Si , comme j'essayerai de l'établir, Vô- 
padéva florissait pendant ia second^ moitié 
du xni* siècle, l'auteur de notre traité, que 
ce Boit Râotnàçrama, disciple de Bhattèdji , 
ou un autre,a écritverslafin du xiriii* siècle. 
Il pouvait dx)nc, ainsi que le pensait, le 
Pandit de Golebroole , être encore vivant 
au commencement du xix*. Notre auteur 
fait remonter beaucoup trop haut la date 



de Çamlara; car Fr. Windischmann à éta- 
bli, d'après Coïebrooke et M. Wilson, que 
Çamkara vivait à la fin du vii^'et au com- 
mencement du VIII* siècle de notre ère. 
(Sancara, p. 39 sqq.) 

^ Le Maître , ou Âtchârya dont il s'agit 
ici , est Çamkara , qui est positivement nom- 
mé dans le second de nos trois traités; 
mais j'ignore quel est l'ouvrage désigné par 
le titre de G6vinddchiàka, titre qui parait 
signifier : « Huitains relatif à Gôvinda. » Je 
ne trouve pas d'ouvrage de ce genre dans 
la liste des compositions de Çamkara qu'a 
relevées. Fr. Windischmanq. Peut-être le 
Gôvindâchtaka dont parle notre texte est-il 
d'un autre Çamkara , c'est-à-dire de Çamkara 
Kavi (ou le poète), auquel M. Wilson attri- 
bue ïa-pièce de théâtre intitulée Çâradâti- 
laka. (Voyez Théâtre of the Hinius, t. II, 
p. 387. ) Quant au fait dont il s'agit ici, il 
figure dans les scènes de l'enfance de Krï- 
chna. [Bhàgavata, iiy.\,ch. vin, st. 32.) 

^ Voyez , rdativement à cette assertion , 
la note 2 de la page Lxxvn, ci-dessous. 



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LXIV 



PREFACE. 



De plus, le Mâtsya Puràna, au chapitre de la transmission des Purânas, 
donne la définition du Bhâgavata en ces termes : « Le livre qui contient 
« dix-huit mille stances O. » Le Pâdma Puràna dit aussi : « Le livre, 6 Am- 
t baricha, qui a été eiqposé par Çuka. » Or cela ne convient pas au Dévî 
Puràna. 

Ensuite, un homme comme Dikchita (^), djans son traité intitulé Çiva- 
tattvavivékaf et dans d'autres livres, a reconnu le Bhâgavata, en s'auto- 
risant de son témoignage. Un savant comme Madhusûdana Sarasvatî (?) 



^ Je soupçonne que i auteur, citant , se- 
lon toute apparence » de mémoire , n'a pas 
fort exactement reproduit la définition que 
le Mâtsya donne du Bhâgavata; car j'ai 
sous les yeux le chapitre même du Màtsy^i 
auquel il renvoie , et les mots que cite Tau- 
teur de notre traité ne s'y trouvent pas, quoi- 
que ce fait, que le Bhâgavata se compose de 
dix-huit mille stances, y soit positivement 
exprimé, mais en des termes un peu diffé- 
rents et plus développés. Le passage du Mâ- 
tsya auquel je fais allusion sera cité plus bas, 
article i5 du troisième traité. Ce qui me 
confirme dans Tidée que notre auteur a fait 
une fausse citation, c'est que les mots, « le 
« livre qui contient dix-huit mille stances, » 
qu'il allègue conmie étant du Mâtsya, sont 
donnés par l'auteur du troisième traité, 
article 17, comme appartenant à un autre 
ouvrage que d'ailleurs ce traité ne nomme 
pas. C'est également de cette manière que 
les rapporte Çridhara Svâmin , l'auteur du 
commentaire sur le Bhâgavata , que j'ai sous 
les yeux. (Bhâgavata, ms. de la Soc. Âsiat. 
de Paris, 1. I, fol. 2 r. fin.) 

^ Le nom de Dikchita est, à proprement 
parler, un titre qui signifie initié, et qui 
désigne l'élève d'un ascète. On connaît plu- 
sieurs auteurs qui ont ajouté ce titre à leur 
nom , et on cite parmi les plus célèbres 
Âpyâya Dikchita , le philosophe védàntiste , 
et Bhattôdji Dikchita, le grammairien. Le 



premier passe pour avoir composé un grand 
nombre d'ouvrages, dont Colebrooke dtc 
quelques-uns (MiscelL Essays, t. I, p. 333 
et 337) , et Wilson lui attribue la rédac- 
tion d'un commentaire sur queliques partie; 
de notre Bhâgavata, dont Âpyâya s'auto- 
risait pour établir la doctrine de J'identitê 
de Çiva et de Brahma. {Mack. Coll. t. I, 
pag. i3.) Âpyâya Dikchita était donc un 
Çâiva, fait qui me porte à croire que c'est 
lui que notre texte veut désigner, quand 
il parle d'un Dikchita, auteur d'un Çivatat- 
tvavivéka, ou d'un traité intitulé : Distinc- 
tion de ia natare de Çiva. Âpyâya Dikchita 
passe pour avoir fleuri sous les rois de 
Vidjayanagara , au commencement du xvi* 
siècle (Ibid. p. 116 et 297), et M. Wilson 
fixe même sa date au temps de Rrïchna 
Raya, vers l'an 1620 ( Théâtre of the Hin- 
dus, préf. pag. xxii), ou vers 1626 [Ibid. 
t. U, p. 388). 

^ Colebrooke parle d'un ^dhusûdana, 
qu'il donne comme l'un des commentateurs 
du Mugdhabôdha de Vôpadéya [MiscelL Es- 
says, t. n,.p. d6), et que Sâyana cite dans 
son Mâdhaviyavrïtti. [Ibid, p. Ag.) Xignore 
si c'est le Madhusûdana auquel Colebrooke 
attribue plusieurs ouvrages sur la philoso- 
phie Védânta, et qu'il dit avoir été disciple 
de Viçvéçvarânanda Sarasvati. (Ibid. tom. I , 
p. 337.) Ce Madhusûdana est probablement 
celui que notre traité a en vue ; car le sur- 



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PREFACE. 



LXV 



dans son Bhaktirasâyana, a expliqué* le Bhâgavata. Des hommes comme 
Pûrnêndra, Vrachnêndra (^), et d'aiitres qui existent aujourd'hui, font 
réloge de ce livre; un Bhattôdjî Dîkchita a reconnu [l'authenticité du] 
Bhâgavata; quel est donc Thomme plus savant que lui qui ose attaquer 
le Bhâgavata? Ce sont des hommes suivant la voie de Vâmà (2) qui atta- 
quent le Bhâgavata, par la raison que ce livre blâme la voie de Vâma dans 
un passage ainsi conçu : « Qu'ils entrent dans l'initiation de Çiva, là. où 
« la Divinité est le jus fermenté des liqueurs enivrantes W. » D'autre part, 
ceux qui suivent la voie de Vâma attaquent Vichnu lui-même, par exemple 
dans ce texte : « Qu'il ne prononce pa^ le nom de Vichnu : qu'il ne touche 
t pas à une feuillç de Tulasî (^). » Ils attaquent même le Vêda, quand ils 
disent : « Les trois auteurs du Vêda sont des bateleurs, des fripons et des 
« démons nocturnes (^). » Ceux qui mangent de la chair attaquent le 



nom de Sarasvatt, qui montre qu'il faisait 
partie de la secte Çâiva des, Daçanâmis, 
établit un rapport entre lui et Viçvêçvarâ- 
nanda, qui portait également ce çurnom, 
et qui , suivaîit Colebrookè , fut le précep- 
teur de Madhusûdana le védantiste. 

^ Si ma copie reproduit fidèlement le 
manuscrit', il faut croire que ce nom est 
altéré ; on doit probablement lire Vrïch- 
nùidra ou Vârchnéyéndrà, Ces noms propres 
me sont d'ailleurs inconnus. 

^ Le nom de Vâma est synonyme de 
celui de Çiva; mais il se peut que le texte 
veuille ici désigner spécialement les Vàma- 
tchâdns, c est-à-dire ceux qui suivent la 
seconde des deux divisions de la grande 
secte des Çâivas, nonmiée Çâkta, ou, comme 
on l'appelle dans llnde, la division de la 
main gauche (dev^ma, gauche, et tckârin, 
qui.marche), par opposition à'celle des Da- 
kchinâtchârins , c'est-à-dire des Çâivas qui 
appartiennent à la main droite. ( Wilson , 
Sketch oftke relig. Sects, àdJïS'Asiat, Res, 
t. XVn, p. 2iB et 221 sqq.) 

' Ce texte appartient à notre Bhâga- 
vata, et il se trouve liv. IV, ch. ii, st. 29. 



^ La plante Tulasi, ou YOcymam san- 
ctam, est l'objet d'un culte spécial de la 
part des sectateurs de Vichnu. Les anciens 
Bhâgavatas , contemporains de Çamkara , la 
regardaient conmoie' une plante sacrée. 
(Wilson, Sketch of the relig, Sects, dans 
Asiat, Res. t. XVI, p. 12.) On la trouve 
assez souvent nommée dans le Bhâgavata, 
et il sera parlé dans les notes des légendes 
qui s'y rapportent. 

. ^ M. Wilson, dans son Mémoire sur les 
sectes religieuses des Hindous , cite ce vers 
qui est de Vrïhaspati; mais il a eu sous les 
yeux un texte un peu différent du mien . 
car il lit MUi^PuiM^i: , au lieu Je jfwrn- 
f^UII-d^l : de notre auteur, mots qu'on ne peut 
traduire que par « des solitaires, des fripons 
« et des démons nocturnes , » ou encore « de 
■ faux solitaires; etc. ■ [Asiat, Res, t. XVI, 
p. 6, note.) Je n'ai pas hésité à préférer le 
texte que donpe M. Wilson , parce qu'il l'a 
extrait d'un ouvrage plus ancien que le 
nôtre, c'est-à-dire du Sarvadarçana Sam- 
graha écrit par Mâdhava, ouvrage auquel 
ce savant indianiste a encore emprunté 
d'autres vers de Vrïhaspati. [Ibii, p. 18 J 



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LXVI 



PREFACE. 



vata^ par la raison que le Bhâgavata défend Faction de manger de la. chair, par 
ce texte : « Que Thomme qui connaît à fond la loi, ne donne ni ne mange 
« dé chair dans une cérémonie funèbre (M. » Les défenseurs de la doctrine 
de la dualité attaquent aussi le Bhâgavata, par la raison que le Bhâgavata 
condamne la théorie de la dualité, dans le passage suivant : «Il y a du 
« danger poiu* celui qui adopte la doctrine de la dualité (^l. » Il y a plus : 
ils attaquent aussi le Véda, car dans le Vêda, TEtre suprême est déclaré 
exempt de qualités; eux, au contraire, disent qu'il en a. Le Vêda établit 
l'identité de l'âme individuelle et de l'Etre suprême; eux, au contraire, 
donnent comme une vérité la distinction de ces deux principes. Le Vêda dit 
que l'éther et le principe Manas sont créés; eux, au contraire, les regardent 
comme n'ayant ni commencement ni fin. Le Vêda dit : « Le monde est né 
» de Mâyâ; » eux, au contraire, parlent d'atomes P). C'est en avançant ainsi 
des opinions contraires au Vêda, qu'ils ne sont au fond que des Pâchandas 
(hérétiques). Or on leur donne ce nom, parce qu'ils détruisent [khanda- 
yanti) la triple loi, qui çst désignée par le mot^a (protéger), car elle pro- 
tège [ la société] ; ils ont en efiFet tous les caractères des hérétiques W. 
De plus, au temps de Mâdhava Sarasvatî (^), un certain Pan dita prétendit 



^ Ce texte appartient en effet au Bhâ- 
gavata, et il se trouve 1. VII, ch. xv, st. 7. 

^ Ce texte appartient également au Bhâ- 
gavata, et il se trouve 1. XI , ch. 11, st. Sy. 

' Ceci fait sans doute allusion aux opi- 
nions hétérodoxes des Vârhaspatyas , Tchâr- 
vâkas et autres, suivant lesquels la création 
est le produit de l'agrégation spontanée des 
éléments. (Wilson. Sketch ofthe rel, Secis, 
dans Asiat, Res. t. XVI, p. 4, note.) Peut- 
être est-il seulement question ici des Vâiçê- 
chikas, qui forment la seconde des deux 
divisions de l'école de Gâutama. 

^ Cette explication du mot pâchanda n est 
pas nieilleure que celle qu eadonne M. Wil- 
son , en avertissant que c'est une dérivation 
irrégùlière. Celle de notre texte repose en 
partie sur la permutation fréquente des 
deux lettres cr et ^, c& et kh; mais elle est 
peu admissible , parce que s'il est vrai que^ 



dans les dialectes vulgaires de l'Inde We^ch 
dévanâgari devienne très-souvent w kh, il 
n'y a pas, à ma connaissance, d'exemple 
d'une semblable permutation en sanscrit. 
Je ne me rappelle que le mot mrs (mul- 
titude ) , que les copistes confondent sou- 
vent , et peut-être à tort ; avec wn { partie) , 
dans le composé qpcrain (masse de lotus). 
* Il est très-probable que ce nom ne dé- 
signe pas d'autre personnage que Mâdhava , 
dont il a été parlé plus haut ; car on sait que 
le mot de Sarasvatî, qui terminé ce nom, 
est un des dix titres que prenneiit d'ordi- 
naire ceux qui entrent dans la •secte, des 
Daçanâmis. (Wilson, Sketch of the relig. 
Sects, dans Asiat, Res. tom. XVII, pag. 181, 
texte. et note.) Or il est certain que Mâ- 
dhava faisait partie de cette secte. *(Wil- 
son , Asiat, Res, t. XX , p. 3 et A ; Mack, Coll. 
préf. pag. cxu et cxni, tom. II, pag. 3o.) 



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PREFACE. 



LXVII 



que le Bliâgavata était un livre sans autorité; alors les savants dirent : « Cet 
« homme ne peut être qu'un enfant adultérin, il faut rechercher quelle est 
« son origine. » Les Panditas s' étant livrés à cette recherche , il fut établi 
positivement que c'était le bâtard d'une femme veuve. 

De plu6/dans une éniunération des ouvrages composés par Vôpadêva 
que donne le Bhâgavata, on cite [seulement] trois ouvrages, savoir, le com- 
mentaire ayant pour titre Paramahamsapriya, le livre nommé Maktâphala, 
et celui qui a pour titre Harilîld ('). Si le Bhâgavata était aussi l'ouvrage de 
Vôpadêva, il eût fallu parler de quatre livres; comment donc a-t-on pu ne 
parler que de trois ? De plus, nous ne voyons ici, [quant à la question d'au- 
teur,] matière à aucune difficulté, car lé nom de Vyâsa se trouve inscrit 
sur le Bhâgavata, comme l'est celui de Vôpadêva sur les trois ouvrages 
précités. 

Quant à ce qu'on dit, qu'on ne s'autorise dans aucun Digeste (^) de l'as- 
sentiment du Bhâgavata, nous répondons à cela : Que dans les Digestes, on 
définit ce que c'est que le Çrâddha, le jeûne et le devoir ; mais la définition 
de tout cela ne se trouve pas dans le Bhâgavata; [les Digestes ne peuvent 
donc citer le Bhâgavata, qui ne. parle pas de ces objets.] 

Quant à ce qu'on dit, qu'on ne rémarque pas dans les stances du Bhâ- 
gavata la ressemblance qu'il serait naturel d'y trouver avec celles dont se 
composent les autres Purânas, qui sont l'œuvre de Vyâsa, nous répondrons 
à notre tour que c'est immédiatement après la totalité des livres des De- 



• ^ Je nai, jusquici, retrouvé qu'un seul 
des trois ouvrages que notre auteur attri- 
bue èi Vôpadêva. Je remarquerai seulement 
(pie celui quil nomme Muktâphala [Isl 
perle), doit être très -connu puisqu'il le 
désigne ainsi par un titre vague, titre qui 
n'est d'ordinaire employé qu'avec le nom 
propre et spécial d'une branche quelconque 
des connaissances brahmaniques, comme 
le Smrïti, qui a fourni à un auteur l'idée 
d'un Smrïtimuktâphala, indiqué par Wil- 
son dans le catalogue de la collection Mac- 
kenzie. \Mack. CoU. 1. 1, p. 28.) Au reste, 
je reviendrai plus bas sur les conséquences 
qui résultent du titre de ces livres, et no- 
tamment de celui de Harilflâ, ouvrçige dont 



on verra qu'il existe un manuscrit à Londres. 
2 Le mot i^ôRT signifie en général corn- 
position, et en particulier commentaire; 
mais ces deux sens sont encore trop vagues 
ici, et je n'hésite pas à donner à- ce terme 
la signification spéciale qu'Ëllis attribue 
au composé nihandhana-grantha, lequel dé- 
signe des ouvrages^'elatifs à l'ensemble des 
lois indiennes, ou seulement à une branche 
particulière de ces lois, ouvrages qui sont 
formés de la réunion et de l'enchaînement 
de textes empruntés aux Snuitis originaux , 
et suivis des conmientaires qui ont le plus 
d'autorité, (EUis, On the Law looks ofthe 
H indus, dans Transact. qf the lit. Society of 
Madras, t. I,p. 5.) 

I. 



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Lxviii PREFACE- 

voirs, des Itihâsas et des Purânas^ .que le Bhâgavata a été écrit* avec un 
profond sentiment d'amour [ par Vyâsa], au moment où il était parvenu k 
la perfection de la science* Par là s'explique la difierence qui se trouve 
entre ces livres et cet autre Puràna; c'est comme il est arrivé pour le 
commentaire des Çârîrakas, où Ton ne remarque aucun trait de ressem- 
blance avec aucun des seize commentaires dont Çamkara Atchârya est l'au- 
teur. Conclura-t-on de là que ce commentaire n'est pas de Çamkara? Or ce 
raisonnement s'applique aussi au Bhâgavata. De plus, la perfection ne se 
trouve pas dans les [autres] livres [de Vyâsa], car on n'y remarque ni l'at- 
tention [d'un auteur] pour son ouvrage, ni l'expression de son affection. 

Ensuite , si des paroles de Çrîdbara Svàmin qui dit : « Il n'y a pas matière 
« à un doute ainsi conçu : il existe un autre livre appelé Bhâgavata, » on con- 
clut qu'un douté de ce genre existait antérieurement, car autrement comment 
Çrîdhara Svâmin aurait-il pu dire : « D n'y a pas matière au doute .'^» nous 
répondrons qu'on ne conclut [certainement] pas He ce que les philosophes 
des écoles Mîmâmsâ et Vâiçêchika ont démontré l'autorité du Vêda, qu'il 
ait existé antérieiu^ement des doutes qui faisaient supposer que le Vêda n'a 
pas d'autorité, conclusion que cependant il faudrait admettre. On veut 
ensuite expliquer [les paroles de Çrîdhara] en disant, qu'en admettant 
même l'absence, de la part des Déistes, de tout doute donnant à croire que 
le Vêda n'a pas d'autorité, un tel doute a bien pu se présenter à l'esprit 
des Athées. Mais de mêm^ que l'on ne peut admettre , que de la prohibition 
du vol , du meurtre et des autres crimes , faite par Manu et par d'autres 
législateurs dans leurs recueils de lois, il résulte que l'on commettait an- 
térieurement ces crimes, de même dans le cas actuel [on ne doit pas plus 
tirer des paroles de Çrîdhara Svàmin une pareille conclusion]. Mais on 
insiste en disant : « En reconnaissant même que l'exécution du vol ou des 
« autres crimes n'ait pas eu lieu, toujours est-il que par [le fait seul de] la 
«loi [qu'a portée Manu], cette exécution était admise dans la pensée [du 
« législateur] ; » alors nous répondrons par cette déclaration qui met égale- 
ment fin à toutes les discussions: le doute porté jusqu'à ce point, est d'un 
ennemi dpclaré. Mais c'est qu'en réalité, l'intention de Çrîdhara Svâmin n'a 
pas été de dire qu'on eût élevé antérieurement des doutes [quant à l'existence 
d'un autre Bhâgavata]; son idée était toute différente ; la voici : Gomme 
c'est un point établi , que lé livre dans lequel sont exposés les dix caractères 
tels que la création et les autres, est le Bhâgavata, on accorde que le second 



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PREFACE. 



LXIX 



chant [de ce livre] fait partie du Bhâgavata, parce que les dix caractères 
même [constitutifs de cet ouvrage] y sont indiqués en abrégé. On en 
accorde autant pour le troisième chant et pour ceux qui le suivent « parce 
que chacun des caractères, tels que la création et les autres, y est succes- 
sivement exposé. Mais il nen est pas ainsi du premier chant; comment 
donc admettre que ce chant fasse partie du Bhàgavata ? De ce qu'il n y est 
pas même question d'un seul [des dix] caractères, il résulte que le premier 
chant n'appartient pas au Bhàgavata : voilà ce qui fait pour quelques-uns 
l'objet d'un doute. Or le Maître dissipe ce doute [de la manière suivante]. 
.Raisonnant avec l'intention de demander : « D'où vient que vous dites que 
« le Bhàgavata est un autre livre, qui commencé après. le premier chant? » il 
établit qu'en vertu de la définition même [du Bhàgavata], dont les termes 
(qui sont que le Bhàgavata a dix**mille stances, qu'il se compose de douze 
chants , et qu'il commence par la Gàyatrî ) seraient incomplets si le premier 
chant manquait; ce premier chant même, par le droit que lui donne sa .place 
en tête du Bhàgavata, fait réellement partie de cet ouvrage (^). Quoiqu'il 



. ^ La discussion à laquelle se livre ici 
notre autieur, repose , en effet , sur un pas- 
sage qbi fait partie du commentaire de Çr}- 
dharaSvàmin, et dont elle reproduit quel- 
quefois les expressions mêmes; les con- 
clusions de Tauteur de notre traité sont . 
aussi à peu près celles qu'on attribue- dans 
ce passage à Çridhara. Voici la traduction de 
ce texte, tel que le donne le manuscrit delà 
Société Asiatique de Paris; il manque dans 
le ms. bengali de la Bibliothèque du Roi, 
ainsi que dans l'édition du Bhàgavata en 
caractères bengalis. « Il nefaaidonc pas con- 
« cevoir un doute ainsi conçu : il y a un autre 
> livre nommé Bhàgavata, XiC Maitre s'est 
« exprimé ainsi à l'occasion d'un doute qui 
« faisait soupçonner que le BhàgavjBita est 
«l'œuvre de Vôpadêva et non de Vyàsa. 
« Telle est l'interprétation que des Panditas 
« ont donnée de son assertion ; ils ont cru 
« qu'il.voulait dire : H ne faut pas prétendre 
« qu'il y a un autre Bhàgavata fait par Vôpa- 
« dêva ; le Bhàgavata est au contraire l'oeuvre 



«même de Vyàsa. Mais cette interpréta- 
«tion n'est pas fondée; car l'intention de 
« Çridhara Svàmin , [quand il s'est exprimé 
« ainsi,] était différente. Or voici comment 
« il la fait connaître : Il y en a, [dit-il,] qui 
« prétendent que le Bhàgavata commence 
« au troisième livre» et qu'il en faut détacher. 
« le premier et le second livre [qui n'en font 
« pas partie]. D'autres disent : Le Bhàgavata, 
« c'est ce qui est exposé par Bhagavati. Mais 
« ces propositions ne sont pas admissibles. 
«Pourquoi? C'est que si l'on détache le 
« premier et le seciond livre [du Bhàgavata] , 
« cet ouvrage ne conmiencera plUs par la 
« Gàyatrî. De plus, si l'on détache ces deux 
« livres, l'ouvrage se trouvera ne plus avoir 
« dix -huit mille stances, et ne plus renfer- 
« mer douze chants. Aussi > comme le Bhà- 
« gavata conmfience par la Gàyatri , qu'il ren- 
« ferme dix -huit mille stances, et qu'il se 
« compose de douze chants , on ne doit pas , 
« laissant de côté le premier et le second 
« livre, soupçonner cpi'il y a un autre Bhà- 



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LXX 



PREFACE, 



soit reconnu que ia Bhagavad^t ne commence [réellement] qu'aux mots : 
« Tu pleures des êtres qu'il ne faut pas pleurer , » cependant ^ parce que la 
partie -du texte qui précède ces paroles sert d'intaroduction au livre, cette 
partie même appartient à la Gitâ(^). Ce raisonnement s'applique de même 
au premier chant du Bhâgavata. 

Il y a un axiome qui dit que les méchants méprisent les hommes ver- 
tueux, aimés de Hari, qui admettent un Etre suprême en disant: «Celui 
« qui, d'insaisissable aux sens, est devenu saisissable. »0r, cela posé, est-ce 
donc quelque chose de bien difficile pour ceux qui attaquent le Bhâgavata , 
que d'attaquer Bhagavat lui-même? On dit ordinairement que celui qui- 
connaît la supériorité du mérite d'un autre est toujours occupé à le blâmer ; 
il n'y a rien là d'étonnant. La maxime qui dit : « La femme du Kirâta qui 
« habite la forêt , négligeant la perle qui' prend naissance dans les bosses 
« frontales de l'éléphant, se pare de la graine de la Gundjâ, » cette maxime 
comprend certainement, dans les quatre termes dont elle se compose, 
l'homme qui attaque Bhagavat et le Bhâgavata (^). 



« gavata [qui commence au troisième livre]. 
« Voilà pourquoi il a ait : // ne faut pas 
« concevoir an doute ainsi conçu : il y a an 
« autre livre nommé Bhâgavata, > On voit 
que ce qui , dans cette discussion , appar- 
tient en propre à Çridhara Svâmin , c^est la 
dernière proposition que je viens de trans- 
crire.. C'est seulement là, en effet, ce que 
donnent le ms. de la Bibliothèque du Roi 
et rédition bengalie. Tout le reste est dû à 
quelque copiste instruit qui a inséré dans 
le ms. appartenant aujourd'hui à la Société 
Asiatique , une discussion analogue à celle 
qui fait l'objet de notre traité. 

^ . Ce qu'avance ici notre auteur est, en 
effet, fondé sur une opinion généralement 
admise par les copistes et par les commen< 
tateurs de la Bhagavadgitâ. Dans un ms. 
de ce bel ouvrage, cpie je dois à l'amitié 
de sir Graves Haughton , la stance que rap- 
pelle notre traité est appelée le Vîdja, ou le 
germe , la racine de la Bhagavadgitâ. Cette 
stance , qui est la onzième du second cha- 



pitre , est , en effet , le conunencement véri- 
table de l'exposition des idées qui consti- 
t?ient Je fond de ce poème philosophique. 
Cette indication du Vidja ou du germe de 
la Bhagavadgitâ, fait partie d'un court in- 
dex conçu à la manière védique, et à l'imi- 
tadon de ces brèves analyses qui précè- 
dent chaque hymne des Yêdas. En voici le 
commencement d'après le ms. que je viens 
de citer : • Dans ce Mantra, qui est la guir- 
« lande du chant du bienheureux Bhagavat , 
« le Rïchi^ c'est le bienheureux Védavyâjsa; 
«le mètre, c'est la mesure Ànuchtubh ; le 
« divin Krïchna, qui est l'Esprit suprême, 
« en est la divinité, etc. » La suite ressemble 
beaucoup au préambule d'un hymne de l'A- 
tharvacvêda, qui est traduit dans le Qaar- 
terly Orientai Magazine, t. IV, p. 3oo. 

2 Je ne sais si j'ai exactement saisi le 
sens de ce passage, et si j'ai eu raison 
de faire rapporter les mots âli;j ^^ à la 
pensée exprimée par les deux vers du texte. 
J'ai supposé que l'ennemi du Bhâgavata 



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PREFACE. 



LXX 



Les poètes de nos jours n'ont pas plutôt écrit le plus petit poème en 
dialecte vulgaire, qu'ils y inscrivent leur nom. Mais celui qui, après avoir 
composé un ouvrage de dix-huit mille stances, irait, même par cupidité ou 
par tout autre motif, y inscrire le nom de Vyâsa, serait un insensé , en vertu 
de la maxime qui dit : « C'est un fou que celui qui agit sans "but. » 
* J'ajoute encore que si, de ce que le nom du Bhâg^vata n'a pas été com- 
pris par les auteurs de Digestes dans la liste des Purânas ni dans celle des 
Upapurânas, on concluait que c'est un livre sans autorité, il' faudrait éga- 
lement prétendre qu€ la partie des Vêdas dont Çamkara Âtchârya n'a pas 
compris le titre parmi les nombreuses branches de ce corps d'ouvrages, 
est également sans autorité. 

Si l'on dit que le terme de Bkâgavata désigne le Dêvî Purâna, en vertu 
de la dérivation grammaticale du mot Bhâgavata que Ton explique ainsi : 
«Le Bhâgavata, c'est le livre de Bhagavati (Dêvî),» alors il faudra dé 
même, en vertu de Fétymologie du mot gâu ( vache), que l'on tire du verbe 
gatchtchhati (c'est un animal qui marche), dire que l'âne, le chameau, etc. 
sont aussi des vaches. H faudra dire epcore» en vertu de l'étymologie du 
mot manuchya (hopame), que l'on explique ainsi : « C'est la descendance de 
«Manu,» que le cheval, le pourceau, etc. appartiennent à l'espèce hu- 
maine, [parce que les quadrupèdes descendent aussi de Manu.] 

Si ensuite l'on veut arriver à la décision de la question à l'aide d'un 
caractère tel que le témoignage des livrés de lois, ou tout autre de ce 
genre, nous dirons qu'il vaut mieux demander cette décision à une défi- 
nition qui repose sur des caractères tels que celui d'être composé de dix- 
huit mille stances , et autres semblables. 

Mais, dira-t-on, (fest pour obtenir le ciel que pronàet le texte qui dit : 
« Autant il y a de distiques dans lesquels est chantée la gloire puure d'un 
«homme, autant il a de milliers d'années à être glorifié dans le ciel,» 



était représenté par }a femme du Kirâta ou 
du montagnard; Bhagavat, par les perles 
qui , suivant Topinion populaire des Hin- 
dous, sont cachées dans les bosses frontales 
de Véléphant, et qui se dispersent dans les 
foréjts, lorsqu'il les fait sortir de sa tète en 
se frottaftt contre le tronc des arbres ; le Bhâ- 
gavata , par réléphant ; et les misérables doc- 
trines qu'embrassent les adversaires de ce 



livre, par les petites graines si communes de 
la Gundjâ, YAhrasprecatorins. Quanta cette 
croyance populaire, qu'il existe des perles 
dans les tempes de l'éléphant, croyance à 
laquelle il ,est fait de très-fréquentes allu- 
sions dans la poésie sanscrite , on peut voir 
les remarques du savant M. Mill sur le Ku- 
mâra Sambhava, dans le Joum. of the Asiat. 
Soc, ofBengal, t. II, p. SSy. 



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LXXII 



PREFACE. 



c'est pour obtenir le ciel qu'un auteur a fabriqué le Bhâgavata, en y met- 
tant le nom de Vyâsa ; pourquoi cela ne serait-il pas ? ]Nous répon<lrons 
qu'il n'en peut être ainsi ; car la stance de l'auteur de la maxime préci- 
tée, en disant que la gloire^ nous fait obtenir le ciel, entend parler d'une 
gloire répandue dans le monde ; or la gloire qui résulte de l'inscription 
[sur un livre] du nom de Vyâsa, revient à Vyâsa seul, et non à l'auteur dû 
livre. 

Mais admettons que le Bhâgavata ne soit pas un livre inspiré; nous 
dirons à notre tour : Ce livre établit-il une doctritie contraire ou con- 
forme au Véda ? Si. l'on adopte la première supposition, le Bhâgavata 
n'aura plus d'autorité, quand même on devrait le regarder conune un 
livre inspiré; il en sera de cet ouvrage comme du livre fondamental des 
Tchârvâkas, qui a été composé par Vrïhaspati (M, [un des sages inspirés.] 
Si l'on adopte la seconde supposition, le Bhâgavata sera toujours un Uvre 
tirant son autorité, comme les Smrïtis, du Vêda qui en est la base, quand 
même il. serait reconnu que ce n'est pas un livre inspiré. En effet, l'au- 
torité des Smrïtis vient de ce qu'ils reposent sur le Vêda, et non de ce 
qu'ils ont été composés par des sages inspirés; si on l'entendait autrement, 
le livre profane [des Tchârvâkas, qui est de Vrïhaspati,] aurait aussi de 
l'autorité ; cependant il a été démontré en détail dans le Pârâçara Upapu- 
râna et dans d'autres livres , que cet ouvrage de Vrïhaspati n'en a aucune. 
C'est de cette manière que. l'on admet l'autorité de traités comme le Kâla- 
nirnaya et d'autres qui sont dus à des Maîtres tels que Mâdhava et Râman 
tchandra i^) ; et le Traité de médecine même qui a été abrégé par Vâgbhatta 

•^ Vrïhaspati, le fondateur de Técole des ^ L'ouvrage que désigne notre auteur 

Athées, attaque les Vêdî^s et les Brahmanes, sous le titre de Kàlanirnaya ( la Détermi- 



et soutient que la totaiité du système brah- 
manique est une invention de la caste sa- 
cerdotale qui a voulu établir ainsi sa supré- 
matie sur les autres castes. M. Wilson, dans 
son Mémoire sur tes sectes religieuses, rap. 
porte des vers curieux extraits d'un ouvrage 
qui lui est attribué. [As, Res. t. XVI, p. 5, 
note, et p. 18.) Nous en avons donné un ci- 
dessus, qui s'adresse aux auteurs des Vêdas. 
Colebrooke cite des Vârhaspatyasûtras, qui 
font autorité pour la secte des Tchârvâkas. 
(MiscelL Essays, t. I, p. do4 sqq.) 



nation des époques), est certainement celui 
que M. Wilson , dans son Catalogue de la 
collection Mackenzie (t. I, p. 2g), nomme 
Kâlatnâdhava, et qu'il attribue au célèbre 
Mâdhava Âtchârya. Cet ouvrage détermine 
les diverses époques auxquelles doivent 
avoir lieu les cérémonies et pratiques im- 
posées aux Hindous par leur loi religieuse 
et civile. Quant à Ràmatchandra , ce doit 
être l'auteur que M. Wilson [ibid. p. 28) 
nomm£ Ràmatchandra Bhaita, et auquel il 
attribue un traité du même genre que le 



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PREFACE. 



LXXIII 



est une autorité, parce qu'il n est pas en contradiction avec le Tcharaka ou 
d^autres W [traités inspirés]. Mais si Ton prétend que l'autorité des Smrïtis 
leur vient à la fois et de ce ^'ils ont des sages inspirés pour auteurs, et de 
ce que leur doctrine se trouve ne pas être en contradiction avec celle du 
Vêda, nous répondrons que cela ne doit pas être, parce qu'il est plus simple 
et plus convenable d'admettre que leur autorité résulte [seulement] de ce 
que leur doctrine ne contredit pas celle du Vêda. 



SECOND TRAITÉ. 



UN COUP DE SANDALE SUR LA FACE DES MÉCHANTS. 



Adoration à Çrî Ganêçal Quand on dit : « Quel motif aurait eu l'auteur 
« de l'ouvrage dont il est question pour y inscrire le nom de Vyâsa? Ce ne 
«peut être ni le désir des richesses, ni l'excès de l'afiFection; » alors nous 
demandons à notre tour : Quand un auteur qui , comme vous , fait preuve 
d'une intelligence exercée, avance que le désir des richesses n'a pu être 



Kâlamàdhava, traité qui est connu sous le 
titre de Krîtyâratnâvali, t le Collier des 
• cérémonies. ■ M. Wilson cite encore un 
autre ouvrage, le Krîchnavidjaya, qui est 
de Râmatcbandra. (Ihid. p. 116.) Rien ne 
nous apprend si ce Râmatcbandra est le 
même que celui auquel M. Wilson donne 
le titre de ^ciple d'Ânandatirtha, c'est-à- 
dire de Madhvàtchàrya. (Ih. p. i4i.) Si cela 
était, comme je le suppose d'après la ten- 
dance vâichnava des ouvrages qu on lui at- 
tribue ,% faudrait le placer au milieu du 
xm* siède. Cest aussi ce que pense Cole- 
brooke, qui après avoir cité le Kâlanirnaya 
de cet auteur, exprime .l'opinion qu'ilflo- 
rissait vers l'an 1 1 65 de Çâka, ou i2d4 de 
notre ère. (Mùc. Ess. t. II, p. 879, note.) 
Un grammairien de ce nom , peut-être notre 
Râmatcbandra lui-même, est auteur de la 



Prakriyâ KdumudL (Ibid. t. II, p. 10 sqq.) 
* Le Tcbaraka est un traité de méde- 
cine qui est attribué à Patandjali (Cole- 
brooke. Mise. Essays, 1. 1, p. 235) , et qui, 
suivant d'autres, est de Tcharaka dont il 
tire son nom. [Orient Mag. 1. 1, p. 210.) 
J'ignore si ce Tcbaraka est le même que 
le cbef d'une des branches ou écoles aux- 
quelles a anciennement donné naissance 
le Yadjurvéda blanc. [MiscelL Essays, t. I, 
pag. 17. ) Quant à Vâgbhatta, je le trouve 
cité comme une autorité médicale dans 
l'analyse que M. Wilson a faite de la comé- 
die intitulée Hasydri^ava, (Voyez Théâtre of 
theHindas, t. II, p. Aog.) Notre texte con- 
firme l'opinion de M. Wilson, qui, pense 
que ce médecin est plus moderne que les 
auteurs qui passent pour les fcmdateurs de 
la science médicale dans llnde. 



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Lxxiv PREFACE. 

u& motif pour fabriquer le Bhâgavata« ouvrage qui fait autorité parmi les 
sectateurs de Vichnu> dais quel sens l'entend-il? Veut-il dire que c*est 
parce qu'il y aurait, de la part de Vyâsa, impassibilité de donner des ri- 
chesses [au faussaire], ou bien entend-il que cest parce que Tauteur du 
livre n'en désire pas? Ce ne peut être dans le premier sens, car il n'est pas 
permis de prétendre que le bienheureux Yyàsa, qui est la propre forme 
de Nàrâyana lui-même, et qui est capable d'accorder à l'homme les quatre 
objets de ses désirs, ne le soit pas de donner des richesses ou d'autres 
biens qui ressemblent à l'herbe [vile]. Ce ne peut être dans le second 
sens, car vous avez admis vous-même le désir des richesses comme un 
mobile dans l'auteur qui a mis un de ses ouvrages sous le nom de Hémâdri. 
C'est pourquoi je prétends que c'est le désir des richesses qui a été pour 
Vôpadêva, l'auteiu* du Bhâgavata, le motif qui lui a fait inscrire siur son 
ouvrage le nom de Vyâsa.'. 

Quand on dit : « Ce ne peut être non plus l'excès de l'affection , » cela 
n'est pas plus fondé ; car, lorsqu'après avoir composé un ouvrage qui lui a 
coûté beaucoup de peine, un auteur, supprimant son propre nom, y inscrit 
celui d'un autre , il se trouve avoir naturellement atteint l'objet de son.désir, 
qui est de mériter l'affection de celui dont il emprunte le nom. Mais si Ton 
répond que ce qui décide un auteur à prendre un nom étranger, c'est au 
contraire l'excès de l'affection qu'il ressent lui-même pour la personne 
étrangère, nous répondrons à notre tour qu'il n'y a pas d'obligation qui 
n'ait pour objet l'affection [de celui pour qui on se l'impose]; aussi voit-on 
d'ordinaire qu'un auteur n'inscrit sur son ouvrage un nom étranger que 
quand il désire l'affection de la personne dont il èm^Hrunte le nom. C'est 
pourquoi je prétends que, dans le cas qui nous occupe, c'est positivement 
l'excès de l'affection qui a été le motif [de Vôpadêva]. 

Voici encore un autre motif. C'est sans contredit un désir naturel à 
tout auteur que d'inscrire sur son livre un nom de sage qui, en donnant 
à ce livre le caractère de l'inspiration , le distingue de la foule des ouvrages 
avoués par leurs auteurs W, Or cet avantage n'existe plus potir un écri- 
vain, du moment qu'il inscrit son propre nom sur son ouvrage. De là 
il s'ensuit qu'un auteur a pu prendre le nom (fe Vyâsa. 

Mais dire : « Nous ne pouvons donnei^ notre assentiment à une assertion 

ï Le texte, ou peut-être seulement la co- altéré. Taî essayé d'en tirer le sens le plus 
pie que j en ai faite, est ici manifestement vraisemblable. 



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PREFACE. 



LXXV 



« comme celle qui consiste à dire que Yyâsa lui-même aurait fait faire ce 
• livre, parce que si un homme qui n'en a pas personnellement la capacité, 
■ donne de Taisent à un autre pour faire composer un livre [auquel il mettra 
« son nom], cela ne convient pas à Vyisa, » dire cela, ce serait vous exposer 
à une réplique [trop facile]. En effet, ne voiton pas quelquefois qu'un roi 
ou un homme quelconque, quoique ayant par lui-même la capacité néces- 
saire, fait composer, faute de loisir, un ouvrage par un autre? 

Ce qu'on dit encore : « Le motif qui fait faire un livre est ou la gloire, 
« ou la cupidité ; or ni l'un ni l'autre de ces motifs n'est de nature à déci- 
« der un savant à inscrire sur son ouvrage le nom de Vyàsa, » cela, dis-je, 
n'est pas plus fondé. Car, premièrement, en composant l'ouvrage dont il 
est question, ce n'était pas la gloire qu'ambitionnait son auteur, lequel ne 
témoigne d'autre désir c[ue celui d'obtenir la faveur de Bhagavat; car il pou- 
vait en effet, grâce à la miséricorde de Yyâsa, acquérir la gloire par un autre 
livre ou par tout autre moyen. Secondement, on ne peut pas dire qu'en 
inscrivant sur son œuvre le nom du bienheureux Yyâsa , qui est la forme 
même de Nârâyana , un homme n'acquière pas de gloire , pvisque ce sage 
est par«dessus tout chéri des Dieux. Troisièmement , il est impossible que la 
cupidité, qui n'est qu'une forme particulière du désir, soit le résultat de la 
composition d'un ouvrage. C'est en effet une chose connue même des igno- 
rants, que la cupidité n'est pas le résultat de la composition d'un livre W. 

Ce qu'on dit de plus , que si sdors même qu'un livre porte le nom d'un 
auteur, on allait encore douter que cet ouvrage soit de lui , rien n'empêche- 
rait alors qu'on ne doutât aussi que Patandjali soit l'auteur du Mahâbhâchya, 
que Gâutama le soit des Traités sur la dialectique et autres, que Çâmkara 
Atchârya le soit du Çâriraka [Bbâchya] et d'autres livres, cela, dis^je, n'est 



* Si j'entends bieo le texte, notre auteur, 
pour réfuter plus aisément son adversaire , 
prend les termes dont ce dernier s'est servi 
dans une acception différente de celle qu'il 
a eu l'intention de leur donner. L'autenr du 
premier traité avait dit que le motif qui fiiit 
£ûre un livre est ou la gloire, ou la cupidité ; 
entendant sans doute par là que le désir 
de la gloire ou celui des richesses sont les 
motifs qui animent les écrivains. Pour ex- 
primer cette idée, il s'était servi des adjec- 



tifs m^i et 9fhn4» qui signifient « ayant 
« pour cause (ou pour objet} la gloire , ou la 
« cupidité. • L'auteur du présent traité , pre- 
nant au propre cette dernière expression , 
remplace le mot 9^ cause, fan^fmrésaltat, 
et traduit la phrase de son adversaire : « La 
«composition d'un livre a pour cause la 
« cupidité, » de la manière suivante : « La 
«composition d'un livre a pour résultat 
« la cupidité , • proposition dont il n'a pas 
de peine à montrer le ridicule. 

X. 



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Lxxvï PRÉFACE. 

pas plus fondé. Car comme il n'existe pas de témoignage traditionnel qui 
établisse à Tégard des livres précités cette condition particulière , qu'ils sont 
l'ouvrage d'autres savants [que ceux auxquels on les attribue], il ne peut 
s'élever aucun doute sur leurs auteurs. Mais dans le cas qui nous occupe, 
cette assertion, que le Bhâgavata, livre qui fait autorité pour les sectateurs 
de Vichnu, a été composé par Yôpadêva, est un témoignage traditionnel qui 
retentit aussi haut que le bruit de la cloche. Or le témoignage de cette 
tradition, vous devez l'admettre vous-même, puisque vous avez dit, [sur 
un pareil témoignage,] que le livre qui porte le nom de Hêmâdri est l'ou- 
vrage de Yôpadêva; autrement il faudrait conclure de l'existence du nom 
de Hêmâdri [que porte l'ouvrage en question], que ce livre est de Hêmâdri 
lui-même. 

Ce qu'on ajoute, que si le Bhâgavata est l'œuvre de Yôpadêva, on ne 
comprend plus l'existence du commentaire- de Çamkara Atchârya, puisque 
Çamkara est beaucoup plus ancien que Yôpadêva , n'est pas plus fondé ; car on 
n'a pas de preuve que Çamkara Atchârya soit l'auteur d'un commentaire sur 
le Bhâgavata: bien au contraire, il est certain que ce Maître n'est pas l'au- 
teur d'un commentaire sur cet ouvrage; car, évidemment, on ne peut dé- 
couvrir une qualité toute relative, [et c'est ici pour Çamkara celle d'auteur 
dudit commentaire,] quand cette qualité dépend de l'existence supposée 
d'un objet qui est lui-même relatif, [et cet objet est ici le commentaire 
même que personne ne produit.] 

Mais on allègue deux motifs pour expliquer pourquoi on ne rencontre 
plus le commentaire de ce Maître ni ceux des autres : c'est que ce com- 
mentaire est trop obscur, et qu'on ne trouve personne qui le possède. Cela 
n'est pas plus fondé; car on voit encore aujourd'hui des livres plus obscurs 
et plus anciens même que ce commentaire. Ensuite , si l'on dit qu'on con- 
naît, il est vrai, des personnes qui possèdent quelques-uns de ses ouvrages, 
tels que la glose sur les Çârîrakas, ouvrages plus obscurs que le commen- 
taire du Bhâgavata, mais qu'il n'en est pas de même de ce commentaire, je 
réponds qu'il est bien difl&cile d'arriver à une entière certitude sur ce point. 

Quant à ce qu'on dit encore, que de ce fait que le Maître a parlé dans le 
Gôvindâchtaka de l'action de manger de la terre, fait dont il n'est question 
que dans le Bhâgavata, il résulte que le Bhâgavata étant contemporain de ce 
Maître, ne peut être l'œuvre de Yôpadêva, cela n'est pas plus fondé; car on 
ne peut tirer une conclusion de ce genre de ce que le respectable et bien- 



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PRÉFACE. 



LXXVII 



heureux Çamkara Âtchârya, célébrant Tenfance du divin Krïchna, parle de 
cette habitude .particulière aux enfants et connue de tous, qui consiste à 
manger de la terre. De plus, on voit cette habitude de manger de la terre 
mentionnée autre part que dans le Bhâgavata. 

On dit encore : Dès que dans le Brahmavâivarta Purâna, le Bhâgavata est 
compté au nombre des dix-huit Purânas , il n'est plus permis de prétendre 
que ce n'est pas un livre inspiré. Mais cela non plus n'a pas de sens; car il 
est établi par diverses raisons, dans le traité intitulé Un grand soufflet sur 
la face des méchants W, et dans d'autres livres, que par le mot Bhâgavata, 
il faut entendre seulement le Dêvibhâgavata. 

Quant à ce qu'on dit encore: «Mais le Dêvî Purâna est compté au 
« nombre des Upapurânas, » cela n'est pas fondé non plus; car on ne ren- 
contre nulle part le Dêvî Purâna dans la liste des Upapurânas (^). Et qu'on 
ne vienne pas dire : « Comment prétendre qu'on ne trouve pas ce Purâna 
« [dans la liste des Upapurânas], quand on voit le nom de Bhâgavata, qui pa- 
« raît dans cette liste, y désigner figurément le Dêvî Purâna P); » car si, dans 
un exemplaire de ce livre, il a été écrit Bhâgavata au lieu de Bhârgava par 



* Le traité auquel notre auteur fait al- 
lusion parait être le même que celui que 
j'ai placé le troisième, et qui est consacré 
tout entier à prouver cette thèse, que quand 
les Purânas parlent du Bhâgavata, c'est le 
Dêvibhâgavata qu'ils entendent désigner, 
et non pas notre Çrt Bhâgavata, qui fait 
autorité pour les Vâichnavas. Cependant le 
passage sur lequel porte la présente note , 
nomme ce traité: Un grand soufflet, etc.; 
ce qui ferait supposer qu'il existe deux 
•traités de ce genre, dont l'un serait plus 
étendu que l'autre, et dont nous ne possé- 
derions que le plus court, c'est-à-dire celui 
qui est traduit plus bas. 

^ L'assertion de notre auteur est exacte, 
du moins à l'égard des deux seules listes 
originales des dix-huit Upapurânas que je 
connaisse, celle du Kâurma Purâna, que re- 
produit Râdhâkànta Dêva ( Çabd. au mot 
Upapurâr^a, p. 35i et 352) , et que donne 
également M. Wilson dans son Diction- 



naire, au mot Upapnrâna, et celle du Dê- 
vibhâgavata, qu'on trouvera au quatrième 
artide du troisième traité. Cependant la 
liste du Kâurma cite, sous le n° 1 5, un Upa- 
pnrâna nonmié Ddiva, et c'est peut-être 
sur l'existence de cet ouvrage que se fonde 
l'opinion de ceux qui rangent le Dêvibhâ- 
gavata au nombre des dix-huit Upapurânas. 
' Les deux listes des Upapurânas que 
j'ai indiquées dans la note précédente ne 
citent pas le nom du Bhâgavata; mais ce 
nom se trouve dans la notice du Dêvibhâ- 
gavata qu'a donnée M. Wilson [Mack. Coll. 
1. 1 , p. 48 ), et il y remplace le nom du Bhâr- 
gava, qui manque ,.11 est vrai, dans Râdhâ 
kânt&Dêva et dans Wilson, mais que cite le 
passage du Dêvibhâgavata que l'on.trouvera 
plus bas. Notre auteur s'appuie, comme on 
le voit, sur ces variantes, pour attribuer 
à une faute de copiste la présence du titre 
de Bhâgavata, au lieu de celui de Bhârgava 
qu'il veut qu'on lise. 



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LXXVIII 



PREFACE. 



une faute d'inattention de la part du copiste qui, transcrivant le texte, a été 
trompé par la ressemblance des lettres, une variante de cette espèce, qui a 
contre elle la totalité des autres Purinas, n'est pas admise par les hommes 
instruits. 

Quant k ce qu'on dit, que le Mâtsya donne la définition du Bhâgavata dans 
les termes suivants : « Le livre comprenant dix-huit mille stances, etc., » que 
le Pâdma Purâna désigne le même ouvrage en ces termes : « Le livre, ô Am- 
« barîcha, exposé par Çuka W , » et que ces textes ne conviennent pas au Dèvi 
Puràna, cela n'est pas plus fondé. Car le Dévibhàgavata aussi est limité au 
nombre de dix-huit mille stances; et, de plus, en divisant l'expression [du 
Pidma] Çakaprâkta, de cette manière, Çukdya prôkta (c'est-i-dire exposé à 
Çuka, au lieu de : exposé par Çuka), cette expression convient au Dêvî qui 
est réellement exposé à Çuka. 

Quant à ce qu'on ajoute en commençant ainsi : « Ensuite un honmie 
t comme Dîkchita, dans son traité intitulé Çivatattvavivéka et dans d'autres 
« livres, a reconnu le Bhâgavata; > et en terminant ainsi : « Quel est donc 
c rhomme plus savant que lui qui ose attaquer le Bhâgavata? » cela, dis-je, 
n'est pas une oBjection plus solide. Car on trouve dans le Çêkhara» dans le 
Çabdakâustubba (^), et dans d autres ouvrages, des preuves qu'on a admis, 
comme s'ils étaient inspirés, des livres qui ne Tétaient pas, tels que celui de 
Kâiyyata (') et d'autres; et cependant ces livres n'ont pas le caractère de l'ins- 
piration. Ensuite on rencontre des savants supérieurs même i Dîkchita et 
aux autres, tels que Vardhamâtia Upâdhyâya, Panditarâdja et d'autres, dont 
l'intelligence pure et détachée du monde est parvenue jusqu'à voir les deux 
lotus des pieds de Bhagavat déposés dans leur propre cœur. Or la discus- 
sion à laquelle se sont livrés de tels hommes touchant le caractère inspiré 



^ Voyez sur ces citations la note i de ia 
page Lxr? ci-dessus, et Vartide i5 du troi- 
sième traité. 

^ Calebrooke,danslaliste qu'il adonnée 
des grammairiens indiens, cite Fouvrage in- 
titulé Çahdakâastubha, et Tattribue àBhat- 
tôdji Dtkchita. [Miscell Essays, t.n, p. 4i .) 
Quant au Çékhara , je suppose que c*est ou 
Touvrage dont Colebrooke donne le titre 
d*une manière plus complète, comme il 
suit : « Çabdénduçékhara, par Nàgéça Bhatta 



c ( le même que Nàg6dji Bhatta ) , » et qui 
est un commentaire sur le Siddhânta Kàu- 
mudi de Bbattôdji Dîkchita (IhU. tom. II, 
pag. di)» ou le Parîbkâchénduçékhara du 
même auteur. (Ibid. p. 43.) 

' Kftiyyata est un ancien granmiairien , 
originaire du Cachemire, qui a écrit des 
notes sur le Mahibhàchya de Patan^jali. 
(Colebr. Mise. Ess. t. H, p. 7, 38 et 4o.) On 
voit par notre texte qu'il n*est pas rangé • 
au nombre des grammairiens inspirés. 



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PREFACE. 



LXXIX 



OU non inspiré du Bbâgavata, n'est en aucune façon une attaque centime cet 
ouvrage. 

Quant à ce qu'on dit, que ce sont des hommes suivant la voie de Vâma 
qui attaquent le Bhâgavata et Vichnu, cela n'est pas plus fondé. Car une 
assertion.de cette espèce n'est pas une preuve démonstrative du caractère 
d'inspiration qu'on veut assurer^ contre notre thèse, au BhAgavata. 

Quant à l'histoire que l'on conte ensuite en commençant ainsi : « Au temps 
« de Mftdhava Sarasvatt, un Pandita prétendit que le ^âgavata était un livre 
« sans autorité; » et en terminant ainsi : « Alors les savants établirent posi* 
tf tivement que cet honrnie était le bâtard d'une femme veuve; » je réponds 
que cette histoire elle-même est sans autorité. Mais si vous dites que c'est 
une autorité parce qu'on la répète par le monde, alors ce sera aussi une au- 
torité que l'histoire suivante que le monde répète également, attendu qu'elle 
ne diffère pas de la vôtre, quant à sa source ; la voici : Jadis, dans une assem- 
blée où se trouvaient réunis PadmapddaÂtchàrya, Çurêçvara Âtchârya (^), 
HastAmalaka Âtchârya (^) et d'autres, avec plusieurs de leurs disciples, des 
disciples de ces derniers et des mendiants, au moment où le bienheureux 
Bhâsvat (le soleil) ornait le milieu de la voie de Vichnu (le ciel), et à l'ins- 
tant où les Maîtres fortunés P) exécutaient la cérémonie de la lectxu'e du 



^ Colebrooke dte parmi les commenta- 
teurs du Yadjurvéda, uu Çurêçvara Âtchâ- 
rya , qui composa une paraphrase métrique 
d'une ^ose de Çamkara sur le Vrïhadâra- 
nyaka. ( Mùcell, Essays, 1. 1, p. 6a.) 

^ On connaît un Hastâmalaka qui est 
cité avec le titre de sixième directeur spi- 
rituel de l'ordre religieux de Çrïggagiri; 
il est le quatrième à partir de Çamkara, 
qui est le second sur la liste de ces Gurus, 
suivant un livre écrit en ancien kamâtaka , 
et intitulé Çafhkaravidjœfa. (Wilêon, Mack. 
Co«. t.n, p.34.) 

^ Le texte se sert de l'expression respec- 
tueuse de la politesse moderne de l'Inde , qui 
conrisie k désigner les pieds de celui dont 
on parie , au lieu de le nommer simplement 
par son nom. Pour traduire littéralement, 
il faudrait donc dire : c au moment où les 



« pieds des maîtres fortunés, etc. • Le j^u- 
riei est également honorifique, ainsi que 
je l'ai remarqué au commencement du pré- 
cédent traité (voyez ci-dessus, p. lxi, la fin 
de la note qui commence p. lx); et l'on 
voit, par la suite du récit, que le narrateur 
entend parier de Ça&kara Âtchârya. Cette 
expression si bizarre pour nous, est manifes- 
tement empruntée au langage des cours de 
rinde, où ceux qui abordent les rois s'indi- 
nent devant eux et touchent leurs pieds de 
la tête. On trouve dai» une inscription de 
l'an 1173, traduite par Colebrooke, cette 
formule même, ainsi exprimée : « Le pied 
«du souverain Djapiia, le grand chef, le 
«fortuné Pratâpa Dhavala Dé va, déclare 
« la vérité à ses fils, à ses petits-fils et aux 
« autres descendants de sa race. > ( MiscelL 
Essays, t. II, p. 396.} 



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LXXX 



PREFACE. 



Dévîbhâgavata, certain personnage qui se croyait un savant, infatué des 
opinions des Vâichnavas, se présenta dans cette réunion et parla ainsi : 
«Cest un livre déparé par une multitude de fautes que le Dévîbhâgavata, 
« un. livre non inspiré et indigne d'être lu par des Maîtres. » Ayant entendu 
ces paroles, Çamkara, le Maître fortuné, dont les yeux, brillants de lueurs 
diverses, resplendissaient d'un feu semblable à celui que répand le charbon 
du Khadira ( la Mimosa catecha), et jetant des flammes sans fîimée, comme 
s'il était agité par le vent qui souflle au temps de la destruction des mondes, 
s'écria ainsi, après un moment de réflexion; « Ahl voyez donc l'esprit de 
« ce [misérable] Vâidêha (^), qui se croit un savant, de cet honune infatué 
« des opinions des Vâichnavas, qui a l'audace d'attaquer la. Çakti [de Çiva] I 
« le voilà qui vient attaquer le Purâna de la génératrice de l'univers, de la 
«fortunée Mahâbhattârikâ (la déesse très-vénérable), de l'épouse de Mahè- 
« çvara. C'est sans doute un lépreux, et il perdra le nez. » Le roi nonuné 
Sudhanvan, souverain du pays de Kêrala, n'eut pas plutôt appris les paroles 
véridiques sorties de la bouche du Maître, qu'au bout de quelques jours il 
fit, pour un certain motif, couper entièrement le nez, depuis la racine jus- 
qu'à l'extrémité, à cet homme qui était infatué des opinions des Vâich- 
navas (^). Mais revenons à notre sujet. 

On ajoute encore : « Dans une énumération des ouvrages composés par 
«Vôpadêva que donne le Bhâgavata, on cite [seulement] trois ouvrages, 
« savoir, le commentaire ayant pour titre Paramahams'apriya, le livre nonmié 
« Muktâphala, et celui qui a pour titre Harililâ. Or si le Bhâgavata était aussi 
« l'ouvrage de ce savant, alors il eût fallu parler de quatre livres; comment 
« donc a-t-on pu ne parler que de trois? De plus, nous ne voyons ici, [quant à 
« la question d'auteur,] matière à aucune difficulté, car le nom de Vyâsa se 



^ Le mot vâidéha est le nom de la classe 
mêlée qui est issue de ralliance d'une 
Brâhmani avec un homme de la caste des 
Vàiçyas. Le Vâidéha est le serviteur des 
femmes. (Mannsafhhiiâ, 1. X,st. ii et ^7; 
Colebrooke, Miscell. Essays, t. II, p. i83.] 

^ Il n'est pas certain que le récit de notre 
auteur soit plus fondé en fait que celui du 
traité auquel il répond; mais ce récit n'en 
rappelle pas moins des noms historiques, 
sur lesquels il est à regretter que nous ne 



possédions pas des renseignements plus 
nombreux. M. Wilson parle, à l'occasion de 
l'histoire de Çamkara, du roi Sudhanvan, 
qu'il, donne comme contemporain de Ku- 
mârila Bhatta, lequel est» selon les uns, 
antérieur de cent ans à Çamkara, selon 
d'autres, son contemporain. (Sarucr. Dict, 
préf. p. XYUi; Colebrooke, MiscelL Essays, 
1. 1, p. 299.) J'ai, dans les notes précé- 
dentes, constaté l'existence de deux des 
Âtchâryas cités ici , non compris Çamkara. 



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PREFACE. Lxxxi 

«trouve inscrit sur le Bbàgavata, comme Test celui de Vôpadêva sur les 
« trois ouvrages précités. » Mais alors voici la question que je vous adresse : 
Par qui cette énumération des ouvrages [de Vôpadêva] a-t-elle été faite? Ce 
n'est certainement pas par Çrîdhara Svâmin, car on ne trouve pas dans 
son commentaire la liste des ouvrages composés par Vôpadêva. Ce n'est sans 
doute pas non plus par votre père, car l'ouvrage de votre père ressemble à la 
corne du lièvre, [il n'existe pas davantage.] Qua^it à la recherche d'une énu- 
mération des livres de Vôpadêva qu'auraient faite d'autres auteurs, elle res- 
semble à la recherche des dents d'un corbeau. C'est ce qu'on a exprimé ainsi : 
« Combien le corbeau a-t-il de dents? combien de Palas pèse l'œuf d'un-coq? 
« combien un âne a-t-il de poils? ce sont là les objets des recherches d'un 
« sot. » De plus, quand on dit : « énumération que donne lé Bhâgavata, » cela 
n'est pas exact; car on ne trouve dans aucun des deux ouvrages qui portent 
le titre de Bhâgavata, d'énumération des ouvrages de Vôpadêva; et d'ail- 
leurs cette énumération ne servirait à rien. Et qu'on ne dise pas que cette 
liste aurait toujours l'avantage de nous apprendre quels sont les ouvrages 
de Vôpadêva, en les distinguant des autres ouvrages qui ne sont pas de 
lui. Car si cela était ainsi, le Mugdhabôdha et d'autres livres [dy même 
auteur] ne feraient pas partie des œuvres de Vôpadêva, [puisque la liste al- 
léguée n'en parle pas.] (^'on n'aille pas dire non plus que le septième 
cas [Bhdgavatêy « dans le Bhâgavata ou sur le Bhâgavata^ »] ayant aussi la 
valeur du cas de possession, le texte [de l'énumération] veut seulement 
parler des ouvrages de Vôpadêva relatifs au Bhâgavata , lesquels sont des 
commentaires au nombre de trois; et que, cela posé, si le Bhâgavata n'est 
pas dans le cas de faire partie de l'énumération, parce qu'il n'est pas son 
commentaire à lui-même, il n'en aurait pas moins fallu dire quatre [et 
non trois, s'il était réellement de Vôpadêva]; car la faute [de logique] 
dans laquelle vous tomberiez , est la même que si on disait qu'il pousse 
des cheveux dans le ciel. Quant au motif pour lequel le nom de Vyâsa se 
trouve écrit dans le Bhâgavata, il a été suffisanunent expliqué. 

On dit encore : « Dans les Digestes, on définit ce que c'est que le Çrâddha, 
« le jeûne, le plaisir et le devoir; mais la définition de tout cela ne se trouve 
« pas dans le Bhâgavata : c'est là le motif pour lequel les Digestes ne s'auto- 
« risent pas de l'assentiment du Bhâgavata. » A ce sujet nous ferons la ques- 
tion suivante : Ne définit-on dans les Digestes que les quatre objets précités, 
ou bien y définit-on aussi d'autres choses? La première supposition n'est 
pas soutenable; il est impossible de l'accorder, puisqu'on rencontre encore 



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LXXXII 



PREFACE. 



dans les Digestes la définition de beaucoup d'autres objets, outre les quatre 
dont il vient d'être parlé. Vous ne pouvez pas non plus vous appuyer sur la 
seconde; car de ce qu'il était possible [aux Digestes] de s'autoriser de l'as- 
sentiment du Bhâgavata, en ce qui touche aux objets autres que les quatre 
qu'on a cités, il résulte qu'on ne peut rendre raison du silence qu'ils ont 
gardé en ne s'autorisant pas de l'assentiment du Bhâgavata, silence que 
vous désirez faire valoir pour votre thèse. D'aîUeiu^ vous avez avancé vous- 
même précédemment qu'un homme comme Dîkchita s'était autorisé du té- 
moignage du Bhâgavata dans le .Çivatattvavivêka et dans d'autres livres, 
que Madhusûdana Sarasvatî avait fait de même dans son Bhaktirasâyana, et 
cnaintenant voilà que vous oubliez votre [première] assertion. 

On dit encore : a C'est imniédiatement après la totalité des livres des 
« Devoirs, des Itihâsas et des Purânas, que le Bhâgavata a été écrit avec un 
« profond sentiment d'amour [par Vyâsa] , au moment où 11 était parvenu à la 
« perfection de la science. Par là s'explique la différence qui se trouve entre 
« ces livres et cet autre Purâna. » Mais cela n'est pas plus fondé ; car comme 
il est établi par des textes, entre autres par celui du Vâyu Purâna et d'autres 
livres, ^nsi conçu : « Celui auquel, du moment même de sa naissance, vint 
« s'ofiBrir le Vêda avec tout ce qu'il comprend (^) ; » conune il est établi, dis-je, 
que dès sa première enfance, le bienheureux? Vyâsa, qui est la propre 
forme de Nârâyana, était un savant consommé, il n'y a pas lieu de dire 
qu'après la composition des dix-huit Purânas, des Itihâsas et de ses autres 
ouvrages, il fut parvenu à la perfection de la science; car on ne trouve 
personne qui appuie de quelque bonne raison cette dièse, qu'il y eût [en 
Vyâsa] perfection de science, au moment de la composition du Bhâgavata. 
De plus, il y aurait eu, pendant la composition des dix-huit Purânas, un 
instant où Vyâsa eût été moins instruit. Enfin, la conclusion [à laquelle vous 
voulez arriver] est aussi impossible que hors de propos; car on ne peut 



1 Le texte cité par notre auteur se trouve 
en effet dans le Vâyaviya Purâna , ms. beng. 
n"* IX, fol. 9 V., mais singulièrement al- 
téré, comme Test en général ce manuscrit, 
dont rincorrection est extrême. La même 
id^e est exprimée presque dans les mêmes 
termes au commencement du Mahâbhâ- 
rata [Adi, st 2a ip, 1. 1, p% 8i), et elle y 
est, comme dans le Vâyaviya , appliquée à 



Vyâsa. On sait que les commentateurs des 
traités fondamentaux de la doctrine Sâm- 
khya, attribuent également des connais- 
sances surnaturelles et antérieures à tout 
enseignement , au sage inspiré Kapila , qui 
passe pour Tauteur de ce système. ( Voyez 
Gâudapàda sur les Kârikàs, st. i et 43, p. i 
et 34, éd. Wilson; Golebrooke, MiscelL 
Essays, t. I, p; 23o.) 



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PREFACE, 



LXXXlil 



démontrer les faits qui portent en eux-mêmes le caractère de l'évidence, 
caractère qui se rencontre ici, puisque cest l'observation directe qui prouve 
la différence qui existe entre le £hâgavata et les autres Purftnas. 

Quant k ce qu'on dit, que la perfection ne se trouve pas dans ces livres, 
parce qu'on n'y remarque ni l'attention [d'un auteur] pour son ouvrage, 
ni l'expression de son affection, cela n'a pas de valeur; car c'est parce que 
Vyàsa voit tout d'un œil pfàrfaitement égal, qu'il n'y a pas trace, dans les 
dix-huit Purânas, de ces marques d'attention ou d'affection. De plus, il n'y 
•a pas de preuve de ce que vous avancez, savoir, qu'on trouve de pareilles 
marques dans le Bhàgavata. 

Quant à ce qu'on dit, que le doute qui porte sur le Bhàgavata est d'un 
ennemi de ce livre, cela n'est pas plus fondé; car il n'est personne qui puisse 
nous forcer d'admettre que le doute, qui n'a d'autre principe que' le désir 
de connaître la vérité, ne prouve autre chose qu'un principe de haine. 

On ajoute encore: « Si l'on dit que le terme de Bhàgavata désigne le 
« Dévi Puràna, en vertu de la dérivation grammaticale du mot Bhàgavata, 
« que Ton explique ainsi : Le Bhàgavata, c'est le livre de Bhagavatt; alors il 
« faudra de même, en vertu de l'étymologie du mot gdu (vache), que l'on 
«rtire du verbe gatchtchhati (c'est un animal qui marche), dire que l'Ane, 
« le chameau, ou les autres quadrupèdes, sont aussi des vaches. » Mais 
cela n'est pas fondé ; car une fois qu'on adopte un terme dans son sens 
propre, on n'en peut plus faire d'application analogique [à autre chose], 
ce terme même étant particularisé par les conditions qui s'opposent et à 
remploi de la valeur d'extension résultant d'un caractère commun [entre 
ce terme et un autre] , et à l'emploi de la valeur d'association. Or vous 
devez vous-même admettre ce raisonnement; autrement, de cette expli- 
cation du mot Bhàgavata, « ce qui se rapporte à Bhàgavata c'est le BhAga- 
«vata,» résulterait cette conclusion, que le terme de Bhàgavata désigne 
le Vâichnava Purâna seul, ou même quelques Purânas, tels que le Saura 
et autres (^). 



^ Le nom de Saura ne se présente ni 
dans la liste des Purânas et Upapurânas de 
Râdhâkânta Déva , ni dans celle de Wilson ; 
mais il se trouve dans celle des Upapurânas 
que donne .le Dévibhâgavata, à Tarticle 4 
du troisième traité, à Toccasion duquel les 
listes précitées seront comparées les unes 



aux autres. Ce livre, d'après le titre qu'il 
porte, est ou dédié au soleil, ou émané de 
cet astre; et il est probable qu'il fait autorité 
aux yeux des Sauras, pour qui le soleil est 
l'objet d'un culte spécial. Cette secte parait 
avoir été assez florissante au temps de 
Çamlara Atchârya , et parmi les subdivi- 



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LXXXIV 



PREFACE. 



Ce qu'on dit encore, que la gloire qui résulte de l'inscription [sur un 
livre] du nom de Vyâsa, revient à Vyâsa seul, et non à l'auteur [réel] du 
livre, n'est pas plus fondé ; car comme il est évident que, grâce à la misé- 
ricorde du bienheureux Vyâsa, l'auteur d'un livre [comme le Bfaâgavata] 
peut arriver à la gloire par un autre livre ou par tout autre moyen, il n'a 
rien à perdre à composer le Bhâgavata, lors même que la gloire de l'avoir 
composé viendrait à lui manquer. De plus, il y a un axiome qui dit : 
«Le désir ne saurait naître, quand on en possède l'objet; » donc, quand 
Vôpadêva, qui n'avait d'autre désir que de satisfaire Bhagavat, composait 
le Bhâgavata, la gloire résultant de ce travail ne pouvait être ce qu'il dé- 
sirait. Et de même que le livre composé sous le nom de Hêmâdri pro- 
cura de la gloire à' Hêmâdri seul, et non à Vôpadêva son auteur [véritable], 
de même je consens que la gloire résultant du Bhâgavata, qui est mis 
sous le nom de Vyâsa, retourne à Vyâsa seul. Si la gloire résultant de cet 
ouvrage ne revient pas à l'auteur, quel tort cela lui fait-il, puisque d'autres 
livres composés et mis par lui sous son nom, lui ont acquis la gloire d'un 
[bon] auteur? 

Aussi, comme le Bhâgavata qui fait autorité pour les Vâichnavas, est [dé- 
finitivement reconnu pour] l'ouvrage de Vôpadêva, on est réduit à dire que 
son autorité ne résulte pas de ce qu'il serait l'œuvre du sage inspiré [Vyâsa], 
mais seulement de ce qu'il établit des doctrines qui ne sont pas contraires aux 
Vêdas. — Mais c'est avoir mis trop d'attention à combattre une thèse aussi 
futile. On dit que les premiers savants, dans ce monde, regardent comme 
particulièrement agréable la réfutation des méchants et des vicieux, et qu'ils 
la font seulement de deux manières: si le méchant s'approche, ils le frappent 
au visage à coups de sandale; s'il habite à quelque distance, ils dédaignent 
absolument de s'en occuper. 



sions dont elle se composait alors , on en 
trouve une dont les membres adoraient le 
soleil couchant comme prototype de Vich- 
nu. ( Wilson, Sketch ofihe rel. Secis, dans 
AsiaL Res. t. XVI, p. i5,) C'est probable.- 



ment par suite de cette alliance du culte 
du soleil avec celui de Vichnu, que notre 
auteur dit que Ton pourrait prendre le 
Saura pour un livre consacré à Bhagavat, 
qui n'est autre que Vichnu lui-même. 



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PREFACE. 



LXXXV 



TROISIÈME TRAITÉ. 



UN SOUFFLET SUR LA JOUE DES MÉCHANTS. 



Adoration à Ganêçal Adoration aux précepteurs 'spirituels [qui suivent 
la loi] de Dakchinâmûrti (Çiva)! 

1. Adoration à Dakchinâmûrti, qui est sans commencement, et qui est 
le commencement de toutes choses, qui est enveloppé par Mâyâ, et qui 
est [réellement] affranchi d'elle, qui na pas de forme et qui en revêt une! 

2. Je m'incline devant la souveraine de l'univers, qui a créé le monde, 
qui le conserve et qui le détruit à la fin de chaque Kalpa ; devant celle qui , 
nommée unique, nourrit de son intelligence, à l'aide des qualités, Brahmâ, 
Hari et Hara; et qui, après leur avoir donné Sâvitrî, Ràmà et Umâ ses 
filles, recevant alors de chacun d'eux un culte individuel, voit la totalité 
des choses sous la forme desquelles elle est vue elle-même (^). 

3. Après m'être incliné devant le bel amant de la belle Déesse, je vais 
exposer la décision des livres sacrés sur la question de savoir si le livre 
nommé Dévtbhâgayata est ou n'est pas l'ouvrage du sage inspiré. 

4. Il ne faut pas dire qu'en vertu de l'étymologie du mot Bhâgavata, 
qu'on explique ainsi : « Le Bhâgavata est le livre de Bhagavat, » ce soit le 
Bhâgavata même des Vâichnavas qui est compris [dans la liste des Purânas] ; 
car le Bhâgavata qui fait autorité pour les Vâichnavas, est compté au nombre 
des Upapurânas (2). ' 

5. Voici ce qu'on lit dans le Dêvîbhâgavata; c'est Sûta qui parle : « Que lesi 
« chefs des solitaires écoutent, je vais énumérer les Purânas, conformément 



^ Cette stance obscure , dont je n'ai peut- 
être pas saisi tout le sens , me parait ofirir 
une assez grande analogie avec la descrip- 
tion que les Kabir Panthis donnent de Fori- 
gine de la triade, et que M. Wilson nous 
a fait connaitre dans son Mémoire souvent 
cité sur les sectes religieuses des Hindous. 
[Asiat Res. t. XVI, p. 71 et 72; et sur- 
tout, p. io5, note.) 



^ Cette assertion n*est pas exacte, du 
moins à Tégard dés listes qui sont à ma dis- 
position; le Bhâgavata n*est pas plus mis au 
nombre des Upapurânas-que le Dêvîbhâga- 
vata ne Test au nombre des dix-huit Purâ- 
nas. Voyez cependant une liste donnée par 
M. Wilson (Mack. Collectt,l,p. 48), dont 
j'ai parié plus haut, p. Lxxvn, note 3, et 
que je rappellerai tout à l'heure. 



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LXXXVI 



PREFACE. 



«^au compte exact qu'en a donné Yyàsa, fils de Satyavatî ; ce sont : le Màfsya, 
le Màrkandèya, le Bhavichyat» le Bhàgavata, le Brfthma, le Brahmânda, le 
Brahmavâîvarta, le Vâmana, le Vâyavîya, le Vâichnava, le VftrAha, TÂgnêya, 
le Nflrada, le Pàdma, le L&igga, le Gâruda, le KAurma et le Skânda(^). Le 
Mâtsya, qui est le premier, a quatorze mille stances; le Mâri^andéya, qui 
est si merveilleux, en a neuf mille. Les solitaires, qui connaissent la vé- 
rité, en comptent, dans le Bhavichyat, quatorze mille cinq cents; le saint 
Bhâgavata en a dix-huit mille, et le Puràna de BrahmA en a dix mille. 
Le Brahmânda en a douze mille cent, et Ton en donne dix-huit mille 
au Brahmavâivarta. Le PurAna nonrnié Yâmana en a dix mille, le Vâyavîya 
six cents, et le Yâichnava, qui est singulièrement merveilleux, en a vingt- 
trois mille. Le VArâha, qui ne Test pas moins, en a vingt-quatre mille, 
et le Puràna d'Agni en a seize mille. L'excellent Nârada est donné 
comme en ayant vingt-cinq mille, et celui qui s'appelle Pàdma, et qui 
est très-étendu, en a cinquante-cinq mille. Le Puràna, extrêmement déve- 
loppé, du Ligga, en a onze mille , et le Gàruda, qui est exposé par Hari, 
en a dix-neuf mille.. Le Puràna, raconté par Kûrma, a dix-sept mille stances, 
et le Skànda, qui est singulièrement merveilleux, en a quatre-vingt-un 
mille (2). Je viens, sage vertueux, de t'exposer en détail le compte des 



^ Cest à M. WilsoD, que M. Poley a bien 
voulu consulter de ma part, que je dois 
l'explication de ce texte énigmatique où 
les Purânas sont désignés d'après la pre- 
mière lettre de leur nom, comme il suit : 
T^ « les deux qui conunencent par ma, • 
i^ « par hha; » snizf « les trois qui com- 
« mencent par ha, etc. » M. Wilson a très- 
ingénieusement rétabli ce texte altéré. 

^ L*énumération que donne le présent 
extrait du Dévibhàgavata, mérite quelque 
attention à cause des différences conmie à 
cause des ressemblances qu'elle présente 
avec quelques autres listes. Je remarquerai 
d'abord qu'on laconnaissait déjà par la notice 
succincte d'un manuscrit du Dévibhàgavata, 
qui se trouve indiqué dans le catalogue de la 
collection Mackenzie, rédigé par M. Wilson. 
{Mack. Coll 1. 1, p. 48.) U Ittte de M. Wil- 



son diffère cependant sur un point de la 
nôtre, en ce qu'elle attribue au Gàruda Pu- 
ràna quarante-neuf mille stances au lieu de 
dix-neuf mille que donne le manuscrit de 
notre traité , lequel est en ce point d'accord 
avec la seconde des deux listes du Bhâgavata 
dont je vais parier tout à l'heure. Cette 
différence, qui peut paraître sans intérêt, 
doit être cependant remarquée, parce «pie si 
on adoptait le chifiBre donné par M. Wilson, 
on aurait pour le nombre total des stances 
des dix-huit Purànas, le chi£&e de quatre 
cent sept mille cent, chiflBre qui s'accorde 
exactement avec celui qui est assigné, par 
plusieurs passages des Purânas eux-mêmes, 
à la collection totale. Avec le nombre de 
dix-neuf mille, au contraire, la somme to- 
tale des stances ne s'élève qu'à trois cent 
soixante et dix-sept mille cent De toutes 



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PREFACE. 



LXXXVII 



ff Stances de chaque Purâna; maintenant, que les meilleurs des Rïchis écou- 
«tent rénumération des Upapurânas. Le premier est le Sânatkumâra, le 



les listea qui sont à ma disposition , celle 
qui approche le plus du nombre dassique 
de quatre cent mille stfiudces , est la liste de 
notre Bhâgavata (1. XII, ch. xiii, st. 4 sqq.), 
qui monte à trois cent quatre-vingt-dix 
mille ; vient ensuite celle du Dévibhâgavata, 
puis celle de l'Agnêya , qui ne s'élève qu'à 
trois cent trente-cinq mille. 

On voit que la liste du Bhâgavata et celle 
du Dévibhâgavata diffèrent bien peu Tune 
de l'autre. La première variante porte sur 
le chiffre et sur le nom du neuvième Pu- 
râna, le Vâyavtya , qui , d'après le Dévibhâ- 
gavata, a six cents stances, et qui, selon le 
Bhâgavata, est remplacé dans la liste des 
Purânas par Ije Çâiva , lequel en a vingt- 
quatre mille , et occupe la quatrième place. 
Le Bhâgavata s'accorde avec le Vâichnava 
pour placer le Çâiva le quatrième , tandis 
que le Dévibhâgavata suit la même auto- 
rité que le Mâtsya , qui met à cette place le 
Vâyaviya, avec vingt-quatre mille stances, 
et que l'Âgnéya , qui lui donne le même 
rang avec quatorze mille. Déjà M. Wilson a 
remarqué cette particularité dans son ana- 
lyse du Vâyaviya [Journal of the Asiaiic So- 
ciety of Bengal, tom. I, pag. 543), et dans 
celle du Vichnu ( Ihid. pag. 436 ). Les deux 
Purânas nommés Çâiva et Vâyavtya sont 
aujourd'hui très-différents l'un de l'autre ; 
mais conune le dernier de ces deux ou- 
vrages a pour but de faire prédominer le 
culte de Çiva, il se pourrait qu'il eût porté 
autrefois le nom de Çâiva, et que celui de 
Vâyavtya nie lui eût été assigné que depuis 
l'époque où le véritable Çâiva commença de 
se répandre. Je suis bien éloigné cependant 
d'attacher une grande importance à cette 
observation, que je présente seulement 



pour montrer que quand il sera possible 
d'étudier les Purânas d'une manière suivie 
et comparative , on trouvera , dans les listes 
existantes, des sujets de questions qui jette- 
ront certainement du jour sur divers points 
de l'histoire de ces livres. 

La seconde différence qu'on remarque 
entre la liste du Dévibhâgavata et celle de 
notre Bhâgavata, porte sur le chifire de l'Â- 
gnéya qui , dans l'une, a seize mille stances, 
et dans l'autre quinze mille quatre cents ; le 
Dévibhâgavata s'accorde ici avec le Mâtsya; 
inais l'Âgnéya, du moins selon le manuscrit 
peu correct que j'ai sous les yeux, ne s'en 
donne à lui-même que douze mille. Enfin 
la troisième et dernière différence est rela- 
tive au Skânda , qui , dans le Dévibhâgavata , 
comme dans le Mâtsya, a quatre-vingt-un 
mille stances, tandis que le Bhâgavata lui 
en donne quatre-vingt-un mille cent, et 
l'Âgnéya, quatre-vingt-quatre mille. A part 
ces variantes , il parait que les listes du Dé- 
vibhâgavata et du Bhâgavata ont été pui- 
sées à la mémç source; je ne parle pas de 
l'ordre dans lequel sont placés les Purânas 
par le Dévibhâgavata , ordre qui les dasse d'a- 
près la première lettre de leur titre, et qui 
ne se retrouve dans audùn autre Purâna. 
Les deux seules listes que je puisse com- 
parer avec les précédentes, sont celles du 
Mâtsya et de l'Âgnéya; voici les variantes 
qu'elles présentent, quand on leç rapproche 
de celle du Bhâgavata. Le Brâhma ren- 
ferme, selon le Bhâgavata et le Mâtsya, 
dix mille stances; selon l'Âgnéya, vingt- 
cinq mille : le Pâdma, selon le Bhâgavata 
et le Mâtsya , trente^rcinq mille ; selon l'Â- 
gnéya , douze mille : le Vâichnava , selon 
ces trois autorités, vingt-trois mille : le 



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LXXXVIII 



PREFACE. 



« Nârasimha vient ensuite, puis le Nâradîya, le Çiva (Çâiva), et Texcellent 
« Dâurvàsasa, puis le Kâpila, le Mânava, après lesquels on place TAuçanasa, 
« le Varuna, celui qui se nomme le Kâlika', le Sâmba, et le beau Purâna, 
« composé par Nandin. On y ajoute le Saura, le Pârâçara, TAditya, qui est 
« très-développé, Iç Mâhêçvara, le Bhârgava et le Vâsichtha, avec ses déve- 
« loppements. Ce sont là les Upapurânas reconnus par les grands sages. » 

6. Ensuite le Mâtsya donne la définition d'un Puràna en ces termes : « On 
« compte cinq parties constitutives d'un Purâna; un tel livre se nomme une 



Bhàgavata , selon ces trois autorités , dix- 
huit mille : le Nâradîya , selon ces trois au- 
torités, vingt-cinq mille : le Mârkandéya, 
selon le Bhàgavata et TÂgnéya , neuf mille ; 
ce Purâna n'est pas cité par le manuscrit 
du' Mâtsya que j*ai sous les yeux : le Bha- 
vichyat, selon le Bhàgavata et le Mâtsya, 
quatorze mille cinq cents; selon TÂgnéya, 
quatorze mille : le Brahmavâivarta , selon 
ces trois autorités, dix-huit mille : le Lâig- 
ga, selon ces trois autorités, onze mille: 
le Vâràha, selon ces trois autorités, vingt- 
quatre mille : le Vâmana , selon ces trois 
autorités, dix mille: le Kâurma, selon le 
Bhàgavata et le Mâtsya, dix-sept mille; 
selon rÂgnêya , trois mille: le Mâtsya, selon 
le Bhàgavata et le Mâtsya lui-même, qua- 
torze mille ; selon TÂgnêya , treize mille : 
le Gâruda, selon le Bhàgavata, dix-neuf 
mille; selon le Mâtsya, dix-huit mille; se- 
lon rÂgnéya, huit mille : le Brahmânda, 
àelon le Bhàgavata et VÂgnêya , douze mille ; 
selon le Mâtsya, quatorze mille deux cents. 
Quant à Tordre dans lequel les Purânas 
sont placé%, trois des listes que j'ai sous 
les yeux sont complètement d'accord; ce 
sont celle du Vâichnava , celle du Bhàgavata 
(liv. XII, ch. xm), et celle de TÂgnêya, 
sauf la substitution déjà remarquée du 
Vâyavîya au Çâiva. Voici 1^ liste de ces trois 
Purânas: i. Brâhma, 2. Pàdma, 3. Vâich- 
nava, 4. Çâiva, 5. Bhàgavata, 6.Nâradiya, 



7. Mârkandéya , 8. Âgnéya , g. Bhavichyat , 
10. Brahmavâivarta, 1 1 . Lâigga, 1 2 . Vârâha, 
i3. Skânda, lÂ. Vâmana, i5. Kâurma, 
16. Mâtsya, 17. Gâruda, 18. Brahmânda. 
Cette liste serait exactement celle du Mâ- 
tsya, si, par une erreur du copiste peut-être , 
le Mârkandéya n*eût pas été remplacé au 
septième rang par TÂgnéya, de sorte qu'à 
partir de ce numéro, la série du Mâtsya 
devance d'un rang celle de l'Agnéya, de 
cette manière : 7. Âgnéya, 8. Bhavichyat , 
9. Brahmavâivarta, et ainsi de suite, jus- 
qu'au Brahmânda , qui 'se trouve le dix-sep- 
tième au lieu d'être le dix-huitième , comme 
il l'est dans les autres listes. Pour compléter 
le nombre classique de dix-huit Purânas , 
on est obligé d'admettre le Nandi Purâna , 
qui n'est , à vrai dire , qu'un Upapurâna , 
mais qui , dans la liste du Mâtsya que j'ai 
sous les yeux, vient inmiédiatement après 
le Brahmânda, et est suivi du Nârasimha 
et du Sâmba. C'est que la distinction des 
Purânas d'avec les Upapurânas n'est pas 
nettement tranchée, au moins dans notre 
exemplaire du Mâtsya; mais le manuscrit 
est si mal et si incorrectement copié, que 
je n'en veux pas tirer une conséquence trop 
rigoureuse. U me suffira de remarquer que 
si l'on rétablissait le Mârkandéya au sep- 
tième rang, la liste du Mâtsya serait iden- 
tique avec celle de TÂgnêya. 

La liste du Kâurma, telle que je la trouve 



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PREFACE. 



LXXXIX 



t histoire (^). » Cette définition se trouve encore dans un autre Puràna, et 
aussi dans le Kôcha [d'Axnara], comme il suit : « Création, destruction, gé- 
« néalogie, règne des Manus, histoire des familles, ce sont là les éléments 
« qui constituent un Purâna, livre qui est marqué de cinq caractères. » Les 
dix-huit Purânas sont marqués des cinq caractères [indiqués dans la défini* 
tion]; mais le Bhâgavata qui fait autorité pour les Vàichnavas est marqué 
de dix caractères : il résulte de là qu'il ne fait pas partie des Purânas. 

7. Mais le Dêvîhhâgavata s'exprime ainsi ; c'est Çâunaka qui parle : « Les 
« dix-huit Purânas ont été racontés par le solitaire Krïchna (Vyâsa), et ces 
« livres divins, qui sont marqués de cinq attrihuts, ont été lus par toi, ô 



dans M.Wilson [Mach. Collecl. 1. 1 , p. 4i) « 
se développe comme il suit, depuis le n* 1 
jusqu'au n°8 : 1 . Brâhma, 2 . Pàdma, 3. Çàiva, 
4- Bhâgavata, 5. Bhavichyat, G.Nâradiya, 7. 
Mârkandéya,£.Âgnéya.Ilsemblequ à partir 
de ces deux derniers numéros, elle aille se 
confondre avec la liste de TAgnéya; mais 
elle Fabandonne aussitôt pour suivre celle 
du Mâtsya, depuis le n° 9, qui estleBrahma- 
vâivarta, jusqu'au n* 1 6, qui est le Gàruda. 
Suivant le Kâurma, le n* 17 est le Vâyu 
Purâna, de sorte que le Brabmânda se 
trouve replacé au n"^ 18, comme dans les 
autres listes. Enfin, on trouve une autre 
liste dans notre Bhâgavata même, 1. XII, 
ch. VII, st. 23;la voici : 1. Brâhma, 2. Pàd- 
ma , 3. Vâichnava, 4* Çàiva , 5. Lài^,6. Gà- 
ruda , 7. Nàradiya , 8. Bhâgavata , 9. Âgnéya , 
1 o. Skânda, 1 1 . Bhavichyat ,12. Brahmavâi- 
varta, 1 3.Mârkandéya , 1 4- Vâmana, 1 5. Vâ- 
râha, i6.Mâtsya, i7.Kàurma, i8.Brahmân- 
da^. Je regarde cette énumération comme 
moins digne de confiance que celles qui 
sont accompagnées du nombre des stances 
que renferme chaque Purâna. Il est très-pro- 
bable, pour ne pas dire certaiui que l'ordre 
que suivent ces listes n'indiqué pas une 
succession historique; mais il est, quant à 
présent, très-difficile de découvrir les rai- 
sons qui l'ont fait adopter. Cette question, 



conmie beaucoup d'autres qui sont rela- 
tives aux Purânas, ne pourra être résolue 
que par la lecture complète de ces livres. 

Quant à la liste des Upapurânas que 
renferme le texte du Dévibhâgavata qui a 
donné, lieu à cette note , elle difTère de celle 
que Ràdhâkânta Dêva cite, d'après le Kâur- 
ma , dans son dictionnaire , Qt que voici : 
1 . Sânatkumâra , 2 . Nàrasimha , 3 . Vâyaviya , 
4 . Çàiva , 5. Dàurvàsasa, 6. Nàradiya , 7. Nan- 
dikéçvara, 8. Âuçanasa , 9. Kàpila, 10. Va- 
runa, i i.Çâmba, i2.Kàlikâ, i3.Màhéçvara, 
i4.Pàdma,i5.Dàiva, i6.Pârâçara, 17. Mâ- 
ritcha, 18. Bhâskara. {Çabdakalp. au n\ot 
Upapurâna , ^g, 35 2, col. i.) M.Wilson a 
rapporté aussi deux listes des Upapurânas : 
l'une dans son Dictionnaire, où il substitue 
le nomxle Adi à celui de Sânatkamâra; l'au- 
tre dans sa Notice du Dévibhâgavata [Mach, 
Collect, t. I , p. 48 ] , où le nom de Bhâga- 
vata remplace celui de Bhârgava que donne 
notre traité. Tout porte à croire que. ces 
livres sont plus modernes que la plupart 
des Purânas. 

^ Ce passage fait réellement partie du 
Mâtsya Purâna, et il se trouve dans le ms. 
bengali n® xvni, fol. 69 r, fin. et v, init, 
inunédiateinent avant la définition clas- 
sique d'un Purâna, que j'ai examinée en 
détail ci-dessus, p. xliv sqq. 

M 



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xc PREFACE. 

N sage qui m'honores ! avec leurs mystères. Tu tiens la connaissance de tous 
« ces livres de. la bouche de Vyâsa, fils de Satyavatî. Mais il est un excellent 
« et saint Puràna, que Ton nomme Çrimad Bhâgavata. ■ Or ce passage éta- 
blit que c'est le Bhâgàvata de Bhagavatî qui fait partie des Purânas. 

8. De même encore, des textes comme celui du Mâtsya qui suit : « Après 
« avoir fait les dix-huit Purânas, le fils de Satyavatî composa dans son entier 
« l'histoire nommée Bhârata; qu'il forma de ces dix-huit ouvrages (^);.» de tels 
textes, dis-je, avec lesquels est en contradiction l'assertion du Bhâgàvata 
qui est une autorité pour les Yâichnavas, savoir qu'après avoir fait le Bhâ- 
rata, Vyâsa décotu-agé composa le Bhâgàvata P), établissent que le livre de 
ce nom qui fait autorité pour les Vâichnavas, n'est pas compris au nombre 
des dix-huit Purânas. 

9. Dans le fortuné Bhârata, au chant intitulé Çdnti, dans le chapitre 
où Bhichma enseigne la loi à Yudhichthira, le sage expose ce que c'est 
que la délivrance P). Comment donc expliquer la condescendance de Çuka, 
qui attend jusqu'au [temps de] Parîkchit [pour exposer cette doctrine]? 
De la contradiction de ces deux récits, il résulte que le Bhâgàvata qui est 
une autorité pour les Yâichnavas, ne fait pas partie des Purânas. 

10. Mais [il faut remarquer que] dans le Dêvîbhâgavata, il n'y a pas de 
dialogue entre Çuka et Parîkchit. 

1 1 . De plus, dans le Bhârata, quand Parîkchit eut appris la malédiction 
[qu'avait lancée contre lui un Brahmane], il se plaça dans un palais com- 
posé de colonnes uniformes, qui était entouré de tous côtés par ses servi- 
teurs, et dans lequel ne pouvait pénétrer le vent. Là, s'étant démis des 
fonctions de la royauté, il fut, au bout de sept jours, mordu par un serpent, 
et il obtint ainsi la délivrance suprême. Or comme dans ce récit il n'est 
pas question du discours de Sûta, [qu'on lit dans le Bhâgàvata dés Yâich- 
navas,] le titre de Bhâgàvata désigne le Dêvîbhâgavata. 

1 2 , 1 3 et 1 4- Le Yichnu Purâna s'exprime ainsi : « Hari ( Yichnu) pro- 
ff duisit l'illusion et l'erreur qui sont exposées dans l'incarnation de Buddha, » 
et on trouve la même chose dans le Pâdma Purâna. Mais dans le Bhâgàvata 

^ Ce passage se trouve en effet dans le Vyâsa est représenté plongé dans le décou- 

Mâtsya Purâna, ms. beng. n" xvni, fol. 69 ragement, après qu'il eut mis en ordre le 

V, Le manuscrit que j'ai sous les yeux lit Véda et composé le Mahâbhàrata. 

fv^ au lieu de igrf^. ' La partie du Mahâbbârata dont parle 

^ Ceci fait allusion au passage de notre ici Tauteur, commence au cbap. CLXxrv du 

Bhâgàvata, 1. I, ch. it, st. 26 et sqq;, où Çântiparvan , t. m, p. ôgS. 



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PREFACE. 



xci 



qu'admettent les Vâichnavaç, au premier livre, la qualité de Buddha est 
donnée seulement à Djina (0^ de la famiUe dlkchvâku. Cette circonstance 
et d'autres semblables ont inspiré des doutes à Çridhara Àtchârya, puis- 
qu'il a dit : « Il ne faut pas concevoir un doute qui nous porterait à supposer 
« qu'il y ait un autre Bhâgavata. » Or ces paroles seules prouvent qu'il existe 
des doutes en ce qui concerne le Bhâgavata qui est une autorité pour les 
Yâichnavas. Nous en concluons que ce dernier ouvrage ne doit pas être 
compris au nombre des [ dix-huit] Purânas. 



^' Le texte du Bhâgavata auquel se réfère 
Fauteur se trouve 1. 1, eh. m, st. 2^. La d- 
tatioD qu'il en fait est d'accord avec le plus 
grand nombre des manuscrits du Bhâga- 
vata, du moins en ce qui touche le nom 
. de Djina; seulement, il n'est pas question 
dlkchvâku dans le texte même de notre 
poème , et Djina y passe pour le père de 
Buddha. Je n'hésite pas à regarder l'in- 
troduction du nom de Djina dans un dis- 
tique où il doit être exclusivement ques- 
tion de Çâkyamuni Buddha, conmie le 
résultat de cette confusion perpétuelle des 
Djâinas et des Bâuddhas que font les au- 
teurs brahmaniques modernes. Il y |t déjà 
longtemps, ainsi que l'a remarqué M. Wil- 
son, que les Brahmanes ont cessé d'être en 
contact avec les Buddhistes; aussi, quand 
ils veulent en parler, les confondent-ils 
invariablement avec les Djâinas qui leur 
ressemblent. ( Théâtre of ihe Hindus, t I, 
p. 8; tom. II, p. 159, note.) C'est que les 
Hindous orthodoxes connaissent beaucoup 
mieux ces derniers, qui vivent depuis plu- 
sieurs siècles auprès d'eux, que les Bud- 
dhistes, qui ont depuis longtemps quitté 
l'Inde. Nous pouvons donc conclure avec as- 
surance de ce fait, que les ouvrages où les 
Bâuddhas ne sont pas clairement distingués 
des Djâinas sont postérieurs aux événements 
qui ont forcé les Buddhistes à quitter les pro- 
vinces où le Brahmanisme règne aujour- 



d'hui sans rival. Je trouve, dans un fragment 
que M. Vans Kennedy a extrait du Gàruda 
Purâna, un nouvel exemple de la confusion 
que je signale en ce moment. Suivant ce 
Purâna , Vichnu est né , vers le crépuscule 
du Kaliyuga, sous le nom de Buddha, fils 
d'Âdjita. [Res. into ihe nai. ofanc. andHindoo 
Mythol. p. 243.) Or Adjita est le nom du 
second des saints déifiés que les Djâinas font 
vivre dans l'âge actuel. (Colebrooke, Mise. 
Essays, t. II, p. 208.) Ces noms de Djina 
et d'AdjUa, donnés par les Purânas au père 
du prince qui, plus tard, fut nommé Bud- 
dha, sont des emprunts faits aux Djâinas; 
mais ces emprunts ont été sans doute fa- 
vorisés, dans le cas qui nous occupe, par 
la ressemblance qu'ofirent ces noms , assez 
familiers aux Brahmanes, avec celui d'An- 
djana, personnage qui, suivant la tradition 
buddhique de Ceylan , est non pas le père 
de Çâkyamuni Buddha, mais son grand- 
père maternel , c'est-à-^ire le père de Mâyà , 
femme de Çuddhôdana qui est le véritable 
père du prince Siddhârtha, sumonomé Ça- 
fyamuni Buddha, (Voyez Mahdvafhsa, 1. 1, 
pag. 9 , éd. Turnour. ) Tai d'autant moins 
hésité à rétablir, dans le texte du Bhâga- 
vata, le nom ôiAndjana, que je m'y suis vu 
autorisé par le témoignage du ms. bengali 
n® XV, lequel donne cette leçon concurrem- 
ment avec celle de Djina, que suivent les 
autres manuscrits. 

M. 



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X€1I 



PREFACE. 



i5. Le Mâtsya s'exprime ainsi: «Le livre où l'auteur,, prenant pour 
«thème la Gâyatrî, expose le devoir avec tous ses développements, et où 
«se trouve racontée la mort de l'Asiira Vrïtra, est reconnu pour le Bhâ- 
« gavata (0. • Or dans les mots de ce passage, prenant pour thème la Gàyatri, le 
terme de Gâyatri désigne le mètre védique appelé de ce nom. C'est de la 
présence de ce mètre que résulte [pour un livre] sa conformité avec la 
Gâyatrî. Quant à l'objet [du passage écrit dans ce mètre], c'est de conduire 
à la connaissance de Brahma. C'est là un point qui résulte de la ren- 
contre simultanée de ces deux mots dhimahi (méditons) et yah* pratchôdayât 
(qui excite). Car là où est la Gâyatrî, là se trouvent ces deux mots. Mais parce 
que, dans le Bhâgavata qu'admettent les Vâichnavas, on rencontre le mot 
dhimahi, on dit: « Ce livre est bien le [véritable] Bhâgavata. » [A cela nous 
répondons : ] Comment ce titre peut-il être donné à ce livre en vertu du 
seul des deux termes de la Gâyatrî qu'on y rencontre? Nous concluons 
donc de tout ceci que le Bhâgavata qui fait autorité pour les Vâichnavas, 
ne doit pas être compris au nombre des Purânas. Mais comme, dans le 
Dêvîbhâgavata, on rencontre à la fois le mètre [de la Gâyatrî], l'objet [de 
l'hymne ainsi nommé] et la réunion des deux termes dont il vient d'être 
parlé, il est démontré que c'est ce livre qui fait partie des Purânas (2). Quant 
à ce qui regardé la mort de Vrïtra, elle se trouve dans l'un et dans l'autre 
Bhâgavata. 

16. Le Mâtsya s'exprime ainsi : « Le livre qui expose l'origine des hommes 
« et des Dieux pendant le Kalpa de Sarasvatî, et leur histoire dans le monde, 
« s'appelle le Bhâgavata (5). » Or comme, dans le Bhâgavata qui fait autorité 

^ Ce passage se trouve en effet dans le 
Mâtsya Purâna, ms. beng. n** xviii, f. 68 r. 



^ Ce passage se trouve en efiFet dans le 
Mâtsya Purâna , ms. beng. n** xviii, f. 68 r. 
Le ms. de la Bibliothèque du Roi lit S^szrft 
au lieu de ^«nrS. . 

2 II parait que Fauteur prend ici le mot 
Gâyatrt dans Tune et l'autre de ses deux ac- 
ceptions à la fois: 1** comme nom de l'es- 
pèce de mètre (Tchhandas), fréquenmient 
employé dans les Védas; 2° comme nom 
de la célèbre prière que Colebrooke a tra- 
duite dans son Mémoire sur les Vêdas [Mise. 
Essays, t. I, p. 3o ] , et dont Rosen a donné 
le texte avec une version latine. {Rïgvêd. 
Spec. p. i4.) 



Le manuscrit de la Bibliothèque du Roi lit 
ïn^îjftom^i ?T^:, mais j'ignore à quelle his- 
toire ce texte fait allusion , et conmie je ne 
possède pas le Dévibhâgavata où ce récit se 
trouve d'après notre auteur, je m'abstiens 
de toute conjecture. J'avertis seulement 
qu'au lieu de » i e<im que donne le manus- 
crit de Londres après le mot ^i^^hmj , je 
lis chW<:ii , non-seulement parce que le mot 
»lc3<j<^ (du poème) ne fait pas un sens clair, 
mais parce que c'est 9iW (période de créa- 
tion ) qui est rappelé deux fois dans la 



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PREFACE. 



XGlIt 



pour les Vâichnavas, il n est pas question du Kalpa de Sarasvatî, ce n est pas 
ce livre qui fait partie des Purânas. Il en est au contraire question dans le 
Dêvîbhâgavata, d'où il résulte que c'est ce livre qui est compris au nombre 
des Purânas. 

1 7. On lit ce qui suit dans un autre Purâna : « Le livre qui contient dix- 
«huit mille stances, qui se compose de la réunion de douze livres, où se 
« trouve l'histoire de Hayagrîva qui obtint la connaissance de Brahma, ainsi 
« que le récit de la mort de Yrïtra , et qui commence par la Gâyatrî , c'est 
«ce qu'on appelle le Bhâgàvata. Krïchna l'a divisé en douze beaux livres; 
« le compte exact des chapitres qu'il renferme est de trois cent trente-deux. ». 
Or dans le Bhâgàvata qui fait autorité pour les Vâichnavas , il y a bien douze 
livres, mais on y compte trois cent trente-cinq chapitres W; la définition 
qui dit que le Bhâgàvata renferme dix-huit mille stances ne convient pas à 
celui des Vâichnavas (2) , où l'on ne trouve pas l'histoire de Hayagrîva qui 
obtint la connaissance de Brahma. De là il résulte que le Bhâgàvata qui est 
une autorité pour les Vâichnavas, ne fait pas partie des Purânas. 

18. Mais dans le Dêvîbhâgavata, il y à dix-huit mille stances, douze 
livres et trois cent trente-deux chapitres. On y trouve la mort de Vrïtra, et, 
comme introduction, la Gâyatrî. Tout s'y accorde parfaitement avec la défi- 
nition ; c'est dans le premier chant qu'est racontée l'histoire de la naissance 
de Hayagrîva, et ce fait qu'il obtint la connaissance de Brahma. 

19. On lit dans le Pâdma Purâna les paroles suivantes de Gâutama, qui 
dit à Ambarîcha : «Ecoute, ô Ambarîchat l'éternel Bhâgàvata qui a été 
« raconté à Çuka; lis-le de ta propre bouche, si tu désires l'anéantissement 
« de l'existence mortelle. » Dans les mots Ambaricha Çukaprôktam , le terme 
composé Çukaprâktam doit s'entendre comme s'il représentait Çakâya prôk- 
tam, c'est-à-dire « raconté à Çuka, » [et non comme s'il signifiait raconté par 
Çuka.] Mais comme, dans le Bhâgàvata qui fait autorité pour les Vâichnavas, 



suite du texte , et que c'est ce dernier mot 
que donne le passage du Màtsya dont j'ai 
sous les yeux un manuscrit. 

^> Tel est exactement le nombre des lec- 
tures que renferme l'ensemble des douze 
livres du Bhâgàvata. 

^ Il est vrai que le nombre des stances du 
Bhâgàvata ne s'élève pas à divhuit mille; 
mais d'abord ce chiffre , comme tous ceux 



de la liste des Purânas qui a été examinée 
ci-dessus, est donné en nombre rond; en- 
suite il faut tenir compte premièrement de 
la différence des manuscrits dont les uns 
contiennent des stances qui manquent dans 
les autres, et secondement des demi-stances, 
ou , plus exactement, des stances composées 
de six Pàdas , qui sont nombreuses dans cer- 
tains livres de notre poème. 



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xciv PREFACE. 

le dialogue se passe entre Çuka et Parîkchit, ce n est pas ce livre qui doit 
être compris au nombre des Purânas. 

20. On lit dans le Dêvibhâgavata ce qui suit : «Le fortuné Bhâgavata, 
« ce beau et saint Purâna qui anéantit la foule de tous les maux, a été 
« composé par Vyàsa, qui, après Favoir écrit, Ta fait lire à son fils Çuka, qui 
« était exercé au renoncement de toutes choses. » Or ce passage qui s'accorde 
avec celui du Pàdma, qui dit : « raconté, ô Ambarîcha, à Çuka, » établit 
que c'est le Dêvibhâgavata qui fait partie des Purânas. 

2 1. On lit dans le Mâtsya : «Celui qui, après avoir copié [ce livre], le 
« donnerait avec un lion d'or, le jour de la pleine lune du mois de Prâuch- 
«tapada (aoûl-septembre), est sûr d'obtenir la béatitude suprême (*). » Le 
Bhâgavata Ijui fait autorité pour les Vâichnavas a pour but de nous faire 
obtenir la connaissance de Vichnu. Mais un lion d'or est la monture de 
Dêvî ; le jour de la pleine lune est le moment consacré à Dêvî. Le passage pré- 
cité règle la forme suivant laquelle on doit donner le Bhâgavata de Dêvî. 
Il suit de là que c'est ce Bhâgavata lui-même qui fait partie des Purânas. 

22. Un texte dit : « Autre est l'éloquence qui a produit les dix-huit Pu- 
«rânas, et qui a donné naissance au Bhârata, lequel est égal aux Vêdas, 
« autre l'éloquence qui se montre sous la forme d'un poème, dans le Bhâ- 
« gavata des Vâichnavas. » De là il résulte que ce livre qui fait autorité pour 
les Vâichnavas, ne fait pas partie des Purânas. 

2 3. Au contraire, l'éloquence qui a produit les dix-huit Piu'ânas est bien 
la même que celle du Dêvibhâgavata : c'est donc ce dernier livre qui fait 
partie des Purânas. 

24. Puisque dans le Bhâgavata des Vâichnavas, l'histoire de Krïchna, 
qui en fait partie, a été composée avec de très-grands développements, 
d'où vient qu'on aulrait omis cette circonstance pour dire, dans un autre 
Purâna , que c'est le récit de la mort de l' Asura Vrïtra et les autres parti- 
cularités [indiquées dans la définition], qui constituent le caractère du Bhâ- 
gavata? Nous concluons de là que ce livre ne fait pas partie des Purânas (2). 

^ Ce texte se trouve dans le Mâtsya Pu- la base de ce poëme. D ne faut cependant 

ràna, ms. beng. n"" xyiu, fol. 68 r. pas oublier que le Mâtsya, à qui est due 

^L'argument développé ici est très-fondé; cette définition, est un Purâna Çâiva, et 

il est en effet singulier que Ton ait pris Té- que celui qui la rédigé a pu volontaire- 

pisode'de Vrïtra pour en faire un des traits ment combiner la définition en question 

de la définition du Bhâgavata , et qu'on p'ait de manière qu'elle s'appliquât spécialement 

pas parlé de la vie de Krïchna, qui forme au Dêvibhâgavata. 



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PREFACE. 



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^5. Nous ajoutons encore que le passage suivant: «Le fils de Satyavatî 
« est Fauteur des dix-huit Purânas, » démontre avec certitude que le Dêvî- 
bhâgavata fait partie des dix-huit Purânas. 

26. Mais les adversaires du Vêda détestent le fortuné Dêvîbbâgavata; car 
le Sâmba Purâna blâme la doctrine des Tantras, tels que le Pantcharâtra 
et les autres, dans un passage ainsi conçu : «C'est en vue des hommes 
« déchus du Vêda, que Fépoux de Kamalâ (Lakchmi) a promulgué le Pan- 
« tcharâtra, le Bhâgavata, et le Tantra nommé Vâikhânasà (^). » 



^ Les Tantras dont il s'agit ici , ne sont 
pas les ouvrages connus sous ce nom et con- 
sacrés à la description des pratiques ascéti- 
ques des dévots qui adorent exclusivement 
la Çakti de Çiva. Ce sont des Iiatcs d'un ca- 
ractère tout à fait semblable, mais dont la 
divinité principale est la personnification 
de Ténergie femelle de Vichnu. Le princi- 
pal de ces livres est le Pantcbaràtra ; ceux 
qui reconnaissent l'autorité de cet ouvrage 
se nomment Pântcharâtrakas. Au temps de 
Çamkara, ils formaient une des divisions 
les plus importantes de la secte florissante 
des Vàicbnavas; il y a même lieu de crdire 
qu'ils sont beaucoup plus anciens, car le Ma- 
hàbhàrata cite déjà le Pantcbaràtra conune 
un livre émané deNâràyana et communiqué 
par ce Dieu à N&rada. {Çdnti, st. 12976, 
t. m , p. 822. } M. Wilson appelle judicieu- 
sement ces sectaires, les Çâktas de la secte de 
Vicbnu. (Sketch ofthe rel. Sects, dans Asiat 
Res, t. XVI, p. 12 et i3.) Voici la défini- 
tion que donne Râdbâkânta Déva du nom 
de Pantcharâtra : • Le mot Pantcharâtra dé- 
« signe une espèce de livre. Le terme de 
• rdtra est syiAiyme de djnâna (science), et 
« la science est dite de cinq espèces. C'est là 
« la raison pour laquelle les sages appellent 
« ce livTe- Pantcharâtra, La première science 
« participe de la qualité de la Bonté ; la se- 
« conde a aussi le même caractère. La troi* 
■ sième est l'absence de toute qualité ; elle 



« est supérieure à toutes les autres. La qua- 
« trième participe de la qualité de la Pas- 
«sion; le dévot ne la recherche pas. La 
« cinquième participe de la qualité des Té- 
« nèbres ; le sage ne doit pas la désirer. Il y 

> a donc cinq sortes de sciences, et c'est là 
« ce que les savants appellent Pantcharâtra. 
« Il y a ensuite sept recueils nommés Pan- 

• tcharâtras, conune le dit le texte suivant: 

• U y a, selon les savants, sept Pantcha- 
« râtras différents qui donnent la science , 
« savoir : le Bràhma, le Çài?a, le Kâumâ- 
« ra, le Vàsicbtba, le Kâpila, le Gâutamtya, 
■ le Nâradiya. Ce texte est extrait du pre- 

• mier Ràtra du Pantcbaràtra de Nârada. 

> Le Brabmavàivarta Puràna, au livre de la 
« Naissance du bienbeureux Krïcbna, cba- 
« pitre 1 32, s'exprime ainsi : La réunion des 
« cinq Pan tcharâtras, qpi est précédée de la 

> grandeur de Krïcbna , se compose du Vâ- 
« sicbtha, du Nâradiya , du Kâpila , du Gâu- 
« tamiya et du Sanatkumàriya qui complète 
« la réunion des cinq Pantcbarâtras. Outre 
« ces livres, il y en a encore d'autres nom- 

• méaiPantohardtras, tels que ceux de Haya- 

• çîrcba , de Prïtbu , de Dbruva et d'autres. » 
{Çahdakalpadrama, au mot Pantcharâtra, 
p. i827et 1828.) On peut voir sur lesPàn- 
tcbarâtrakas les observations deColebrooke. 
(MiscelL Eisays, 1. 1 , p. 4i 3 sqq.) Quant aux 
Vâikhànasas, ils formaient au temps d'Â- 
nandagiri une des six divisions de la secte 



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xcvi PREFACE. 

27. Nous ajoutons que ceux qui suivent la doctrine des Tantras, tels 
que le Pantcharâtra et autres, attaquent la suprême énergie elle-même [de 
Çiva]. Ceux aussi qui suivent la doctrine de la dualité attaquent le fortuné 
Dêvîbhâgavata. On les appelle [à cause de cela] des enfants illégitimes; 
c'est ce qu'on Ht dans la composition nommée Vâyavtya^ où Ton trouve ce 
passage : « Les hommes privés de pureté attaquent toujours le Dêvîbhâga- 
«vata. Quant à ceux qui, infatués des opinions des Vâichnavas, attaquent 
« le culte dû à Ambikâ (Dêvi), le sage peut conclure de leur conduite qu'ils 
« doivent leur origine au mélange condamné des castes. » 

28. Le Dêvîbhâgavata s'exprime ainsi : « Ceux qui n'ont pas écouté le 
«Bhâgavata Purâna, ceux qui n'ont pas honoré l'antique Prakrïti (la Na- 
«ture), ceux qui n'ont pas appris la vérité de la bouche d'un maître spi- 
« rituel, ces hommes ont vu s'écouler inutilement leur existence. On est 
« sauvé du défilé impraticable de l'existence mortelle, quand on a entendu 
« le pur Bhâgavata qui est marqué de cinq caractères, et dans lequel se 
« trouvent les charmes de la science. » 

Ici se termine le traité intitulé Un soufflet sur la face des méchants, traité 
composé par Kâçinâtha Bhatta, l'apôtre des doctrines des Dakçhinâtchâras (M 
de Çakti, stvant qui est né dans le sein de Vârânasî, et qui est fils de 
Djayarâma Bhatta, surnommé le fortuné Bhatta. Puisse cette action par- 
venir à Çiya surnommé Dakchindmûrti, en qui je la dépose ! 

H faut maintenant résumer en peu de mots les faits que con- 
tiennent les trois traités précédents, en ce qui regarde la question 
de savoir quel est fauteur du Bhâgavata. Le premier de ces traités 
cherche à établir que notre Purâna est de Vyâsa ; mais les asser- 
tions du Pandit ne sont accompagnées d'aucune preuve; et quoi- 
que sa polémique renferme plusieurs détails intéressants pour 

fhistoire littéraire de flnde moderne, la seule proposition qui 

• 

des\kichnSi\a».{^i\son, Sketchoftherelig. ^ Cestainsi qu on appelle la section dite 

Secls, dans Asiat. Research, t. XYI, p. 10 de la main droite, qui forme la portion la 

et 12.) Ce nom se présente quelquefois plus respectable des Çàktas, ou adorateurs 

dans le Râmàyana, où il désigne des as- de Ténergie femelle de Çiva. (Wilson>S&6<cA 

cètes , ainsi que dans notre Bhâgavata ofthe rel. Sects, dans Asiat. Res. tom. XVII, 

(1. m, ch. XII, st. 43). p. 218 sqq.) 



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PRÉFACE. xcvii 

ait trait à la question principale, est l'argument fondé sur la 
date récente de Vôpadêva, et sur lexistence d'un commentaire de 
Çamkara sur le Bhâgavata. Comment, dit l'auteur, Çamkara, qui 
est antérieur de près de douze siècles à Vôpadêva, aurait-il pu 
écrire un commentaire sur un ouvrage de ce dernier savant? 
A cela l'auteur du second traité répond que rien n'est moins 
prouvé que l'existence d'un commentaire de Çamkara sur le Bhâ- 
gavata, commentaire que personne ne produit; et il insiste sur 
la notoriété de la tradition qui attribue à Vôpadêva la rédaction 
du Bhâgavata. C'est là le point principal sur lequel il fonde son 
opinion, le reste de sa discussion étant consacré à la réfutation 
logique des assertions de son adversaire. Il* adopte, chemin fai- 
sant, la thèse à la démonstration de laquelle est consacré le troi- 
sième traité, savoir, que les textes qui parlent d'un Purâna nommé 
Bhâgavata, s'appliquent au Dêvîbhâgavata, et non au Çrî Bhâ- 
gavata qui fait autorité pour les Vâichnavas. Mais à fexception de 
ces deux points, sa dissertation, qui peut passer pour un modèle 
curieux de critique indienne, ne contient pas d'autres faits relatifs 
à Vôpadêva, considéré comme l'auteur du Bhâgavata. 

Ce qui me paraît résulter de plus positif de ces deux traités, 
c'est qu'une tradition très-répandue dans l'Inde attribue à Vôpa- 
dêva la composition du Bhâgavata Purâna. Un fait non moins 
avérè, c'est que les deux auteurs affirment que Vôpadêva est 
postérieur à Çamkara Atchârya et contemporain d'un personnage 
nommé Hêmâdri, qui était assez puissant pour que Vôpadêva ait 
eu intérêt à placer un de ses ouvrages sous le patronage de son 
nom. L'auteur du premier traité dit que Vôpadêva est antérieur 
de cinq cents ans à l'époque où il écrit lui-même. Mais nous ne 
savons pas précisément si ce traité est du commencement ou de 
la fin du XVIII® siècle. Quoi qu'il en soit, Colebrooke, qui écri- 



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xcviii PREFACE. 

vait dans les premières années de notre siècle, ne donnait pas 
à Vôpadêva plus de six cents ans d*antiquité, ce qui le reporte 
au XIII* siècle de notre ère. G^ savant, il est vrai, na fourni au- 
cune preuve de cette assertion, qu*il se contente d'exprimer 
ainsi : «Tincline moi-même à adopter Topinion soutenue par 
« plusieurs savants Hindous, qui considèrent le célèbre Çrî Bhâ- 
« gavata comme louvrage dun grammairien que Ion suppose avoir 
« vécu il y a environ six cents ans ^^\ » Dans un Mémoire anté- 
rieur à celui duquel j extrais ce passage, Colebrooke avait plus 
aJOBrmativement déclaré que Vôpadêva était Tauteur réel du Bhâ- 
gavata^^'. M. Wilson, sans entrer dans plus de détails, dit qtie 
répoque de Vôpadêva est généralement fixée au xii® siècle ^^\ ce qui 
s'éloigne si peu du sentiment de Colebrooke, que M. Wilson croit 
pouvoir renvoyer au passage de ce dernier que je viens de citer. 
Dans un autre Mémoire, M. Wilson avance que le Bhâgavata est 
une compilation moderne qui na pas plus de douze siècles d'anti- 
quité (*'. Cette dernière opinion, produite par ce savant en i83o, 
reporte la date de Vôpadêva beaucoup plus haut que Colebrooke 
ne voulait, et que M. Wilson ne faisait lui-même, quand il écri- 
vait la préface de son Dictionnaire sanscrit; car il en résulte 
que le Bhâgavata aurait été composé au commencement du 
VII* siècle <^). Enfin, le savant M. Mill se contente d'exprimer 
comme une probabilité ce fait, que le Bhâgavata est de Vôpadêva, 
grammairien qui est comparativement moderne ^^^ 

Si des hommes comme Colebrooke et M. Wilson, entourés de 

^ Miscell. Essays, t. I,p. io4. iuries of Aniiquity, M. "Wilson voudrait-iJ 

- Ibid. 1. 1, p. 197. seulement dire quil ne doit pas remonter 

^ SoMcr. Dict. Préf. p. xnr, i^*^ éd. au ddà du xii* siècle^ 
^ Sketch of the relig. Sects, dans Asiat, ^ Translata of the Inscr. on the Bhitâri 

Bes. t. XVn, p. 280. Lot, dans Joarn. of the As. Soc. of Bengal, 

^ Par les mots not eœceeding iwelve cen- t. VI, p. 9. 



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PREFACE. xcix 

tous les secours que mettaient à leur disposition la connaissance 
approfondie de la littérature sanscrite, et la fréquentation des 
Brahmanes les plus instruits, n ont pu déterminer avec plus de 
précision l'époque de Vôpadêva, il y aurait sans doute de la pré- 
somption de ma part à penser qu'il me sera possible déclaircir 
une question qu'ils ont laissée aussi obscure. Je remarquerai 
cependant d'abord que le premier de nos deux traités nous donne 
deux limites au delà desquelles il n est pas possible de faire re- 
monter Vôpadêva, et ensuite que Colebrooke, et ce traité même, 
nous fournissent le moyen den fixer une troisième au-dessous 
de laquelle il n est pas permis de le faire descendre. La première 
est ce fait remarqué tout à l'heure, que Çamkara est antérieur à 
Vôpadêva. Il importe peu que le Pandit ait attribué à Çamkara 
une antiquité de dix-sept cents ans, relativement à l'époque où il 
écrivait lui-même. On sait qu'il y a parmi les Brahmanes mêmes 
une notable divergence d'opinions touchant l'âge de ce grand 
théologien, et que les uns le disent contemporain du conmien- 
cement de notre ère, tandis que les autres, et c'est le plus grand 
nombre, le font vivre dans la seconde moitié du* vu® et au com- 
mencement du VIII* siècle. Ce qu'il nous suffit de constater ici, 
c'est que Vôpadêva est placé d'un commun accord longtemps 
après Çamkara Atchârya, dont l'époque, quelle qu'elle soit, est 
un point fixe que Vôpadêva ne peut plus franchir. 

La seconde limite qui , si je ne me trompe , nous donne d'une 
manière presque certaine la date précise de Vôpadêva, est la 
mention du nom de Hêmâdri, que nos deux premiers traités 
désignent comme le patron de Vôpadêva, quand ils disent que 
cet auteur avait mis une de ses compositions sous le nom de ce 
personnage. La collection Mackenzie renferme en effet quel-, 
ques traités qui portent ce nom, notamment le Dânahêmâdri, 

H. 



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PREFACE. 



que M. Wilson dit être un ouvrage sur Taumône, composé par 
un écrivain dont le patron était Hêmâdri, ministre d'un roi de 
Dêvagiri, aujourd'hui Dauletabad. M. Wilson ajoute que les ou- 
vrages composés sous ce nom sont généralement attribués à Vôpa- 
dêva^*). C'est à ce renseignement assez vague que se borne ce 
que M. Wilson nous apprend sur Hêmâdri (^) ; il ne nomme nulle 
part, que je sache/ le roi de Dêvagiri dont ce personnage a été 
le ministre. Mais la riche collection de la Compagnie des Indes 
nous fournit heureusement le moyen d'arriver sur ce point à 
une détermination précise. J'ai en effet trouvé dans le catalogue 
de la Compagnie un ouvrage qui a primitivement appartenu à 
Colebrooke, et qui porte actuellement le n*" i665 avec le titre 
sanscrit suivant : Bhâgavatapiirânê Harililânukramanî Vôpadêva- 
viratchitâ tikâyuktâ, Madhusûdanaviratchitâ. Ce titre un peu confus 
est traduit et commenté comme il suit par Colebrooke : « Hari- 
«lîlâ [les jeux de Hari], sommaire du Bhàgavata Purâna, écrit 



1 Mack. Coll. t. I, p. 32. M. Wilson cite 
encore deux autres ouvrages qui portent 
le nom de Hêmâdri. (i&id. p. 34.) 

^ On trouve, il est vr^i, parmi les tra- 
ditions relatives à l'état ancien du royaume 
de Dêvagiri , un Hêmanda Panth , qui fut le 
ministre et le Guru de Ràmadêva , roi de Dê- 
vagiri, et qui introduisit chez les Mahrattes 
le caractère nommé Mor, ( Wilson , Mack, 
Coll. Préf. p. XLix et CM.) Mais quoique le 
nom de Hémanda Panlh, qui se présente 
sous une forme mahratte, offre quelque 
analogie avec celui de Hêmâdri, je ne vou- 
drais pas, sur un si faible indice, identifier 
l'un a\'ec l'autre ces deux personnages, en- 
core moins placer Hêmâdri l'an 25oo du 
Kaliyuga, époque à laquelle la tradition pré- 
tend que Hêmanda Panth a vécu. Le nom 
de Rdmarâdja ne fûurnit*pas une indication 



suffisamment précise; car les divers docu- 
ments que nous possédons sur la dynastie 
de Dêvagiri nous montrent ce nom si sou- 
vent répété, qu'on ne peut s'empêcher de 
croire ou qu'il a été celui de plusieurs sou- 
verains, ou que les étrangers» et en particu- 
lier les Musulmans, qui ont eu des rapports 
avec cette dynastie , l'ont donné , à cause de 
sa célébrité, à des rois qui ne le portaient 
réellement pas. Comparez entre autres les 
passages suivants de MM. Wilson, Prinsep 
et Taylor, Mackenzie Collect. Préf. p. cvi, 
cxxx, cxxxii, t. I, p. io4; Useful Tables, 
II* partie, p. 122 et 12Ô; Orient, hist. ma- 
nascr. t. II, p. 83 et 99. C'est sous le pa- 
tronage d*un Ràmarâdja qu a été composé 
le poème du Nalôdaya, comme nou9 l'ap- 
prend la première stance de cet ouvrage. 
{Miscell Essays, t. II , p. 76.} 



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^' 



PREFACE. Cl 

<r par Vôpadêva, fils de.Kêçava, pour Tusage de Hêmâdri, ministre 
« de Râmatchandra, souverain de Dêvagiri; ce traité est accom- 
« pagné d'un Commentaire par M adhusûdana. » Or ce Harilîlâ est le 
livre même que nous avons vu attribué à Vôpacj^a par le premier 
de nos trois traités; c'est, pour traduire littéralement le titre déve- 
loppé qu'il porte, « lïnumération des jeux de Hari, » tels qu'ils sont 
exposés dans le Bhâgavata. Les détails dont se com|)Ose la notice 
de Colebrooke ne laissent aucun doute sur les rapports que la 
tradition, d'accord avec le premier de nos trois traités, établit 
entre Vopadêva et le personnage qui passe pour l'avoir protégé, 
npn plus que sur le nom du prince dont ce personnage était le 
ministre. Ce prince est Râmatchandra qui, d'après les recherches 
faites par M. Walter EUiot de Bombay, sur un très-grand nombre 
d'inscriptions recueillies par lui dans le Décan , commença de ré- 
gner à Dêvagiri en 1 1 9 3 de Çâka , c'est-à-dire en 1271 de notre 
ère, et qui fut l'avant-demier roi indépendant de la dynastie des 
Yâdavas, détruite par les Musulmans en 1 3 12 ^*^. Si donc Vopa- 
dêva, l'auteur supposé du Bhâgavata, et l'auteur réel de plusieurs 
ouvrages qui jouissent d'une grande célébrité, est, comme tout 
nous porte à le croire, le Vopadêva qui passe pour avoir été 
contemporain de Hêmâdri, ministre du roi Râmatchandra, il a 
fleuri dans la seconde moitié du xin® siècle, c'est-à-dire à la date 
même que lui assignent les juges les plus éclairés dans ces 
matièi^es, Colebrooke et M. Wilson. . 

La troisième limite, celle au-dessous de laquelle i] me paraît 

^ Walter Elliot, Hindû InscripL dans nomme Bâmdeo (ou RâmaDéva] leRàma- 

Joum. ofthe Roy. AsiaL Society, t. IV, p. 26 tchandra même qui fut Tavant-dernier roi 

sqq.; Madras Joum, of Lit Janvier i838, deDêvagill. (Briggs, Ferishta, 1. 1, p. 3o4; 

p. 197 et 200. Je trouve ici un exemple Prinsep, Useful Tables, 2* part. pag. 126.) 

frappant de la confusion de noms que je Voyez encore Taylor, Orient, hist. manuscr. 

signalais dans la note précédente. Ferishta t. II , p. 9g. 



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cri PREFACE. 

quon ne peut plus faire descendre Vôpadèva, est marquée par la 
citation que fait Sâyana, dans son Mâdhaviyavrïtti» dun grammai- 
rien nommé Madhusûdana, que Golebrooke place parmi les com- 
mentateurs de ToMYrage de Vôpadêva, intitulé Mugdhabôdha^^\et 
qui est, selon toute vraisemblance « fauteur de la glose qui accom- 
pagne le Harililâ, dans le manuscrit de la Compagnie des Indes. 
Or comme rien n est plus certainement déterminé que la date de 
Sâyana, qui vivait sans aucun doute dans le premier tiers du 
XIV® siècle, et qui composait à cette époque ses grands travaux sur 
la législation, sur la théologie et sur la grammaire brahmaniques, 
il en résulte que Vôpadêva,- dont le Mugdhabôdha et le Harilîlâ 
étaient déjà commentés par Madhusûdana , florissait antérieure- 
ment à f époque de Sâyana. 

Parmi les ouvrages qui portent le nom de Vôpadêva, on nen 
avait indiqué jusqu'ici aucun qui ofirit quelque analogie avec une 
composition comme le Bhâgavata. Outre la grammaire qui est cé- 
lèbre sous le titre de Mugdhabôdha, et le commentaire par lequel 
Vôpadêva fa expliquée et développée lui-même, Golebrooke ne cite 
de cet auteur que le Kavikalpadruma , qui est une liste des racines 
sanscrites, le Kâvyakâmadhênu, qui est une explication de cette 
liste, et le Râmavyâkarana, ouvrage grammatical, que fauteur 
dun livre assez connu, le Prasâda, semble lui attribuer (^). A ces 
indications, le premier de nos traités ajoute trois titres qui ont 
à nos yeux cet intérêt, qu'ils prouvent que Vôpadêva s'était 
occupé de matières religieuses et philosophiques. Quoique les 
ouvrages que ces titres désignent me soient encore inconnus, ces 
titres seuls, et notamment celui de Paramahafhsapriya, «ce qui 
« est cher aux ascètes CoDtemplatiJ&, » 'et celui de Harilîlâ, « les 

^ Golebrooke, Uiscéll. Euays, t. II , p. 46 ^ Golebrooke , Mise W{. Euays, t. Il , p. 1 5, 

et dg. 4o, 46 et 49. 



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PREFACE. cm 

«jeux de Hari,» montrent que Vôpadêva avait employé la pro- 
fonde connaissance qu'il possédait de la langue sanscrite à lexpo* 
sition des doctrines dont le culte de Vichnu est lobjet. L ouvrage 
intitulé Harililâ est surtout une preuve irrécusable de ce fait; car 
on sait que cette expression de lilâ^ le jeu, qui est, sinon em- 
pruntée directement au Vèdânta moderne, du moins autorisée par 
la notion que se forme cette école de la vanité et du peu de réalité 
du monde extérieur, désigne, dans la langue philosophique et 
religieuse des Vâichnavas, les œuvres de l'Être suprême, et spé- 
cialement ses incarnations, à la tète desquelles est placée Tin- 
carnation de Purucha, c est-à-dire celle de f homme-monde, sous 
la forme et par le moyen duquel f Etre suprême devient le créa- 
teur et la matière de la création. Ce livre, dont lexistence est 
si positivement démontrée par la présence du manuscrit coté 
i665 dans la bibliothèque de la Compagnie des Indes, fournira 
peut-être plus tard un argument qui sera décisif dans la ques- 
tion qui nous occupe. Sans doute si le Harililâ n'est qu'un extrait 
du Bhâgavata, comme semble l'indiquer la notice de Colebrooke, 
la seule conclusion qu'on en devra tirer, c'est que le poëme est 
antérieur à l'extrait; mais si l'on découvre que le Harililâ n'est 
que le plan et comme le projet du Bhâgavata , il faudra recon- 
naître que ce dernier ouvrage est de la même main que le Harilââ, 
c'est-à-dire qu'il est-^e Vôpadêva. Je regrette de ne pas avoir en 
ce moment ce traité sous les yeux, et d'être ainsi hors d'état de 
déterminer positivement le degré de ressemblance qu'il offre avec 
le Bhâgavata. Lorsqu'on i835, je pris note de l'existence de ce 
livre, j'ignorais que ce fut celui qui est cité par nos deux traités, 
et je ne pouvais soupçonner l'importance qu'il devait avoir dans 
la discussion relative à fauteur du Bhâgavata. Le temps d'ailleurs 
me manqua pour le copier ou pour en faire l'extrait. 



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civ PREFACE. 

Quant à présent, Topinion qui attribue notre poëme à Vôpa- 
dêva- ne repose encore sur d'autre autorité que sur celle de la 
tradition. Mais l'existence de cette tradition n'est pas contestée par 
ceux mêmes qui en nient l'exactitude, puisque le premier de nos 
trois traités n'a d'autre objet que d'en combattre le témoignage. 
Cette tradition n'en mérite pas moins d'être recueillie par la cri- 
tique, et rapprochée de toutes les données faites pour la con- 
firmer ou la détruire. J'avoue que ces données ne sont pas encore 
fort nombreuses, mais il en est déjà quelques-unes qu'on peut 
faire valoir en sa faveur. Ainsi le troisième des traités précédem- 
ment traduits me fournit une observation qui, si elle ne nous 
éclaire pas sur le nom même de l'auteur de notre poëme, tend 
cependant à séparer cet ouvrage du corps des autres compilations 
auquel il appartient par son titre de Purâna, et nous ramène 
ainsi à l'époque de la littérature sanscrite où florissaient les poètes 
modernes, les grands commentateurs et les savants grammairiens. 
Je veux parler de la citation, empruntée à une autorité d'ailleurs 
inconnue, qui fait l'objet du paragraphe vingt-deuxième, et qui 
pose comme un point établi, que rien n'est aussi peu semblable 
au style du Mahâbhârata ou des autres Purânas que celui du 
Bhâgavata. Si un critique européen eût affirmé une proposition 
de ce genre , plus d'une voix se fût hâtée de lui dire que Tétude 
de la littérature indienne n'est pas encore .assez avancée pour 
qu'on puisse apprécier en connaissance de cause la différence 
des styles, et déduire de ce caractère une loi, quelque géné- 
rale qu'on la conçoive, pour la classification approximative des 
compositions dont on ignore d'ailleurs absolument la date. Mais 
après une assertion aussi positive que celle du traité que je viens 
d'invoquer, il est permis de dire, sans craindre d'être accusé de 
précipitation, qu'en efiet ce sont deux styles, et deux styles 



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PREFACE. cv 

très-difFérents lun de Tautre, que celui du Mahâbhârata ou du 
Râmâyana, et celui du Bhâgavata. Le premier est le style de 1 épo- 
pée, et il est comme celui de tous les poëmes antiques, simple, 
animé, large et souvent sublime. Le second, plus travaillé, plus 
varié, plus chargé de couleurs, est aussi plus difficile et quelquefois 
plus profond. Il a de la force et de la grandeur, mais il manque 
d'aisance et de simplicité; il a. plus de verve que d*âme, plus de 
chaleur que de sentiment. Ten excepte les passages où fauteur, 
développant des idées et des conceptions qui lui sont plus person- 
nelles que eelles quil a reçues de la tradition, chante la foi et la 
dévotion dont son héros doit être fobjet. Dans ces morceaux, fau- 
teur est original parce qu'il parle de choses qu'il sent lui-même. 
Mais ces conceptions, inspirées par l'esprit de secte, sont déjà 
modernes, si on les compare à celles qui forment le fonds de l'an- 
cienne littérature des Brahmanes, et le langage qu'elles revêtent, 
quoique plein d'ardeur et d'éclat, n'en diffère pas moins essentielle- 
ment du style majestueux et toujours naturel des vieilles épopées. 
Cette différence fondamentale s'exprime par un signe tout 
extérieur, et dont le sens ne peut être méconnu; c'est la variété 
et la richesse des mètres poétiques. Cette variété est, à mon avis, 
un trait caractéristique de l'exposition du Bhâgavata, et elle ne 
se trouve pas, que je sache, à un égal degré dans aucun autre 
Purâna. La stance épique nommée Anuchtubh, qui fait le fonds 
du Râmâyana, du Mahâbhârata et du plus grand nombre des 
Purânas, cède à chaque instant, dans le Bhâgavata, la place à 
d'autres stances d'un mètre plus travaillé et plus brillant, et dont 
f emploi rapproche cette composition des poëmes proprement 
dits, qu'on désigne sous le titre spécial de Kâvyas ^^l Sous ce 

^ Cette remarque a déjà été faite par le derne des inscriptions de la fameuse colonne 
savant M« Mill , relativement à la plus mo- d'Allahabad. Voy. ce qu il dit datfs le Joarn. 



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cvi PREFACE. 

dernier rapport, cependant, le Bhâgavata n est pas un poème ré- 
gulier; car Colebrooke nous apprend que les meilleurs traités de 
rhétorique posent en principe, que le mètre et le styie doivent 
être uniformes dans chacun des chants dun poème véritable ^^). 
Il existe toutefois des exceptions à cette règle ; et si le Bhâgavata 
devait jamais perdre son titre de Purâna, titre qui s accorde bien 
avec le fonds du sujet qu'il traite,* pour prendre celui de Kâvya, 
lequel va mieux à sa forme et à son style, ce serait une exception 
de plus à joindre à celles qu'a déjà rapportées Colebrooke. 

A ce caractère que je me contente de signaler ici*, parce que 
je compte l'examiner en détail dans les dissertations que j'ai an- 
noncées au commencement de cette préface, la lecture et l'étude 
approfondie des Purânas en ajouteront certainement d'autres qui 
nous aideront plus tard à- vérifier le témoignage de la tradition. 
C'est ainsi que l'existence de tel ou tel mythe, et le dévelop- 
pement de telle ou telle légende, qui se trouve dans certains 
Purânas et qui manqua dans le nôtre, devront être regardés 
comme des indices de l'antériorité probable de notre poème à. 
l'égard de ces livres. Je ne citerai en ce moment qu'un seul fait 
de ce genre, plutôt pour montrer l'usage que la critique pourra 
faire des autres faits semblables, que pour ajouter quelque chose 
à ce que j'ai dit tout à l'heure sur la date à laquelle je sup 
pose qu'a été composé le Bhâgavata. On connaît le rôle im- 
portant que joue dans le système des principaux sectateurs de 
Krïchna la berçère Râdhâ, que le rédacteur du Brahmavâivarta 
va jusqu'à identifier avec l'énergie créatrice de ce Dieu, consi- 
déré par la secte qui a adopté cet ouvrage comme la Divinité 
suprême. L'analyse que M. Wilson a donnée de ce Purâna (^) ne 

ofthe As, Society o/Bengal, t. III, p. 258. ^ Journ. ofthe Asiatic Society of Bengal, 

^ Miscell. Essays, t. Il, p. 98. 1. 1, p. 217 sqq. 



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PREFACE. cvii 

laisse aucun doute sur k caractère de cette compilation, et on 
peut regarder avec ce savant les idées auxquelles elle est consa- 
crée, comme le développement exagéré de la religion particu- 
lière qui, si elle n a pas été fondée par Krïchna lui-même, s est 
du moins autorisée plus tard de son nom et fa pris pour son 
héros et pour son Dieu, L'auteur du Brahmavâivarta' n est pas le 
seul qui se soit fait f apôtre de ces idées. On les trouve, avec 
des détails qui ne se rencontrent pas ailleurs, dans le Pâdma 
Purâpa, dont M. Wilson a également donné une excellente ana- 
lyse (^). Je ne parie pas du poème célèbre du Gîtagôvinda dont 
Djayadéva est fauteur, et que William Jones a traduit en anglais, 
Lassen en latin et Rûckert en allemand ; car quoique Râdhâ y 
soit placée sur le même rang que Krïchna, et qu'elle y partage 
avec son bien-aimé le culte d amour et de poésie que lui rend son 
pieux adorateur, Lassen a démontré avec la sagacité qui le dis- 
tingua, que le chant de Djayadéva n appartient pas à la secte qui 
assigne à Krïchna et à Râdhâ le rang élevé qu'occupent Vichnu et 
Lakchmi ^^K En écrivant fhistoire des sectes modernes de llnde, 
M. Wilson a plus dWe fois rencontré le culte de Râdhâ; et 
chaque fois qu'il fa reconnu, il a exprimé cette opinion, que la 
déification de ce personnage était une conception récemment 
introduite par f esprit de secte dans le Panthéon indien P). Or 
le même savant a remarqué que le Bhâgavata non-seulement ne 
rapporte pas les légendes relatives à cette bergère, quon ht dans 
le Pâdma (^), mais qu'il ne fait pas même une mention parti- 

^ Journ. ofthe Royal Asiatic Society, t. V, the JRoy. Asiat. Society, t. V, p. 3io ; conf. 

p. 397. As. Res. t. XVII. p. 21 4, et Qaari, Orient 

3 Voyez la savante préface de Lassen, Magaz. t. IV, p. igS, et t V, p. 111. 
sur sa belle édition du Gitagovinda, no* ^ Essays on the Pani{i. dans Jommal of 

tanunent p. yi, xtv, et surtout p. xxi. the Roy. Asiat. Soc, of Gréai Briiain, t. V, 

' Euays on the Pwrân. dans Journal of p- 297. 

o. 



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cviii PREFACE. 

culière de Râdhâ parmi lés Gôpîs de Vrïndâvana, et qu'il ne la 
nomme pas une seule fois, si ce nest peut-être dans un passage 
ambigu ('). Le passage dont veut parler M. Wilson est probable- 
ment celui du chapitre xx, st. 32 sqq. du livre X, et ce morceau 
où est décrit le chagrin qu'éprouve une des maîtresses de Krï- 
chna, au moment où le Dieu vient de la quitter, ofire en efifet 
quelque analogie avec le chant lyrique du Gîtagôvinda. Mais le 
thème qui fait le sujet de ce dernier ouvrage nest que briève- 
ment indiqué dans le Bhâgavata, et le morceau gracieux auquel 
je suppose que fait allusion M. Wilson, nest qu'un des tableaux 
du chapitre qui est consacré aux amours de Krïchna, et dans 
lequel je n'ai pu, quoi qu'en ait dit W. Jones, découvrir le nom 
de là bei^ère Râdhâ. 

Sr maintenant nous nous rappelons que , suivant la remarque 
de M. Wilson, Râdhâ n'est pas nommée davantage dans l'Àgnêya 
Purâna ^^\ qu'elle ne l'est pas non plus dans le Vâichnava^ dans 
le Harivamça, ni dans le Mahâbhârata ^^^ , il sera constaté que les 
légendes relatives à la maîtresse de Krïchna, qui occupent tant de 
place dans le Pâdma et surtout dans le Brahmavâivarta , manquent 
dans trois Purânas au moins, et il sera sans doute permis de 
conclure de ce rapprochement, que ces légendes n'étaient pas 
encore fort répandues à l'époque où furent rédigés ces Purânas. 
Car autrement, comment concevoir que fauteur du Bhâgavata, 
par exemple, qui a rassemblé avec tant de soin tout ce qui se 
rapporte à Krïchna , n'ait pas fait la moindre allusion à sa maî- 

^ Skeich of the relig. Seds, dans Asiat. pas question ici de la Ràdhà du Mahàbhâ- 

Res. t. XVI, p. 3o et i25. rata, c'est-à-dire de la femme de Técuyer 

2 Analys. ofthe Purân. dans Journal of Âdhiratbi, qui adopta le jeunaKarna, dé- 

the Asiat, Soc, of Bengal, t. I, p. 82. laissé par sa mère. [AU, st. 2775 et kkoi, 

^ Quart, Orient Magaz, t. IV, p. 198. t. I, p. 101 et 162; Çânti, st. 22 etpass. . 

Je n'ai pas besoin de remarquer qu'il n'est t. IIl, p. 367.) 



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PREFACE. cix 

tresse favorite? Cest sur des rapprochements de ce genre que 
s appuie M. Wilson pour établir la postériorité du Pâdma, sinon 
en totalité, du moins en partie, à 1 égard du Bhâgavata. La sec- 
tion du Pâdma, qui a le titre de Pâtâla, est une de celles qui 
paraissent à ce savant plus modernes que notre poëme, dont elle 
rappelle les principaux traits ^^). Ainsi le Pâdma cite nominati- 
vement le Bhâgavata comme un des livres fondamentaux de la 
secte qui prend Vichnu pour lobjet spécial de son culte <^) ; et de 
phis, les faits quy remarque M. Wilson lui semblent assez carac- 
téristiques pour qu'il se croie autorisé à dire que le rédacteur 
du Pâdma devait avoir sous les yeux les Purânas de Vâyu et de 
Vichnu, ainsi que le Bhâgavata (^). On objectera peut-être que, sui- 
vant le Pâdma même, le Bhâgavata est le dernier des Purânas, 
puisque, dit fauteur du Pâdma, Vyâsa ne f écrivit qu'après avoir 
composé les dix-sept autres recueils de ce nom, et qu'il voulut 
faire du Bhâgavata un résumé de tous ceux qui favaiènt précédé. 
Mais nous répondrons que l'analogie qu'offre ce récit avec le com- 
mencement même de notre Bhâgavata, donne à penser que le 
compilateur du Pâdma n'en est pas l'inventeur, mais seulement 
le copiste. Je le répète, ces remarques n'augmentent pas sensi- 
blement le nombre des données dont on aurait besoin pour fixer 
définitivement la date du Bhâgavata , mais elles concourent à me 
confirmer dans fopinion que j'ai émise plus haut, quand j'ai placé 
avant le commencement du xrv® siècle la rédaction de ce Purâna, 
lequel est pour le fonds de beaucoup antérieur à cette époque. 
Une date aussi récente n'est pas faite, je favoue, pour relever 
aux yeux de bien des lecteurs f importance de cet ouvrage, et 
je ne serais pas surpris qu'on blâmât le choix que. j'en ai fait, 

* Essays on the Purân. dans Joarn, ofthe ^ Essays on ihe Pardn. Ibid. p. 297. 

Roy. As. Soc. ofGreat Britain, t. V, p. 3i2. ^ Ihid. p. Sog. 



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ex PREFACE. 

parce qu'une compilation qui nest pas pius ancienne, ne doit, 
selon tonte apparence, nous donnej sur Tlnde que des ren* 
seignements modernes et dune authenticité contestable. A cela 
je pourrais répondre, que dans les commencements dune étude 
aussi nouvelle que celle de llnde, ceux qui, en Europe, désirent 
s associer aux travaux dont elle a déjà été l'objet en Asie, nont 
rien de mieux à faire que de prendre les ouvrages dont se com- 
pose la littérature qu'ils veulent connaître, dans l'ordre où les 
place l'estime du peuple même qui les a produits. Or l'impossi- 
bilité où nous sommes en France de traduire les Védas, cette 
source incontestablement antique de toute culture intellectuelle 
dans l'Inde, la publication si brillamment commencée du Râ- 
màyana, le projet annoncé par un savant, qui en avait donné des 
extraits, de publier le Mahâbhârata, à la traduction cou{dète 
duquel la vie d'un homme, occupé de quelques autres travaux, 
suffirait à peine, et, par-dessus tout, le peu de secours qu'oflFre 
la Bibliothèque du Roi pour l'étude approfondie de la littérature 
sanscrite, étaient autant de circonstances qui limitaient le choix 
que j'avais à £siire entre les productions réputées classiques du 
génie indien. Après les grandes compositions que je viens de 
rappeler, il n'en est pas d'ailleurs de plus connues que les Purâ- 
nas; et parmi ces dix-huit ouvragés, nul -peut-être ne jouit de 
plus d'estime que le Bhâgavata. C'est un point sur lequel s'ac- 
cordent également les témoignages des Anglais qui résident dans 
les provinces de l'Inde les plus éloignées les unes des autres. 
Ainsi, à Calcutta, M. Wilson affirme que les Brahmanes ne Usent 
ordinairement que deux des dix-huit Purâç&s, le Bhâgavata et 
le Vichnu, et notamment le premier ^^K A Bombay, M. J. Wilson 

^ Ewiys on ihe Parân. dans Jowm. ofihe Oriental Magazine, t. Il, p. 12a , et t. VI , 
Roy. A$.Soc. t. V, p. 62; conf. QuàrteHy p. lAo. 



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PREFACE. 



CXI 



déclare que le Bhâgavdta est, sans conli^dit, le livre qui a le jdus 
de célébrité parmi les Hindous des provinces occidentales (^) . Cest 
la première des autorités que la plupart des sectateurs de Vichnu 
reconnaissent comme la base de leur culte, et nul ouvrage nest 
plus révéré par les principales classes des Vâichnavas, telles que 
les Nimâvats ^^^ , les Tcharandâsis P^ , et surtout les Vâichnavas du 
Bengale qui doivent leur origine au célèbre enthousiaste Tchâi- 
tanya, qui mourut vers Tannée 1627 (^). Compilé d après des ma- 
tériaux anciens, ce Purâna nous a conservé un grand nombre 
de renseignements qu'on chercherait vainement ailleurs; et les 
listes généalogiques qu'il contient sont celles qui, aux yeux de 
juges aussi éclairés que W.Jones, Buchanan et Colebrooke, mé- 
ritent le plus de confiance (^^ Enfin, on trouve des traductions 
du Bhâgavata, soit partielles, soit complètes, dans plusieurs dia- 
lectes vulgaires de Tlnde, et notamment' dans le tamoul^^), le 
télougou^*^) et le canara (^K 

Mais le témoignage unanime des savants, des sectes et des ver- 
sions écrites en langues vulgaires, que je viens de citer, s il justifie 
le choix qu'un traducteur européen a pu faire du Bhâgavata, ne 
répond cependant pas à Tobjection que suggère la date moderne 
de ce poëme, et il laisse peser sur cet ouvrage les doutes que 
cette objection même exprime. Aussi, sans m'arrêter davantage à 



^ Joum. of tke As. Soc. of Bengal, t. V, 
p. 3 10. M. J. Wilson y exprime vivement 
le vœn de voir le Bbàgavata traduit. 

2 Wilson, Sketch ofthe rel. SecU, dans 
Asiat. Res. t. XVI /p. log. 

' Ihid. p. i3o. 

^ nu. p. 110 et 112. 

^ Quart. Orient. Magazine, t. II, p. 133. 
Voyez encore G^n^al. ofthe Hindas, Introd. 
p. 3 et i^. 



• Taylor, Fourih Report of the examin. 
of the Mack. Collect, dans Madras Joum. of 
Lit., Octobre i838, p. 3i5 sqq.; Wilson, 
Mack. Col/. 1. 1, p. 166. 

^ Wilson , Mack, Collect. , Préf. p. xxxix , 
et 1. 1, p. 371, 380, 336; Taylor, Foarth 
Report of the examin. of the Mack. Collect. 
dans Madras Journal ofLit., Janvier iSSg, 
p. 6 sqq. 

» Wilson, Mach Coll. t. II, p. 3. 



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cxii PREFACE. 

prouver l'influence qu'a exercée le Bhâgavata sur le développe- 
ment des sectes dévouées à Vichnu, depuis le xiv® siècle au moins 
de notre ère, j'aime mieux accepter franchement cette objection, 
que ce poëme est un livre moderne, et dire à cette occasion ce 
que je pense des conséquences qu'on est, en général, disposé à 
tirer de la date récente de quelques-unes des compositions que 
nous ont conservées les Brahmanes. 

Lorsque, dans les dernières années du xviii* siècle, les efforts 
des Anglais commencèrent à soulever le voile qui avait jusqu'alors 
dérobé la connaissance de llnde à l'Occident, l'étendue de cette 
littérature qui se révélait presque tout à coup, l'immensité des 
cycles et des périodes pendant lesquelles les Brahmanes affir- 
maient qu'elle s'était développée, et jusqu'à ce mystère qui entou- 
rait encore l'existence d'ouvrages qu'on entendait citer partout, et 
qu'on ne voyait nulle "part, causèrent à quelques esprits ardents 
une sorte de vertige, et leur firent adopter, touchant l'antiquité 
de la civilisation brahmanique, des systèmes où l'extravagance 
des idées n'était égadée que par la précipitation des jugements. 
Mais bientôt le peu de fonds que l'on pouvait faire sur les ouvrages 
qu'on venait de découvrir, en ce qui concerne l'histoire politique 
de l'Inde ancienne, jeta les esprits dans une autre voie, et autant 
on avait mis d'enthousiasme à proclamer que l'Inde était ancienne , 
autant on apporta de zèle à prétendre qu'elle était moderne. De 
part et d'autre , il faut le dire , on était guidé par des préoccu- 
pations tout à fait étrangères à l'objet qu'on croyait étudier» La 
réfutation ou la défense des livres bibliques étaient au fond la 
véritable question qu'on avait en vue, quand on se perdait dans 
les profondeurs d'une antiquité incalculable, comme quand on 
affirmait que la littérature indienne avait été remaniée vers le 
vil*" ou VIII* siècle de notre ère, et qu'il ne restait rien d'ancien. 



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PREFACE. cxiii 

rien d authentique , chez un peuple qui, envahi par Alexandre, 
civilisé par l'empire grec de la Bactriane, éclairé par le christia- 
nisme, et privé de son indépendance par la conquête musulmane, 
n avait conservé, par un singulier miracle, d'autre preuve de son 
existence intellectuelle qu'une langue qu'il n'avait peut-être ja- 
mais pariée. La question resta sans faire aucun progrès sensible 
jusqu'au moment où des hommes comme W. Jones, Colebrooke 
etWilson, commencèrent à rassembler des manuscrits indiens, 
à les lire et à en interpréter le contenu. Colebrooke surtout et 
M. Wilson, grâce à la variété des secours qui se trouvaient à leur 
disposition, entreprirent des recherches régulièrement suivies, 
l'un sur les Vêdas et sur les ouvrages des jurisconsultes, l'autre 
sur le théâtre, sur la chronique du Cachemire, sur les sectes in- 
diennes et sur les Purânas, et ils firent pénétrer des lumières 
plus vives sur plusieurs parties d'une littérature qui n'avait, avant 
eux, présenté qu'un ensemble confus. En Europe, cependant, la 
langue sanscrite, soumise à un examen critique et approfondi 
par les soins des grandes écoles de Bonn et de Berlin , se pla- 
çait à la tête de la vaste famille des langues indo-européennes, 
et elle recevait, des travaux d'habiles philologues, cette sorte de 
consécration que donne la critique, et dont les faits relatifs au 
passé de l'humanité ont besoin, avant de prendre place dans 
l'histoire. Enfin, pendant que ces recherches se poursuivaient 
avec une patiente ardeur, quelques-unes de ces bonnes fortunes 
dont on fait honneur au hasard, parce qu'il en coûte quelque- 
fois de reconnaître qu'elles n'arrivent qu'au talent, donnaient au 
général Ventura la gloire, partagée bientôt par d'autres, d'ou- 
vrir les Tbpes du Pendjab, et d'y trouver d'un seul coup plus de 
médailles bactriennes que n'en possédaient alors tous les mu- 
sées de l'Europe réunis; à Lassen et à Prinsep, celle de lire sur 



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cxiv PREFACE. 

• 

ces médailles des légendes en pâli; à Prinsep encore, celle de 
déchiflBrer les inscriptions buddhiqpues antérieures à Tère chré- 
tienne; à Brian Hodgson, celle de découvrir au Népal le corps 
des écritures sacrées de.Buddha, conservées en sanscrit. Je ne 
parie pas des documents qpue livraient pour la première fois à la 
lumière la Relation des voyageurs buddhistes, traduite et com- 
mentée par Abel-Rémusat, et la chronique singhdaisé du Mahâ- 
vamsa, traduite du pâli par M. Turnour de Ceylan. 

De tout ce mouvement qui commence à peine, et qui doit 
durer longtemps encore avant de s'arrêter, qu est-il résulté déjà 
et que faut-il attendre un jour? Personne ne peut répondre de 
l'avenir; mais il y aurait une singulière préoccupation à prétendre 
quil sera stérile, quand le passé si court qui vient de s'écouler a 
déjà été si fécond. Quant au présent, ce qu'il est permis d'aJBfirmer, 
c'est que les travaux que je viens de rappeler nous ont mis en 
possession de résultats dont l'histoire littéraire et philosophique 
de l'Inde peut se glorifier justement. En deux mots, M. Wilson 
a tracé le tableau des sectes modernes de l'Inde, et il en a fait 
remonter l'histoire jusqu'au vu'' ou viii* siècle de notre ère; Ré-, 
musat nous a montré le Buddhisme commençant à décliner dans 
l'Inde au v® siècle; Prinsep et Lassen ont trouvé le pâli, cette 
espèce d'italien du sanscrit, sur des monuments du m® siècle 
avant l'ère chrétienne ; Turnour a reporté le commencement des 
annales singhalaises au milieu du vi® siècle avant notre ère; Cole- 
brooke avait plus d'une fois et toujours victorieusement prouvé 
que les Vêdas sont incontestablement antérieurs au corps entier 
de la littérature brahmanique qui repose sur ces livres ^^\ et la 

^ MiscelL Essays, 1. 1 , p. 1 1 o et 1 1 1 , et nas , le tableau court, mais substantiel , qu'il 
surtout t. II, p. 197 sqq. Il faut lire dans trace du développement de la religion et des 
la dissertation de Golebrooke sur lesDjài- opinions philosophiques de llnde ancienne. 



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PREFACE. Gxv 

philologie a récemment établi que la langue védique est, à peu 
de chose près, celle des monuments les plus authentiques et les 
plus anciens du culte de Zoroastre. 

Maintenant, quand il s'agira de déterminer la date de tel ou 
tel ouvrage indien, c'est sur cette échelle, dont les Vêdas occu- 
pent le sommet et quelques Purânas la base, qu'il faudra d'abord 
la placer; et c'est seulement lorsque ce vaste cadre aura été 
rempli, si jamais il doit l'être, qu'il sera permis de le rapporter 
dans son ensemble et dans ses détails à notre chronologie euro- 
péenne. Si l'on croit que la culture intellectuelle a commencé 
plus tard dans l'Inde que dans l'Occident, il faudra le prouver; 
et alors toutes les productions brahmaniques et buddhiques, 
qui se seront ordonnées dans une succession régulière les unes 
à l'égard des autres, pourront être placées en face des productions 
contemporaines de l'esprit européen. Si l'on trouve que l'antiquité 
a duré plus longtemps dans l'Inde que partout ailleurs, si l'on 
arrive à reconnaître qu'elle dure encore sous nos yeux, il ne 
faudra pas davantage se troubler de ce fait, assez neuf sans doute 
dans l'histoire de l'esprit humain, et on ne devra pas hésiter à 
assigner des dates modernes à des choses antiques. En un mot, 
avant de dire du point de vue européen. Ceci est ancien et ceci 
est récent , il faudra s'être placé au point de vue indien , et avoir 
montré à l'égard de quoi, dans l'Inde, tel ou tel ouvrage porte 
les caractères d'une production, soit antique, soit moderne. 

C'est, je ne crains pas de le dire, ce qu'on oublie de faire, 

Jai rintime conviction qu*ici, comme en ture est parallèle à celui delà religîoD, dont 

beaucoup d'autres circonstances, la raison les monuments écrits sont, pour toutes les 

an peu froide, mais toujours si ferme de époques, les plus grandes productions du gé- 

cet bomme éminent, lui a révélé la vérité. nie brahmanique. L'bistoire des croyances 

Je n*ai pas besoin de faire lemarquer que, religieuses de llnde renferme celle de sa 

dans llnde, le développement de la littéra- littérature et celle de ses institutions. 

p. 



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cxvi PREFACE. 

lorsque Ion affirme d'un ouvrage indien qu'il est plus ou moins 
récent. Quelque libre qu'on soit de toute préoccupation, on ne 
peut se dépouiller entièrement des idées que cette qualification de 
récent réveille dans l'esprit. On voit toujours l'ouvrage auquel on 
l'applique placé dans la partie de l'histoire de l'humanité, sur la- 
quelle le christianisme a exercé une si profonde influence. Si l'ou- 
vrage que l'on examine remonte de quelques siècles au delà de cette 
grande limite qui sépare l'antiquité des temps modernes, on ne l'en 
juge, pas avec plus d'impartialité, et il rencontre encore dans les 
esprits les souvenirs delà civilisation hellénique, auxquels il est en 
quelque sorte forcé de rendre compte de son- authenticité et quel- 
quefois même de son existence. On ne s'aperçoit pas cependant 
qu'envisager sous ce point de vue les productions indiennes, c'est 
préjuger une question que l'on ne peut même encore réguhère- 
ment poser; c'est affirmer du premier coup que la civilisation 
grecque et que le christianisme ont exercé sur l'Inde une influence 
directe et parfaitement reconnaissable. Mais si flnde est restée 
étrangère aux mouvements qui ont renversé le polythéisme grec, 
et fondé sur des principes nouveaux la société européenne; si 
elle a vécu de son propre fonds, développant dans tous les sens 
les croyances qui naissent à l'origine de toutes les sociétés, quelle 
action, je le demande, ont eue sur les productions de sa littéra- 
ture des événements qui se passaient dans un monde dont elle 
ne faisait pas partie ? Qu'on multiplie autant qu'on le voudra les 
voyages que firent, dit-on, dans flnde les premiers apôtres chré- 
tiens; mais en même temps qu'on explique comment le chris- 
tianisme aurait pu triompher du polythéisme indien, florissant 
et soutenu par un pouvoir national, quand on le voit de nos 
jours si lent, malgré le puissant secours de f imprimerie, à ren- 
verser ce vieux système brahmanique, convaincu d'absurdité et de 



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PREFACE. » cxvii 

folie, auquei les Musulmans ont depuis longtemps enlevé l'appui 
d'un pouvoir indigène. Que Ton montre surtout dans une produc- 
tion de la littérature sanscrite, quelle qu'elle soit, la moindre 
trace d'idées chrétiennes, sauf ces grandes et primitives notions 
de morde qui forment l'antique patrimoine de l'humanité. Je ne 
parie pas ici des emprunts que l'Inde aurait faits aux sciences 
mathématiques des Grecs, parce que personne, pas même Cole- 
brooke, n'a encore, déterminé avec précision l'étendue de ces 
emprunts, et que s'ils sont avoués par les Brahmanes eux-mêmes, 
comme cela parait être de quelques notions astronomiques, ils 
ne peuvent, en bonne critique, prouver au delà des faits sur 
lesquels ils portent, encore moins servir de base à un système 
aussi vaste que celui qui voudrait nous représenter la civilisation 
indienne comme un produit de la culture hellénique. 

On voit combien de choses restent encore à démontrer lorsque, 
transportant hors du théâtre où il s'est produit un ouvrage in- 
dien, on applique à cet ouvrage la qualification de moderne, en 
la prenant dans le sens que nous ne pouvons pas nous empê- 
cher de lui donner. Il faut qu'on prouve que la civilisation in- 
dienne a passé en même temps que la civilisation occidentale, 
par les phases qui, en Europe, ont marqué le développement de 
œlle-ci; il faut qu'on fasse voir que le christianisme est pour l'Inde 
comme pour l'Europe une époque fatale, et qui a changé l'aspect 
et le mouvement de la société. Mais il faut avant tout qu'on lise 
la totdité de la littérature sanscrite, pour- y trouver la démons- 
tration des faits mêmes desquels on part pour la juger. Jusqu'à 
ce que ces travaux soient accomplis, il est permis aux esprits 
désintéressés de ne pas attacher, aux théories qui veulent que 
llnde ait subi les influences diverses de l'Occident, plus d'impor- 
tance que n'en méritent celles qui, vers la fin du dernier siècle, 



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cxviii • PREFACE. 

prétendaient, sur de simples conjectures, reporter la civilisation 
indienne bien avant les premiers commencements des plus vieilles 
sociétés connues. 

Ramenée ainsi à Tétude impartiale des monuments littéraires 
de rinde, la critique les voit se classer dans un ordre successif, 
dont les dates ne sont pas encore fixées avec précision, mais 
dont les grandes divisions sont déjà nettement indiquées. Dans 
les temps les plus rapprochés de nous paraissent les productions 
des sectes qui ont pris, pour objet de leur adoration, quelques- 
unes des divinités principales du Panthéon indien. En même 
temps que les sectes se développent et se multiplient, on voit 
s'exécuter les grands et nombreux travaux d'interprétation et de 
critique, qui sont déjà florissants au vu*' siècle de notre ère. 
Cette période est l'âge moderne de la littérature sanscrite, mais 
les ouvrages qu'elle fait naître ne sont que des imitations, des 
développements et des interprétations de. monuments beaucoup 
plus anciens, qui forment la base véritable de la culture brah- 
manique. Ces monuments, dont la date précise n'est pas connue, 
précèdent manifestement tous ceux qui sont nés dans la période 
que je viens d'indiquer; ils sont également antérieurs, pour la 
plus grande partie, à la révolution opérée par le Buddhisme 
dans f Inde six siècles au moins avant notre ère. Cette révolutioj^, 
dont on a retrouvé de si curieuses traces dans les inscriptions de 
lest et de l'ouest de la presqu'île, acquiert ainsi une importance 
immense dans l'histoire philosophique de l'Inde. Placée entre la 
littérature brahmanique desVêdas, dont elle reconnaît l'existence 
quoiqu'elle en conteste l'infaillibilité, elle précède la renaissance 
et la transformation de cette littérature, à côté de laquelle elle 
avait élevé des monuments que nous ont conservés les livres 
sanscrits du Népal , et les livres pâlis de Ceylan. Elle divise ainsi 



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PRÉFACE. cxix 

emdeux périodes distinctes Thistoire littéraire des Brahmanes, 
et marque avec précision le commencement des temps mo- 
dernes pour rinde; car le Buddhisme, après s'être produit d'a- 
bord comme un de ces systèmes philosophiques auxquels le génie 
indien a si fréquemment donné naissance, avait acquis une in- 
fluence assez directe sur la société pour exciter la rivalité de la 
caste des Brahmanes, et pom* devenir, de fait intellectuel qu'il 
était d'abord, un véritable événement politique. Quand la per- 
sécution dont il fiit l'objet l'eut définitivement expulsé de l'Inde, 
les Brahmanes durent reprendre avec plus d'ardeur le mouvement 
d'idées que le Buddhisme n'avait certainement pas interrompu, 
mais qu'il avait bien pu ralentir en s'y associant. C'étaient les 
croyances védiques qu'il avait attaquées; ce furent ces croyances 
qu'on s'eflForça de faire refleurir. On commenta les Vêdas; on en 
développa les opinions spéculatives; on rassembla les légendes 
relatives aux sages dont ces anciens livres faisaient connaître les 
noms. En un mot, on reproduisit dans un idiome plus facile et 
plus épuré, les opinions et les croyances dont ces livres, incon- 
testablement antiques, avaient gardé le dépôt. 

Voilà pourquoi les productions des derniers âges de la littéra- 
ture sanscrite ont encorfe un caractère si manifestement ancien. Ces 
productions sont, pour le fonds du moins, de beaucoup antérieures 
à la date qu'elles portent. Leur forme seule est moderne; encore 
cette forme n'affecte-t«-elle d'ordinaire que le langage, et la diffé- 
rence qui en résulte s'arrête à la surface et ne pénètre pas fort 
avant dans les idées. J'en excepte les modifications qu'apportèrent 
au fonds des croyances védiques les inventions des sectes qui 
se les partagèrent, pour les développer chacune à sa manière. 
Je ne parle pas notamment de la grande importance que les 
théories de la foi et de la dévotion, qui se substituèrent graduel- 



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cxx 



PREFACE. 



lement à lantique doctrine des œuvres, acquirent dans presque 
tous les Purânas. Loin de contredire les résultats de lexposé que 
je viens de tracer, ces changements les confirment au contraire, 
en ce qu'ils ne paraissent que dans des ouvrages déjà modernes ^^K 
A part ces innovations introduites par fesprit de secte, et tou- 
jours aisément reconnaissables, les modifications qu'a subies le 
vieux système indien se sont faites, si je puis m exprimer ainsi, 
par voie d addition plutôt que -par voie de substitution, et elles 
ont conservé avec une rare fidélité les éléments anciens sur les- 
quels elles travaillaient, et quelles ne pouvaient altérer impuné- 
ment, tant est inviolable le respect qui s attache à la collection 
des écritures sur lesquelles repose la base de la religion, de la 
philosophie et de l'organisation sociale de llnde brahmanique. 
Ces réflexions s'appliquent rigoureusement au Bhâgavata, qui 
me les a suggérées. Sans aucun doute, la date de cette compila- 
tion est moderne, mais les matériaux. en sont évidemment très-an- 
ciens. Je n'ai pas besoin de dire que je n'y ai trouvé aucune trace 
d'idées grecques ou chrétiennes; car où sont les ouvrages indiens 
dans lesquels l'on en ait positivement découvert jusqu'ici? Je me 



^ Il faut lire à ce sujet les réflexions par 
desquelles M. Wilson termine son savant Mé- 
moire sur les sectes religieuses des Hindous. 
[Asiat Res. t. XVII, p. 3 12.) Cet auteur y 
fait voir que la doctrine de la dévotion est 
une invention comparativement moderne, 
dont on ne trouvepas encore de trace dans 
les Védas, en d'autres termes, qui est aussi 
étrangère à la partie pratique de ces livres, 
laquelle recommande les œuvres, qua la 
partie spéculative , qui se rapporte à Tétude 
de Brahma, ou de TÊtre suprême. Avant 
M. Wilson ,Colebrooke avait déjà remarqué 
que le dogme de la foi ne paraît pas encore 



dans Ta phis ancienne doctrine védànta, 
telle que Texpose Vâdaràyana, dans le re- 
cueil d*axiomes nonmié Brahmasâtra, et 
qu'il se montre à peine dans le commentaire 
composé par Çamkara sur cet ouvrage, tan- 
dis que le Védântisme moderne, dont .le 
principal texte est la Bhagavadgtta, établit , 
d'accord avec le plus grand nombre des Pu- 
rânas, la souveraine efficacité de ce culte ar- 
dent et passionné qui a le nom spécial de 
BhaktL (Colebrooke, Miscell Essays, 1. 1, 
p. 376. ) Mais quanclon dit que ce dogme 
est moderne, il faut se souvenir que c'est 
comparativement à la doctrine primitive 



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PREFACE. 



GXXi 



tiens d'ailleurs renfermé, comme je crois qu'on doit commencer 
par le faire, dans l'Inde même, et je compare notre poëme aux 
autres productions brahmaniques jusqu'à présent connues. Or si 
l'on retranche du Bhâgavata des expressions et des figures qui at- 
testent la décadence de la poésie indienne; si on laisse de côté la 
théorie de la foi et de la dévotion, dont les développements exa- 
gérés appartiennent, comme je le disais tout à l'heure, aux sectes 
modernes, on trouvera que l'auteur de ce poëme n'a fait que 
mettre, sous une forme qui lui est toute personnelle, des croyances 
et des idées qui existaient certainement bien longtemps avant lui, 
et qu'il n'a eu d'ordinaire d'autre objet que de transporter, comme 
fa très-bien dit le savant M. Mill, dans ses vers plus polis et plus 
élaborés, les traditions que lui fournissaient les plus vieilles 
légendes purâniques ^^K Le sujet principal de son poëme ne lui 
appartient même pas plus que le reste; car on sait, à n'en pas 
douter, que du temps de Çaâkara il existait déjà six divisions 
de la secte des Vâichnavas, que l'une de ces divisions, qui se com- 
posait des Bhâgavatas ou adorateurs de Bhagavat, avait adopté, 
comme livres fondamentaux, les Upanichads des Vêdas et la Bha- 
gavadgîtâ du Mahâbhârata, et qu'elle se rapprochait beaucoup, 



des Védas. Il se trouve en effet déjà dans le 
Mahâbhârata, poëme qui devait être très- 
répandu dans rinde deux ou trois siècles 
au moins avant notre ère. {Quart. Orient 
Magaz. t. III, p. i33.) Je ne citerai pour 
exemple que la description du culte que les 
habitants du Çvétadvipa rendent à Vichnu. 
(Mahdbhdraia, Çânti, cccxxxviii, tom. m, 
p. 81 4.) Les expressions de bhakta (dévot) 
et hhakti (dévotion) s*y rencontrent à cha- 
que vers, ainsi que dans plusieurs autres 
des Itihâsas dont se compose cette curieuse 
portion du Mahâbhârata. Cest Tinfluence 



de ce dogme facile de la dévotion , dogme 
que* je crois étranger au Buddhisme, qui a 
donné aux Purânas l'autorité dont ils jouis- 
sent depuis plusieurs siècles dans llnde. 
En plaçant la foi bien au-dessus des œuvres, 
ces livres ont presque supplanté auprès du 
peuple les Védas, dont ils respectent, no- 
minalement du moins, le caractère sacré, 
mais dont ils ont dans le fait modifié sen- 
siblement les doctrines. (Voy . Quart. Orient. 
Magaz. t. IV, p. 180.) 

^ Intcr. on the Bhitiri Lit , dans Joam. of 
the Asiat. Soc. ofBengal, t. VI, p. 16. 

Q 



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GXXII 



PREFACE. 



quant à la doctrine et aux pratiques extérieures» des Vâichnavas 
du XII'' siècle qui reconnaissent Râmânudja pour leur chef ('). H 
est évident que, pour découvrir lorigine du culte de Bhagavat, 
il faudrait remonter beaucoup plus haut que Çamkara, puis- 
qu'on le trouve déjà positivement établi dans le Mahâbhârata, 
et réduit jusqu a un certain point en système dans Tépisode phi- 
losophique de la Bhagavadgîtâ. 

Mais c est surtout par la manière dont lauteur emploie les 
textes les plus vénérés des Vêdas, que paraît le caractère particu- 
lier d'imitation qui distingue son ouvrage, et en fait un recueil 
beaucoup plus ancien pour le fonds quil ne semble Têtre quant 
à la forme. Ce n est pas ici le lieu d'énumérer tous les passages 
qui prouvent que fauteur na fait souvent cpie copier les Vêdas 
qu'il avait sous les yeux. Il me su£Gira d'affirmer en ce moment, 
ce que d'aiEeurs je démontrerai plus tard, que le compilateur du 
Bhâgavata ne s'est pas contenté des allusions perpétuelles qu'il 
fait à ces livres, mais qu'il se sert de leur texte même et s'ex- 
prime souvent dans leur langage. C'est par là que doivent s'expli- 
quer les archaïsmes qu'on rencontre quelquefois dans son style, 
archaïsmes qui sont d'ordinaire appelés par le besoin du mètre, 
mais que l'auteur ne se serait vraisemblablement pas permis, s'il 
n'y eût été autorisé par la présence de formes semblables dans le 
recueil sacré des Vêdas ^^l Le commentaire de Çrîdhara Svâmin 



* Wilsôn, Sketch of ihe rel, SecU, dans 
Asiat Re$. t. XVI, p. 12 et 1 3. 

^ Je me contenterai de signaler ici rem- 
ploi, assez rare d'ailleurs, de quelques 
termes védiques; et quant à la grammaire, 
l'omission dé Taugment dans quelques for- 
mes verbales, l'emploi à l'accusatif pluriel 
de la désinence as dans des noms (comme 
ceux en i et en a) qui nW font usage qu'au 



nominatif, et quelques autres irrégularités 
de la déclinaison et de la conjugaison, qui , 
après tout, ne sont pas très-importantes. La 
plus forte que j'aie rencontrée dans les trois 
premiers livres est la suppression de l'anu- 
svâra, dans TÇ^iri pour ^içrf, 1. III, db. xv, 
st 2 4, 2*Pàda, suppression qui est nécessitée 
par le mètre. Cette leçon, sur laquelle tous 
les mss. sont unanimes, n'est pas expliquée 



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PREFACE. cxKiii 

fournit quelquefois des renseignements précieux sur ces parti- 
cularités de style, quoiqu'il soit d ordinaire un peu succinct et 
même obscur, toutes les fois qu*il s'agit des andogies qu'o£Bne le 
Bhâgavata, quant aux idées et quant au style, avec les parties ly- 
riques ou philosophiques des Vêdas. Les indications qu'il nous a 
conservées n'en seront pas moins recueillies soigneusement dans 
mes notes, et je tâcherai, sur quelques points, de suppléer à 
son silence. Mais comme les notes dont je parle peuvent être 
longtemps encore à paraître, je crois devoir en détacher deux 
morceaux qui, sans avoir une grande étendue, forment cepen- 
dant chacun un tableau distinct, dont les Védas ont fourni les 
idées et les expressions. 

Le premier de ces deux morceaux est déjà connu par la tra- 
duction qu'en a publiée Colebrooke, dans son second Essai sur 
les cérémonies religieuses des Brahmanes ^^\ Je n'en crois pas 
moins utile d'en rapporter ici le texte, parce que les analogies 
que je remarque entre le style de ce fragment védique et celui 
d'un passage du second livre du Bhâgavata ne peuvent être com- 
plètement appréciées que par les lecteurs qui seront à même de 
comparer ces deux passages sous leur forme originale. Le morceau 
védique qu'on va lire jouit d'ailleurs d'une très-grande célébrité, 
et il se trouve, avec de légères variantes, répété dans deux Vêdas, 
d'abord dans le Rïtch, au livre VIII, chap. iv, hymnes 1 7, 1 8 et 19, 
et ensuite au chapitre xxxi du Yadjus blanc <^). On le désigne 

par Çrtdbam Svàmin , et elle n'a vraisem- ms. fol. 56 r. sqq. Le mafintcrit de la Bi- 

Md^lemeiit pour elle d*autre nutorité qoe la bliothèque dn Roi donne les stances telles 

stance dtée par M. Wilson dans la préfiioe que je les ai reproduites ; mon manuscrit, 

de son Dictionnaire sanscrit, p. xLn , i" éd. au contraire , est dn genre de ceux que Ton 

^ Misi^elL Essayt, 1. 1, p. 167 et 168. nomme PadoM, et dans lesquels les mots 

^ Colebrooke, Mite. Etloyi, 1. 1, p. S09, sont divisés par une barre qui les sépare les 

note, et Rïgvéia SaMkiti, ms. de la Bibl. uns des autres, contrairement aux lois du 

du Roi , 1. ym , ck. iT, fol. 3 1 V. et de mon Samdbi , lesquelles n*y sont pas obsenrées. 



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GXXIV 



PREFACE. 



sous le nom spécial de Purucha Sûkta, « THymne de Purucha, » 
ou du Dieu-homme considéré comme la victime qu'immolèrent 
dans Torigine les Dieux, pour donner au monde Texemple du 
premier sacrifice (*). C'est, après la Gâyatrî, cette belle et simple 
profession de foi des Brahmanes, le morceau le plus estimé peut- 
être des Vêdas, à cause des notions cosmogoniques et religieuses 
qu'il exprimé dune manière aussi concise que hardie. Aussi un 
commentateur souvent cité, Sâyana Atchârya, n'hésite-t-il pas à 
rapporter, sans toutefois l'adopter entièrement, l'opinion de quel- 
ques scoliastes, qui prétendaient que la présence de cet hymne 
dans le Rïgvêda constituait la prééminence de ce Vêda sur les 
deux autres ^^K En voici du reste le texte même; je le donne 
d'après la rédaction du Rïgvêda. 



Ce morceau se trouve encore dans le Yadjur- 
vêda, ms. dêv. fonds Polier, n* iv c, f. n 3 r., 
et dans le V-âdjcLsanéyî Safhhitd, ms. de la 
Bibliothèque du Roi, fol. 81 v. sqq. . 

^ Cet hymne fait partie d'un Upanichad, 
très-probablement du Bhrïguvalli , qui ap- 
partient au Yadjurvêda (Colebrooke, Mise. 
Essays, 1. 1, p. 97); car Anquetil le donne 
dans sa traduction latine, immédiatement 
après rUpanichad qu'il appelle Barkh bli,et 
il en transcrit le titre Barkheh Soukt, ce qui 
n*est vraisemblablement qu'une altération 
du titre sanscrit Purucha Sâkta. ( Oapne- 
k'hat, t. II, p. 346 sqq.) U est curieux de 
comparer la traduction d' Anquetil faite sur 
la version persane avec le texte sanscrit, et 
avec rinterprétation que j'ai donnée de ce- 
lui-ci, à l'aide du conmientaire de Sàyana. 
La version persane n'est quelquefois elle- 



même qu'un commentaire , mais elle repro- 
duit en général avec une g:rande fidélité le 
sens fondamental du texte. 

^ Védârthaprakâça, man. de la Bibl. du 
Roi, f . 1 r,, et même page dans mon ms. 

' Le compilateur du Bhâgavata fait en 
plus d'un endroit allusion à cette figure 
sous laquelle les Védas nous représentent 
l'Être suprême en tant qu'auteur et ma- 
tière du monde; voyez entre autres 1. I, 
ch. m, st. 4i et 1. Il, ch. v, st. 35, 1. 2. 
C'est à ces deux derniers Pàdas que com- 
mence dans le Bhâgavata le morceau qui 
n'est qu'un^ imitation et qu'un dévdoppe- 
ment de notre hymne védique. Pour re- 
trouver les deux portions de la première 
stance de cet hymne , il faut réunir à la 3* 
ligne de la stance 35 du Bhâgavata la 2* 
ligne de la stance i5 du chapitre vi. Çri- 



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PREFACE. 



cxxv 






dhara, dans son Commentaire, donne de 
ces deux lignes la même interprétation que 
Sâyana de la première stance de Thymne 
védique, et il s'attache à montrer que les 
expressions du Bhagavata reviennent exac- 
tement à celles du Véda. Ainsi , le terme de 
vitasti{le plus petit empan], qui déjà au 
livre I, ch. v, st. 20, est remplacé par son 
synonyme pridéça, répond' au daçâggnla 
du Véda; Çridhara ajoute ensuite : « Après 
« avoir rempli complètement la hauteur 
« d'un empan, il subsiste [encore au d^]; 
« par là le texte indique, non la mesure de 
« Purucha, mais ce fait qu'il dépasse [cette 
■ mesure]. » Cetfe figure est, du reste ,^ fa- 
milière aux diverses écoles indiennes , et on 
connaît la description que les Védântistes 
donnent de la cavité ou du lotus du cœur, 
qu'ils placent dans le ventricule droit, et 
qu'ils regardent comnle le siège de l'Esprit 
suprême individualisé dans l'homme. Voyez 
les passages traduits par Colebrooke [Mise, 
Essays, t. I, p. 3&4 et 345} , et surtout les 
curieux textes cités par Fr. Windischmann 
[Sancara, pag. 160, 161 et 162). Les Sam- 
khyas admettent aussi que le corps subtil 
est de la hauteur du pouce, et ils citent tin 
texte des Vêdas que rapporte M. Wîlson , 
dans son conmien taire sur les Sàmkhya Kâ- 
rikfts (p. i35). J'observe, en ce qui touche 
au mètre , qu^il faut résoudre en deux mots 
^raTT iihi(h«, ou , en conservant la fusion eu- 
phonique de ces deux mots , opérer la réso- 
lution sur le verbe «fr^wlrlvi^ o^ encore, 
conmie font les Brahmanes, ?rf^?if^^. 
Colebrooke (MùcelL Essays, t. H, p. i53, 
note) et Lassen (AnthoL sanscr. p. 108) ont 
déjà proposé cette dernière méthode; mais 



depuis , Hosen dans ses notes sur le Rïgvêda 
(p. vu), et le D' A. Kuhn {Zeitschriftfàr die 
Kande des Morgenland. t. III, p. 78 sqq.), 
ont étendu et précisé cette remarque , en 
montrant que le Samdhi des voyelles n'était 
pas encore, à l'époque des hymnes védiques, 
ausèi général ni aussi obligatoire qu'il l'est 
devenu depuis dans la langue classique , et 
qu'ainsi deux voyelles semblables ( comme 
dans qr^«#r«) peuvent rester désunies 
sans se confondre (Kuhn, Zeitschrifl, etc% 
t. III, p. 79 ), et qu'il en est de même des 
voyelles i et a devant une voyelle dissem- 
blable , ce qui explique la résolution pos- 
sible de la semi-voyelle j', dans 4ihj(hv<j[. 
[Ihid. p. 79 et 80.) Le Yadjurvêda lit ici 
HJd^rtaii. Colebrooke , qui avait traduit cet 
hymne à une époque où il n'était pas aussi 
familiarisé avec la littérature des Vêdas 
qu'il l'a été depuis, a eu occasion de reve- 
nir sur quelques-unes des incorrections de 
sa version (Misceïl, Essays, t. I, p. 309), 
et il a notamment rectifié celle de la stance 
même sur laquelle porte la présente note. 
{Ibid. pag. 3ii3, note.) Je remarquerai ici 
une fois pour toutes que quand je me suis 
éloigné du sens adopté par Colebrooke , je 
m'y suis cru autorisé par le conmientaire 
de Sàyana. Malheureusement, la seule par- 
tie que je possède de cette glose précieuse 
est si manifestement incorrecte, que je n'ai 
pu souvent en découvrir le sens que par 
conjecture , et que je n'en ai pas toujours 
fait, dans les notes qui vont suivre , un aussi 
fréquent usage que je l^urais désiré. 

^ La première ligne de cette stance est 
la première de. la stance i5 du chapitre vi 
du Bhagavata; la rédaction de notre poème 



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CXXVI 



PREFACE. 



prouve qu'il faut, avec Sâyana , traduire le 
mot 7^ par ce f oi existe actaellement; Coie- 
brooke n'avait pas assez distinctement in- 
diqué ce sens. La 2* ligne est la première 
de la stance 17 du Bbâgavata. La traduc- 
tion que j'en propose parait très-dlSërente 
de celle de Colebrooke, mais elle a pour 
elle Fautorité de Sâyana, et je n'ai pas bé- 
sité à l'adopter, malgré son obscurité ap- 
parente; voici la {^ose même de Sayana, 
telle que la donne mon manuscrit : 

Aussi, [c est-à-dire] de pins, ii est le maître, ie 
dispensateur de l^imiiiortalité. Yat signifie parc€ 
que : il croit an dehors par la nourriture, c^est-à- 
dire par la nourriture que prennent les êtres doués 
de vie, [ou encore] par ce dont ils doivent jouir; 
[dans atirôkati, la préposition ad' signifie] ayant 
franchi (étant sorti au dehors). Cela veut dire qu é- 
tant sorti de Tétat de cause qui est son état propre, 
il arrive à Tétat d'univers, [état dont il s'enveloppe 
et] sous lequel il est actuellement visible. C'est parce 
qu il passe à cet état qui eet d'être l'univers, pour 
que les créatures donées de vie paissent jouir du 
fruit de leurs œuvres, c'est à cause de cela que sa 
substance existe [encore] au delà de cet état relatif 
[dans lequel il parait en tant qu'univers]. 

Xavoue que si j'eusse connu ce commen- 
taire au moment où j'ai traduit le passage 
correspondan t du Bbâgavata , j'en eusse tiré 
des lumières utiles pour l'intelligence de 
ce passage. La ^ose de Çridbara Svâmin 
est en eCTet assez obscure; le commentateur 
n'interprète pas le verbe m^nng^ (correspon- 
dant à *tld'^i^(d ) , qui est le terme vérita- 
blement difficile , surtout avec «Tsf (au lieu 
de ii*^h], et il termine, son explication 



par ces mots : « Il n'est pas seulement l'en- 
« semble de tout ce qui existe , il est encore 
« le souverain nuutre de rinunortalité , c'est 
« à-dire de la béatitude qui lui appartient 
« en propre. » Cest là-dessus que j'avais 
fondé mon interprétation; mais aujour- 
d'hui je propose de la changer comme il 
suit I d'après les paroles de Say aça : « Il est le 
« maître de l'immortalité et du salut, parce 
•• qu'il s'est élevé au delà de [toute] nourri- 
« ture mortelle. » Cette traduction , quoique 
obscure, me parait préférable à celle que 
l'on trouvera p. 2 3g duvprésent volume. Elle 
revient au sens même que la stance 2 de 
notre hymne védique m'a semblé exprimer. 
Le texte du Véda veut dire que l'Être su- 
prême est le dispensateur de l'immortalité , 
parce que c'est lui qui , sortant de son unité 
abstraite , a créé de sa substance le monde , 
et dans ce monde , les êtres qui y vivent , et 
les a ainsi placés dans les conditions né- 
cessaires pour qu'ils obtinssent l'immorta- 
lité comme récompense de leurs œuvres. Le 
texte du Bbâgavata dit à peu près de même 
(et avec une différence qui n'est que dans la 
forme), que l'Être suprême est le dispensa- 
teur du salut , parce qu'après être devenu le 
monde et avoir fourni aux hoomies la nour^ 
riture qui soutient leur existence et leur 
donne les moyens d'accomplir leii œuvres 
que leur condition leur impose , il existe en- 
core au delà de cette vie relative , au sein de 
l'immortalité et de la béatitude à laquelle 
l'homme peut parvenir par les œuvres. On 
comprend maintenant pourquoi les deux 
commedtaieurs dont j'ai sous les yeux ie 
travail , rendent 9^ la nourriture^ farm^fs^t 
le fruit des cnvrei; c'est uniquement l'effet 
pour la cause. Tai préféré cependant caa- 
server à ce mot son sens propre, qui est 



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PRÉFACE. 



CXXVII 



certainement plus primitif et qui exprime 
d'une manière plus sensible la figure sous 
laquelle les anciens textes védiques nous 
représentent la vie mortelle, considérée 
comme entretenue par la nourriture à la- 
quelle on sait que les hymnes du Rïtch font 
de perpétuelles allusions. Si maintenant on 
se reporte à la traduction de Golebrooke , « il 
« est ce qui croit par la nourriture , et il est 
« le dispensateur de Tinmiortalité , ■ on trou- 
vera que cette version ne diffib^e au fond 
que très-peu de celle que je préfère d'après 
Sâyana; mais il faut convenir aussi,, que 
pour retrouver ce sens dans la version de 
Golebrooke , il n'était pas inutile de revoir 
et de conmienter, comme je viens de faire, 
la {^ose de Sâyana. 

^ La première ligne de cette stance est 
la seconde de la stance 1 7 du Bhâgavata , la- 
quelle n'est qu'un développement et comme 
un coDomentaire qui affaiblit l'énergique 
concision du texte védique et en altère lé- 
gèrement l'idée , en effaçant l'espèce de gra- 
dation qui se trouve entre les deux Pâdas. 
Çridh^a Svàmin parait avoir fait la même 
remarque, car il s'efforce de ramener le 
texte du Bhâgavata au sens de notre passage 
védique, de la manière suivante : « Mais, 
« dira -t- on, si l'Être suprême est la ma- 
« nifestation du monde extérieur même , 
" comment peut-on dire qu'il est perpétuel- 
" lement libre? C'est pour répondre à cette 
• objection que l'auteur du Bhâgavata re- 
« produit dans son texte le sens du passage 
« védique : Vpilà ia grandeur, passage qui si- 
« gnifie que, quoiqu'il soit la manifestation 



« du monde extérieur même , il est le maitre 
« de l'immortalité; c'est là sa grandeur, la- 
« quelle ne peut être surpassée, c'est-à-dire 
«est infranchissable, c'est-à-dire encore, 
« n'est pas effacée par le fait de la manifes- 
« tation du monde extérieur. Le Mantra du 
« Véda qui dit : Voilà sa grandeur, n'a pas 
« d'autre sens. » La version de Golebrooke, 
qui est ainsi conçue : « Voilà sa grandeur, 
« c'est pourquoi il est le plus excellent es- 
« prit doué d'un corps , » revient exactement 
à la traduction que.donne l'auteur du Bhâ- 
gavata, et elle altère de la même façon 
l'idée védique. Quant à la seconde ligne de 
notre stance, elle est commentée dans les 
deux lignes de la stance 18 du Bhâgavata, 
etÇridhara Svâmin observe que le Mantra 
dit en termes plus généraux ce que le Bhâ- 
gavata exprime avec plus de détail. G'est là 
une des parties du texte dont Golebrooke 
[Mise, Ess, 1. 1, p. Sâ4 et 355) a corrigé la 
traduction ; j'ajoute que Fr. Windischmann 
(Saneara, p. i45) a cité ce passage même 
d'après le commentaire de Çamkara sur les 
Çàrtraka Sûtras. Je remarquerai encore que, 
pour rétablir le mètre du second Pâda, il 
faut lire q^rr 9rft, d'après la remarque faite 
tout à l'heure, pag. cxvi, note, col. 1. 

* Les deux premiers Pâdas de cette 
stance sont conmientés par la stance 1 9 du 
Bhâgavata; les deux derniers le sont par la 
stance 20, qui en modifie notablement le 
sens. Je remarquerai d'abord, en ce cpii 
regarde la différence qui se trouve entre la 
traduction de Golebrooke et la mienne, 
que je me suis attaché à suivre la glose de 



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CXXVIII 



PREFACE. 






Sâyana qui eqtend ie texte comme il suit; 
La quatrième partie de sa substance se 
trouva de nouveau ici-bas, c'est-à-dire 
qu'elle ne cesse de revenir par suite des 
phénomènes de la création et de la destruc- 
tion ; le Bhagavat aussi dit bien, que la to- 
talité de cet univers n'est qu'une portion 
de l'Esprit suprême , dans le vers suivant : 
Je subsiste [indépendant], après avoir fondé 
la totalité de cet univers, avec une seule 
portion de ma substance. [Bhagavadgitâ, 
ch. X, st. 43, 1. 3.] Puis revêtant sa 
Mâyâ, multiplié, c'est-à-dire devenu dis- 
tinct et multiple sous les formes des Dê- 
vas, des honmies et des animaux, il a pé- 
nétré, c'est-à-dire il a occupé, en faisant 
quoi? en [le] prenant pour but, premiè- 
rement ce qui vit de nourriture, c'est-à- 
dire l'être doué de sensibilité auquel ap- 
partiennent les fonctions de la nutrition 
et autres, ou encore l'être doué de vie, 
en d'autres termes la science, et seconde- 
mentce qui ne vit pas de nourriture , c'est- 
à-dire l'être qui n'est doué ni de sensibi- 
lité ni de vie, c'est-à-dire les montagnes, 
les fleuves et les autres corps matériels. Ce 
sont là les deux choses qu'il a occupées, 
après qu'il fut devenu lui-même multi- 
ple. » On voit par là que la traduction de 
Golebrooke n'a pas pour elle le commentaire 
de Sâyana , en même temps qu'on trouve 
dans ce commentaire même quelques-uns 
des éléments du sens développé par la 
stanee 20 du JBhàgavata. Le terme de fcpsat^ 
que, sur l'autorité du Dictionnaire de 
M. Wilson, j'avais traduit par « cet Être 
« qui pénètre toutes dioses, » doit, d'après 
Sâyana, se traduire par « s^étant multiplié 



« [sous des formes distinctes] , » ce qui re- 
vient à la glose de Çridhara, qui, en l'ab- 
sence de celle de Sâyana, était assez obs- 
cure : firiâ^ 53" fWfîM^ « Celui qui va com- 
« plétement vers chaque forme distincte, • 
. c'est-à-dire Purucba devenant multiple. Le 
Bhâgavata fait, de la pensée du Mantra, 
une application purement humaine qui lui 
enlève une partie de sa généralité, et Çri- 
dhara développe ce sens, en voyant dans 
les mots « la nourriture et l'abstinence de 
« nourriture, > 1® les moyens d'obtenir les 
jouissances (c'est-à-dire la vie de ce monde), 
2"" la délivrance (c'est-à-dire l'immortalité). 
Je terminerai ce que j'ai à dire sur cette 
stanee védique en remarquant qu'il faut 
sans doute, dans le premier Pàda, réunir 
par une crase qui n'est pas sans exemple 
les mots 3^ et S^ et dans le troisième , 
scander fêrjH^, ou , à la manière brahma- 
nique, fo^lgêi^*, on a encore le dioix, pour 
ce Pàda, de faire porter la résolution que 
je propose sur le verbe anin>i?ï^=: fâmn^nX: 
^ Cette stanee est reproduite avec quel- 
ques additions dans la stanee 2 1 du Bhâga- 
vata. Je m'éloigne encore ici du sens adopté 
par Colebrooke , en m'appuyant sur la glose 
de Sâyana, dont voici un extrait : • Cette 
« stanee n'est que le développement de la 
« précédente: De lui, c'est-à-diredePurucha, 

• naquit Virâdj , qui a pour corps l'œuf de 
« Brahmâ. Cet Être s'appelle Virâdj, parce 
« queloutes les substances apparaissent dis- 

• tinetement en lui. Purucha s'établissant le 

• directeur suprême de ce corps, (Âdhi-Pu- 
« nicha) naquit en tant que Purudia ( Esprit 
« individuel), et il devint la personne qui 
t s'attribuait ce corps. Cet Être , que dans le 



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PREFACE. 



CXXIX 



qï^jÇ^ ^ft'Siï'^ MMHH><=H l 



« Védànta on appelle YEsprit suprême, ayant 
« créé avec sa Mâyà le corps de Virâdj , qui 
« esl Fœuf de Brahmâ , et y étant entré sous 
« la forme de Tesprit individuel , devint le 
« Djiva, rame essentiellement vivante qui 
« s'attribua cet œuf de Brahmâ. » [ Sâyana 
cite ensuite un texte de rUttaratàpaniya , 
Tun des Upanichads de TAtharvavéda, qui 
est trop altéré pour être traduit avec cer- 
titude; il ne fait d'ailleurs que répéter, 
en d'autres termes , la pensée développée 
précédemment.] « Dès qu'il fut né, ce Virât- 
« purucha, [ou cet Esprit qui constitue la 
« personnalité de Virâdj , ] devint excessif, 
« c'est-à-dire augmenta [ en volume et en 
«nombre], et parut sous les formes di- 
« verses des Dévas, des honmies et des ani- 
« maux. Ensuite, c'est-à-dire après qu'il fut 
«devenu l'âme individuelle des Dévas et 

• des autres êtres , il créa la terre. Puis, c'est- 
« attire inmiédiatement après la création de 
« la terre, il créa les villes pour les âmes 
« individuelles. Par ^: (les villes), on en- 
« tend les corps, parce qu'ils sont remplis, 
« ^é^y par les sept substances qui lesconsti- 

• tuent. » La traduction latine d'Ânquetil 
représente presque mot pour mot celle de 
Golebrooke : « S'étant reproduit successi- 
« vement, il peupla la terre. » [OupiteKhat, 
t. n, p. 347.) On remarquera quant au 
mètre de cette stance, que la voydle a 
subsiste deux fois après 6 (transformation 
de iu), contre la r^e qui voudrait qu'elle 
fût remplacée par une apostrc^he, mais 
conformément à Tusage antique exposé par 



le D' A. Kuhn. [ZeiUchriftfàr die Kunde des 
Morgenlahd, t. III, p. 78.) J'ajoute encore 
que le Yadjus lit rmf fSn^i parce que, dans 
ce Véda, le da ne se change pas en la. 
(Rosen, Rïgvéda Safhhitd, notes, p. 1.) 

^ Cette stance est amplement dévelop- 
pée par les cinq stances, 22 à 26 inclusive- 
ment, du Bhàgavata. On y remarque encore 
la présence de la voyelle a après 6, pour as; 
mais le Yadjurvêda remplace ici l'a par l'a- 
postrophe. Golebrooke l'a traduite conmie 
l'interprète Sâyana; mais il la place la qua- 
torzième de notre hymne , ce qui prouve 
que le texte qu'il avait sous les yeux ap- 
partenait au Yadjurvêda, qui donne cette 
même place à la présente stance. Jai suivi 
Tordre du ms. de la Bibliothèque du Roi 
et de mon ms. , ordre qui est justifié par la 
g^ose de Sâyana , et confirmé par l'auteur 
du Bhàgavata, ainsi que par son conmien- 
tateur, Çridhara Svâmin. 

' A cette stance, qui est la neuvième 
dans la rédaction du Yadjurvêda, corres- 
pondent avec plus de développement les 
stances 37, 28 et 2g du Bhàgavata. Sâyana 
définit les Sâdhyas, « les Pradjâpatis et au- 
« très destinés à être les instruments de la 
« création ; les Rïchis sont ceux qui voient 
« (ou qui se rappellent) les Mantras; ■ ce 
dernier titre est expliqué ici conformé- 
ment à l'interprétation qu'en a donnée Go- 
lebrooke. (MiscelL Essays, 1. 1, p. 21 et 22, 
note. ) Il faut scander mfSvr ou ^Enfil^rr à 
cause du mètre, dans le quatrième Pâda » 
d'après la règle souvent rappelée. 



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eux 



PRÉFACE. 

HH I <^I tIsl l MH "^^T ^iHqi^: | 

ïlT^ ^ srf^ fTFTTfî^HHlKlMI îïsn^i ll\oH 



(2) 



^ C'est encore d'après Sâyana que je tra- 
duis mtrm d'une autre manière que Gole- 
brooke , suivant lequel ce mot signifie « gou*^ 
« verné par f instinct. • Voici la glose de 
Sàyana : « Cest par le moyen de Tatmos* 
< phère que Vàyu est la divinité des trou- 
« peaux , comme cela résulte du Bràhmana 
« du Yadjurvéda , qui dit : Vdya est certaine' 
« ment le souverain de Vatmôsphère; or Tat- 
« mosphère est la divinité des troupeaux; 
« ce sont les vents qui les enveloppent. • Il 
faut scander, au second Pàda, 91^ ou 
irriH^ï, et au cpiatrième mi^OTsr ou mf^zov. 
Cette stanoe est la sixième dans le Yadjur- 
véda qui litirT^n^mr» leçon que je préfère à 
celle du RIgvéda ; m^iRn:i; 

^ Sâyana traduit 3inrT^ par «qui a deux 
« rangées de dents, Tune supérieure et rautre 
«inférieure,» conmie font KuUûka com- 
mentant Tadjectif SMQTh^ de Manu (1. 1, 
st. 39)-, et Ânquetil, d'après le traducteur 
persan [Oapnekhal, t. II, p. 3^7). Cette 



stance est la huitième dans le Yadjurvéda. 
Au second Pâda, il faut scander 9 3)Ym^: , 
en résolvant le Samdhi, d'après la rediar- 
que du D' A» Kuhn. (Zeitsehrift Jàr die 
Kunde des Morgenland. t. III, p. 79.) 

' Il faut scander, au i*' Pàda.fShir^: ou 
{âo^it et au 2*, (okvcAf^^ ou lakêicMfn*. Cette 
stance est la dixième dans le Yadjurvéda , 
qui la lit ainsi : ajjS fih*l«HMl(lj5f «T| 4^1^* 

^ Il &ut scander, au 2* Pàda,^nr^: ou 
^T!ri^: ; au 4*« on remarquera la conserva- 
tion de la voyelle a, précédée d'un 6. Cette 
stMice est la onzième dans la rédaction du 
Yadjurvéda. 

^ La seconde remarque de la note pré- 
cédente s'applique également au 2* Pftda 
de cette stance. Au 3* Pàda , il fiiut scander 
W vfi^nET. Cette stance est la douzième dans 
le Yadjurvéda, qui donne ainsi les deux der- 
niers Pâdas : jtfM i <.i^iM mtfTBr tyKli)(f»aff 
«De ses oreilles naquit et le vent et le 
« souffle; de sa bouche , le feu. » 



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PREFACE. cxxxi 

1. Il a des milliers de têtes, Purucha; des milliers d'yeux, des milliers 
de pieds; en même temps qu'il pénètre entièrement la terre, il occupe 



^ La stance li est la treizième dans la 
rédaction du Yadjurvéda. 

^ Suivant la traduction d' Anquetil , c'est- 
à-dire, d'après la paraphrase persane, les 
fossés dont parle le texte désignent figura- 
tivement les sept bcéans. Les vingt et un 
brandons désignent les sept mondes mul- 
tipliés par le nombre trois. (Cdiebrooke, 
Mùcell. Essays, t. I,p. i go, note.) 

' B faut scander, au 2* Pâda,qfpn^«n^, 
et au i\ mfirarr: ou^irfeiT:. Quelque^unes 
des licences métriques sigùdées dans les 
notes précédentes comme appartenant aux 
hymnes des Yédas, ont passé dans notre 
Bhàgavata, en même temps que les idées 
et les formes «rchaiqaes empruntées, par 
l^antenr de ce poème , aux plus anciens mo- 
numents de la littérature brahmanique. Ces 
licences, ou jdutôt ces archaïsmes bien an- 
térieurs à la métrique régulière des com- 
positions classiques, se sont même déve- 
loppés et multipliés dans le Bhàgavata. 
le n*en veux signaler qu'un exemple, qui 
me parait n'avoir pas été remarqué jus- 
qu'ici ; cet exemple épargnera d'ailleurs au 
lecteur des tâtonnements inutiles, et à 



l'éditeur le reproche d'avoir admis, sans 
s'en être aperçu, des fautes évidentes contre 
la métrique ou contre la grammaire. On 
vient de voir que les syllabes ya et va 
peuvent se dissoudre selon le besoin du 
mètre, si l'on ramène les semi-voyelles j^ 
et V à leurs éléments fondamentaux i et 
u, de cette mani^: Ua, u-a, ou bien si, 
en gardant la semi-voyelle, on rappelle la 
voyelle primitive, en la plaçant la première, 
i-ya, a- va. L'auteur du Bhàgavata traite 
d'une manière analogue, mais plus hardie, 
la semi-voyelle r, quand elle tombe sur 
une consonne. Ainsi on le voit, quand le 
mètre l'exige, assigner au groupe rta la 
valeur des deux syllabes ra'4a, an moyen 
de l'insertion d'un a bref après r, ou, plus 
généralement, du court sdieva qui se &it 
nécessairement entendre quand on pro- 
nonce le groupe rta. Le premier exemple 
que je rencontre de cette irrégularité se 
trouve 1. 1, ch. x, st. i, au i* Pàda, où les 
manuscrits lisent frarntâTinrT:, ce qui donne 
V. |-w, c'est-à-dire un dactyle (ou si l'on 
veut, un crétique -*'-), pied qui n'est pas 
admis à cette place dan» la variété du mètre 



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CXXXII 



PREFACE. 



[dans ic corps de Thomme] une cavité haute de dix doigts, qu'il dépasse 
[encore]. 

2. Purucha est tout ce qui est, ce qui a été, ce qui sera; il est aussi le 
dispensateur de Timmortalité ; car c'est lui qui, par la nourriture [que 
prennent les créatures], sort [de l'état de cause] pour se développer [dans 
le monde]. 

3 Voilà sa grandeur ! Mais Purucha est encore bien au-dessus. La to- 
talité des créatures [n'] est [que] la quatrième partie de son être; les trois 
autres parties sont immortelles dans le ciel. 

4. S'élevant en haut avec ces trois parties, Purucha s'est placé en dehors 
[du monde]; la quatrième partie est restée ici-bas [pour naître et mourir] 
tour à tour. Puis s'étant multiplié [sous des formes diverses], il a pénétré 
[ce qui vit de] nourriture, comme [ce qui ne vit] pas de nourriture. 

5. De lui naquit Virâdj , et de Virâdj Adhipurucha; à peine né, celui-ci 
augmenta de volume pour [créer] ensuite la terre, et puis' les corps. 

6. Quand les Dêvas, faisant de Purucha l'oflTrande, accomplirent le sacri- 
fice, le printemps fût le beurre clarifié, l'été fut le bois, et l'automne fut 
l'oblation. 

7. Ils l'immolèrent sur le tapis [d'herbes sacrées], ce Purucha né avant 
[la création] qu'ils avaient pris pour victime; c'est avec lui que les Dêvas, 
[qui sont les] Sâdhyas, ainsi que les Rïchis, célébrèrent le sacrifice. 



Trîchtubb nommée Indravadjra, à laquelle 
appartient le présent Pàda. Mais Fédition 
brahmanique du Bbâgavata et le ms. beng. 
n"" XT de la Bibliothèque du Roi lisent ici 
iiehi^flri^ forme qui est, grammaticalement 
parlant , insolite , mais qui rétablit le mètre, 
en nous donnant, pour la fin du vers, une di- 
podie ïambique w- ( ou un pœon deuxième 
vz-vv/], pied qui fait passer le Pàda qu'il 
termine dans le genre Djagati , espèce Vam- 
çastha. Je n'ai pas hésité, en conséquence, 
à choisir une leçon qui se trouvait ainsi 
appuyée par deux des quatre manuscrits 
qui sont à ma disposition. Mais j'ai agi 
ainsi cette fois-là seulement, et pour aver- 
tir le lecteur du moyen que quelques co- 
pistes et les Brahmanes éditeurs ont em- 



ployé pour restaurer le mètre. Dans tous les 
autres cas, j'ai préféré la grammaire à la 
métrique, comptant que le lecteur, averti de 
l'irrégularité à laqudle donne lieu la com- 
binaison de la semi-voydle r avec une con- 
sonne, voudrait bien se rappeler le moyen 
que les copistes , autorisés sans doute à cela 
par une tradition que justifie l'ancienne 
métrique des Védas, mettent uniformément 
en usage pour restituer le mètre altéré par 
la grammaire. Cette observation m'engage 
à rétablir la leçon des maouscrits liv. I, 
ch. XIX, st. 11, 3* Pàda, et à supprimer le 
pronom H que j'avais ajouté pour compléter 
le nombre de onze syllabes qui est néces- 
saire dans ce vers Trîchtubb , de l'espèce 
Indravadjra. Car outre que l'addition de ce 



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PREFACE. 



GXXXIU 



8. De ce sacrifice, où celui qui est le monde devint TofiBrande, fut 
produit le lait caillé et le beurre; il donna naissance aux animaux dont 
la Divinité est Vâyu, ainsi qu'aux bêtes des forêts et des villages. 

9. De ce sacrifice, où celui qui est le monde devint TofiBrande, naquirent 
les [hymnes nommés] Rïtch, les [chants nommés] Sàman; de là naquirent 
les mètres; de là naquit le Yadjus. . 

10. De là naquirent les chevaux et les animaux qui ont une double 
rangée de dents; de là naquirent les vaches, de là naquirent les chèvres et 
les moutons. 

1 1. Quand ils immolèrent Purucha, en combien de portions le parta- 
gèrent-ils? Qu est-ce qui fut sa bouche? qu'est-ce qui fut ses bras, ses 
cuisses? Qu'appelle-rt-on ses pieds? 

1 2 . Sa bouche fut le Brahmane ; ses bras devinrent la caste royale ; ses 
cuisses furent le Vâiçya; le Çûdra naquit de ses pieds. 

i3. La lune naquit de son cœur; de ses yeux naquit le soleil. De sa 
bouche naquirent et Indra et le feu; de sa respiration naquit le vent. 

lA. De son nombril fut produite l'atmosphère; le ciel sortit de sa tête, 
la terre de ses pieds, les points de l'espace de ses oreilles; c'est de cette 
manière qu'ils formèrent les mondes. 

i5. A ce sacrifice, il y eut sept fossés [creusés autour de l'autel où était 
présentée TofiBrande]; il y eut vingt et un morceaux de bois, lorsque les 
Dêvas, accomplissant le sacrifice, attachèrent Purucha [qui était] l'animal 
[servant de victime]. 



pronom n est autorisée par aucun manus- 
crit, elle donne un épitrite premier « 

que je oe trouve que bien rarement dans 
la classe des Trïchtubhs (voy. 1. 1, ch. xix, 
st. 10, 2*Pàda, et liv. m, ch. xxii,st. ig, 
3*Pâda; ch. xxv, st. 3i, i^Pâda); et de 
plus, en scandant HHftfauei^t'j^ d'après le 
principe posé tout à Theure, au lieu de 
„v-, on obtient — **- 1 -»/«-, ce qui re- 
met tout en ordre. Je me contente d'indi- 
quer ici les principaux passages où il est né- 
cessaire de faire l'application de ce moyen , 
lîv. n, ch. VII, st. 11, i" Pâda; st. 2S, 
!•' Pâda; liv. El, chap. ix, st. 4, 2* Pâda; 
st. 8, 2-Pâda;8t. i3, 4'Pâda; 8t.4io,3*Pâda; 



chap. XV, st. 45, 3* Pâda; ch. xvi, st. 23. 
2* Pâda; ch. xviii, st. 5, 4* Pâda; ch. xxiii, 
st. 11, a* Pâda. Je ne parle pas ici d'autres 
irrégularités métriques, telles que l'emploi 
de pieds empruntés à des mesures diffé- 
rentes les unes des autres, quant au nom- 
bre des syllabes ; telles que la présence de 
quelques syllabes de trop dans certains Pâ- 
das, ce qui force souvent de réunir deux 
brèves pour en faire une longue, conmie 
on le pratique dans les vers mesurés par la 
quantité prosodique et non par le nombre 
des syllabes; ces faits et d'autres sembla- 
bles seront, dans les notes, l'objet d'un 
examen sr 



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cxxxiv PREFACE. 

16. C'est à Taide du sacrifice que les Dévas sacrifièrent au [Dieu qui 
est le] sacrifice [même]; ce iurent là les premiers rites; [devenus] grands 
[par cette cérémonie], ils s'assurèrent le ciel où résident les anciens Dévas 
[qui sont les] Sàdhyas. 

Si Ton compare ce morceau singulier avec la partie du second 
livre de notre Bhàgavata qui y répond spécialement, c est-à-dire 
avec la fin du chapitre v, st. 35, et le commencement du cha- 
pitre VI jusqu'à la stance 2 9 , on aura une idée de la manière dont 
Tauteur du Bhàgavata s est approprié, en les modifiant, les idées 
et les expressions du Vêda. Les diflFérences qu on remarque entre 
ces deux rédactions, et que je viens d'indiquer dans les notes qui 
accompagnent le texte, ne sont pas plus importantes que nom- 
breuses. Elles ne me paraissent pas de nature à infirmer la 
conclusion que je me crois en droit de tirer de la comparaison 
de ces deux morceaux, savoir, que Tauteur du Bhàgavata n'a 
fait ici, comme dans bien d autres passages, que développer et 
expliquer un texte qui jouit depuis longtemps, dans Tlnde, d'une 
célébrité universellement reconnue. 

Le second morceau, que je crois nécessaire de citer en preuve 
de cette assertion, a en lui-même une valeur plus grande que le 
précédent , et il peut passer pour un bel exemple de la majes- 
tueuse concision qui appartient à la poésie sacerdotale des temps 
primitifs. Le sujet en est déjà connu par un firagment du Vrïha- 
dâranyaka, l'un des Upanichads du Yadjurvêda, dont j'ai publié 
ailleurs le texte et la traduction. On en trouve encore une autre 
version dans le Tchhândôgya du Sâmavêda, comme je l'apprends 
par la collection des Upanichads d'Anquetil. Mais celle que j'en 
vais donner d'après l'Aitarêya Bràhmana, où je l'ai découverte 
postérieurement à la publication du texte qufe j'ai emprunté au 
Vrïhadâranyaka, me parait. être de beaucoup la plus ancienne et 



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PREFACE. cxxxY 

la plus or^nale. C'est, sous une forme plus profonde et plus 
grande à la fois, la fable célèbre' des Membres et de l*Estomac; 
mais entre l'hymne du Brahmane et Tapologue de Ménénius 
Agrippa, il y a, quon me permette cette comparaison, la diffé- 
rence de THimâlaya aux Sept CoUinesl Le fragment qu on va lire 
se recommande encore par un mérite singulier, surtout pour une 
exposition aussi concise; c'est la manière dont l'idée fondamentale 
du récit y est développée. Dans les autres versions que je connais 
de ce thème, les sens sont représentés se disputant la préémi- 
nence, et convenant que celui dont l'absence fera périr le corps 
sera proclamé le premier de tous ; et une fois que le départ du 
souffle de vie a jeté le corps à terre, et que la supériorité de 
l'élément vital a été avouée des autres sens , le récit s'arrête au 
dénoùment de ce drame psychologique". Le chantre de l'Aitarêya 
ne s'est pas contenté de ce développement, qui expose cepen- 
dant l'idée tout entière: il a passé outre, et a voulu, en quelque 
sorte , donner par la voie inverse la preuve de ce qu'il avait éta- 
bli par la voie directe; en d'autres termes, il a montré les sens 
essayant en vain, chacun à son tour, de soulever et de ranimer 
le corps, qui ne se relève que quand le souffle de vie y egt rentré. 
C'est cette dernière partie du drame qu'a empruntée l'auteur du 
Bhâgavata Purâna, en l'appliquant à Virâdj, c'est-à-dire à la pre- 
mière forme individuelle que prend l'Esprit suprême, lorsqu après 
avoir rassemblé, pour en composer l'œuf du monde, les principes 
élémentaires produits par la Nature et auparavant isolés, il se 
prépare à l'œuVre de la création. 11 suffit de lire le passage du 
Bhâgavata auquel je fais allusion, pour se convaincre de la grande 
supériorité du récit védique sur celui du poëte moderne. Détachée 
de ce qui la précède dans TAitarêya, la seconde partie de ce 
morceau, telle .que l'a reproduite le Bhâgavata, est froide et sans 



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CXXXVI 



PREFACE. 



couleur. Les mots du Vèda y sont sans doute encore; mais ie 
sens philosophi^e et l'inspiration en ont disparu ('). 



^ Jemprunte le passage qui va suivre au 
manuscrit télinga n° i d, foi. 18 v. Ce mor- 
ceau fait partie d'un Upanichad, le Sarva- 
sâra, et on en trouve la traduction dans le 
recueil d'Anquetil. {Oupnekhat, t. II, p. 4 1 
sqq. ] Il faut le comparer, d'une part, à ce- 
lui que j'ai publié dans mon Commentaire 
sur le Yaçna (t. I, 2* partie, p. glxx sqq.)« 
et qui est développé dans TOupnek'hat 
(t. I, p. 280 sqq.); d'autre part, à celui du 
Tchhàndôgya (Oupnekhat, t. I,p. A2 sqq.); 
et enfin au récitdu Bhâgavata , 1. III, ch. ixvi, 
st. 6 a sqq. Je profite de l'occasion que m'of- 
firent ces rapprochements pour corriger un 



terme qui est mal écrit par le manusc. du 
Yrïhadàranyaka dont j'ai donné l'extrait 
dans le Yaçna. C'est M^U l ul^HL ? qu'il faut lire 
q^hnid^, comme je l'ai reconnu à Londres 
dans les mss. n"* aoô et i3i8 de la Com- 
pagnie. Nityânandâçrama explique ainsi ce 
composé : qghjT: ^^*m^: ^î orÇT: ^^- 

S[Çjp: ; c'est-à-dire que pa4v( signifie « les 
« quatre pieds réunis , » et tça « qui retient. > 
On doit donc traduire ainsi l'artide i3 
du Vrîbadâranyaka : « Comme un grand et 
« fort cheval du Sindbu arrache les poteaux 
« qui retiennent ses pieds. » 



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PREFACE. 



CXXXVIl 



TiïtWîf<4HHI*rï%HHlÎH II 

Les sens disputaient entre eux, en disant: «C'est moi qui suis le pre- 
n mier, c est ipoi qui ^uis le premier (M. » Ils se dirent : « Allons, sortons de 
« ce corps; celui d'entre nous qui en sortant fera tomber le corps, sera le 
«premier. » La parole sortit: Thomme ne parlait plus, mais il mangeait, il 
buvait et vivait toujours. La vue sortit : l'homme ne voyait plus, mais il 
mangeait, il buvait et vivait toujours. L'ouïe sortit : l'homme n'entendait 
plus, mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. Le Manas sortit : l'intel- 
ligence sommeillait dans l'homme, mais il mangeait, il buvait et vivait tou- 
jours. Le souffle de vie sortit : à peine fut-il dehors que le corps tomba; 
le corps fut dissous , il fut anéanti. De là vient que l'on donne au corps le 
nom de Çartra (^). Il voit certainement s'anéantir*son ennemi et son péché, 
celui qui connaît cela (5). 



^ Anquetil commente ainsi le mot ^am 
(qui n*a, dans TAoïarakôcha , d'autres sens 
que ceux de partie du Sâmavéda, et vers mo- 
nosyïlahique) : « Significatio .roO akt, haec est 
« quod ex eo omnes res apparentes fiunt. > 
[Oapnekhat, t. II , p. 3 6.) Dans la traduction 
du morceau qui nous occupe, il le rend 
par magnas, sastentans corpus. (Ihid, p. 4i.} 
Je ne puis, faute de conmientaire , déter- 
miner avec plus de précision la valeur de 
ce terme. Je suppose seulement qu il dérive 
d'un radical 3^ (Germ. hauhs, hoh, hoch ?) , 
qui doit avoir la signification d'être élevé, 
et dont 3F^ amonceler n*est , selon toute 
probabilité, quune transformation posté- 
rieure. C'est là un des mots védiques em- 
ployés par Fauteur du Bhàgavata; Çrîdbara 
Sv&min lui donne le sens de aftrr « Le souiBe 
• de vie; > et dans le fait , uktha est le titre 
que reijoit le prdna ou souffle de vie dans le 
fragment même du Véda que je cite. (Voy. 
Bhàgavata, 1. 1, ch. xv, st. 6.) 

^ Gela veut dire que le corps est nommé 



Çarira parce qu'il est sujet à la dissolution, 
ou, comme dit le texte, parce qu'il est dé- 
truit , çiryaté. C'est là , en eflTet , l'étymologie 
la plus ordinaire de ce mot, dont on trouve 
dans Manu une explication plus métaphy- 
sique que grammaticalement fondée. (Ma- 
nusamhitâ, ch. i, st. 17.) 

' Je laisse sans le traduire le mot ht^, 
dont je ne puis, faute de commentaire, dé- 
terminer rigoureusement le sens, et qui, 
d'ailleurs, n'est peut-être pas la bonne le- 
çon , ce que la difficulté de lire le manus- 
crit télinga qui renferme roriginal,me met 
hors d'état de décider. Si bhrdtrïvah est cor- 
rect, ce sera un mot formé comme kéçava, 
et on traduira : « il a beaucoup de frères; » 
mais ce sens est trop recherché pour un 
texte aussi antique. Si l'on doit lire bhrd- 
trïvyah, qui a entre autres sens celui d'en- 
nemi, on pourra supposer qu'il manque 
quelque chose à la phrase, dont le sens 
devrait être « son ennemi est détruit » Je 
ne trouve rien dans- la paraphrase d'An- 



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cxxxviii PRÉFACE. 

Les seas disputaient encore, en disant :«Cest moi qui suis le pre- 
n mier, c'est moi qui suis le premier. » Ils se dirent : « Allons, rentrons dans 
« ce corps [qui est] à nous. Celui d'entre nous qui en y rentrant mettra 
« debout ce corps, sera le premier. » La parole rentra : le corps gisait tou- 
jours. La vue rentra : il gisait toujours. L^ouïe rentra : il gisait toujours. Le 
Manas rentra : il gisait toujours. Le sou£Be de vie l'entra : à peine fut-il 
rentré que le corps se releva. Celui-là fut le premier. Le premier [des sens], 
en effet, c'est le souffle de vie même. Que l'on sache donc que le souffle 
de vie est le premier [des sens]. Les Dêvas lui dirent : « C'est toi qui es le 
«premier! cet univers tout entier, c'est toi; nous sommes à toi et tu es à 
« nous. » C'est ce qu'a exprimé le sage inspiré , quand il a dit : « Tu es à 
« nous et nous sommes à toi. » 

Les deux morceaux qu'on vient de lire sufl&sent pour montrer 
de quelle manière l'auteur du Bhâgavata s est approprié les idées 
et q[uelquefois même les expressions des anciens textes védiques. 
Je ne doute pas qu'une connaissance plus approfondie des Vêdas 
ne noiis fournît un bien plus grand nombre de termes de com- 
paraison entre ces livres et notre poëme. Il en faudrait dire autant 
de quelques autres monuments de la littérature brahmanique, 
comme le JMahâbhârata , par exemple, auquel notre auteur a fait 
également de nombreux emprunts. M^is la démonstration de ces 
assertions diverses m'entraînerait bien au delà des limites de 
cette préface, et je dois éviter d'introduire ici des questions 
dont l'examen sera mieux placé dans les notes qui termineront 
la publication complète du texte. Il me suffit d'avoir mis sous les 
yeux du lecteur quelques-uns des faits qui prouvent que Vôpa- 
dêva, si tel est bien le nom de l'auteur du Bhâgavata, n'a fait 
que donner une forme nouveUe à des matériaux anciens. 

Les recherches auxquelles je me suis précédemment livré sur 

qnetii, qui me mette sur la voie du «eus secondaire*, et ii n'influe en rien sur Ten*- 
véritable ; heureusement oe détail est très^ semble da nunrceaa. 



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PRÉFACE. cxxxix 

la date et sur l'auteur probables du Bhâgavata, m'ont fourni Toc- 
casion de signaler quelques-uns des matériaux qui entrent dans 
la composition de ce poëme, et de parier du style et de la forme 
dont fauteur les a revêtus. Je me trouve ainsi avoir répondu en 
partie à f une des questions que je m'étais proposé d'examiner au 
commencement de cette préface : Qu est-ce que le Bhâgavata ? 
Il me reste cependant encore quelques observations à faire sur le 
sujet même et sur le caractère général de cet ouvrage. Le titre 
qu'il porte, celui de Bhâgavata, dérive du nom de Bhagavai, 
celle des épithètes de Krïchna que l'on regarde comme la plus 
élevée et la plus sainte. On sait que le chant philosophique du 
Mahâbhârata, où Krïchna, cette grande incarnation de Vichnu, 
expose sa doctrine, se nomme Bhagavadgîtâ, «le chant de Bha- 
« gavât; » et il est permis de supposer que f existence de cette 
belle composition a dû influer sur le choix que fauteur du Bhâ- 
gavata, Vôpadêva ou tout autre, a £ait du titre qu'il a donné à 
son ouvrage. Le nom de Bhagavat, qui désigne le possesseur de 
toutes les perfections, convient bien, d'ailleurs, au héros que la 
tradition épique du Mahâbhârata nous représente comme le plus 
grand des Dieux. Le Bhâgavata est donc un Purâna consacré à 
la louange de Vichnu , envisagé sous son caractère le plus ^o- 
rieux et le plus complet. H se distingue ainsi d'un autre Bhâ- 
gavata, nommé spécialement le Dêvibhâgavata, dont f existence 
est constatée, non pas seulement parie troisième des traités dont 
j'ai donné plus haut la traduction, mais encore par la notice d'un 
manuscrit de ce Purâna même, qui se trouve dans la collection 
Mackenzie ^^\ et par des portions considérables de cet ouvrage 
faisant partie de la collection de Colebrooke '^^ que l'on conserve 

^ Wilson, Maek. CdL t. I, p. àj et 48. bibiiothèquedekCompagnie.etanenpoe- 
^ Ce PuràjQa se trouve à Londres, dans la sède des portions considérables qui sont in- 

s. 



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cxL PRÉFACE. 

actuellement à Londres dans la bibliothèque de la Compagnie des 
Indes. Le Dêvîbhâgavata est consacré à la louange de Dèvî, c'est-à- 
dire de l'énergie productrice de Çiva ; le nom de Bhâgavata qu'il 
porte, vient de ce que l'on donne fréquemment à cette Déesse 
le titre de Bhagavatîy titre qui veut dire « celle qui possède toutes 
« les perfections divines. » 

Mais ce n'est pas seidement à l'histoire de Krïchna, désigné 
spécialement sous le nom de Bhagavat, qu'est consacré notre 
Bhâgavata. Quelques soins que l'auteur ait donnés à la partie de 
son ouvrage qui se rapporte à cette célèbre incarnation de la 
seconde personne de la triade j)opijdaire des Hindous, il n'a pas 
voulu borner là sa tâche, fl suit Vichnu dans chacune des incar- 
nations sous lesquelles la mythologie aime à se le représenter. 
Il rassemble toutes les légendes relatives à ces incarnations, et 
les lie entre elles par une série de dialogues où des sages dévoués 
à ce Dieu s'excitent avec ardeur à chanter sa ^oire. Ce but du 
poëme qui reparaît à chaque instant et qui remplace ce qui 
manque au plan sous le rapport de la régularité et de l'ordre, 
en constitue l'unité véritable. C'est Vichnu , envisagé sous toutes 
ses faces, qui y est l'objet d'un hymne qui ne s'interrompt que 
pour passer d'un attribut déjà décrit à un attribut nouveau, 
dans la contemplation duquel la foi du poète trouve la matière 
de chants religieux et philosophiques. Quand le fonds, d'ailleurs 
si riche, de la mythologie populaire parait s'épuiser, les concep- 
tions de la théosophie ouvrent devant le poëte une nouvelle 

diquées sous les numéros suivants du calalo- lebrooke, qui renferme les cinq premiers 

gue : n° 32 1 , fort volume écrit en caractères livres ; n** 1 482 , ms. beng. de Colebrooke , 

bengalis, qui renferme le premier livre; qui renferme le sixième livre. Le temps m'a 

n*" 42 1 , ms. beng. de Colebrooke , moderne , manqué pour vérifier si la bibliothèque de 

mais très-lisible, qui renferme les quatre la Compagnie possède les six derniers livres 

premiers livres; n*' i4i3, man. dév. deCo- de ce Puràna. 



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PREFACE. cxLi 

perspective; ou plutôt les interprétations qu'il donne de la my- 
thologie, la tiennent constamment à la hauteur d'une métaphy- 
sique dont les solutions ont tout autant de rigueur que celles 
que présentent les systèmes qui se donnent dans llnde pour des 
philosophies véritables. Dans le plan que s est tracé Tauteur, tout 
sert à son dessein, et la littérature brahmanique tout entière lui 
fournit des matériaux qu'il sait employer à l'expression de ses 
idées, comme à l'ornement de son langage. 

Et ici paraît clairement le caractère vraiment encyclopédique 
de cette compilation , caractère qu'il est d'autant plus intéressant 
de constater, cju'il se concilie avec le mouvement animé et libre de 
la poésie. Avant le Bhâgavata, les Upanichads des Vêdas avaient 
résolu de plus d'une manière les vieux problèmes de l'existence 
de Dieu, de l'origine du monde, de la destinée de l'homme. Déjà 
d'antiques cosmogonies avaient établi le théâtre et créé les per- 
sonnages de la mythologie. La liberté humaine avait fait, dans 
le système Sâmkhya, le premier essai qu'elle ait tenté peut-être 
chçz les Brahmanes, pour s'aflFranchir de l'autorité de la ré- 
vélation. Les grandes et poétiques idées que le génie indien a 
si anciennement conçues de Dieu et de ses ouvrages, avaient 
déjà revêtu les symboles qui les expriment souvent avec tant 
d'originahté. En un mot, une longue culture avait tiré de ce sol 
fertile de l'Inde les fruits les plus divers , et le travail des siècles 
avait développé tous les germes que renfermaient déjà les pre- 
miers âges de la société brâhmanicpie. En présence de tant de 
richesses, l'auteur du Bhâgavata parait n'avoir éprouvé qu'un em- 
barras, celui de ne pouvoir s'emparer de tout. Les Vêdas avec 
leurs idées et leur langage, le Mahâbhârata avec ses traditions 
héroïques et ses légendes, le Sâmkhya avec ses divisions et ses 
explications philosophiques, rentrent également dans le plan du 



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cxLii PREFACE. 

poète, qui croit à tout et qui admet tout. Mais c est, il faut ie dire, 
à cette condition, que le Brahma:et le Puruchà du Vêdânta, le 
Hiranyagarbha des Upanichads, rlçvara des sectateurs de Çiva, 
soient reconnus ou comme identiques avec Bhagavat, ou comme 
des manifestations de sa substance. A ce prix, il importe peu à 
lauteur que chaque école ou chaque secte ait fait prédominer 
sur toutes les autres son idée ou son Dieu; ou pour mieux dire, 
plus les idées se sont élevées haut, plus les Dieux sont devenus 
suprêmes, moins il éprouve d'hésitation à les identifier avec ses 
conceptions et avec sa divinité. 

Cest, je Tavoue, ce syncrétisme un peu grossier qui donne à 
notre poëme cette physionomie étrange dont un lecteur européen 
pourra s'étonner. Les identifications perpétuelles que le poète &it 
de Bhagavat avec les nombreux personnages de la tnytholc^e in- 
dienne, la profusion d'épithètes dont il se sert pour exprimer les 
attributs variés de son Dieu, les formes, quelquefois si inatten- 
dues, sous lesquelles il le représente, tout cela est bien fait pour 
dérouter les lecteurs que les procédés de l'esprit occidental pnt 
accoutumés à ne se plaire qu'au développement successif et régu- 
lier des conceptions de l'intelligence. Une synthèse aussi vaste et 
quelquefois aussi confiise ne se laisse pas aisémoit débrouiller, 
et il faut une grande habitude des idées qu'elle recèle pour y 
découvrir les rapports qui lient ces idées les unes aux autres, et 
pour distinguer dans la foule des détails les faits g^éraux qui 
doivent les dominer et les réunir en groupes. Mais ce défaut qui 
choquera d'autant moins qu'on sera déjà plus Êuniliàrisé avec quel- 
ques-unes des productions de l'Orient, est en général celui de 
presque toutes les compositions indiennes. G'esti'excès de la prîn* 
cipale qualité du génie brahmanique, la fécondité; c'est l'abus 
d'une activité dont rien ne rè^e l'élan; c'est l'usage exagéré de 



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PRÉFACE. cxLiii 

la faculté de saisir une multitude de rapports entre les objets 
en apparence les plus éloignés, faculté à laquelle une langue 
aussi abondante que flexible ne fournit que trop de moyens de 
s'exercer sans obstacles. Mon dessein n'est pas d'insister ici sur ce 
sujet, dont l'examen exigerait de grands développements et m'en- 
traînerait trop loin de l'objet particulier de cette préface. J'ai 
voulu seulement indiquer en peu de mots an lecteur la principale 
cause de la confiision qui pourra le choquer dans un ouvrage 
pour l'appréciation duquel aucune littérature européenne n'offre, 
que je sache, de terme de comparaison. 

Mais si le lecteur consent une fois à prendre son parti sur les 
défauts qne je viens de signaler ; s'il ne s'arrête pas aux répéti- 
tions d'idées qui, dans la pensée du poète, ont eu pour but de 
rappder constamment à l'esprit l'objet principal de son ouvrage, 
le culte de Bhagavat; s'd prend à part chacun des ^épisodes , et 
les considère comme des tableaux isolés, je ne crains pas de dire 
qu'il sera souvent récompensé de sa peine et de sa patience. En- 
visagé^ en effet, dans les parties qui le composent, le Bhâgavata 
se présente sous un jour beaucoup plus favorable. Autant cet ou- 
vrage est imparfait sous le rapport de l'ordre, autant il est curieux 
du moment qu'on n'y voit plus qu'une collection d'hymnes, 
de fragments philosophiques et de légendes. Les hymnes, qu'an- 
nonce d'ordinaire un changement soudain de mètre et de lan- 
gage, rompent sans doute le fil du récit; ils suspendent la marche 
de. l'action et jettent presque toujours subitement le lecteur 
dans un ordre d'idées tout à fait nouveau et souvent très-éloigné 
de celui dont (m l'arrache sans préparation; mais il faut y ad- 
mirer une âévation et une chaleur, une richesse et une va-» 
rîété qu'on ne trouve peut-éftre pas à un plus. haut degré dans 
ies: plus belles p^ducttons de la httérature indienne. Cette partie 



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cxLiv PREFACE. 

du Bhàgavata, ainsi que je Tai déjà fait entendre, et comme 
j'essayerai de le prouver plus tard, appartient en propre à l'au- 
teur quel qu'il soit qui a rédigé ce poëme; et quoique les 
hymnes des Vêdas aient fourni au poète de nombreux modèles, 
on doit reconnaître dans ces morceaux lyriques un caractère de 
vigueur et d'originalité qui donne une idée favorable de son talent. 
Les fragments philosophiques quelquefois développés, plus sou- 
vent indiqués par de brèves allusions, paraissent au premier 
abord ne pas être mieux amenés; ils se lient cependant avec 
les diverses parties du récit, et ils servent à exprimer sous une 
forme un peu plus scientifique les idées qui paraissent dans les 
hymnes sous des couleurs purement poétiques. Ces passages d'ail- 
leurs ne doivent pas être pris pour des morceaux dogmatiques, 
et il n'y faut pas chercher ce qu'on entend, à proprement par- 
ler, dans l'Occident par philosophie. A part l'exposition du sys- 
tème Sâmkhya qui forme un des objets avoués du troisième 
livre, les idées empruntées à cette philosophie même, ainsi que 
celles qui se rattachent plus directement au Vèdânta, et qui sont, 
comme les premières, disséminées dans le courant du poëme, 
y servent exclusivement à un but spécial, dans l'intérêt duquel 
l'auteur les a employées, sans s'inquiéter s'il en altérait les formes, 
ou s'il en dérangeait les rapports primitifs, 

Je ne sais si je m'ahuse, mais ce mélange de poésie et de mé- 
taphysique a quelque chose de frappant, qui intéresse autant au 
moins qu'il étonne. Le grand défaut d'un poëme de ce genre est 
sans doute l'ahsence de ce qu'on appelle aujourd'hui la réalité. 
Il semble, en eflFet, que dans ce monde des idées où le poëte 
transporte le lecteur, on ne saisisse que des formes vaines, et 
qu'U ne soit pas plus possible à un esprit sain de vivre à de 
telles hauteurs, qu'il ne l'est à l'homme de respirer au sommet 



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PREFACE. cxLV 

de rHimâlaya- Mais d'abord, pour nous qui regardons ilnde de 
la distance qui nous en sépare dans le temps et dans l'espace, il 
ne s'agit pas encore de savoir ce que la connaissance de ce pays 
nous fournira d'applicable à notre état intellectuel, d'utile au 
progrès futur de nos idées. Il n'est question ici que de l'histoire 
de l'esprit humain, et c'est seuleiûent de ce point de vue qu'il 
faut juger les productions indiennes dont l'étude doit agrandir le 
champ de la science; car si cette étude n'en a pas encore reculé les 
bornes dans le- passé, elle en étend déjà l'horizon sur des régions 
inconnues. Or n'est-ce pas un fait digne de toute f attention du 
philosophe, qu'il ait existé jadis et qu'il existe encore sous nos 
yeux une société à qui des poëmes comme le Bhâgavata servent, 
si je puis m' exprimer ainsi, d'aliment intellectuel? N'est-ce pas 
quelque chose de surprenant pour notre bon sens si pratique et 
si positif, qu'une grande nation, riche de tolis les dons de l'es- 
prit, douée d'une sagacité et d'une pénétration merveilleuses, 
qui semble consacrer toutes ses facultés à l'examen de questions 
à jamais insolubles, et chez qui le sentiment de sa force ne s'é- 
veille que quand l'objet qui l'excite est de ceux qu'on ne peut 
atteindre? Que l'homme, la première fois qu'il entra en posses- 
sion de son* intelligence, ait trop présumé de ce qu'il pouvait 
faire, et ait voulu tout expliquer, par cela même qu'il ne connais- 
sait rien, c'est ce qui n'étonnera personne, parce que c'est ce 
que nous apprend l'histoire primitive de tous les peuples. Mais 
les nations les plus célèbres de l'ancien monde se sont bien vite 
lassées de ces tentatives stériles, et dirigeant leurs facultés sur 
des objets plus rapprochés de l'homme, elles ont agi davantage, 
laissant à quelques esprits d'élite les spéculations qui feront tou- 
jours la gloire de la pensée humaine , mais qui ne peuvent faire 
longtemps la vie des sociétés. L'Inde, au contraire, paraît n'être 



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cxLVi PREFACE. 

jamais entrée complètement dans cette voie, et depuis l'époque 
héroïque célébrée par le Mahâbhârata, elle s'est remise sous la 
conduite de ses sages, qui lui ont chanté les histoires des Dieux 
et lui ont ôté jusqu'au désir de connaître la sienne, et de laisser 
à la postérité la trace de son passage sur la terre, 

La tâche que je me suis imposée au commencement de cette 
préface serait achevée en ce moment, si je pouvais croire que 
les lecteurs qui seront curieux de connaître cet ouvrage ^ fussent 
plus familiarisés avec la forme des grands poëmes de l'Inde, et 
si le texte qui accompagne la traduction était déjà connu des 
philologues; mais la nouveauté de cette publication exige que 
j'entre encore dans quelques détails destinés à rendre aux uns la 
lecture du Bhâgavata moins difficile, et à indiquer aux autres les 
secours que j'ai eus à ma disposition. J'ai dit plus haut que 
le Bhâgavata, comme tous les autres Purânas, a la forme d'un 
dialogue dans lequel un Barde joue le rôle de narrateur. Cette 
forme qui enveloppe en quelque sorte le poëme, contient en 
elle-même une multitude d'autres dialogues qui en constituent 
le fond; car le narrateur principal ne parle jamais en son nom 
personnel, et il rappelle au contraire fort régulièrement les inter- 
locuteurs qui paraissent dans les histoires et dans les légendes que 
la tradition lui a transmises, et dont la réunion forme, à propre- 
ment parler, son poëme ^ Les copistes ont reproduit fidèlement cet 
ordre, et ils n'ont pas manqué d'indiquer les endroits où le Barde 
reprend la parole; mais il y a lieu de supposer, d'après la compa- 
raison des manuscrits, qu'ils n'ont pas tous apporté la même atten- 
tion à marquer ces indications, car les uns placent des interlocu- 
teurs là où les autres n'en ont pas conservé de trace. Je serais tenté 
de croire que le caprice des copistes est pour beaucoup dans la 
présence où dans l'absence de ces indications, qui se trouvent le 



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PREFACE. cxLVii 

plus souvent en dehors du texte, et qui peuvent ordinairement se 
supprimer sans que là clarté du récit en souffre. Mais quelle qu'en 
soit Tancienneté et Tauthenticité, ce qu'on peut toujours afi&rmer, 
c'est que le mélange et la variété des noms propres qui paraissent 
à titre d'inteiiocuteurs dans le récit, rend la lecture de notre Pu- 
râna quelquefois difficile. J'ai cru qu'une analyse succincte des 
trois premiers livres était le meilleur moyen que je pusse offiîr 
au lecteur, jde s'orienter au milieu de cette foule de personnages, 
dont l'apparition semblé à tout .instant rompre le fil du récit 
principal. Je ferai cette analyse aussi courte que cela me sera 
possible, et je n'y indiquerai que ce que je croirai absolument 
nécessaire pour faciliter l'intelligence du plan de l'ouvrage. 

Après quelqiies stances d'introduction qui ne peuvent appar- 
tenir qu'à l'auteur même du poëme, le dialogue s'établit entre le 
Barde Sûta et les solitaires de la forêt de Nâimicha, lesquels lui 
demandent de leur raconter l'histoire de Kricbça, fils de Vasu- 
dêva et de Dêvakî. C'est là l'objet du chapitre premier, lequel 
trace ainsir le cadre général du poëme, et en marque distincte- 
ment le sujet. Dans le chapitre second, le Barde, après avoir 
invoqué Çuka, fils de Vyâsa, répond qu'd est prêt à satisfaire 
aux questions des sages , et il expose brièvement les avantages 
qui résultent de l'attention avec laquelle on écoute l'histoire de 
Krïchna, nommé par excellence Bhagavat; le plus grand de ces 
avantages et celui qui résume tous les autres, est la dévotion dont 
on finit par se sentir embrasé pour cet Être divin. Ce chapitre 
annonce d'une manière précise le but du poëme , et en indique 
la destination; c'est manifestement un livre qui s'adresse à la 
secte des Vâichnavas qui prend Bhagavat pour l'objet spécial 
de son culte. Ce second chapitre est suivi d'une énumération 
des vingt-deux incarnations de Bhagavat, lequel n'est autre que 



T, 



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cxLViii PREFACE. 

Vichnu, énumération qui peut passer pour une table succincte 
des matières destinées à entrer dans la composition du Purâna. 
Le Barde, après avoir plus d'une fois insisté sur le caractère 
véritable de ces incarnations, qu'il représente coname des es- 
pèces de vêtements dont s'enveloppe l'Etre suprême, qui n'en est 
pas moins unique, et qui reste toujours indépendant des formes 
extérieures sous lesquelles il se laisse voir, apprend aux soli- 
taires que c'est Vyâsa qui a composé le Purâna dont Bhagavat 
fait le sujet, et dont le contenu vient d'être résumé en peu de 
mots. Vyâsa en communiqua la connaissance à son fils Çuka, 
qui à son tour le raconta au roi Parîkchit, en présence d'une 
assemblée de sages et de Brahmanes, dont le. Barde qui parle 
faisait lui-même partie. Après que le Barde a ainsi rappelé les 
circonstances qui l'ont mis en possession du Bhâgavata, Çâunaka, 
qu'on dit être tin Brahmane, chef de famille, qui figure déjà 
dans les Vêdas, lui demande d'exposer à quelle occasion Vyâsa, 
fils de Satyavatî, a composé le Bhâgavata^ et comiment a eu lieu 
la rencontre de Çuka, fils de Vyâsa, et du roi Parîkchft, petit-fils 
d'Ardjuna. Sûta répond que c'est après avoir classé les Vêdas, et 
rédigé les Itihâsas et les Purânas, que Vyâsa, sur l'avis de Nâ- 
rada, écrivit le Bhâgavata. Il rapporte en consiéquence , dans les 
chapitres cinq et six, un dialogue qui eut lieu entre Nârada et 
Vyâsa, et où le Rïchi des Dêvas raconte Fhistoire de son existence 
mortelle aVant qu'il eût obtenu la possession de ses prérogatives 
divines, qu'il présente comme la récompense de sa dévotion à 
Bhagavat. Le Barde dît ensuite au commencement du chapitre 
septième, que, par suite de cet entretien, Vyâsa composa le 
Bhâgavata et le fit lire à son fils Çuka. Le chef des solitaires, 
Çâunaka, prend de là occasion de demander comment il se fait 
qu'un sage aussi accompli que Çuka ait eu besoin de hre une 



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PREFACE. cxux 

composition dont il devait naturellement connaître l'objet. Le 
Barde répond que c'est uniquement par dévotion et pour s'oc- 
cuper pieusement de Bhagavat, que ce sage étudia le poëme 
consacré à la louange de ce Dieu. Il annonce ensuite aux soli- 
taires qu'il va leur raconter la naissance, les actions et la mort 
du roi Parîkchit, sujets qui servent d'introduction à l'histoire de 
Krïchna, puisque c'est devant Parîkchit et au moment où ce roi 
allait quitter la vie, que Çuka fit le récit du Bhâgavata. Le Barde 
donne alors un extrait fort succinct de la portion du Mahâbhârata 
qui s'étend depuis le Sâuptika Parvan, ou le célèbre chant du 
sommeil, jusqu'à la fin de ce grand poème. 

Cet extrait est maigre et souvent peu exact; il conserve à peine 
quelques traits de l'original sublime qu'il abrège; on doit dire 
cependant pour excuser l'auteur de notre poëme, qu'il n'a voidu 
que résumer très-rapidement les faits qui amènent le roi Parîkchit 
sur la scène où va se raconter le Bhâgavata. Les lecteurs qui 
compareront à cette partie de notre poëme les chants du Mahâ- 
bhârata qui y correspondent, verront comment Vôpadêva s'est 
servi des nombreux matériaux qu'il avait entre les mains, et ils 
remarqueront sans doute le soin avec lequel il a saisi toutes les 
occasions qui s'oflfraient à lui de développer le caractère divin de 
Krïchna, en jetant au travers du récit des hymnes et des chants 
où le rôle humain que joue son héros dans le pôëme disparaît à 
peu près complètement. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'ana- 
lyser cette partie de l'ouvrage; il faut, en la lisant, ne pas oublier 
de la détacher du cadre général du poëme , tel que le trace le 
didogue établi dans le principe entre Sûta et Çâunaka; et on doit 
ne considérer le retour accidentel de ces deux interiocuteurs que 
comme un moyen un peu mécanique qu'emploie le poëte pour 
ranimer l'attention de son lecteur. Dans cette partie de notVe 



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CL PREFACE. 

Purâna qui commence au septième chapitre, stance,i3, et qui. 
remplit la fin du livre premier, Sûta est le narrateur principal 
d'un récit où les personnages du Mahâbhârata sont les interlo- 
cuteurs de nombreux dialogues qui sont tous, en définitive, pla- 
cés dans la bouche du Barde, Voilà pourquoi, quand un de ces 
interlocuteurs secondaires a cessé de parier, les copistes ont soin 
d'indiquer que Sûta reprend le fil du discours, lequel s'adresse 
alors à Çâunaka et à ses Rïchis, et ils le font soit en inscrivant 
après le dialogue qui s'achève la formide ordinaire : « Sûta dit, » 
soit en commençant la stance qui doit être placée dans la bouche 
de Sûta par une particule qui signifie voilà ou ainsi, et qui sert 
en quelque façon de guiUeinet final pour tout ce qui ptécède. 

Quand Sûta,. au commencement du chapitre dix-huitième, a 
terminé l'histoire de Parîkchit, et répondu ainsi à la question 
que lui avait adressée Çâunaka, les Rïchis, ou les sages inspirés 
dont ce Brahmane est le chef, le prient de leur raconter l'his- 
toire de Bhagavat, que cette introduction les a préparés à en- 
tendre. Le Barde expose en conséquence les faits qui attirèrent à 
Parîkchit la malédiction d'un Brahmane, la détermination que 
prit ce roi de mourir près du Gange, et l'arrivée de Çuka, fils 
de Vyâsa, qui vint s'asseoir au milieu des sages auxquels Parî- 
kchit avait fait connaître son dessein. Il dit que le roi profitant 
de l'arrivée de ce grand sohtaire, lui demanda de lui exposer 
ce que doit entendre l'honune qui veut mourir. Cette question 
termine le chapitre dix-neuvième du premier livre, et le second 
livre s'ouvre par la réponse de Çuka, qui déclare à Parîkchit que 
ce qu'il y a de plus important à connaître , c'est l'histoire de Bha- 
gavat, qu'il tient lui-même de Vyâsa, et qu'il va lui raconter ^'l 

^ Il y a ici, entre la stance 8 du cha- chapitre IV du livré premier> une con- 
pifre I de ce livre, et la stance i4 du tradiction que je n'ai pu jusqu'à présent 



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• , 



PREFACE. 



CLI 



Avant d'entrer dans son sujet, Çuka expose à Parîkchit les obli- 
gations imposées à l'homme qui veut terminer saintement sa 
vie. Ces obligations consistent, premièrement, dans l'exercice de 
la méditation, ou dans la contemplation de la forme matérielle 
de Bhagavat qu'il faut se représenter sous la figure du monde, et, 
secondement, dans la pratique de la dévotion qui prend pour 
l'objet de son amour passionné l'image de Bhagavat, tel que le 
décrit la mythologie. Çâunaka reprend alors la parole, au chapitre 
troisième, pour demander à Sûta quelles furent les questions 
que Parîkchit adressa ensuite au fils de Vyâsa; le Barde répond 
que le roi, après avoir complètement renoncé au monde, ainsi 
que le lui avait recotnmandé Çuka, prie ce dernier de lui ex- 
poser l'histoire de Bhagavat, en commençant par la création dont 
Vichnu est le premier auteur. Çuka, préludant par un hymne 



. trouver le moyen de faire disparaître. La 
stance précitée du livre premier place la 
naissance de Vyâsa vers la fin du Dvâpara 
Yuga, ou du troisième âge, comme font les 
autres ouvrages indiens qui sont à ma dis- . 
position. Ainsi, le Harivamça fait naître la 
mère ae Vyâsa dans le vingt-huitième Dvâ- 
para. (Lang^ois, Harivamça, 1. 1, p. 8^.) Le 
Vàichnava Purâna dit de même qu'il parait 
un Vyâsa daias chaque Dvâpara Yu^. ( Wil- 
son, Analys, of the Parân. dans Joam, of 
thê Asiat. Soc. ofBengal, t. I, p'. 43 1.) Le- 
Mahâbhàrata le met également dans cette 
période, puisque les événements auxquels 
Vyâsa prend part arrivent tous avant le 
conmièncement du quatrième âge, ou du 
Kaliyuga. Enfin, Çamkara, au rapport de 
Colebrooke , dit que Vyâsa vint au monde 
dans la période qui se trouve entre le troi- 
sième et le quatrième âge. (MiscelLEssays, 
1. 1, p. 327.) C'est cette dernière autorité 
qui m'a décidé en Javenr du sens cpie j'ai 



adopté ; car comme le mot q?îir, qui signi- 
fie révolution, semble pouvoir être pris aussi 
bien dans le sens de révolution qui revient 
que dans celui de révolution qui sVchève, 
il eût été peut-être permis de traduire : 
« au retour du troisième âge. > Mais, d'une 
part, le sens le plus ordinaire deq?izr (syno- 
nyme de qîfiw) est celui de « révolution ter- 
« minée;'» et d'autre part le témoignage de 
Çamkara est décisif en faveur de mon in- 
terprétation. Gomment la concilier nuiin- 
tenant avec celle- de la stance 8 du livre 
second , où Çuka déclare que son père Vyâsa 
lui a fait lire le Bhâgavata au commence- 
mentdu Dvâpara?Peut-être le mot composé 
^ i g^l<^ i signifie-t-il « dans le Dvâpara et dans 
»un autre âge, ■ c'est-à-dire dans le Dvâ- 
para où Çuka a reçu le jour de Vyâsa, et 
dans le Kali où vit actuellement Çuka, qui 
parie devant Parîkchit. Il faut, attendre, 
pour décider cette question , que quelque 
texte nouveau vienne l'éclaircir. 



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Goc^e 



CLii PRÉFACE. 

en rhonneur du Dieu dont il va chanter les œuvres, dit au roi 
que l'histoire qui fait l'objet de ses questions a été enseignée par 
Bhagavat à Brahmâ, et par ce dernier à Nârada son fils, qui avait 
désiré en être instruit. Aussi, le chapitre cinquième nous montre 
Nârada interrogeant Brahmâ sur le véritable auteur dtes choses, et 
Brahmâ lui répondant que c'est Bhagavat, et lui décrivant la créa- 
tion comme l'œuvre de l'Être suprême s'unissant à sa Mâyâ, ou 
à sa forme illusoire. Dans ce chapitre, les idées indiquées dans 
les anciennes cosmogonies védiques se rencontrent auprès des 
conceptions propres aux systèmes Sâmkhyà et Vêdânta. Dans le 
chapitre septième, Brahmâ expose sous une forme lyrique le 
résumé des incarnations de Bhagavat, qu'il appelle les jeux de 
l'Être suprême. Ce résumé est comme un sommaire abrégé du 
Bhâgavata, que Brahmâ dit tenir de Bhagavat lui-même, et qu'il 
confie à Nârada pour que ce dernier le développe et le répande, 
afin d'inspirer aux hommes de la dévotion pour le Dieu objet de 
ses chants. C'est le second sommaire de ce genre que nous ren- 
controns dans notre poëme; et cette espèce de répétition dont 
lé Râmâyana , le Mahâbhârata et le Vâyavîya Purâna offrent éga- 
lement des exemples ^^\ annonce dans les compilateurs de ces 
ouvrages, ou une ignorance manifeste des lois de la composition, 
ou plutôt un respect exagéré pour les matériaux qu'ils avaient 
reçus de la tradition, et qu'ils réunissaient ensemble de quelque 
côté qu'ils vinssent, sans s'occuper de supprimer les répétitions 
qu'il était si facile d'y remarquer. 

Le roi Parîkchit reprend alors la parole, pour demander à 
Çuta comment Nârada, auquel Brahmâ venait de confier le Bhâ- 
gavata, en répandit la connaissance dans le monde; et, à cette 

^ Wilson, Analys. cf the Parân. dans Journal of the Asiatic Society of Bengal , tom. I, 
pag. 537. 



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PREFACE. CLiii 

occasion, il résume dune manière rapide toutes les questions aux- 
quelles donnent lieu les matières religieuses et morales qui font 
le sujet d'un Purâna. Après cette question, le dialogue se déplace 
encore, et le Barde raconte que Çuka sollicité, comme il vient 
d'être dit, par le roi, raconta devant lui le Bhâgavata Purâna, 
que Bhagavat avait révélé, à l'origine du monde, à Brahmâ qui 
était embarrassé d accomplir l'œuvre de la création. Bhagavat, 
en eflFet, paraît au chapitre neuvième, et il révèle à Brahmâ 
quatre stances (de 82 a 36), qui, au rapport du commentateur 
Çrîdhara Svâmin, passent pour être le germe et comme le principe 
divin du Bhâgavata. En possession de la science que ces stances 
renferment, Brahmâ se livre à une rude pénitence et communique 
à son j&ls Nârada, qui le transmit plus tard à Vyâsa, cDmme on 
l'a dit au premier livre, le Purâna qui doit son nom à Bhagavat, 
et qui est marqué de dix caractères propres. Ces caractères sont 
énumérés au dixième chapitre par Çuka, que le Barde fait parr 
1er dans cette partie du. poëme, et qui décrit en abrégé la double 
forme de Bhagavat, envisagé dans le monde et en lui-même; 
cette description se distingue de celle qu'il avait déjà donnée au 
commencement du second livre, en exposant les pratiques et 
l'objet de la contemplation. 

Arrivé à ce point du récit, et au moment où l'on peut croire 
qu'il a épuisé tous les exordes que ses souvenirs lui fournis- 
saient, l'auteur s'interrompt encore et passe de Çuka à Çâunaka, 
qui rappelle au Barde qu'il a déjà entendu de sa bouche quel- 
ques-unes des circonstances de l'histoire de Vidura, et eûtre 
autres le récit de sa visite aux étangs sacrés et de sa rencontre 
avec Mâitrêya. Çâunaka désiré connaître ces faits plus en détail, 
et il demande à Sûta de lui raconter l'histoire de Vidura, et l'en- 
tretien que ce dernier eut avec le sage déjà iiommé, qu'il visita 



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GLiv PREFACE. 

dans son pieux pèlerinage. Le Barde dit que sa réponse sera ceiie 
que Çuka fit à Parîkchit, et termine ainsi le second livre. 

Le troisième livre s ouvre en effet par la reprise du dialogue 
entre le fils de Vy âsa et le roi Parîkchit. Çuka dit que la ques- 
tion relative à Bhagavat, que Parikchit lui a faite plus haut, a été 
adressée jadis par Vidura à Mâitrèya. Où et dans quelle cir- 
constance? reprend le roi. Au moment de la rencontre de ces 
deux personnages, répond Çuka. Le fils de Vyâsa entre en consé- 
quence dans le détail des faits déjà racontés par le Mahâbhârata, 
qui forcèrent Vidura de quitter sa demeure; il dit comment il 
vit auprès de la Yamunâ Uddhava, le fidèle serviteur de Krï- 
chna; comment il apprit de sa bouche la mort de ce héros divin, 
dont Uddhava rappelle brièvement la vie merveilleuse; comment 
Vidura, qui demandait à Uddhava de lui communiquer la con- 
naissance approfondie de Bhagavat, avait été renvoyé par ce sage 
à Mâitrèya, qui avait assisté à l'enseignement mystérieux que 
Krïchna consentit à faire pour Uddhava -au moment de quitter 
le monde. Ces événements, dont je ne reproduis que les traits 
principaux, se trouvent exposés depuis la stance 6 du premier 
chapitre jusqu'à la fin du chapitre quatre. Ils y sont un peu 
confiisément présentés, à cause du mélange des inteiiocuteurs 
qui se répètent et s'interrompent trop fréquemment. Le cha- 
pitre cinquième, c[ui continue, comme ce qui précède, de rester 
dans la bouche de Çuka , nous montre Vidura demandant à Mâi- 
trèya l'histoire de Bhagavat. A partir de ce point, le dialogue 
se passe entre Vidura, qui interroge, et Mâitrèya, qui répond, 
et qui reprenant chacune dans son ordre les questions du guer- 
rier, lui expose la création dans des termes analogues à ceux du 
morceau signalé à la fin du second livre, mais avec plus de déve- 
loppements et de régularité. Cet exposé donne à Vidura f occa- 



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PREFACE. . cLv 

sion d'entrer dans le détail de ce grand sujet, et d'interroger 
Mâitrêya sur lorigine» Texistence et la destination de lunivers, 
sur celle de Thomme, sur son état futur, sur ses devoirs en ce 
inonde , et sur la nature de la science qu'il doit chercher à obte- 
nir. Ce morceau a une grande ressemblance avec celui que le 
poète a mis dans ia bouche de Parîkchit, à la fin du second livre, 
et cela ne doit pas nous étonner, puisque dans le plan de l'au- 
teur, Parîkchit ne fait que désirer savoir ce que Vidura avait 
antérieurement exprimé l'intention de connaître. Mais il n'en est 
pas moins vrai que pour le lecteur européen, surtout lorsqu'il 
n'est pas préparé à ces perpétuels changements de person- 
nages, il. y a, dans les répétitions d'idées que ces changements 
entraînent, un vice radical de composition que rien ne peut 
excuser. Ce vice est encore augmenté ici par le retard qu'il 
apporte à la marche du récit; le lecteur, en effet, ne sort pas 
des préfaces et des introductions, et il en trouve notamment une 
nouvelle au commencement du chapitre huitième, où Mâitrêya 
répond à Vidura qu'il va lui raconter le livre relatif à Bhagavat, 
que Çamkarchana^ Tune des portions de cet Etre divin, repré- 
sentée dans la mythologie sous la forme du serpent Çêcha, ex- 
posa jadis au fils de Brahmâ, Sanatkumâra, qui le transmit à 
Çâmkhyâyana, lequel le fit lire à Parâçara, duquel Mâitrêya dit 
l'avoir reçu. Cette histoire de la transmission du Bhâgavata s'ac- 
corde mal avec cdle qu'on trouve au second livre, où Vyâsa est 
représenté recevant directement le Bhâgavata des mains de Nâ- 
rada. Une tdle contradiction ne peut s'expliquer que si l'on admet 
que notre poëme est une réunion de légendes qui appartiennent 
à des époques et à des mains diverses, et dont le compilatem* n'a 
pas asset pris soin de concilier les divergences. Elle a frappé, à 
ce qu'il paraît, les conunentateurs indiens eux-mêmes, qui cepen- 



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. cLvi . PREFACE. 

dant ne sont pas difificiles sur la méthode, surtout quand il s agit 
d'ouvrages réputés sacrés. On trouve, en eflfet, dans le commen- 
taire de Çrîdhara Svâmin une sorte de préface pour le livre troi- 
sième, dont il n est pas inutile de placer ici la traduction. « Dans 
« le troisième livre est donnée, en trente-trois chapitres, la des- 
« cription de la création [primitive], et de la création qui sortit 
a de Toeuf de Brahmâ par l'agitation des qualités résultant du désir 
« de l'Etre suprême. Dans le premier chapitre est exposé, au com- 
« mencement, l'entretien d'Uddhava et du guerrier [Vidura], qui 
tf était sorti de sa maison après avoir abandonné ses vieux parents. 
« Voici l'explication du troisième livre. L'auteur raconte le Bhâ- 
« gavata qui avait été autrefois composé en abrégé par. le bien- 
« heureux Brahmâ, et qui avait été exposé de nouveau avec plus 
« de développement par Çêcha. La tradition du Bhâgavata s'est en 
« eflfet transmise de deux manières : premièrement, d'ime manière 
« abrégée, en partant de Nârâyana, par le moyen de Brahmâ, 
! «Nârada et autres; secondement, d'une manière développée, en 

« partant de Çêcha, par le moyen de Sanatkumâra, Sâmkhyâyana 
« et autres sages. Au second livre, le Bhâgavata est exposé succinc- 
« tement en quatre stances dans le dialogue de Nârâyana et de 
« Brahmâ. Dans le dialogue de Nârada , il est indiqué avec un 
« certain développement en ce qu'il est représenté conume ayant 
« dix attributs. L'objet du troisième livre et des suivants est de 
« développer en détail ce Purâna, qui a été raconté par Çêcha. 
«Or dans le troisième livre, la rencontre du guerrier [Vidura] 
« et de Mâitrêya occupe d'abord quatre chapitres. Huit chapitres 
«sont ensuite consacrés à la création [primitive], et à la créa- 
« tion secondaire; puis, dans l'exposition de la création secondaire, 
«sept chapitres sont consacrés à l'incarnation [de Vichnu] en 
« sanglier; ensuite un chapitre résume la création secondaire. A 



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PRÉFACE. cLvii 

« cette occasion est introduite l'incarnation en Kapila, qui occupe 
« quatre chapitres. Puis vient en neuf chapitres l'exposition [de 
«la doctrine] de Kapila. Telle est la division du troisième livre 
« qui renferme trente-trois chapitres. » 

L'analyse que je viens d'iemprunter au commentaire de Çrîdha- 
ra Svâmin, montre clairement que le Bhâgavata ne commence, 
à proprement parier, qu'au huitième chapitre du troisième hvre, 
et que tout ce qui précède n'est qu'une série d'introductions 
réunies avec aussi peu de méthode que d'art. On comprend sans 
peine qu'on ait pu élever des doutes sur l'authenticité des deux pre- 
miers livres, et prétendre, comme nous avons vu que le faisaient 
quelques auteurs, dans le second des trois traités de critique 
traduits plus haut, que ces deux premiers livres n'appartenaient 
pas au Bhâgavata. L'omission du nom de Vyâsa que l'on ne trouve 
plus cité au troisième livre, et la mention de Parâçara que le 
poëte présente comme le narrateur véritable de notre Purâna, 
rappellent le système de composition du Vâichnava Purâna dont 
Parâçara est également réputé l'auteur. Il m'est, bien difficile de 
croire que le compilateur du Bhâgavata n'ait pas eu sous les yeux 
le Vâichnava; mais je n'ai pas les moyens de décider s'il a existé 
un ancien Bhâgavata , qui commençait au troisième livre du poème 
actuel, et qu'un auteur moderne aurait remanié, développé et 
augmenté de deux livres destinés à en former l'introduction. Il 
me parait difi&cile en eflfet qu'un livre de ce genre eût pu être 
complètement remplacé par un autre, sans qu'il fut maintenant 
possible d'en retrouver la moindre trace. 

A partir du huitième chapitre, le récit se déroule avec plus de 
régularité et d'une manière conforme à l'analyse succincte de 
Çrîdhara. C'est, comme je l'indiquais tout à l'heure, Mâitrêya qui 
parie à Vidura qui l'interroge. Il raconte comment Brahmâ naquit 



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CLviii PRÉFACE, 

de Tessence de l'Être suprême qui se laisse voir à ce Dieu au sein 
de son cœur. Brahmâ chante un hymne en Thonneur de Bhaga* 
vat qui lui apparaît et lui donne le pouvoir de créer. La création 
primitive commence au chapitre dixième; au onzième est décrit 
le temps avec ses divisions; au douzième les créations indivi- 
duelles se développent > et en particulier celle des anciens Rïchis 
et du Manu Svâyamhhuva, qui sWissant à Çatarûpâ, donna nais- 
sance aux êtres dont le monde est peuplé. Le Manu prie son père 
Brahmâ de faire un eflfort pour retirer la terre du fond de TOcéan 
où elle est submergée. Pendant que Brahmâ médite sur le moyen 
de la soulever de Tabîme, apparaît, dune manière miraculeuse 
et fort bizarre, un sauver qui nest autre quune incarnation de 
Vichnu qui, suivant la mythologie indienne, prit la forme de 
cet animal. Ce récit fournit à Vidura l'occasion de demander à 
Mâitrèya l'histoire de Hiranyâkcha, le chef des Dâityas, qui fut 
tué par Vichnu, caché sous cette forme de sauver. Ce récit oc- 
cupe six chapitres depuis le quatorzième jusqu'au dix-neuvième. 
A la fin de ce dernier chapitre, le Barde reprend la parole pour 
énumérer, dans le style des Purânas, les récompenses promises à 
celui qui hra cette histoire. Çâunaka lui demande alors comment 
le Manu Svâyaôbhuva , en fsiveur de qui la terre avait été retirée 
de l'abîme, exécuta les ordres de Brahmâ son père, qui l'avait 
chargé de peupler le monde. Le Barde , mettant sa réponse dans 
la bouche de Mâitrèya à qui une pareille question avait été 
adressée par Vidura, raconte que Brahmâ donna naissance à une 
foule d'êtres différents d'instincts et de noms, qu'il fit sortir des 
principales parties de son corps. De là il passe à l'histoire de Kar- 
dama, l'un des fils de Brahmâ, auquel le Manu donne sa Me Dè- 
vahûti. Ce récit fait l'objet des chapitres vingt et un, vingt-deux et 
vingt-trois. Au chapitre vingt-quatre,. Bhagavat s'incarne dans le 



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PRÉFACE. GLix 

sein de Dêvahûti, et vient au monde sous le nom de Kapila- Ici 
encore reparaît Çâunaka qui demande à Sûta l'histoire de Kapila ; 
cette histoire racontée par Mâitrêya à Vidura, n'est qu'une série 
de dialogues entre Kapila, auquel le poëte conserve le nom sacré 
de Bhagavat, et Dêvahûti sa mère, qui, désabusée du monde, de- 
mande la science à son fils dont elle a reconnu le caractère divin. 
Bhagavat qui n'est autre que Kapila, le sage même auquel est 
attribuée l'origine du système Sâmkhya, expose successivement 
à sa mère la nécessité de la dévotion, Ténumération des prin- 
cipes tels que les admet ce système, la connaissance de la Nature, 
les moyens de s'affranchir du monde, la théorie de la dévotion 
et du Yoga ou de l'unification. Ces dialogues où le système Sâm- 
khya est exposé sous le point de vue des Déistes, remplissent cinq 
chapitres depuis le vingt-cinquième jusqu'au vingt-neuvième. Ils 
sont suivis d'une description de la vie humaine et du résultat 
des œuvres, qui sous le rapport de la profondeur des idées et 
de la justesse de l'observation , est sans contredit ce que les trois 
premiers livres du Bhâgavata renferment de plus remarquable. 
Enfin, le récit se termine par la destruction du corps de Dêva- 
hûti, dont les éléments grossiers se changent en une sainte ri- 
vière, et dont l'âme, éclairée par les enseignements de son fils, 
parvient à la béatitude suprême. 

Il ne me reste plus maintenant qu'à faire connaître les secours 
que j'ai eus à ma disposition pour entreprendre la traduction du 
Bhâgavata et la publication du texte sanscrit de cet ouvrage. Je 
me contenterai dé les indiquer ici en peu de mots, parce que je 
me propose d'en parler en détail dans les notes qui termineront 
mon travail. La Bibliothèque du Roi m'a fourni trois manuscrits, 
dont deux m'ont été d'une grande utilité. Ce sont le volume dê- 
vanâgari, coté n"" i dans le catalogue d'Hamilton, et le manuscrit 



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CLX PREFACE. 

bengali, n"" xv du même catalogue. Le premier de ces volumes 
a été copié à Bénarès, l'an 1628 de Vikramâditya , c est-à-dire en 
1^72 de notre ère : c'est un manuscrit d'une assez bonne main, 
qui est usé en plusieurs endroits; il ne contient que le texte, 
sauf quelques pages qui donnent le commencement du com- 
mentaire de Çrîdhara, et il est en général correct, Jai accordé 
une grande confiance à ce manuscrit, parce qu'il ofiTre une leçon 
déjà ancienne de notre poëme. Le second est accompagné du 
commentaire de Çrîdhara Svâmin, mais il ne porte pas de date; 
la seule trace de chiJBFre que j'y aie découverte se trouve sur le 
dernier feuillet du livre xii, où on lit Çâkâbdah i4; J6 suppose 
(jue deux chifiFres ont été efiFacés au commencement, soit avec 
intention , soit parce que le papier a été usé par le fi:-ottement. 
Je ne crois pas que ce manuscrit puisse avoir plus de deux ou 
trois siècles d'ancienneté. li n'en est pas moins précieux, non-seu- 
lement parce qu'il contient le commentaire de Çrîdhara Svâmin, 
mais encore parce qu'il a été soigneusement corrigé ou plutôt 
coUationné sur d'autres manuscrits dont les leçons se trouvent 
indiquées en marge. Il arrive souvent que les variantes préférées 
par le dernier possesseur de ce manuscrit, ne valent pas celles 
qu'avait choisies le copiste primitif. Mais il reste toujours assez de 
traces des premières leçons pour qu'on puisse les deviner aisé- 
ment, et la comparaison des autres manuscrits donne ie moyen 
de les rétablir, quand il arrive qu'elles ont été complètement eflfa- 
cées par le dernier correcteur. Cette copie fournit d'ordinaire deux 
ou trois variantes pour un mot contesté, et sous ce rapport elle 
équivaut certainement à deux manuscrits. Le commentaire de 
Çrîdhara Svâmin y est malheureusement assez mal écrit, et les 
caractères en sont quelquefois si fins et si peu nets, qu'il est diffi- 
cile de les déchifiPrer. J'ai fait amplement usage de ce manuscrit, 



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PREFACE. CLxr 

surtout chaque fois qu'il s'est accordé avec le n*" i dêvanâgari; 
il ma semblé qu'une leçon soutenue par le témoignage de ces 
deux copies avait une grande autorité. Je n'en dirai pas autant 
du troisième manuscrit de la Bibliothèque du Roi, qui est en ca- 
ractères télingas. Je ne crois pas que ce manuscrit ait été jusqu'à 
présent inséré dans le catalogue ; je me contente donc pour le 
moment de le désigner par le titre de Manuscrit télinga. Il est 
très-peu lisible et fort incorrect ; j'en ai fait peu d'usage, surtout 
depuis que j'ai eu la facilité de consulter l'édition brahmanique 
en caractères bengalis dont je parlerai tout à l'heure. 

A ces trois manuscrits qui, je dois l'avouer, se sont réduits la 
plupart du temps à deux, j'ai eu l'avantage d'en joindre un qua- 
trième appartenant à la Société asiatique de Paris, qui m'en a 
libéralement accordé l'usage depuis le commencement de mon 
travail. Cet exemplaire que je désigne sous le nom de Manuscrit 
de Duvaucel, a été acquis par ce savant naturaliste, aux frais de 
la Société; il a été copié, en 1823, par un écrivain très-habile, 
et c'est probablement le plus beau manuscrit indien qui existe 
en France, Malheureusement il est plein de fautes grossières qui 
sont dues sans doute à l'incurie du copiste. J'ai lieu de croire 
qu'il a été exécuté d'après un très-bon manuscrit, car il ofifre sou- 
vent des leçons identiques avec celles du n"^ i dêvanâgari. Ce 
Bhâgavata est accompagné du commentaire de Çrîdhara Svâmin; 
cette partie du manuscrit est encore plus fautive que le texte, 
et il serait bien difficile d'en faire usage si l'on ne possédait pas 
d'autre exemplaire de la glose de Çridhara, Toutes les fois qu'une 
leçon m'a paru douteuse, j'ai consulté ce manuscrit; mais j'avoue 
que je n'ai pu encore me décider à le comprendre dans le tra- 
vail de collation dont les n*"* i et xv ont été la base, et que j'ai 
complété avec l'édition brahmanique dont je vais parier. Je 



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CLxii PREFACE. 

doute que des fautes aussi nombreuses et aussi choquantes que 
celles qui déparent cette copie, vaillent la peine d'être consi- 
gnées dans un travail où tant de choses, beaucoup plus utiles, 
restent encore à faire. Je dois dire cependant que j avais com- 
mencé à le coUationner, quand fédition brahmanique est venue 
m apporter des secours plus nombreux et plus efi&caces; cest 
Texistence de cette édition qui ma fait discontinuer le travail 
ingrat que j'avais commencé sur ce manuscrit. 

L'édition dont je veux parier ne m'a été connue dans le prin- 
cipe que par l'exemplaire que M. Wilson, peu de temps après son 
retour de l'Inde , en a généreusement oJBFert à la Société asiatique 
de Paris, pour qu'elle voulût bien le mettre à ma disposition. 
Il manquait à cet exemplaire le dernier feuillet, ce qui m'avait 
empêché de déterminer par qui l'édition avait été revue , et où 
elle avait été imprimée. Il y a quelques mois que j'en ai reçu 
un second de M. J. Prinsep qui a eu la complaisance d'en 
faire l'acquisition pour moi. Le titre final du volume nous ap- 
prend que fimpression en a été exécutée avec soin sous la sur- 
veillance de Çrî Bhavânitcharana, surnommé Upâdhyâya, ou le 
Précepteur, et par les presses de la Samâtchâra Tchandrikâ de 
Calcutta, l'an 17^9 de Çâka, ou de notre ère 1828. Le volume 
se termine par dix-huit stances dans lesquelles Bhavânitcharana 
donne la généalogie de sa famille jusqu'à la dixième généra- 
tion, ou jusqu'à Bhagiratha, de la race nommée Vandyaghati. 
Cette édition est imprimée en caractères bengalis sur de longues 
bandes de papier indien fortement imprégnées d'ocre jaune. EUe 
comprend le texte du Bhâgavata et le commentaire de Çrîdhara 
Svâmin, lequel est placé au-dessus et au-dessous du texte, sur 
chacune des pages dont le poëme occupe la partie centrale. Le 
caractère qui a servi pour l'impression du commentaire est très- 



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PREFACE, cLxiii 

fin, et il est souvent difficile à lire, tantôt parce que Tencre a 
surabondé et a fait disparaître les traits distinctifs des lettres, 
tantôt parce qu'elle n a que faiblement marqué sur le papier dur 
et résistant quemploient les Hindous pour leurs impressions. 
Malgré ces imperfections légères, ce volume est d'une belle exé- 
cution, et il ma été d'une grande utilité dans le cours de mon 
travail. Les recherches n y sont cependant pas faciles, parce que 
les stances y sont imprimées sans autre distinction que le chiffre 
qui en marque Tordre, et qu'elles sont, comme dans les ma- 
nuscrits, confondues les unes à la suite des autres sur toute la 
longueur de la ligne, laquelle en contient quelquefois plusieurs. 
L'édition est en général correcte; et une particularité digne de 
remarque, c'est quelle se rapproche plus du manuscrit bengali 
que du dêvanâgari. Nos quatre exemplaires se divisent ainsi en 
deux classes, formées Tune du manuscrit dèvanâgari que je dé- 
signe par A à cause de son ancienneté, et de celui de Duvaucel 
que je marque D, l'autre du manuscrit bengali que je nomme B, 
et de l'édition indienne que je distingue par la lettre E. Mais il 
ne faudrait pas croire que les difiérences qui donnent naissance 
à ces deux classes, indiquent deux rédactions différentes du Bhâ- 
gavata, comme on sait que cela a lieu pour le Râmâyana et pour 
le Raghuvamça. Ce ne sont guère que des variantes portant d'or- 
dinaire sur des mots isolés, rarement sur la totalité d'une stance, 
et n'affectant pas le sens d'une manière notable. D n existe, à 
ma connaissance, qu'ime seule rédaction du Bhâgavata, et les 
manuscrits que j'ai eu jusqu'ici l'occasion de consulter, s'accor- 
dent à nous en donner un seul et même texte. 

Je regrette de n'avoir pas eu assez de loisir pendant mon sé- 
jour à Londres et à Oxford, où la collation des manuscrits zends 
a employé tout mon temps, pour mettre à profit les richesses 

X. 



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CLXIV 



PREFACE. 



que renferment la bibliothèque Radcliffienne et celle de la Com- 
pagnie des Indes, A Oxford, je n ai pu que jeter un coup dœil 
sur les portions du précieux manuscrit du Bhâgavata, écrit en 
i4o5 et en 1^07 de notre ère, que l'illustre de Scldegel a tiré 
le premier des ténèbres où, sans lui, ce volume serait proba- 
blement encore enseveli t*). A Londres, j'ai recherché dans la 
bibliothèque de la Compagnie des Indes les manuscrits relatifs 
au Bhâgavata, et je suis parvenu à mettre en ordre plusieurs 
exemplaires de ce Purâna, dont les volumes sont dispersés sous 
des numéros quelquefois très-éloignés les uns des autres. Mais 
c'est à cet examen préparatoire que sest borné mon travail. 
J'en présente en note un aperçu succinct, afin de montrer quels 
matériaux variés renferme la bibliothèque de la Compagnie pour 
l'étude du Bhâgavata ^^'. Je n'ai pas renoncé à l'espérance de 
revoir plus tard quelques-uns de ces précieux volumes, et d'en- 

^ Voyez la curieuse description de ceUe n"* lo est le second volume de cet exem- 



découverte que M. de Schlegel a donnée 
dans la belle préface de son Ràmâyana, 
1. 1, p. XLvii et XLViii. Conf. Réflexions sur 
V étude des langues asicd, p. iio, noté. 

2 Voici le relevé sommaire des princi- 
paux mss. du Bhâgavata Purâna qu'un exa- 
men rapide du catalogue de la bibliothèque 
de la Compagnie des Indes m'a permis de 
reconnaître. Gomme ce catalogue est ma- 
nuscrit, et qu'il restera tel peut-être long- 
temps encore , j'ai cru qu'on ne serait pas 
fâché de voir, par ce seul exemple, de quels 
précieux trésors il renferme l'indication. 

N"* 1 a 44- Bhâgavata Purâna , les sept pre- 
miers livres, avec le commentaire de Çri- 
dhara Svâmin ; man. dévan. de Colebrooke , 
élégamment écrit et soigneusement cor- 
rigé, tant dans le texte que dans le com- 
mentaire. Colebrooke y a ajouté de sa main 
des titres anglais pour chaque livre. Le 



plaire ; il renferme les cinq derniers livres. 

N** 634. Bhâgavata Purâna, les deux pre- 
miers livres, avec le conmientaire de Çrî- 
dhara Svâmin ; man. dévan. de Colebrooke , 
bien écrit et soigneusement corrigé. Les 
diverses parties de cette copie sont disper- 
sées dans le catalogue sous les numéros sui- 
vants : n* 892 , m" livre; n* 718, iv* et v* 
livres; n** 71a, vf, vu*, vm* et ix* livres; 
n** 454 , X* livre; n** 7, xi* et xii* livres. 

N® 23 1 3. Bhâgavata Purâna, les quatre 
premiers livres, avec le commentaire de 
Çridhara Svâmin ; man. dév. de Hastings, 
bien écrit mais rarement corrigé. L'exem- 
plaire se complète avec le n* 23 1 4, v*, vi*. 
vil*, vm* et IX* livres, et avec le n® 23i5, 
X*, XI* et XII* livres. 

N*^ 23 16. Bhâgavata Purâna, les quatre 
premiers livres, avec le commentaire de 
Çridhara Svâmin; man. dév. de Hastings, 



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PREFACE. 



CLXV 



richir un jour mes notes des secours qu'ils ne peuvent manquer 
de fournir pour la critique du texte. 

Mes regrets, cependant, se trouvent sensiblement diminués 
par le profit que j'ai retiré de l'étude du commentaire de Çrî- 
dhara Svâmin sur le Bhâgavata. La lecture de la glose que cet 
auteur a composée pour l'explication de la Bhagavadgîtâ, m'avait 
déjà mis à même d'apprécier tout ce qu'il possède de savoir et de 
pénétration; j'ai reconnu que son travail sur le Bhâgavata n'est 
pas inférieur à sa glose de la Gîta. Çrîdhara y commente réguliè- 
rement le texte; il remplace les mots difficiles par des synonymes 
d'un fi:-équent usage ; il développe souvent en détail les allusions 
obscures, et marque surtout la liaison du discours par des transi- 
tions ordinairement claires et toujours fort utiles. C'est, en un mot, 
un bon travail , sans lequel il m'eût été difficile d'arriver à la cer- 



élégamment écrit mais rarement corrigé. 
L'exemplaire se complète avec le n® aSiy, 
v% vi', VII*, VIII* et IX* livres, et avec le n* 
23 18 , X*, XI* et XII* livres. 

N^ 2176. Bhâgavata Puràna, le premier 
livre, avec le commentaire de Haridàsa; 
ms. dév. de Johnson , bien écrit mais peu 
corrigé. L'exemplaire se complète avec les 
n** 2177 jusqu'à 2188, qui renferment 
chacun un livre. Le livre x* est séparé en 
deux parties, comme cela a lieu dans 
presque tous les exemplaires. 

N"" 788. Bhâgavata Purâna, les trois pre- 
miers livres, avec le cominentaire de Çri- 
dhara Svâmin; man. dév. de Colebrooke, 
lourdement écrit et peu corrigé; Texem- 
plaire se complète avec les n^* suivants: 
n** 786, IV* et V* livres; n* 787, vi*, vu* et 
VIII* livres; n* 819, ix* et x* livres; n** 3i8, 
XI* et xu* livres. 

N"* 2274. Bhâgavata Purâna, le premier 
livre, avec le conmientaire de Çridhara Svâ- 



min; ms. dév. de Hastings, d'une main an- 
cienne, et fréquemment corrigé. Ce ma- 
nuscrit, qui me parait venir de l'ouest de 
l'Inde, est incomplet; les numéros suivants 
en renferment cependant la plus grande 
partie : n° 2276, ni* liv.; n*» 2276, iv* liv.; 
n* 2277,vi*liv.;n« 2278, VII* liv.;n« 2279, 
VIII* liv.; n** 2280, ix*liv.; n* 2281, x*liv., 
i»* partie; n*» 2282 , xii* liv. 

N*»* 1920 et 1921. Bhâgavata Purâna, 
sans commentaire, le x* livre est incomplet; 
ms. dév. de Gaikavar, sur papier ancien. 

N* 2077. Bhâgavata Purâna, extraits du 
VI* livre; ms. dév. de Gaikavar. 

 ces manuscrits il faut joindre un bel 
exemplaire du Bhâgavata portant le n"* 1 25 
des mss. de Taylor, et acquis à Pouna, en 
1808; il est accompagné du commentaire 
de Çridhara Svâmin , et il a été soigneuse- 
ment corrigé. Il forme trois volumes où les 
douze livres du Bhâgavata sont distribués 
comme il suit : tome I , i*', 11*, m* et rv* liv. ; 



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CLXVI 



PREFACE. 



titude sur un grand nombre de points douteux. Çridhara Svâmin 
y a rapporté quelques variantes que n indiquent pas toujours les 
manuscrits que j*ai eus à ma disposition, et il a ainsi ajouté {dus 
d'une fois aux moyens de critique que me fournissaient les copies 
de la Bibliothèque du Roi et de la Société asiatique. Son com- 
mentaire n'est cependant pas entièrement irréprochable; il lui 
arrive, par exemple, de passer tout à fait sous silence des détails 
qui, à mes yeux du moins, paraissent fort obscurs; d'autres fois, 
il donne des interprétations purement systématiques de certaines 
expressions qui se prêtent à un sens plus naturel. C'a été une des 



tom. U, V*, Vf, vil*, VIII* et a* liv.; tom. UI, 
x% XI* et XII* liv. 

La bibliothèque de la Compagnie ren- 
ferme encore d*autres secours plus ou moins 
précieux pour Tétude du Bhigavata; je 
vais les indiquer sous les numéros que 
portent les mss. où je les ai trouvés. 

N"" 611. S&rârthadarçini , commentaire 
sur le premier livre du Bhâgavata, par Vi- 
çvanâtha Tchaluravartin , ms. beng. ; ce com- 
mentaire se complète à Taide des numéros 
suivants : n"* 427, 11* liv.; n? 538, m* liv.; 
n® 777, IV* liv. ; n*» 422 , V* et vi* liv. ; n* 533 , 
viii*etix*Uv.;n** 776, x*l., i"* part ;n*» 325, 
X* liv. , 2* part. Je ne me souviens pas d'avoir 
trouvé le conomentaire des livres vu , xi et 
XII ; peut-être le n^ i283, qui renferme un 
conmientaire du xi* livre, appartient-il à 
cet exemplaire. 

N* 3i2. Vàichnavatôchani, ample com- 
mentaire sur le X* livre, 1 ^ partie ; ms, beng. 
qui se complète avec le n® 529, lequel con- 
tient la 2* partie du x* livre. 

N"" 11 52. Subôdhini, conmientaire sur 
le X* livre par Çrivallabha Dikchita, man. 
dév. de Golebrooke, dalé de Samvat 1639. 
M. Wilson a déjà indiqué Texistence de ce 
conmientaire dans son Mémoire sur les 



sectes religieuses des Hiûdot». (Aiiat. Res. 
t. XVI, p. 94.) 

N"" 70. Bhâgavatatikâ, conmientaire suc- 
cinct sur le Bbâgavata, par Gôpâk Tcfaa- 
kravartin; ms. beng. peu étendu. 

N"" 1009. Bbâgavata purâna tikà, com- 
mentaire sur les cinq premières lectures du 
Bbâgavata , par Çrirùpasanâtana GAsvâmin ; 
manusc. bengali. Ce titre désigne peut-être 
les deux auteurs, Çrirûpa (ou seulement 
Rùpa) et Sânàtana, que M. Wilson repré- 
seate comme deux disciples éminents du 
célèbre Tchâitanya. {Asiaiic Res. tom. XVI, 
p. 120 et 121.) 

N"" i5i6. Bbâgavata purâna tikâ, com- 
mencement d'un commentaire sur le Bhâ« 
gavata, par Bbâj^vatânanda G6svâmin ; ms. 
beng. de Golebrooke. 

N"" 1277. Bbâvârtbadipikâ, commen- 
taire de Çridbara Svâmin sur le xi* livre du 
Bbâgavata; ms. beng. 

N'' 464. Bbâgavata purâna Katbâsam- 
graba, abrégé du Bbâgavata par Kêçava- 
çarman; ms. beng. 

N"" 1 53 2 . Vrîhad Bbâgavatâmrîta , extrait 
du Bbâgavata par Râdbâmôbana Gôsvâ- 
min; nis. beng. de Golebrooke. 

N"^ 1 1 1 9. Bfaâgavatasamdarbha , extraits 



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PREFACE. 



CLxvn 



parties les plus délicates de mon travail, que de distinguer les 
circonstances dans lesquelles son autorité devait l'emporter de 
celles où je pouvais m'en tenir à une interprétation en apparence 
plus facile et moins recherchée. Javoue cependant que je me suis 
très-rarement éloigné de son opinion; si je l'ai fait quelquefois, 
c'est que j'ai eu quelque motif plausible dont je m'engage à rendre 
compte dans mes notes. 

Je réserve également pour les notes la rectification de certaines 
irrégularités d'orthographe qui se sont glissées dans ce volume 
pendant le cours de l'impression, et qui, à mon grand regret, 
n'ont pu être corrigées également sur tous les exemplaires (^'. J'y 
expliquerai aussi les motifs qui m'ont engagé à traduire d'une 



du Bhàgavata , dassés méthodiquement sui- 
vant Tordre des matières , par Çrîrûpasanâ- 
tana Gôsvâmin ; manusc. bengali de Coie- 
brooke, qui renferme le Tattvasamdarbha. 
Ce volume contient encore un conmientaire 
sur le Bhaktirasàmrïtasindhu de Sanàtana 
Gôsvâmin, ouvrage que citeM.Wilson. (As. 
Res. t. XVI. p. 121.) 

N** 87 1 . Bhâgavatasamdarbha , autre par* 
tie du recueil précédent; man. bengali de 
Colebrooke , qui renferme le Krïchnasam- 
darbha et le Paramârthasamdarbha; cette 
dernière partie du livre est de Râpa Gô- 
svâmin. H faudrait comparer ce manuscrit 
et le précédent avec le n® 1009. Sanàtana, 
auquel ces deux ouvrages sont attribués, 
est auteur d'un Siddhântasâra , ou d'un 
commentaire sur le 1* livre du Bhàgavata. 
(Wilson, Asiat.Res. t. XVI, lai.) 

Je n'ai pas besoin de citer de nouveau 
les ouvrages relatifs au Bhàgavata dont j'ai 
déjà parié plus haut, comme le Bhàgavata 
Tchitsukhi et le Harililâ. U est possible que 
la bibliothèque de la Compagnie ofire en- 
core d'autres secours, et je crois bien qu'un 



examen approfondi des manuscrits que je 
viens de citer, donnerait le moyen d'étendre 
utilement ou de rectifier la présente liste. 
Mais ceux qui connaissent le désordre qui 
règne dans le catalogue de cette biblio- 
thèque , excuseront , je l'espère , les erreurs 
qui m'auront échappé. Le catalogue de la 
bibliothèque de l'université de Tubingue, 
rédigé par le savant Ewald , fait connaître 
un ms. du Bhàgavata qu'il serait sans doute 
intéressant de consulter [Verzeichniss der 
Oriental. Handschrift. p. 18) ; et celui de la 
collection Mackenzie (t. I , p. 1 3 ) parle d'un 
commentaire partiel sur le Bhàgavata, par 
Apyâya Dikchita. 

^ Je fais surtout allusion ici à divers 
points qui ne sont pas encore définitive- 
ment arrêtés, tels que l'emploi des lettres 
sr ba et ôT va, celui des sifflantes 9 5a, 
sr ça, et la distinction de cette dernière 
lettre d'avec isr cha. Nous ne sommes pas 
encore assez fanoiiliarisés avec les commen- 
tateurs et les grammairiens indiens, pour 
être en état de décider ces questions d'une 
manière qui satisfasse la critique. Je ne 



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GLXVIIl 



PREFACE. 



manière qui paraîtra peut-être systématique à plus d'un lecteur, 
des expressions qui se présentent avec un sens plus simple que 
celui que j ai adopté. Quelques mots me suJB&ront pour signaler la 
classe de termes dont je veux parler. On rencontre assez souvent 
parmi les noms d'Ardjuna, Tun des héros PânçLus, lepithète de 
Guiâkêça, par laquelle est également désigné le dieu Çiva, et il 
est à peu près certain que cette épithète signifie, conune le pense 
M. Wilson, « celui dont la chevelure oflfre Taspect de la plante 



doute pas cependant qu^on n'y parvienne 
bientôt, non pas pour tous les cas peut-être, 
mais au moins pour le plus grand noniibre. 
Par exemple j*ai écrit , d'accord avec M. Wil- 
son , le mot irW enveloppe, MYec un cr , et j'ai 
d'autant moins hésité à préférer cette ortho- 
graphe à celle de^îhr. qu'elle est également 
adoptée par Colebrooke pour le cas où ce 
mot signifie œuf {Amarakôcha, p. iq6, éd. 
Colebr.] , tandis que ce savant semble ré- 
server l'orthographe de Ofîhr pour le sens 
d'or travaillé. (J6û{. p. a33.) Mais à mesure 
que j'ai avancé dans l'examen des manus- 
crits, je me suis aperçu, premièrement 
que l'orthographe de OFhr était de beaucoup 
la plus conmiune; secondement que les 
mots ^hr et ^êlSSïï soie et fait de soie, n'é- 
taient presque jamais écrits avec un cr, 
comme il faudrait qu'ils le fussent s'ils ve- 
naient du primitif qihr; troisièmement que 
97^ n'était jamais remplacé par qr^pt, conmie 
il pourrait l'être quelquefois, puisque les 
copistes des provinces septentrionales et oc- 
cidentales cèdent d'ordinaire à l'influence 
des Bhâkhàs, ou dialectes vulgaires, qui 
substituent hh au ch dévanâgari. Â ces ob- 
servations j'ajouterai que les langues de 
l'Europe qui possèdent un mot analogue au 
sanscrit kôça, comme le grec , par exemple, 
qui a xàxxosy l'écrivent avec la gutturale 



qui répond ordinairement au ST ça sanscrit. 
U est donc très-probable que l'orthographe 
primitive du terme sanscrit qui nous oc- 
cupe doit être 9Îhr, plutôt que e^hr. En at- 
tendant que je me livre dans mes notes 
aux recherches qu'exige l'examen de ces 
diverses questions, j'indiquerai ici quel- 
ques inexactitudes qui me sont échappées 
dans le texte et dans la traduction , et que 
je n'ai pas reconnues assez tôt pour les cor- 
riger dans tous les exemplaires. Au livre I , 
ch. XIII, st. 38, 1. a , au lieu de wm smr^, 
il faut lire vmsmi^. J*ai écrit une fois qrri^ 
avec deux rTi tandis que dans les autres pas- 
sages où se représente ce mot, qui n'est pas 
fréquemment employé, je l'ai écrit Orîfw. 
Les deux orthographes sont autorisées par 
Colebrooke ; mais comme je ne vois pas 
de raison étymologique pour l'emploi du 
double rT, je préfère écrire partout qrri^. 
J'en dirai autant de 3;^, que j'ai écrit deux 
fois de cette manière, tandis qu'aiilleurs 
j'ai employé par mégarde le double s; 
comme je n'aperçois pas davantage la rai- 
son étymologique du s, je préfère, iivec 
M. de Schlegel, l'orthographe 3;^. Dans la 
traduction, je noterai comme devant être 
corrigés les mots suivants : liv. I, ch. in, 
st. 10, au lieu de Çdmkhya, lisez Sâmkhya; 
ch. VI, st. 3g, Sirgga, lis. Çâr^; ch. x, 



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PREFACE. cLXïx 

« Guçlâ, c'est-à-dire de YEupkorbia tirukalla ^^K » Mais M. Wilson 
lui-même en donne ime autre explication, empruntée peut-être 
à Râdhâkânta, qui la tient de Çrîdhara Svâmin; cette épithète, 
dit-il, signifie encore « celui (jui triomphe du sommeil. » Entre 
ces deux interprétations, j'ai cru devoir choisir celle de Çrî- 
dhara, non pas qu'eUe m'ait paru la meilleure, sous le rapport 
étymologique, mais parce qu elle s'accorde mieux avec l'esprit du 
Bhâgavata. Si j'avais eu à traduire un poème épique, comme le 
Mahâbhârata, je n'aurais pas hésité à préférer l'explication ma- 
térielle qui est toujours la plus poétique, et qui est certaine- 
ment la première dans Tordre des temps. Mais le Bhâgavata est 
un ouvrage d'un autre caractère et dune autre époque que le 
Mahâbhârata; celui qui l'a rédigé ne craint même pas de don- 
ner un sens tout métaphysique aux expressions qui, dans les plus 
anciens monuments littéraires, étaient prises au propre. J'aurais 
cru faire un anachronisme en conservant à quelques termes la 
couleur épique qu'ils ont perdue en passant dans ce Purâna; car 
j'aurais dissimulé ainsi le caractère tout à fait spécial qui distingue 
nettement les productions modernes d'avec ceUes des premiers 
temps. C'est ainsi que j'ai traduit, d'après le commentateur, l'un 
des noms les plus célèbres de Krïchna, celui de Hrîchikêça, par 
« le Dieu qui dispose en maître des sens, » quoique ce nom paraisse 
formé suivant le même système que celui de Gudâkêça , et qu'on 
puisse, sans forcer beaucoup l'étymologie, le rendre par « celui 

st. 35,il&ftfra5,lis.Âbhira8;ch.xiii,st. 39, Krïyd, lis. Kriyà. José espérer que les lec- 

le monde, lis, Yuni\eTs; les peuples avec hors teurs qui reconnaitront les difficultés du 

rois, lis. les mondes avec leurs Gardiens; travail que j'ai entrepris, excuseront les 

liv. Il, ch. I, st. 26, L'enfer Pdtdla, lis. Le autres fautes plus graves qui peuvent m'étre 

Pàtàla ; ch. 11 , st. 2 6 , demeure de ce qu'il y échappées. 

a de plus parfait, lis. qui dure autant que ^ On en voit la figure dans Bheede, Hor- 

la vie de Brahmà; 1. III, ch. xxiv, st. 23, tus Malabar. t.U,pl. 44. 



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cLxx PREFACE. 

« dont la chevelure se redresse. » Les faits que je signale ici sont 
d'ailleurs très-peu nombreux; et si je me suis trompé, mon erreur, 
qui vient de la confiance que j'ai accordée au conunentaire de 
Çrîdhara, sera facilement corrigée par le lecteur, dont les obser- 
vations présentes ont pour but d'éveUler l'attention . 

Plus on avancera dans la connaissance de llnde, plus on aura 
de raisons d'excuser les fautes de ce genre qui déparent nécessai- 
rement une première- traduction. On reconnaîtra, par exemple, 
que les commentateurs sont souvent en contradiction entre eux , 
et que des ouvrages d'une grande autorité donnent pour un 
même terme des explications fort différentes les unes des autres. 
Selon le Mabâbhârata, Hari, l'un des noms les plus célèbres de 
Vichnu, désigne le Dieu à la couleur verte, parce que hari signi- 
fie vert^^'^. Selon le Bhâgavata, ce nom signifie « celui qui enlève 
« la douleur, » parce qu'il dérive du radicsd krî (enlever) ^^\ et cette 
interprétation toute métaphysique est admise par un des commen- 
tateurs du Gîtagôvinda ^^\ Ici comme plus haut, le Mahâbhârata 
préfère l'interprétation la plus matérielle, celle peut-être à laquelle 
un traducteur européen serait le moins tenté de songer. H n'en est 
pas de même du nom de Kêçava, qu'on est si naturellement 
porté à traduire par chevelu, puisque tel est le sens propre de cet 
adjectif. Le compilateur du Mahâbhârata , qui attache à ce nom 
une efl&cacité particuhère, pense qu'on l'attribue à Vichnu, parce 
que les rayons lumineux du soleil et de la lune forment la che- 
velure de ce Dieu (^) ; et une autre légende raconte qu'il lut 
donné à Krïchna, parce que ce héros naquit, avec Balarâma son 



^ Mahdbhdraia, Çàntiparvan, st. 13227, ^ Gîtagôvinda, p. 73, éd. Lassen. 

t. m , p. 834. ^ Makibhdrata, Çàntiparvan , st. 1 3 1 78, 

^ Bhâgavata, 1. II, ch. vii, st. 2 ; on ex- t. m, p. 829. 
plique à peu près de même Harimédhas. 



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PRÉFACE. ' cLXKi 

jûrère, de la chevelure blanche et noire du suprême Vichnu^*). 
D'un autre côté, le Harivamça prétend qu'il signifie « le meurtrier 
a de Kêçin, » démon qui fut tué par Krïchna (^). 

Le nom de Vâsudêva fait naître une difl&culté du même genre 
et qui est même plus grave, en ce qu aucune des interprétations 
qu'il est possible d'en donner ne représente la totalité des sens 
que diverses traditions nous autorisent à y voir. L'explication 
qui se présente la première, celle qui est plus d'une fois rap- 
pelée par le Bhâgavata, c'est que Vâsudêva est le nom patrony- 
mique de Krïchna, et que ce nom signifie « le fils de Vasu- 
« dêva; » et, dans le fait, le père de Krïchna se nomme Vâsudêva. 
Cette interprétation est indiquée dès le commencement du Bhâ- 
gavata, dans une des stances qui annoncent le sujet du poëme, 
et elle est répétée en plus d'un endroit (^). Mais en même temps 
le titre de Vâsudêva figure parmi les épithètes les plus relevées 
de Vichnu, dans des passages où ce Dieu paraît sous son carac- 
tère vraiment divin, et indépendamment de tout rapport avec 
les divers rôles qu'il a joués pendant le cours de ses incarna- 
tions. Aussi le commentateur Çrîdhara, exphquant un de ces 
passages où il est évident qu'il n'est pas question de Krïchna, 
traduit le mot Vâsudêva par « celui qui est l'asile de tous les 
« êtres, » comme le fait le Mahâbharata dans le chapitre du Çân- 
tiparvan où Vichnu donne, de ses noms mystérieux, une inter- 
prétation philosophique qui paraît conforme au système des 
Pântcharâtrakas ^^K Notre Bhâgavata va même encore plus loin 

^ Quart. Orient. MagazAAV,p, ijb, et et st. 2786, p. 101. Cette interprétation 

Langlois, Harivaffiça, t. I,p. 34i» note 3. parait aussi être celle d'Âmara, qui cite 

^ Langlois, fTamamça, 1. 1, p. 34 1. le nom de Vasndéva, celui du père de 

' Bhâgavata, iiv. I , ch. i , st. 1 a , et iiv. X , Krïchna , après ceux de Vichnu , entre ies- 

ch. Yiii, st. i4, ch. u, 8t. 43. Voyez aussi quels figure le nom de Vâsudêva. 

Mahâbharata, Âdi, st. 2^28 , tom. I, p. 88 , * Bhâgavata, Iiv. V, ch. u , st. là; Ma- 

Y. 



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CLXXII 



PREFACE. 



dans Texplication métaphysique de ce terme; car nous verrons 
au livre quatrième, que, suivant le Dieu Çiva, Bhagavat est nom- 
mé Vâsudêva, parce quil habite et est visible au sein de la pure 
essence de Tâme individueUe, dite Vasudêva^^K II y a dans la 
plupart de ces interprétations une subtilité qui vient de lesprit 
de secte et que déguisent mal les tours de force étymologiques 
inventés par les scoliastes pour la justifier. D faut cependant les 
connaître, puisque nous ne pouvons encore nous passer des com- 
mentateurs; et tant que la littérature sanscrite ne nous sera pas 
aussi accessible que le sont les textes grecs et latins, ces inter- 
prétations devront être relevées soigneusement pour être rappro- 
chées plus tard des systèmes et des idées qui paraissent en être 
la source. Mais au point où nous en sommes aujourd'hui, outre 
qu'elles jettent un traducteur dans une perplexité extrême, elles 
sont aussi souvent pour lui un écueil qu'un secours. 

Il m'a semblé que le but tout spécial du Bhâgavata, qui est l'his- 
toire de Krïchna, m'autorisait à traduire l'épithète de Vâsudêva 
par « le fils de Vâsudêva. » Mais tout en adoptant cette traduc- 
tion, je déclare que je suis bien éloigné de méconnaître le fait 
qu'a parfaitement vu, selon moi, M. de Schlegel, et qu'il a net- 
tement exprimé dans une savante note de sa belle traduction 



hdbhârata, Çànti, st. iSiôg/t. m, p. 829. 
Comparez l'exposé que fait Colebrooke des 
opinions des Pàntcharâtrakas (Mise. Essays, 
t. I, p. Al 5 sqq.) avec les chapitres cccxli, 
GccxLii et Gcczuu du Çàntiparvan [Mahâ- 
bhâraia, tom. UI, pag. 819, et notamment 
p. 822, st. 12976]. 

ï Bhâgavata, L IV, ch. m, st. 23. Çrf- 
dhara Svâmin, à son tour, propose plu- 
sieurs explications de Vasndéva, pris comme 
épithète de Wr^, ou de Tessence pure de 



l'esprit individuel ; les voici : diM^lr) 't^ « il 
« fait habiter le Dieu [dans son sein] ; • ard^ 
irferî^ « il habite en lui; » srj ^: ^dtiCî 
« rÊtre lumineux, c'est-à-dire qui resplen- 
«dit, est sa substance; » sigfît; ju8<iïo<i(H 
uehiUlr) « il brille, c'est-à-dire est visible 
« par la vertu. » Le ms. bengali donne ôtt- 
^Rri^"^ « il tàii habiter le corps, • leçon 
qui offre un sens peu satisfaisant, et qui 
n'est qu'une faute pour "îjS. 



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préface:. clxxiii 

du Râmâyana (*î. Ce fait, G*est que Vâsudêva est un ancien nom 
de Vichnu, un nom qui se rattache, selon toute apparence, à celui 
d*une classe de divinités encore peu connues, celle des Vasus, 
parmi lesquels figurent les personnifications de plusieurs éléments, 
et dont fait partie Vichçu, le Dieu qui pénètre l'univers. On peut 
même, sans recourir au primitif Vâsudêva, pour expliquer le dérivé 
apparent Vâsudêva, se figurer ce dernier mot comme un composé 
de Dêva, « Têtre lumineux, » et de Vâsu, « qui habite au sein de 
« lunivers, » d'autant plus que Vâsu est un nom de Vichnu, nom qui 
a, d'après M.Wilson,le sens que j^ viens d'indiquer. Ce Vâsudêva 
est encore identifié avec le sage inspiré Kapila, d^ins un passage 
du Râmâyana, sur lequel porte la note précitée de M. de Schlegel , 
ainsi que dans une stance du Mahâbhârata, rapportée par M. Wil- 
son (^). Que le titre de Vâsudêva ait été appliqué plus tard à Krïchna, 
c'est-à-dire à la plus récente des incarnations de Vichnu, et que, 
pour en rendre raison, on ait imaginé que le père de Krîchna se 
nommait Vâsudêva; ou bien qu'il ait réellement existé un person- 
nage du nom de Vâsudêva , dont Krïchna fut le fils , et duquel il 
reçut le nom de Vâsudêva, c'est ce que, pour ma part, je n'ose 
encore décider. On peut tout au plus regarder comme très-pro- 
bable, que Tïittribution faite à Vichnu du nom de Vâsudêva est plus 
ancienne que ceUe qu'on a faite de ce même nom à Krïchna , et 
que s'il y a eu imitation quelque part, il faut plutôt s'en prendre 
aux légendes relatives à Krïchna qu'à ceUes qui se rapportent 
à Vichnu, et si l'on veut, à Kapila. 

Enfin, et ce sera la dernière observation que je ferai à ce sujet, 
je prie les lecteurs qui compareront ma traduction avec le texte, 
de ne pas croire que j'ai agi arbitrairement, lorsque j'ai rendu 

^ Râmâyana, t. I, p. 126, trad. lat. Voyez encore Colebrooke, MisceîL Essays, 

2 SâmKhya Kârikâ, p. 189, éd. WUson. 1. 1, p. 349- 



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CLXxiv PREFACE. 

le mot Purucha par Esprit, ou lorsque je l'ai conservé sans le 
traduire.. JTavoue que j'ai été embarrassé plus d'une fois, et que 
relativement à certains passages, je conserve encore des doutes 
sur la question de savoir s'il faut traduire ou simplement trans- 
crire ce terme qui est une des plus antiques désignations de 
l'Être suprême, considéré comme nature spirituelle, et qui a été 
admis, quoique avec quelques nuances, par les plus grandes 
écoles philosophiques de l'Inde. La distinction de ces nuances 
et la déterminatipn de ce qu'il faut entendre, dans chaque cas 
donné par ce mot, paraît être, pour les commentateurs indiens 
eux-mêmes, un point qui n'est pas sans diflSculté, et ÇrSdhara 
Svâmin, par exemple, cite dans plus dun endroit de sa glose 
un passage emprunté à un Tantra des Vâichiiavas qui est ainsi 
conçu : « On reconnaît à Vichnu trois formes également nommées 
a Purucha: la première est celle qui a créé l'Intelligence, la se- 
« conde est celle qui est formée de l'œuf du monde, la troisième 
« est celle qui se compose de la réunion des êtres ; celui qui 
« connaît ces trois formes est sauvé. » Mais cette définition n'ex- 
prime encore qu'une partie des sens du mot Purucha, tel qu'on le 
trouve à tout instant employé dans le Bhâgavata; elle est purement 
théologique et cosmogonique, et elle laisse de côté Tapphcation 
que fait de ce mot l'école Sâmkhya, dont la doctrine forme, selon 
la remarque de Colebrooke, le fond des opinions philosophiques 
développées dans la plupart des Purânas. D'accord avec cette 
école, les Purânas entendent par le mot Purucha, l'Esprit opposé 
à la Nature; et par Y Esprit, ils désignent l'esprit de l'homme, c'est- 
à-dire l'âme individuelle, ou, suivant une vieille étymologie plus 
ingénieuse qu'exacte, cet Esprit qui dort dans la ville du corps. Le 
mot Purucha est donc à la fois le nom de Dieu, celui du monde et 
celui de l'homme; et si l'on se souvient que la tendance ordinaire 



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PRÉFACE. <2Lxxv 

des écoles brahmaniques eit d^identifier par le nom les êtres entre 
lesquels se révèlent quelques rapports, soit métaphysiques, soit 
matériels, et que celle de la mythologie est de personnifier tout 
jusqu'aux abstractions les plus hautes, on aura une idée de la per- 
plexité que doit produire Temploi d*un terme dont les acceptions 
diverses, loin d'être définies, sont le plus souvent confondues à 
dessein. Suivant le plus ou moins haut degré de personnification 
que j'ai cru reconnaître dans le mot Parucha, je l'ai conservé ou 
je l'ai traduit; mais je conviens que le mot Esprit n'est quune 
traduction fort imparfaite, et que souvent le terme propre eût été 
Dieu, et d'autres fois Vâme humaine. Les erreurs que j'ai com- 
mises en ce genre perdront, je l'espère, une partie de leur gravité 
aiix yeux du lecteur qui sera en état de se faire par lui-même 
une idée des obstacles contre lesquels j'ai eu à lutter dans le cours 
de ce travail. 

Au nombre des secours sur lesquels je croyais pouvoir compter, 
quand j'ai entrepris cette traduction, j'avais placé le volume pu- 
blié, en 1788, par Foucher d'ObsonviUe, sous le titre un peu 
singulier de Bagavadam, ou Doctrine divine, ouvrage indien, cano- 
nique. Ce volume, qui n'a que 348 pages, est la traduction 
fi:*ançaise d'une version tamoule du Bhâgavata; et quoique son 
peu d'étendue suffît seule pour m'avertir que je ne devais y 
chercher qu'un abrégé très-succinct du poëme original, j'espé- 
rais cependant pouvoir m'en servir au moins comme d'une table 
des matières. Mes espérances ont été déçues, et cet ouvrage m'a 
été tout à fait inutile, même sous ce point de vue déjà si res- 
treint, non pas seulement à cause de la manière incorrecte et 
barbare dont les noms propres y sont transcrits, mais encore à 
cause des suppressions qu'y a subies l'original. Ces suppressions 
ne viennent pas, autant du moins que j'en puis juger, de la tra- 



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cLxxvi PREFACE. 

duction française; eUes paraissent dues à l'interprète tamoul, qui 
n a voulu donner qu'un extrait du Bhâgavata. JTen juge ainsi d'a- 
près i analyse que M. Taylor a donnée, dans le Joumsd littéraire 
de Madras, de deux manuscrits tamouls, appartenant à la col- 
lection Mackenzie, qui renferment les quatre premiers livres de 
notre Purâna. M. Tayîor ne présente son extrait que comme l'ana- 
lyse d'un abrégé, et dans le fait, le Bhâgavata dont il est question 
dans ce journal, n'est guère autre chose que le squelette du 
Purâna sanscrit. La partie poétique dont l'importance est très- 
grande dans l'original, a disparu à peu près complètement de la 
version tamoule, teUe du moins que la reproduisent et l'analyse 
de M. Taylor et la traduction française exécutée par les soins de 
Foucher d'ObsonviUe. Pour se convaincre de ce fait, il suffit de 
comparer avec le Bagavadam teUe partie qu'on voudra des trois 
premiers livres du Bhâgavata. Je pense qu'après cette comparai- 
son, personne ne sera tenté de croire que la lecture de l'extrait 
tamoul puisse être de quelque utilité pour l'intelligence du Purâna 
sanscrit. 

Je termine ici des explications qu'il n'a pas dépendu de moi 
de rendre plus courtes; je crains cependant que plus d'un lec- 
teur ne se plaigne que bien des points difficiles sont encore restés 
obscurs. Mais, outre que j'en renvoie l'examen aux notes qui sui- 
vront cet ouvrage, j'avais une bonne raison pour ne pas étendre 
davantage cette introduction. Dans quelques années peut-être, 
les discussions telles que celles dont il était nécessaire de faire 
précéder ce volume, seront devenues tout à fait inutiles. L'intelli- 
gence plus généralement répandue des grands monuments litté- 
raires de llnde, l'étude approfondie des Vêdas et la lecture du 
Mahâbhârata les auront mises au néant. Les textes seuls conti- 
nueront d'être consultés, même à l'époque où il sera possible 



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PREFACE. cLxxvii 

de les reproduire avec plus de critique, de les traduire avec 
plus d exactitude et de les commenter avec plus de savoir ; car 
ce seront les textes qui auront remplacé les idées vagues par 
des faits positifs, ^t les lueurs douteuses de Thypothèse par la 
vive lumière de la vérité. Je désire que le présent volume con- 
tribue pour sa part à hâter Tarrivée d'un moment que les amis 
de ITiistoire et de là philosophie appeUent de tous leurs vœux ; 
j avoue même que si je pouvais Tespérer, je me croirais ample- 
ment récompensé de mes efforts. Mais quelle que puisse être la 
destinée de ce travail, j'aimerai toujours à me rappeler le bien- 
veillant appui qui m'a aidé à le mettre au jour ; et si les juges 
compétents trouvaient que, sous le rapport de la correction, ce 
volume n est pas trop au-dessous de ce qu'ils ont droit d'exiger, je 
n'hésiterais pas à faire honneur de ce mérite aux facilités de tout 
genre qui m'ont été offertes par le littérateur éminent qui dirige 
l'Imprimerie royale, et par les hommes zélés qui le secondent 
avec un dévouement si soutenu. 



Paris, 20 février i84o. 



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LE 



BHÂGAVATA 

purAna. 



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LE 

BHÀGAVATA PURÀNA. 

LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE PREMIER. 

QUESTIONS DES RÏGHIS DANS LA FORÊT DE NAIMICHA. 



6m! adoration à bhagavat, fils de vasudévaI 

1. Méditons sur Têtre duquel dérive la création [la conservation 
et la destruction] de cet univers, parce qu'il s'unit aux choses et 
qu'il en reste cependant distinct; sur cet être" tout-puissant, resplen- 
dissant de son propre éclat, qui a tiré de son intelligence, pour le 
premier chantre inspiré, le Vêda qui trouhle les sages eux-mêmes; 
sur cet être en qui le triple produit [des. qualités] existe de la même 
réalité que les phénomènes dans lesquels on prend l'un pour l'autre 
les éléments, comme le feu, l'eau, la terre; sur cet être dont la lu- 
mière n'est jamais obscurcie par l'erreur, l'être existant, absolu. 

2. Voici un livre où est exposée la loi suprême, dégagée de toute 
illusion, des hommes vertueux et sans envie; un livre dans lequel est 
révélée l'essence qui doit être connue comme réellement existante, 



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2 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

celle qui donne la béatitude et fait disparaître les trois espèces de 
douleurs- C'est le diviii Bhâgavata composé par ie grand solitaire 
[Nâpftyana], A peine les hommes purs, désireux de fentendre, le 
connaissent-ils, quiçvara (le Seigneur) fixe son séjour dans leur 
âme. D'autres livres ont-ils un tel pouvoir? 

5. Le Bhâgavata est tombé de la bouche de Çuka sur la terre, 
comme un fruit détaché de l'arbre fécond de la loi (le Vêda) et dont 
le suc est TAmrïta (l'Ambroisie) même. vous tous dont le goût exercé 
sait reconnaître ce quon lui présente, savourez sauf cetse ce divin 
breuvage, au sein même de la libération! 

4. Ôml Dans la forêt de Nâimicha, consacrée à Vichiiu, Çâunaka 
et les autres Rïchis célébraient le sacrifice de mille années pour 
obtenir le ciel. 

5. Un jour ces solitaires, après avoir jeté dans le feu TofFrande 
du matin, adressèrent avec respect la question suivante à Sûta, leur 
hôte, assis devant eux. 

LES RÏCHIS dirent: 

6. Pieux solitaire, tu n'as pas seulement lu, tu as encore raconté 
les Purânas avec les Itihâsas (les histoires) et les livres des devoirs, 

7. Que connurent et le bienheureux Vâdarâyana ( Vyâsa) , le plus 
parfait des sages habiles, dans le Vêda, et les autres solitaires qui 
savent que l'être a deux formes, l'une supérieure et l'autre inférieure. 

s. Grâce à leur bienveillance, tu sais tout cela d'une manière 
approfondie; tes maîtres ont révélé ce mystère même à leur disciple 
bien-^aimé. 

9. Maintenant, sa^e vénérable, hâte^toi de nous raconter ici ce 
dont tu as si bien recounu la vérité, ce qui assure aux hpmmes la 
plénitude du bonheur. 

10. Dans l'âge de KaU, où nous sommes, la vie est généralement 
de peu de durée ; ks hommes sont indolent» ; leur intelligence est 
lente, leur existeiocp difficile; bien des mauï les accablent 

11. De tant de récite où sont recommandés de ai nombreux 



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LIVRE PREMIER. 5 

devoirs, et qu'il faut entendre séparément, que ton esprit rassemble 
ici la substance, et raconte, pour le bonheur des êtres, ce récit qui 
donne à Tâme un calme parfait. 

12* Sûta, tu sais, et puisse le bonheur être avec toil tu sais 
dans quel dessein Bbagavat, le. chef des Sâtyats, devint le fils de 
Dêvakî, femme de Vasudêva. 

15. Voilà ce que nous désirons entendre : daigne nous exposer 
rhistoire de celui dont Tincamation eut pour but la protection et 
le bonheur des créatures. 

14. Tombé dans le fleuve redoutable du monde, l'homme privé 
de l'espoir de se sauver est sûr, en prononçant ce nom [divin] que 
la .terreur elle-même redoute, d'être immédiatement délivré. 

15. Les solitaires, ô Sûta, qui cherchent à ses pieds un asile, mar- 
chant dans la voie de la quiétude, n'ont besoin que d'être abordés 
avec respect pour donner aussitôt la pureté; les eaux du Gange, [au 
contraire,] ne purifient qu'autant qu'on les touche. 

16. Quel est l'homme ami de la pureté qui ne désirerait entendre 
l'histoire glorieuse de Bbagavat, dont les actions doivent être célé- 
brées dans de purs distiques, cette histoire qui dissipe les malheurs 
du Kaliyuga? 

17. Raconte-nous, car nous avons la foi, les actions sublimes, 
chantées par les sages, de celui qui donne en se jouant l'être à des 
portions de sa substance. 

18. Retrace-nous, sage solitaire, les belles histoires des incarna- 
tions de Hari (Vichnu), du souverain Seigneur, qui librement se 
livre à ces jeux, à l'aide de la Mâyâ (l'Illusion) dont il dispose. 

19. Non, nous ne pouvons nous rassasier de la grandeur de celui 
dont la gloire est excellente, grandeur dont les hommes de goût qui 
l'entendent trouvent à chaque instant le récit de plus en plus dé- 
licieux. 

20. En efiet, caché sous la trompeuse apparence d'un mortel, 
Bbagavat a fait, par les mains de Kêçava (Krïchna) et de Râma 
(Balarâma), d'héroïques actions qui surpassent la puissance de 
l'homme. 



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4 LE BHAGAVATA PURANA. 

21. Pour nous, qui avons reconnu Tarrivée du Kaliyuga, assis 
dans ce lieu -consacré à Vichnu, pour célébrer un long sacrifice, 
nous croyons Tinstant favorable pour entendre l'histoire de Hari. 

22. Au moment où nous désirions traverser les flots difficiles 
du Kaliyuga qui détruit la vertu parmi les hommes, tu nous as été 
montré par Brahmâ comme un pilote sur Tocéan. 

25. Et maintenant que Krïchna, le maître du Yoga, Tami des 
Brahmanes, le défenseur de la justice, est rentré dans sa propre 
substance, dis-nous dans quel asile s'est réfugiée la justice? 



FIN DU PREMIER CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

QUESTIONS DES RICHIS, 

DE L'ÉPISODE DE LA FORET NÂIMIGHA, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURAIKA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER, 



CHAPITRE IL 



DESCRIPTION DE BHAGAVAT. 



is Le fils de Rômaharchana, très-satisfait des questions des Brah- 
manes , et recevant avec respect leur invitation, commença à parler: 

SÛTA dit: 

2. Je m'incline devant ce sage, errant solitaire comme un men* 
diant, après qu'il eut renoncé à l'action; ce sage que Dvâipâyana 
(Vyâsa), e£Frayé de son isolement, appela, 6 mon filsl alors que, 
remplaçant son fils, les arbres seuls répondirent à sa voix; ce sage 
qui pénètre dans l'intelligence de tous les êtres. 

5. Je me réfugie vers ce fils de Vyâsa, le précepteur des solitaires, 
qui, par compassion pour les hommes désireux de traverser les 
épaisses ténèbres de ce monde, a révélé le plus mystérieux des Pu- 
rânas, celui auquel appartient en propre l'excellence, l'essence des 
Vêdas réunis, qui est sans pareil, le flambeau de l'Esprit suprême, 

4. Après avoir vénéré Nârâyana, Nara, le meilleur des hommes, la 
divine Sarasvatî, Vyâsa, que l'on récite ce livre qui donne la victoire. 

5. Sages solitaires, vous avez bien fait de m'interrcf^er ; c'est le 
bonheur des hommes que vos questions aient eu pour objet Krï- 
chna, qui donne à l'âme un calme parfait. 

6. Oui, le devoir suprême des hommes est celui d'où naît la dé- 
votion pour Âdhôkchadja (Vichnu), une dévotion désintéressée, que 
rien n'arrête, qui donne à l'âme un calme parfait. 

7. La dévotion qui prend pour objet de son culte Bhagavat, fils 
de Yasudêva, produit bien vite le détachement de tout désir et une 
science qui ne discute pas. 



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6 LE BHÂGAVATA PURÂ1VA. 

8. La stricte observation des devoirs imposés aux hommes , quand 
elle ne peut leur inspirer de Tamour pour les histoires de Vichvak- 
sêna (Vichnu), n'est réellement que de la peine en pure perte. 

9. En e£Fet l'avantage qui résulte du devoir porté jusqu'au re- 
noncement au monde, n'est réellement pas un avantage; et le plaisir 
qu'on retire d'un avantage exclusivement obtenu par l'accomplisse- 
ment du devoir, ne passe pas pour un gain véritable. 

10. Ce n'est pas non plus un gain véritable que la satisfaction des 
sens produite par le plaisir, laquelle n'existe qu'autant que dure la 
vie; et ce n est pas un avantage de la vie que le désir de connaître 
la vérité, lequel résulte d'actes accomplis en ce monde. 

11. Les sages qui connaissent les principes appellent Vérité (ou 
réalité), la science qui n'admet pas la dualité; ce principe est nommé 
par les uns Brahma, par les autres Paramâtman (l'Esprit suprême), 
par ceux-là Bhagavat. 

12. Mais les solitaires qui ont de la foi, et dont la dévotion, 
fondée sur la révélation, est soutenue par la science et par le déta- 
chement de tout désir, voient au sein de leur propre âme ce prin- 
cipe qui est l'Esprit [suprême]. 

15. C'est donc, è les meilleurs des Brahmanes, c'est le culte 
rendu à Hari qui 'est pour les hommes, quelle que soit leur classe 
et iQur condition, le véritable résultat de la stricte observation du 
devoir. 

14. Voilà pourquoi Bhagavat, le chef des Sâtvats, doit être à 
tout instant l'objet exclusif de l'attention, de la louange, de la médi- 
tation et du* respect des hommes. 

iç. Eh! qui n'aimerait les histoires de cet être divin? La médita- 
tion qui le prend pour objet, est comme un glaive avec lequel les 
sages tranchent le lien de l'action qui enchaîne la conscience. 

16. Le plaisir, ô Brahmanes ! que l'on prend aux histoires du fils 
de Vasudêva, naît dans l'homme doué de foi et désireux d'en en- 
tendre le récit, de son respect pour les sages éminents, lequel vient 
du culte qu'il rend aux étangs sacrés. 

17. Dans sa bienveillance pour les hommes vertueux qui écoutent 



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LIVRE PREMIER. 7 

le récit de ses actions, Krïchna, dont Thistoire purifie également, 
soit quon Tentende, soit qu'on la répète, descend au fond de leur 
cœur et en chasse tous les mauvais désirs. 

18. Et une fois que les mauvaises pensées ont perdu leur empire, 
le culte constant rendu aux serviteurs de Bhagavat produit une dé- 
votion inébranlable au Dieu dont la gloire est excellente. 

19, Alors le cœur, bravant les attaques du désir, de la cupidité, 
et des autres vices nés de la Passion ^t des Ténèbres, se repose tran- 
quillement au sein de la Bonté. 

90. Et le cœur qui a ainsi trouvé le repos en se vouant au culte 
de Bhagavat, après avoir rompu les liens qui rattachaient au monde, 
arrive à Tintuition de la Vérité, qui est Bhagavat même. 

il. Le nœud du cœur est tranché; tous les doutes sont dissipés; 
les œuvres de Thomme sont anéanties, car alors il voit au dedans de 
lui le souverain Seigneur lui-même. 

22. Voilà pourquoi les chantres inspirés, le cœur rempli de joie, 
vouent incessamment à Bhagavat, fils deVasudêva, un culte qui donne 
le calme à Tâme. 

25. La Bonté, la Passion, les Ténèbres sont les qualités de la Na- 
ture; réuni à ces qualités, l'Esprit unique, suprême, prend ici-bas 
les noms distincts dp Hari, Virintchî, Hara, pour conserver, créer et 
détruire l'univers. Mais la béatitude, c'est à celui d'entre ces Dieux 
dont la Bonté est le corps, que les hommes la doivent. 

2<(« Du bois, corps formé de la terre, sort la fumée; de la fumée, 
le feu, dont le triple Vêda rè^e l'emploi. Ainsi des Ténèbres sortit 
la Passion; de la Passion, la Bonté, qui rend Brahma visible, 

25. Aussi, dans l'origine, les solitaires adressèrent leur dévotion 
à Bhagavat Adhôkchadja , qui est pur, qui est la Bonté même; et ceux 
qui, dans ce mondé, suiveiat leur exemple, assurent leur salut. 

26. Ceux qui veulent se sauver, abandonnant, sans le calomnier, 
le culte des chefs des Bhûtas (Démons) aux formes terribles, adorent, 
dans le calme des passions, les portions de Nârâyana. 

27. Les hommes dont la nature tient de la Passion et des Té- 
nèbres, dési^;ant obtenir des richesses, du pouvoir, des enfants. 



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8 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

adressent leur hommage à des êtres dont ils partagent les qualités, 
tels que les Pitrïs (les Mânes}, les Bhûtas, les Pradjêças (les Chefs 
des créatures). 

28. C'est au fils de Vasudêva que s adressent les Vêdas , à lui que 
s adressent les sacrifices, à lui les pratiques du Yoga, à lui les céré- 
monies, 

29. A lui la science, à lui les mortifications, à lui les devoirs; le 
fils de Vasudêva est la voie suprême du salut. 

30. C'est lui, c'est Bhagavat qui, à l'aide de sa Mâyâ, manifestée 
sous la forme de ce qui existe, comme de ce qui n'existe pas [pour 
nos organes], et revêtue des qualités dont l'Être smprêmeest essen- 
tiellement affranchi, créa au commencement cet univers. 

51. Pénétrant au sein de ces qualités, manifestées par Mâyâ, 
comme s'il avait des qualités lui-même, l'Être apparaît au dehors, 
poussé par l'énergie de sa pensée. 

52. Car de même que c'est un seul et même feu qui hrille dans 
tous les hois où il se manifeste, ainsi l'Esprit, unique, âme de l'unî-^ 
vers, enfermé dans chacun des êtres où il réside, apparaît comme 
s'il était multiple. 

55. Pénétrant dans les êtres produits spontanément par la réu- 
nion des éléments subtils, des sens et du cœur, principes émanés 
des qualités, il y perçoit les impressions qui s'adressent à chacun 
d'eux. 

54. Créateur des mondes, il les conserve .à l'aide de la qualité 
de la Bonté, aimant à revêtir, dans les jeux de ses incarnations, la 
forme d'un Dêva, d'un homme ou d'un animal. 



FIN DU DEUXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DESCRIPTION DU DIVIN BHAGAVAT, 

DE L'EPISODE DE LA FORET NAIMICHA, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 9 



CHAPITRE III. 



MYSTERE DES NAISSANCES DE BHAGAVAT. 



SÛTA dit: 

1. Au commencement, Bhagavat, désireux de créer Tunivers, 
prit la forme de Purucha (TEsprit et THomme-monde), forme com- 
posée de seize parties, de Mahat {Tlntelligence), et des autres prin- 
cipes. 

2. Pendant qu'il reposait sur Focéan, plongé dans le sommeil de 
la méditation, de son nombril, comme d'un étang, sortit un lotus, 
duquel naquit Brahmâ, le chef des architectes de l'univers. 

5. La forme de Bhagavat, des membres duquel s'est développée 
l'étendue des mondes, est pure, énergique; c^est la Bonté même. 

4. Les hommes qui ont un regard pénétrant, voient cette forme 
merveilleuse qui a des milliers de pieds, de cuisses, de bras, de 
bouches, des milliers de têtes, d'oreille;^, d'yeux, de nez, qui est 
ornée de milliers de diadèmes, de parures et de pendants d'oreilles. 

5. C'est là le dépôt, la racine impérissable des diverses incarna- 
tions ; des parties produites par des parties de sa substance, sont créés 
les Dêvas, les hommes et les animaux. 

6. C'est cet Être divin qui, commençant par la. création où figure 
Sanatkumâra, se soumit, sous la forme de Brahmâ, à une pénitence 
rude et non interrompue. 

7. Secondement, afin de donner fexistence à ee monde, ce Dieu, 
chef du sacrifice, revêtit la forme d'un sanglier pour retirer la terre 
des profondeurs de l'Abîme où elle était tombée. 

8. Troisièmement,, se livrant à la création des Rïchîs, et pre- 
nant le titre de Rïchi des Dêvas, il révéla le Tantra des Sâtvats, par 



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10 LE BHAGAVATA PURÂNA. 

lequel ceux qui se livrent à Taction apprennent à s'en rendre indé- 
pendants. 

9. Quatrièmement, créant pour Dharma une autre portion de 
lui-même, il naquit sous le nom des Rîchis Nara et Nârâyana, et 
accomplit une rude mortification, propre à donner le repos à Tâme. 

10. Cinquièmement, sous le nom de Kapila, chef des Siddhas 
(Bienheureux), il révéla au Brahmane Asuri la doctrine Sâfakhya, 
où se trouve démontré Tensemble des principes, et qui s'était perdue 
dans le cours des temps. 

11. Sixièmement, choisi par Atri pour être son fils, et obtenu par 
Anasûyâ, il communiqua la connaissance de TEsprit à Prahrâda, 
Alarka, et aux autres sages. 

12. Septièmement, il naquit de Rutchi et d'Akûti sous le nom de 
Yadjna; et avec les Yâmas et les autres troupes des Suras, il régna 
sur le Manvantara, nommé Svâyambhuva. 

• 15. Huitièmement, fils de Nâbhi et de Mêrudêvî, le Dieu dont la 
force est immense montra aux justes la voie révérée par les hommes 
de tous les ordres. 

14. Neuvièmement,* sollicité par les Rîchis, il prit le corps de 
Prithu, et fit sortir de la terre, 6 Brahmanes, les herbes bienfai- 
santes; aussi cette incarnation est-elle particulièrement aimable. 

15. Ensuite, après le débordement des eaux qui suivit le Man- 
vantara de Tchâkchucha, il revêtit la forme d'un poisson; et, faisant 
de la terre un vaisseau, il sauva le Manu Vâivasvata. 

16. Onzièmement, pendant que les Suras et les Asuras agitaient 
Tocéan, l'Etre suprême prit la forme d'une tortue, et soutint sur son 
dos la montagne dont ils se servaient pour remuer la mer. 

17. Douzièmement et treizièmement, il s'incarna en Dhanvantari, 
et fit boire aux Suras l'ambroisie, pendant que, sous la figure d'une 
femme enchanteresse, il répandait le trouble parmi les Asuras. 

18. Quatorzièmement, sous la forme d'uû homme-lion, il mit en 
pièces le puissant chef des Dâityas qu'il avait placé sur sa cuisse, 
lui déchirant la poitrine avec ses ongles, aussi facilement qu'un 
couteau tranche un brin d'herbe. 



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LIVRE PREMIER. Il 

19. Quinzièmement^ sous la figure d'un nain, il se« rendit au sa- 
crifice de Bali, ne demandant que l'étendue de trois pas, mais vou- 
lant [en réalité] s'emparer des trois mondes. 

20. Seizièmement, voyant que les rois tyrannisaient les Brah- 
manes, dans sa fiirèur, il purgea vingt et une fois la terre de la race 
des Kchattriyas. 

21. Dix-septièmement, fils de Satyavatî et de Parâçara, voyant que 
les hommes avaient peu d'intelligence, il divisa en rameaux l'arbre 
duVêda. 

22. Ensuite, prenant le rôle de Dieu des hommes (de roi), dans 
le désir d'être utile aux Suras, il accomplit plusieurs actions hé- 
roïques , telle que celle de jeter un pont sur l'océ^. 

25. Dans la dix-neuvième et dans la vingtième incarnation, nais- 
sant deux fois parmi les Yrïchnis, sous les noms de Rama (Bala- 
râma) et de Krïchna, Bhagavat débarrassa la terre du fardeau qui 
l'accablait. 

24. Enfin, dans le cours de l'âge Kali, voulant troubler les enne- 
mis des Suras, il naîtra parmi les Kîkatas, sous le nom de Buddha, 
fils d'Andjana. 

25. Et lorsque, vers le crépuscule de ce Yuga, les rois ne seront 
plus que des brigands, le maître du monde naîtra de Vichnuyaças, 
sous le nom de Kalki. 

26. Sages Brahmanes, les incarnations de Hari, trésor de Bonté, 
sont sans q^mbre, comme les mille canaux qui sortent d'un lac 
inépuisable. 

27. Les Rïchis, les Manus, les Dêvas, les fils des Manus et les Pra- 
djâpatis (les Chefs des créatures), tous brillants de splendeur, sont 
tous des manifestations de portions diverses de Hari lui-même. 

28. Ces êtres ne sont que des manifestations de parties détachées 
des portions de l'Esprit; Krîchna seul est Bhagavat tout entier; mais 
toutes ces manifestations sont destinées, dans chaque Yuga, à con- 
soler le monde opprimé par les ennemis d'Indra. 

29. L'homme pieux qui répète soir et matin avec dévotion lé mys- 
tère des naissances de Bhagavat, est délivré des maux de ce monde. 



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12 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

50. Oui, cest par les qualités de Mâyâ, qui sont rintelligence et 
les autres principes, quest produite dans Tâme cette fonne de Bha- 
gavât, qui n a pas de forme réelle, qui est tout esprit. 

31. De même que pour les ignorants la masse des nuages appar- 
tient au ciel ou la poussière terrestre au vent, ainsi cest à ce qui 
voit (Tesprit) qu'ils attribuent la condition de ce qui est visible (le 
corps). 

32. Quant à Tautre forme différente de celle-là, forme insaisis* 
sable parce quelle résulte de la réunion des qualités non encore 
organisées, [et] que sa substance échappe à la vue et à Touïe^ cest 
Tâme individuelle qui renaît en ce monde. 

55. Or quan^ces deux formes, celle qui existe comme celle qui 
n'existe pas [pour nos organes] , ces formes que l'ignorance crée au 
sein de l'Esprit , ont été niées par la science, qui reconnaît ce qu elles 
sont, c'est alors que l'on voit Brahma. 

54. Que l'action de la divine Mâyâ, ce désir de la souveraine in- 
telligence, vienne à ^'arrêter, voilà, disent les sages, un homme 
parvenu au comble de la perfection; il resplendit de la grandeur 
suprême, devenue la sienne. 

55. C'est ainsi que les chantres inspirés décrivirent jadis les nais- 
sances et les actions de celui qui réellement n'agit pas et qui n est 
pas né, du souverain des cœurs, mystères révélés des Vêdas. 

56. Oui, cet être dont les manifestations ne sont pas un jeu inu- 
tile, crée, conserve et détruit cet univers, mais il n'y^est pas en- 
chaîné. Indépendant au sein des créatures où il est renfermé, il 
perçoit les diverses impressions qui s'adressent à chacun des six 
sens, dont il est le maître. 

57. Ce n'est pas l'homme, avec sa raison imparfaite, qui peut, à 
l'aide du raisonnement, comprendre le tissu des noms et des formes 
que déroulent la parole et la pensée du Créateur; l'homme est conmie 
un ignorant qui assiste à une représentation dramatique. 

58. Mais il connaît la voie du Créateur suprême, dont l'énergie 
est infinie, dont la main porte le Tchakra, celui qui, avec une dé- 
votion constante et sincère, adore le lotus parfumé de ses pieds. 



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LIVRE PREMIER. 15 

39. Aussi les sages sont-ils heureux, accomplis, lorsque, comme 
vous, ils dirigent exclusivement l'exercice de leur intelligence vers 
le fils de Vasudêva, le souverain de tous les mondes, s'afifranchis- 
sant ainsi de la loi terrible de la renaissance. 

40. C'est le bienheureux Rïchi (Vyâsa) qui a composé ce Bhâga- 
vata Purâna, égal aux Vêdas, et contenant les histoires de celui dont 
la gloire est excellente. Il a fait pour le bonheur du monde cette 
œuvre grande, fortunée, qui donne le salut. •, 

41. Vyâsa communiqua au chef des sages maîtres d'eux-mêmes, 
à Çuka, cette composition formée de l'essence de ce qui est contenu 
dans chacun des Védas et des Itihâsas. 

.42. Çuka la fit entendre au grand roi Parîkchit, au moment où, 
entouré des premiers Rïchis, il se livrait, au bord du Gange, à s©n 
dernier jeûne. 

43. Ce fut lorsque Krïchna, avec la loi, la science et les autres 
vertus, eut regagné sa demeure, que ce soleil des Purânas se leva 
dans l'âge Kali pour les hommes privés de lumières. 

44. C'est là que, pendant le récit de ce ^orieux Rïchi des Brah- 
manes, admis par sa faveur [à rentendre], j'en ai eu connaissance; 
et maintenant je vais vous le raconter, ô Brahmanes, tel que je l'ai 
lu, et selon les forces de mon intelligence. 



FIN DU TROISIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

AIYSTÂRE DES NAISSANCES, 

DE L'ÉPISODE DE LA FORET NÂIMICHA, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂl^lA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 
RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSlé PAR VYÂSA. 



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« 



14 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE IV. 



ARRIVEE DE NARADA. 



1. Après quil eut cessé de parler, le vieux chef des solitaires 
occupés à célébrer le long sacrifice, Çâunaka, qui possédait le Rïg- 
vêda, le remerciant, lui adressa ainsi la parole. 

ÇÂUNAKAdit: 

2. Sûta, illustre Sûta, toi le premier des sages dont on écoute 
la voix, raconte-nous cette pure histoire de Bhagavat, que récita le 
bienheureux Çuka. 

5. Dans quel Yuga, dans quel lieu, pour quel motif et d après 
quel conseil le solitaire Krïchna (Dvâîpâyana Vyâsa) composa-t-il 
cette collection ? 

4. Son fils, le grand Yôgin, voyant tout avec indifférence, affranchi 
de toute distinction, livré à une méditation profonde, à Tabri du som- 
meil, impénétrable, passait, parmi les hommes, pour un insensé. 

5. Un jour, des nymphes célestes virent [en se baignant] le Rïchi 
couvert de ses vêtements, qui suivait son fils [complètement nu]. 
Honteuses, elles s^enveloppèrent de leur voile : mais ce n était pas, 
chose étonnante, la nudité de Çuka qui alarmait leur pudeur; et 
comme son père, s'apercevant de cette iœterveille, leur en demandait 
la cause : A tes yeux, dirent-elles, les sexes sont encore distincts; ils 
ne le sont plus aux yeux de ton fils, dont la vue est pure. 

6. Dis-nous comment, après être arrivé dans le pays de Kuru- 
djâggala, il fut remarqué par les habitants, parcourant la ville 
d*Hâstinapura, comme un insensé, un muet ou un idiot. 

7. Dis-nous comment eut lieu, entre le solitaire et le Rïchi des 



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LIVRE PREMIER. 15 

rois, descendants de Pându, Tentretien où fut révélée la doctrine des 
Sâtvats. 

8. Cet illustre sage n avait qu'à s'arrêter, le temps de traire une 
vache, dans les demeures des maîtres de maison, pour rendre leur 
ordre aussi pur qu un étatig sacré. 

9. On dit, 6 Sûta, que le fils d'Abhimanyu (Partkchit) fut le plus 
parfait de ceux qui adorent Bhagavat : raconte-nous sa naissance si 
merveilleuse et ses actions. 

10. Pourquoi ce monarque souverain, l'orgueil des fils de Pându, 
dédaignant le bonheur de la suprême puissance, se Ixvra-t-il, sur 
les bords du Gange, au jeûne qui devait terminer sa vie? 

11. Comment ce héros dont les ennemis adorent le piédestal en 
lui faisant, pour leur salut, hommage de leurs richesses, comment, 
jeune encore, voulut-il abandonner avec la vie le bonheur, hélas! si 
difficile à quitter? 

12. Ce n'est pas pour eux-mêmes, c'est pour le bonheur, l'accrois- 
sement et la puissance du monde, que vivent les serviteurs de celui 
dont la gloire est excellente. D'où vient donc que Parîkchit, renon-^ 
çant au monde, abandonna son corps, qui était le refuge de ses 
ennemis mêmes? 

15. .Raconte-nous en détail tout ce qui vient de faire ici le sujet 
de nos questions; car je sais qu'à l'exception du Vêda, tu es versé 
dans tout ce qui appartient à l'art de la parole. 

SUTA dit: 

14. Dans le Dvâparâyuga, vers la fin de cet âge qui est le troi- 
sième, le Yôgin (Vyâsa) naquit de Parâçara et de Vâsavî (Satya- 
vatî) , d'une portion de la substance de Hari. 

15. Un jour, après s'être baigné dans l'onde pure de la Sarasvatî, 
il s'était assis à l'écart dans un lieu solitaire, au moment où le soleil 
venait de se lever. 

16. Le Rïchi auquel étaient présents le passé et l'avenir, voyant de 
son regard divin que le cours rapide et inaperçu du temps amenait 



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16 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

d*âge en âge, sur la terre, la confusion des devoirs imposés à chaque 
période, 

17. Et diminuait graduellement la, vigueur des êtres corporels; 
que les hommes étaient privés de foi, sans vertu, sans intelligence, 
réduits à une existence d'un moment, • 

18. Livrés au malheur : Vyâsa, dis-je, dont le regard est infailli- 
ble, médita sur ce qu il fallait faire pour le bien de toutes les classes 
et de toutes les conditions. 

19. Réfléchissant sur les fonctions des quatre prêtres officiants, 
que règle l'Écriture, et qui purifient les hommes, il distribua, pour 
perpétuer le sacrifice, le Vêda unique en quatre parties. 

20. Ritch, Yadjus, Sâman, Atharvan, sont les noms de ces quatre 
Vêdas distincts; les ttihâsas et les Purânas forment, dit-on, le cin- 
quième Vêda. 

2 1 . Pâila reçut le Ritch ; le poète inspiré Dj âimini chanta le Sâman ; 
Vâiçampâyana eut à lui seul Tintelligence complète des Yadjus; 

22. Le redoutable solitaire Sumantu eut celle des formules d' Athar- 
van et d'Aggiras; et mon père Rômaharchana, celle des Itihâsas et 
des Purânas. 

25. Ces Rïchis, à leur tour, partagèrent chacun leur Vêda en plu- 
sieurs parties; transmis à leurs disciples, aux successeurs de leurs 
disciples et aux successeurs de ces derniers, ces Vêdas se trouvèrent 
ainsi divisés en branches. 

24. Le bienheureux Vyâsa, plein de miséricorde pour les mal- 
heureux, agit ainsi pour que les Vêdas, [divisés comme on Fa vu,] 
pussent être retenus par les hommes dont l'intelligence est bornée. 

25. Le triple Vêda ne peut être entendu des femmes, deS Çûdras, 
ni des membres dégradés des trois premières classes; le bonheur qui 
résulte de la célébration des cérémonies leur est inconnu : aussi, pour 
qu'ils l'obtinssent en ce monde, le solitaire, touché de compassion, 
composa l'histoire appelée Bhârata. 

26. Mais quoiqu'il fût ainsi, sans relâche, ô Brahmanes, exclusi- 
vement occupé du bonheur des hommes, son cœur nen éprouvait 
pas plus de joie. 



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LIVRE PREMIER. 17 

27. Ne pouvant calmer Tagitation de son âme, le sage, habile dans 
la loi, assis solitaire sur le pur rivage de la Sarasvatî, prononça, 
dans le trouble de ses pensées, les paroles suivantes : 

28. Inébranlable dans ma dévotion, j'ai adressé aux Vêdas, à mes 
Gurus (maîtres spirituels), aux feux consacrés, un hommage sincère, 
et j'ai obéi aux ordres qui m'étaient donnés. 

29. J'ai exposé le sens des Vêdas sous le déguisement du nom de 
Bhâràta, de ce livre où le devoir et les autres objets sont enseignés 
aux femmes, aux Çûdras et aux autres classes même. 

50. Et cependant l'âme qui anime mon corps, et, avec cette 
âme, l'Esprit suprême, ne semble pas avoir atteint à la perfection; 
comme si, au milieu de la splendeur que donne l'étude du Vêda, 
il manquait quelque chose à sa sainteté. 

51. Eh quoil serait-ce que je li'ai pas exposé suffisamment les 
devoirs que recommande Bhagavat, devoirs chers aux religieux, 
également chers à Atchyuta (Vichnu)? 

52. Pendant que Krïchna (Vyâsa), qui se sentait coupable, roulait 
dans son âme ces réflexions pénibles, Nârada vint à son ermitage, 
au lieu indiqué précédemment. 

55. Remarquant son approche, le solitaire se leva en toute hâte 
pour aller à sa rencontre, et reçut, avec les honneurs prescrits par 
la loi, Nârada que révèrent les Suras. 



FIN DD QUATRIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

ARRIVEE DE NÂRADA, 

DANS LE PREMIER LIVRE DC GRAND PURÂlglA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMA ET COMPOSA PAR VYÂSA. 



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18 LE BHAGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE V. 



A , 



DIALOGUE ENTRE VYASA ET NARADA. 



SÛTAdit: 

• 

1. Alors riUustre Rïchi des Dêvas, dont la maîn porte la Vînâ, 
s étant assis sur un siège commode r s'adressa, comme en souriant , 
au Rïchi des Brahmanes, placé près de lui. 

2. Nârada dit : Illustre fils de Parâçara, Tâme qui anime ton corps 
et qui réside dans ton cœur, s'y trouve-t-elle, ou non, contente 
d'elle-même ? 

3. Tu as désiré et tu as obtenu de posséder la science; tu as 
accompli une grande merveille en composant le Bhârata, trésor de 
toutes les choses utiles. 

4. Tu as désiré connaître et tu as lu le Vêda étemel; et cepen- 
dant, pourquoi te désoles-tu comme si tu n'avais pas atteint ton but? 

5. Vyâsa dit : Je possède en effet toutes les connaissances que tu 
viens d'énumérer, et cependant mon âme n'est pas satisfaite. C'est 
à toi qui es né du corps du Dieu qui naquît de lui-même, que j'en 
demande la cause, que je ne puis saisir, dont le secret m'est in- 
connu. 

6. Tu connais en effet la totalité des mystères, parce que tu as 
rendu hommage à l'antique Purucha qui, dominant la cause et l'effet, 
peut, par un simple acte de sa pensée, créer, conserver et détruire 
cet univers, au moyen des qualités auxquelles il n'est pas enchaîné. 

7. Toi qui parcours les trois mondes comme le soleil, toi le té- 
moin de toutes les âmes, au fond desquelles tu pénètres comme le 
soufiQe de la vie, donne donc toute ton attention à ce qui peut me 
manquer encore, maintenant que je suis parvenu à posséder le 



•• 



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LIVRE PREMIER. 19 

Brafama supérieur par la science [du Yoga] , et le Brahma inférieur 
(le Véda) par la pratique des cérémonies- 

8* Nârada dit : Tu n'as pas suffisamment célébré la gloire sans 
tache de Bhagavat; selon moi, la science qui na pas pour but de 
lui plaire, est une science inutile. 

9- Pendant que, chef des solitaires, tu exposais les devoirs et 
divers autres objets, tu n as pas célébré avec autant de soin la gran- 
deur du fils de Vasudêva. 

10. La voix même la plus éloquente qui ne chante jamais la gloire 
de Hari qui purifie le monde, passe pour un marais qui n est visité 
que par les corbeaux, et où ne vont jamais s'ébattre les cygnes du 
lac Mânasa, dontia demeure est au milieu des ravissants lotus. 

11. Mais les péchés du monde sont efiFacés'par la composition 
même la moins ornée, lorsqu'à chaque distique, on y répète les noms 
^orieux de l'Être infini, ces noms qu'écoutent, que chantent et que 
prononcent les hommes vertueux. 

12. La science, fût-ce la science absolue, celle de l'inaction, n'a 
pas beaucoup de valeur, lorsqu'elle n'est pas soutenue par la dévo- 
tion pour Atchyuta. Que sera-ce donc de l'action, condamnée tou- 
jours à être malheureuse, même lorsqu'elle est faite sans motif, si 
l'intention n'en est pas dirigée vers le souverain Maître? 

13. C'est pourquoi, sage illustre, toi dont le regard est infaillible, 
dont la gloire est pure, toi qui aimes la vérité, qui accomplis fidè- 
lement tes devoirs, songe, à l'aide de la méditation, aux actions 
diverses de cet Être puissant, afin d'obtenir la délivrance de tous 
les liens. 

14. L'intelligence qui voit autre chose, qui désire raconter autre 
chose que ses actions, flottant au milieu des noms et des formes 
qu'elle enfante, ainsi qu'un vaisseau battu des vents, ne peut jamais 
ni nulle part trouver de repos. 

15. C'est une grande faute que de commander, en vue du devoir, 
une action blâmable à l'homme qu'entraîne déjà sa nature passionnée, 
parce qu'entendant ces paroles : «Voilà le devoir,» l'homme ordi- 
naire ne pense pas que cette action est défendue [par une autre loi]. 



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20 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

16. Aussi est-ce en renonçant aux œuvres que le sage mérite de 
connaître la béatitude de cet Être souverain, éternel et sans bornes. 
Expose donc ses actions à celui qui, méconnaissant sa propre âme^ 
est soumis à lempire dep qualités, 

17. Celui qui, après avoir abandonné son devoir pour adorer le 
lotus des pieds de Hari, viendrait à être enlevé, avant le temps, à 
sa dévotion, peut-il jamais redouter quelque part une existence 
malheureuse? Mais ceux qui, pour ne pas Tadorer, persistent dans 
la pratique de leurs devoirs, quel fruit en retireront-ils? 

18. C'est pourquoi le sage doit s'efiForcer d'atteindre à cet état, 
que n'obtiennent pas les hommes entraînés dans le cercle des exis- 
tences supérieures et inférieures. Pour ceux-ci, le bonheur, partout 
où il leur arrive, laîr vient du dehors; il leur est, comme le mal- 
heur, apporté par la marche impénétrable du temps. 

19. Non, ïadorateur de Vichnu ne rentrera jamais ni d'aucune 
manière en ce monde, comme font les autres hommes; parce, qu'en 
pensant au bonheur d'embrasser les pieds de Mukunda, il n'éprou- 
vera plus, enchaîné par ce souvenir agréable, le désir de les quitter. 

20. Bhagavat est certainement cet univers, et cependant il en est 
distinct, lui de qui vient la conservation, la destruction et la création 
des choses. Tu sais toi-même tout cela; et cependant tu as enseigné 
qu'il n'occupait que l'espace du plus petit empan. 

21. Toi dont le regard est infaillible, reconnais par toi-même que 
l'âme incréée naquit pour le bonheur du monde, en manifestant une 
portion de la substance de l'Esprit suprême; chante donc surtout la 
puissance, de cet Être dont l'énergie est immense. 

22. Car les chantres inspirés disent que le fruit impérissable des 
œuvres, telles que les mortifications, la lecture et l'audition des Vêdas, 
le sacrifice, la sagesse et les aumônes, n'est que l'action de célébrer 
les perfections du Dieu dont la gloire est excellente. 

23. Autrefois, dans une existence antérieure, je naquis le fils d'une 
esclave de Brahmanes, et je fus destiné, encore enfant, à servir ces 
Yôgins qui avaient désiré d'habiter ensemble pendant la saison des 
pluies. 



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• 

• 



LIVRE PREMIER. 21 

24. Ces solitaires voyant en moi un enfant doux, soumis, obéissant, 
exempt de la légèreté naturelle à son âge, étranger à tous les plaisirs, 
et parlant peu, me donnèrent, quoiqu'ils regardassent tous les êtres 
avec une égale indifférence, des marques de leur compassion. 

25. Ils me permirent de manger les restes de leur repas; ce bien- 
fait efiaça aussitôt mes péchés; et mon âme, ainsi purifiée par cette 
action, éprouva le désir de connaître leur loi. 

26. Là, chaque jour, grâce à leur bienveillance, je les entendais 
chanter les ravissantes histoires de Krïchna, et chaque vers que j'é- 
coutais avec foi enflammait mon ardeur pour le Dieu dont la gloire 
est aimable. 

27. Alors, grand solitaire, favorisée par le désir dont j'étais épris, 
mon intelligence s'arrêta immobile en celui dont la gloire est aima- 
ble, et elle me fit reconnaître en moi, comme au sein du suprême 
Brahma, que la forme qui existe comme celle qui n'existe pas [pour 
nos organes] , sont le produit de la Mâyâ dont il dispose. 

28. Ainsi, à mesure que, durant l'été et la saison des pluies, 
j'écoutais, trois fois le jour, la gloire pure de Hari, chantée par ces 
magnanimes solitaires, je sentais naître en moi la dévotion qui dé- 
truit la Passion et les Ténèbres de l'âme. 

29- Gomme j'étais, ainsi que je l'ai dit, un enfant dévoué, humble, 
exempt de péché, plein de foi, soumis et obéissant, 

50. Ces sages, remplis de compassion pour les malheureux, me 
communiquèrent, au moment de leur départ, cette science si mys- 
térieuse, révélée par Bhagavat, 

51. A l'aide de laquelle ]e reconnus la puissance de la Mâyâ du 
bienheureux Vêdhas (Vichnu), fils de Vasudêva; cette science qui 
conduit l'homme au lieu habité par cet Être divin. 

52. Ils m'enseignèrent, ô Brahmane, le remède qui guérit les trois 
espèces de douleurs, x'est-à-dire l'acte dont l'intention est dirigée 
vers Bhagavat, le souverain Seigneur, Brahma. 

55. Sans doute, pieux Vyâsa, ce n'est pas la substance qui donne 
à l'homme une maladie qui peut avoir la vertu de le guérir, [comme 
ferait] un médicament convenable. 



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22 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

54. De même, il est bien vrai que laccomplissement des œuvres 
quelles qu'elles soient, est pour Thomme la cause qui le ramène 
en ce monde; cependant les œuvres aussi peuvent se détruire dies- 
mêmes, lorsqu'on les dirige vers TÊtre suprême. 

55. L'action qui est faite en lui, est sûre de plaire à Bhagavat; 
car la science qui lui est subordonnée, est nécessairement accom- 
pagnée d'une intense dévotion. 

56. Quand les bommes se livrent aux œuvres uniquement par 
esprit de soumission à Bhagavat, ils répètent les noms et les attri- 
buts de Krïcbna et pensent à lui, 

37. [En disant :] Ôml nous méditons : Adoration à toi, Bhagavat, 
fils de Vasudêva! Adoration à Pradyumna, Aniruddba et Samkar- 
chana! 

38. L'bomme qui adresse ainsi au mâle du sacrifice, à cet être in- 
corporel qui a pour unique forme celle d'un Mantra (une prière), 
un sacrifice accompagné du nom de sa forme réelle, cet homme-là 
possède la science véritable. 

39. C'est ainsi que Kêçava, reconnaissant, ô Brahmane, que j'avais 
exactement observé ses préceptes, me donna la science, le pouvoir, 
et le bonheur d'être en lui. 

âO. Et toi aussi, toi dont le nom est si célèbre, raconte aux 
hommes dont l'âme est sans cesse tourmentée par le malheur, la 
^oire illustre de l'Être suprême, laquelle satisfait le désir qu'ont les 
sages de connaître; car les hommes ne trouvent pas d'autre moyen 
de mettre un terme à leurs maux. 



FIN DU CINQCIÂME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DIALOGUE ENTRE YYÂSA ET NÂRADA, 

DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LE EIËNHEUREUX BHÂGAVATA^ 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 23 



CHAPITRE VI. 

DIALOGUE ENTRE VYASA ET NÂRADA. 
SÔTA dit : * 

1. Le bienheureux Vyâsa, fils de Satyavati, ayant ainsi appris la 
naissance et les actions du Rïchi des Dévas, lui adressa encore, ô 
Brahmane 9 de nouvelles questions. 

2. Vyâsa dit : Lorsque ces Brahmanes mendiants, qui t'avaient 
enseigné la science parfaite, se furent éloignés, que fis-tu ensuite 
pendant ta première jeunesse? 

5. Gomment, ô fils de SvayaAbhû, as-tu passé la suite de ton 
existence? comment » les temps .étant accomplis pour toi, as-tu aban- 
donné ce corps [d'esclave]? 

4. En eflFet, 6 le meilleur des SurasI Kâla (le Temps), cette puis- 
sance qui détruit tout, n a pas interrompu en toi ce souvenir qui se 
reporte à un âge précédemment écoulé. 

5. Nârada dit : Lorsque ces Brahmanes mendiants, qui m'avaient 
enseigné la science parfaite, se furent éloignés, voici ce que je fis 
ensuite pendant ma première jeunesse. 

6. L'esclave ma mère n'avait pas d'autre enfant que moi, et je 
n'avais d'autre appui qu'elle; cette femme ignorante me voua TafiFec- 
tion la plus vive. 

7. Dépendante comme eUe l'était, elle n'avait pas, malgré son 
désir, le droit de me donner aucun bien; car le monde est sous 
l'empire de son maître, conmie une poupée de bois. 

8. Et moi, ignorant le temps ^ les lieux et les points de l'horizon, 
j'habitai jusqu'à l'âge de cinq ans avec cette famille de Brahmanes, 
leur vouant toute mon attention. 



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24 LE BHAGAVATA PURANA. 

9. Une nuit que ma pauvre mère était sortie de la maison pour 
traire la vache, son pied toucha, dans le chemin, un serpent envoyé 
par iCâla, [dont la morsure lui donna la mort]. 

10; Pour moi, regardant ce malheur comme un bienfait de TÊtre 
suprême qui désire le salut de ceux qui lui sont dévoués, je partis 
pour la région du nord. 

11. Après avoir traversé seul de fertiles contrées, des villes, des 
villages, des enclos pour le bétail, des mines, des hameaux de la- 
boureurs, des bourgs, des vergers, des forêts et des bois, 

12. Des montagnes riches en métaux variés, couvertes d'arbres 
dont les branches étaient brisées parles éléphants, des lacs dont Teau 
donne le salut, des étangs fertiles en lotus, fréquentés par les Suras, 

15. Et embellis par les chants variés des oiseaux et par le bour- 
donnement des abeilles; [après avoir traversé tous ces Keux,] je vis 
une forêt impénétrable, pleine de roseaux, de bambous, de cannes, 
de touffes d'herbes et de plantes à tige creuse,* 

14. Une forêt immense, redoutable, eflFrayante, habitée par des 
serpents, des chacals, des grenouilles et des chouettes. 

15. Le corps épuisé de lassitude, dévoré par la faim et par la 
soif, après avoir bu et fait mes ablutions, je me baignai dans le 
courant d'une rivière, et mes fatigues disparurent. 

16. Là, dans cette forêt solitaire, assis au pied d'un pippala, je 
dirigeai mon esprit sur cette âme résidante dans ma propre âme, 
ainsi que je l'avais entendu. 

17. A mesure que je méditais sur le lotus des pieds de Hari, l'es- 
prit vaincu par la dévotion, les yeux baignés des larmes du désir, 
je sentais cet Être divin descendre peu à peu dans mon cœur. 

18. Le corps brisé par le poids excessif de la joiej le poil hérissé, 
arrivé au comble de l'inaction, noyé dans le déluge de la béatitude, 
je ne vis plus en moi deux âmes. 

19. N'apercevant pas cette forme de Bhagavat qui dissipe le cha- 
grin et à laquelle aspirait mon cœur, je me levai tout à coup, triste 
et confus. 

20. Animé du désir tant de fois éprouvé de voir Bhagavat, j'avais 



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t 



LIVRE PREMIER. 25 

^"P^ renfermé mon intelligence dans mon cœur; et lorsque je reconnus 

^ que mon regard ne pouvait le découvrir, je tombai dans le trouble 

du découragement. 
^^ 21. Pendant queje m'épuisais en [vains] efforts dans la forêt, Bha- 

1^ gavât auquel mes paroles ne pouvaient sVdresser [parce quil était 

invisible], me parla ainsi d'une voix douce et profonde, comme pour 
^ i calmer mon chagrin. 

dn 22. Ami, tu ne dois pas me voir dans cette vie, car je suis insai^ 

sissable au regard des Yôgins imparfaits dont les fautes ne sont pas 
A? complètement effacées. 

k 25. La forme que je t'ai laissé voir un instant avait pour but de 

uî t'insjpirer de l'amour pour moi; celui qui m'aime, se purifiant peu 

•Ê- à peu, se délivre des désirs qu'il a dans le cœur. 

lî 24. La soumission que tu as témoignée, même pendant peu de 

temps, à des hommes vertueux, a fixé sur moi ton intelligence d'une 

manière solide; aussi, abandonnant ce monde méprisable, tu iras 

prendre place au nombre de mes serviteurs. 

25. Par ma faveur, ton intelligence fortement attachée à moi, ainsi 
que ta mémoire, ne seront jamais exposées à faillir, même au temps 
dé la création et de la destruction des êtres. 

26. Ainsi parla ce grand Être, le souverain Seigneur, dont le signe 
est le ciel, quoique [en réalité] il n'ait pas de signe, et il se tut. Et 
moi, inclinant la tête devant celui qui surpasse tout ce qu'il y a de 
plus grand, je lui adressai mon hommage en reconnaissance de sa 
miséricorde. 

27. Récitant les noms de l'Être infini, chantant ses bienheureux 
mystères et ses actions, je parcourais la terre sans honte, la joie dans 
le cœur, libre de tout lien, sans passion, sans envie, et j'attendais 
la mort. 

28. Je vivais ainsi pur, affranchi de tous les liens, l'esprit ex- 
clusivement occupé de Krïchna, quand, au temps marqué, la 
mort, comme un éclair parti d'un nuage, vint tout à coup me 
frapper. 

29. Au moment où j'allais me réunir à ce corps pur, soumis à 

à 



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26 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

Bhagavat, mon enveloppe matérielle, produit des cinq éléments, dis- 
parut avec les actions que j'avais commencées. 

30. A la fin de la période de création, je pénétrai, avec le sou£Qe 
qui m'animait, dans le corps du Seigneur (Brahmâ), qui voulait 
dormir au sein de Nârâyana, flottant sur les eaux de TOcéan, après 
que Tunivers fut rentré en lui. 

51. Au bout de mille Yugas (âges divins), Brahmâ s'étant réveillé 
pour créer cet univers, Maritchi, les Rïchis ses compagnons et moi, 
nous naquîmes de ses sens. 

52. Constant observateur de mes devoirs, je parcours, grâce à la 
faveur du grand Vichnu, l'intérieur et l'extérieur des trois mondes, 
sans que nulle part rien s'oppose à mon passage. 

55. Je vais chantant l'histoire de Hari , en faisant résonner cette 
Vînâ, présent du Dieu suprême, dont le Vêda forme la ravissante 
harmonie. 

54. Puis, pendant que je redis ses actions héroïques, cet Être dont 
la gloire est aimable, et dont les pieds sont aussi purs qu'un étang 
sacré, appelé en quelque sorte par mes chants, descend en moi et 
se laisse voir à mon intelligence. 

55. Et pour ceux dont la raison est sans cesse troublée par le 
désir des jouissances matérielles, le récit de la dévotion à Vichnu 
se montre à eux comme un vaisseau sur l'océan de l'existence. 

56. En efiet les pénitences et les autres pratiques du Yoga ne 
sont certainement pas aussi efficaces que le culte de Mukunda 
(Vichnu), pour donner le repos à l'âme, tourmentée sans cesse par 
la cupidité et par la passion. 

57. Maintenant, sage Vyâsa, j'ai répondu à toutes tes questions, en 
te racontant le mystère de ma naissance et de ma vie, dont len^écit 
doit satisfaire ton âme. 

su TA dit: 

58. A ces mots, le bienheureux Nârada ayant salué le fils de 
Vâsavî, partit pour continuer sa course vagabonde, en faisant réson- 
ner sa Vînâ. 



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LIVJRE PREMIER. 27 

59. Ah! qu'il est heureux, le divin Rïchi qui chantant, au son de 
la Vinâ, la gloire du Dieu armé de Tare Çârgga, répand la joie dans 
ce monde de misères 1 



FIN DU SIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DIALOGUE ENTRE YYÂSA ET NÂRADA, 

DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAYATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSli PAR VYÂSA. 



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28 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE VIL 



CHATIMENT DU FILS DE DRONA. 



ÇAUNAKAdit: 

1. Quand Nârada fut parti, que fit l'illustre solitaire Vâdarâyanà, 
qui venait d'apprendre ses intentions ? • 

SÛTAdit: 

2. Il est sur la rive occidentale de la Sarasvatî, rivière aimée des 
Brahmanes, un ermitage, nommé Çamyâprâsa, qui augmente le mé- 
rite des sacrifices accomplis par les Rïchis. 

5. Là, assis dans sa demeure, embellie par une multitude de 
jujubiers, Vyâsa, après avoir fait ses ablutions, retint fortement son 
cœur au dedans de lui; 

4. Et au sein de son cœur pur, complètement fixé par l'intensité 
de la dévotion, il vit Purucha (l'Esprit) tout entier, et Mâyâ qui lui 
est soumise, 

5. Mâyâ qui, abusant l'âme individuelle, lui fait croire que ce 
sont les trois qualités qui la constituent, quoique l'âme en soit dis- 
tincte, et qui lui impose, [en l'unissant à ces qualités,] une condi- 
tion qui n'a pas de réalité véritable. 

6. Il vit que c'est certainement la pratique de la dévotion dont 
Adhôkchadja est l'objet, qui fait disparaître cette condition qui n'a 
pas d'existence réelle; et le sage composa en faveur des hommes 
ignorants la collection consacrée à Sâtvata (Vichnu), 

7. Collection qui fait naître, dans celui qui en entend la lecture, 
la dévotion à Krïchna, qui est le Purucha suprême, et par laquelle 
sont détruits le chagrin, les passions et la crainte. 



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LIVRE PREMIER. 29 

8. Après avoir rédigé et arrangé- .méthodiquement cette compo- 
sition consacrée à Bhagavàt, le solitaire la fit lire à.Çuka son fils, 
qui s'était voué à Tinaction. 

ÇÂUNAKAdit: 

9. Et ce solitaire voué à Tinaction, qui. dédaignait complètement 
toutes choses, et trouvait son plaisir en lui-même, pourquoi donc 
lut-il cette grande composition? 

stTAdit: 

10. C'est avec un entier désintéressement que les solitaires qui 
trouvent leur plaisir en eux-mêmes, adressent, quoique affranchis 
de tous les liens, leur dévotion au puissant Vichnu, [en disant: ] 
Ce sont là les qualités de Hari. 

11. C'est l'esprit fixé sur les qualités de Hari, que le bienheureux 
fils de Vâdarâyana, toujours ami des hommes qui se consacrent à 
Vichnu, a lu cette grande histoire. 

12. Je vais raconter la naissance, les actions et la mort du Rïchi 
des rois, Parîkchit, et le départ des fils de Pându, comme introduc- 
tion à l'histoire de Krïchna. 

13. Quand, dans la lutte entre les fils de Kuru et le parti des 
Srïndjayas, les braves guerriers eurent quitté la terre poiir la de- 
meure des héros, et qu'un coup de la massue de Vrïkôdara (Bhîma) 
eut brisé les cuisses et le sceptre du fils de Dhrïtarâchtra, 

14. Drâuni (Açvatthâman) croyant satisfaire son maître, coupa la 
tête aux enfants de Krïchna (Drâupadî), pendant qu'ils dormaient; 
acte barbare qui indigna Duryôdhana , et qui couvrit d'opprobre 
celui qui s'en était rendu coupable. 

15. La mère apprenant la mort de ses enfants chéris, consumée 
par une douleur cruelle, les yeux noyés d'un torrent de larmes, 
s'abandonnait à ses san^ots; le guerrier aux nombreuses aigrettes 
( Ardjuna) lui fit cette promesse pour la consoler : 



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50 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

16. Va /j'essuierai tes larmes; les flèches lancées par mon arc 
Gândîva t'apporteront la tête de ce vil Brahmane souillé de sang : 
tu la fouleras auk pieds; et puis, livrant aux flammes les corps de 
tes enfants, tu te purifieras. 

17. L'ayant ainsi consolée par de douces paroles, le guerrier 
dont Atchyuta est Técuyer et Tami^ et qui porte sur son étendard 
rimage d'un singe, Ardjuna, couvert de sa cuirasse, armé de son 
arc redoutable, et monté sur son char, se mit à la poursuite du flls 
de son maître spirituel. 

18. Mais l'assassin des enfants de Drâupadî, qui avait mis pied à 
terre, troublé à la vue d'Ardjuna qui accourait de loin sur son char, 
s'enfuit pour sauver sa vie, de toute la rapidité de sa course, comme 
le soleil reculant de crainte devant Rudra (Çiva). 

19. Voyant que ses chevaux fatigués le laissaient sans ressource, 
le fils du Brahmane songea, pour sauver sa vie, au javelot nommé 
Brahmaçiras (Tête de Brahmâ). 

20. Alors, dirigeant sa pensée sur cet objet, et s'étant plongé dans 
l'eau, il lança le javelot, quoiqu'il ignorât le moyen de le retenir, 
s'il venait à mettre en danger les êtres vivants. 

21. Il en sortit un feu indomptable qui enveloppait tout le ciel; 
alors prévoyant le danger qui menaçait les créatures, Ardjuna dit 

à Vichnu : 

. 

22. Krïchnal Krïchna au bras puissant! toi qui donnes la sécu- 
rité à ceux qui te sont dévoués I tu es le seul qui puisses délivrer 
du monde les créatures qui y sont consumées. 

25. Oui, tu es le Seigneur suprême, Purucha, ce premier être, 
supérieur à la Nature, qui se dégageant de Mâyâ par l'énergie de sa 
pensée, subsiste absolu en lui-même. 

24. C'est toi-même qui , par ta puissance, établis sous la forme, de 
la loi et des autres avantages ce qui donne le salut au monde des 
créatures, dont l'intelligence est troublée par Mâyâ. 

25. De même, cette incarnation [sous laquelle tu te manifestes à 
mes yeux], tu l'as revêtue pour te charger du fardeau de la terre, 



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LIVRE PREMIER. 31 

et pour olfrir un perpétuel sujet de méditations à ceux qui te con- 
naissent, et dont la pensée n a pas d'autre objet que toi. 

26. Dieu des Dêvas! j'ignore quelle est cette merveille et quelle 
en est la cause; de tous côtés s'avance à ma rencontre un feu dont 
l'ardeur est intolérable. 

27. Bbagavat dit : Tu le connais ; c'est le javelot de Brahmâ que 
le fils de Drôna veut t'opposer; mais lui-même ignore le moyen de 
le retenir, au moment où il va détruire les êtres. 

28. Certes, aucun autre javelot quel qu'il soit n'est capable de le 
dompter; mais puisque tu en connais le secret, ^anéantis, avec un 
feu semblable, le feu de ce javelot déchaîné. 

SÛTAdil: 

29. A ces mots, Phâlguna (Ardjuna), redoutable aux guerriers 
ennemis, portamt de l'eau à ses lèvres et tournant autour de Krï- 
chna, opposa le javelot de Brabmâ au javelot de Brahmâ. 

50. Les feux de ces deux javelots, avec les flèches dont ils étaient 
entourés, s'étant confondus l'un dans l'autre, comme le soleil et le 
feu [au temps de la destruction des mondes], augmentèrent de 
violence, enveloppant la terre, le ciel et l'atmosphère. 

51. En voyant l'immense éclat de ces javelots des deux guer- 
riers, qui portaient l'incendie dans les trois mondes, toutes les créa- 
tures, consumées par le feu, crurent que lejour.de l'embrasement 
de l'univers était arrivé. 

52. Ardjuna remarquant la détresse des créatures, le danger des 
trois mondes et l'intention du fils de Vasudêva, retint les deux 
javelots. 

55. Puis s'élançant avec impétuosité, et les yeux rouges de fu- 
reur, sur le fils redoutable de Gâutamî (Krïpî), il l'enchaîna comme 
un animal qu'on lie avec une corde. 

54. Et pendant qu'il faisait ses efiPorts pour entraîner dans la 
tente royale son ennemi violemment garrotté, le Dieu aux yeux de 
lotus, Bbagavat, irrité, adressa ces paroles au vainqueur : 



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32 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

55. Non, ne l'épargne pas; tue ce Brahmane dégradé qui, la nuit, 
égorgea, pendant leur sommeil, de pauvres enfants innocents. 

56. Celui qui connaît la loi ne tue pas un homme ivre, un fou, 
un insensé, un idiot, un homme endormi, un enfant, une femme, 
ni un ennemi qui implore merci, ni celui dont le char est brisé, 
ni celui qui est glacé de frayeur. 

57. L'homme cruel et sans pitié, qui sacrifie à sa propre exis- 
tence celle des autres," est même plus heureux d'être puni de mort, 
puisque son crime, [s'il n'était pas ainsi expié,] le précipiterait dans 
les régions infernales. 

58. Et puis, n'as-tu pas promis, en ma présence, à la fille du 
roi •du Pantchâla : Oui, je lui couperai la tête, à cet assassin de 
tes enfants? 

59. Qu'il périsse donc, le méchant, le meurtrier, l'assassin de «es 
parents, lui dont la conduite a déplu à son roi, lui l'opprobre de 
sa race! 

40. Ainsi excité par Krïchna qui voulait l'éprouver sur la loi, le 
magnanime Pârtha (Ardjuna) n'en désirait pas davantage tuer le fils 
de son maître spirituel, quoique par son crime celui-ci se fût con- 
damné lui-même. 

41. Le guerrier, dont Gôvinda (Krïchna) est l'ami et l'écuyer, 
entra dans sa tente et fit connaître sa victoire à Drâupadî qui pleu- 
rait la mort de ses enfants. 

42. A la vue du. fils de son maître spirituel qu'on traînait devant 
elle garrotté avec une corde, comme un vil animal, la tête courbée 
sous le poids de son crime, Krïchna sentant sa belle âme émue de 
compassion, se prosterna aux pieds de son cruel ennemi. 

45. Et incapable de supporter la vue des liens dont on le traînait 
enchaîné. Qu'on le délivre I qu'on le délivre I s'écrie cette femme ver- 
tueuse; un Brahmane est toujours un maître spirituel. 

44. C'est par sa faveur que tu as appris à connaître le Dhanur- 
vêda avec ses formules mystérieuses, et l'art de lancer et de retenir 
un javelot, et la théorie des diverses espèces de flèches. 

45, Oui, c'est le bienheureux Drôna lui-même qui est ici devant 



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LIVRE PREMIER. 33 

nous, sous la figure de son fils; cest sa femme, la moitié de lui- 
même. Krïpî na pu suivre son époux. [au bûcher], car elle était 
mère d'un héros. 

46. Et toi, illustre Ardjuna, toi qui connais ton devoir, garde- 
toi de faire aucun muai à la famille de ton maître spirituel, que tu 
dois respecter et vénérer sans cesse. 

47. Que Gâutamî sa mère, pour laquelle son époux était comme 
un Dieu, n ait pas à pleurer comme moi, qui gémis sur la mort de 
mes enfants, le visage toujours inondé de larmes. 

48. Car une famille de Brahmanes dont les guerriers ont, par leur 
violence, enflammé la colère, a bientôt consumé leur race infortunée 
avec tous ceux qui en dépendent. 

49. Le langage de la reine, langage juste, convenable, plein de 
pitié, conforme au devoir, impartial, imposant, fiit accueilli, 6 Brah- 
manes, avec respect par le roi fils de Dharma (Yudhichthira), 

50. Par Nakula , Sahadêva , Yuy udhâna , Dhanamdj ay a , Bhagavat , 
fils de Dêvakî, et par les autres Pândavas ainsi que par leurs femmes. 

51. Mais Bhima, transporté de colère : Il vaut mieux qu'il périsse, 
s*écrie-t-il, lui qui a tué des enfants pendant leiir sommeil, meurtre 
inutile qui ne servait ni à lui ni à son roi. 

52. Alors le Dieu aux quatre bras (Bhagavat) ayant entendu les 
paroles de Bhima et celles de Drâupadî, dirigea son regard sur le 
visage de son ami, et lui dit comme avec un sourire : 

55. Non, il ne faut pas tuer ce vil Brahmane, ce meurtrier qui 
mérite la mort; j*ai enseigné moi-même dans la loi les deux choses 
[qu'on te conseille] : sache suivre l'un et l'autre précepte. 

54. Remplis la promesse que tu as faite pour consoler la reine, 
et satisfais à la fois Bhîmasêna, la fille du Pantchâla et moi. 

55. Aussitôt Ardjuna devinant la pensée de Hari, enleva, d'un 
coup de son épée, la chevelure du Brahmane et le joyau qui ornait 
sa tête; 

56. Et déliant la corde dont il l'avait garrotté, il le chassa de sa 
tente, sans joyau, sans gloire, dégradé par l'assassinat des enfants 
de Drâupadî. 



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34 LE BHÂGAVATA PURANA. 

57. Car, pour les Brahmanes dégradés, la mort, c'est d'avoir la 
tête rasée, d'être privés de leurs biens et chassés du pays. C'est là la 
seule mort physique qui puisse les atteindre. 

58. Tous les descendants de Pându avec Krichnâ, désolés de la 
mort des fils de Drâupadî, portèrent au bûcher les corps de leurs 
parents, avec les rites prescrits pour les cérémonies funèbres. 



FIN DU SEPTIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE : 

CHÂTIMENT DU FILS DE DRÔ^A , 

DE L*^PISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VTÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 35 



CHAPITRE VIII. 

HYMNE DE KUNTI. 
SUTA dit: 

1. Ensuite accompagnés de Krïchna et précédés de leurs femmes, 
ils allèrent au bord du Gange pour offrir aux mânes de leurs parents 
Teau qu ils désiraient. 

2. Après l'offrande de Teau, se lamentant tous ensemble, ils se 
baignèrent de nouveau dans le fleuve qui est purifié par la poussière 
du lotus des pieds de Hari. 

5. Là se trouvèrent réunisL Dbrïtarâchtra, le roi des Kurus, ce 
guerrier aux grands bras, Gândhârî, pleurant la mort de son fils, 
Prïthâ (Kuntî) et Krïchçâ, tous privés de quelques-uns de leurs 
enfants, tous plongés dans la douleur; 

k. Le vainqueur de Madbu (Krïchna), accompagné des solitaires, 
les consola en leur montrant que les êtres créés ne peuvent se sous- 
traire à l'action irrésistible du temps. 

5. Après avoir tué les rois coupables , que condamnait à la mort 
l'insulte qu'ils avaient faite à Drâupadî en saisissant sa chevelure, 
Krïchna rendit à Adjâtaçatru (Yudhichthira) son royaume dont l'a- 
vaient dépossédé des rivaux de mauvaise foi. 

6. Il lui fit célébrer trois fois l'Açvamêdha (le sacrifice du cheval), 
avec toutes les cérémonies jprescrites par la loi; et la gloire du roi, 
pure comme celle de Çatamanyu (Indra), s'étendit jusqu'aux extré- 
mités de l'univers. 

7. Après avoir pris congé des fils de Pându, et reçu à son tour 
les hommages de Dvâipâyana et des autres Brahmanes, auxquels il 
avait lui-même adressé les siens. 



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56 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

# 

8. Il était monté sur son char avec Uddhava et Çâinêya (Sâtyaki), 
dans l'intention de se rendre à la ville de Dvârakâ, quand il vit, ac- 
courant à sa rencontre, Uttarâ, éperdue de frayeur, [qui s'écriait:] 

9. Au secours! au secours! chef des Yôgins, Dieu des De vas, sou- 
verain de l'univers; je ne vois pas d'autre refuge que toi dans ce 
monde, où la mort atteint successivement toutes les créatures. 

10. Seigneur, un javelot dont la pointe est un fer brûlant, s'avance 
contre moi; il va me réduire en cendres! Sauve, 6 mon protecteur, 
le fruit que je porte dans mon sein! 

11. Bhagavat, l'ami de ceux qui lui sont dévoués, entendant ces 
paroles, reconnut le javelot du fils de Drôna qui allait bientôt enle- 
ver au monde le [dernier des] descendants de Pându. 

12. En ce moment même, ô le meilleur des solitaires, les fils de 
Pându apercevant cinq javelots enflammés qui s'avançaient à leur 
rencontre, apprêtèrent leurs propres flèches. 

15. Mais Bhagavat voyant le danger qui menaçait des amis dont 
la pensée n'avait d'autre objet que lui-même, les protégea de son 
propre javelot Sudarçana. 

14. Celui qui est l'Esprit résidant au sein de toutes les créatures, 
le seigneur du Yoga, Hari enveloppa de la Mâyâ dont il dispose le fruit 
de la fille du roi Virâta (Uttarâ), pour perpétuer la famille de Kuru. 

15. Le javelot, appelé Brahmaçiras, quoique sûr, ô descendant 
de Bhrïgu, d'atteindre son but d'une manière irrésistible, s'apaisa en 
rencontrant la splendeur de Vichnu.^ 

16. Ne va pas, cependant, voir une merveille dans cette action du 
merveilleux Atchyuta, qui, toujours incréé, crée, conserve et détruit 
cet univers avec la divine Mâyâ! 

17. Accompagnée de ses fds sauvés du javelot de Brahmâ, et suivie 
de Krïchnâ, la vertueuse Prïthâ adressa ces paroles à Krïchna, qui 
était sur le point de partir : 

18. Je t'adore, 6 toi, Purucha, toi le premier des êtres, le Sei- 
gneur souverain, supérieur à Prakrïti (la Nature), sans attributs 
[qu'on puisse saisir] , répandu au dedans et au dehors de toutes les 
créatures, 



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LIVRE PREMIER. 57 

19. Toi qui, enveloppé du voile de Mâyâ, te dérobes à mon igno- 
rance, toi qui es supérieur à la science née des sens (Âdhôkchadja), 
toi qui es immuable : tu échappes aux regards de Thomme trompé, 
comme Facteur sous son déguisement théâtral. 

20. Si tu es [venu ici-bas] pour donner aux sages livrés à une 
contemplation profonde, à ces solitaires dont Tâme est sans tache, la 
règle de leur dévotion, comment pourrons-nous te voir, nous qui 
ne sommes que des femmes ? 

21. Adoration, adoration à Krïchna, fils de Vasudêva, enfant chéri 
de Dêvakî, à Gôvinda, au jeune berger du pasteur Nanda! 

22. Adoration à celui dont le nombril produit un lotus, à celui 
qui porte une guirlande de lotus, à celui dont les yeux sont beaux 
comme le lotus, à celui dont les pieds sont ornés de lotus! 

25i Hrïchîkêça (Vichnu)! de même que tu as délivré Dêvakî, 
prisonnière du méchant Kamsa, des chagrins d'une longue captivité, 
ainsi, 6 mon souverain protecteur, tu m'as sauvée à plusieurs re- 
prises, avec mes enfants, d'une foule de malheurs. 

24. Haril tu nous as sauvés du poison, de l'incendie, de la vue 
des démons qui dévorent les hommes, de l'assemblée des méchants, 
des horreurs d'un séjour dans la forêt; tu nous as sauvés, dans miHe 
batailles, de l'atteinte des flèches lancée» par de nombreux guerriers 
aux grands chars, et enfin du javelot du fils de Drôna. 

25. précepteur de l'univers! que de tels malheurs nous acca- 
blent et partout et toujours, pourvu que nous jouissions de ton 
aspect qui exempte l'homme de revoir une seconde existence ! 

26. L'homme que sa naissance, son pouvoir, sa renommée, sa 
fortune enflent d'orgueil, n'est certainement pas digne de t'appeler 
par ton nom, toi l'objet des hommages des malheureux! 

27. Adoration à celui dont les malheureux font la richesse, à celui 
qui anéantit les résultats des [trois] qualités, à celui qui trouve son 
plaisir en lui-même, à celui qui jouit de la quiétude, à celui qui 
di^ose de la délivrance absolue! 

28. Je crois que tu es Kâla, Içâna (Çiva); que tu es sans commen- 
cement et sans fin; que tu es le Seigneur suprême, pénétrant égale- 



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38 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

ment partout, cause de la lutte que soutiennent les créatures les 
unes contre les autres. 

29. Personne, ô Bhagavat, ne connaît ton dessein, quand toi, 
pour qui nul homme n a jamais été un objet d'affection ni de haine, 
tu te déguises sous la forme humaine, éprouvant pour les mortels 
des sentiments si divers. 

50. Ame de l'univers! toi qui es l'Esprit inactif et incréé, ta nais- 
sance et tes actions , ce sont tes perpétuels déguisements sous des 
formes d'animaux, d'hommes, de sages et de poissons. 

31. Quand la bergère (Yaçôdâ) t'enchaînait avec une corde pour 
te punir d'une faute que tu avais commise, la contenance que tu pris 
alors, tes yeux troublés par le mélange des larmes et de la poudre 
d'antimoine, ton visage incliné vers la terre par le sentiment de 
la crainte, ce visage que la crainte elle-même redoute, tout cela 
confond mon intelligence. 

32. Quelques-uns disent que l'Etre incréé naquit, pour la gloire de 
Punyaçlôka (Yudhichthira), dans la race de Yadu son ami, comme 
le santal naît sur le mont Malaya [pour le rendre célèbre]; 

55. D'autres, que pour satisfaire à une [ancienne] promesse, il 
fut engendré dans le sein de Dêvaki, femme de Vasudêva, pour le 
bonheur de cet univers, et pour mettre à mort les adversaires des 
Suras ; 

54. D'autres, que sollicité par Atmabhû (Brahmâ), il naquit pour 
sauver la masse de la terre s'affaissant sous son poids immense, 
comme on dirige un vaisseau sur l'océan; 

55. D'autres, qu'il vient pour faire en faveur des hommes que 
tourmentent, dans cette existence, l'erreur, les désirs et Faction, des 
exploits dignes qu'on les entende et qu on se les rappelle. 

56. Ceux qui écoutent, qui chantent, qui récitent, qui se rap- 
pellent sans cesse l'histoire de tes actions et qui y prennent plaisir, 
ceux-là voient bientôt le lotus de tes pieds, où vient s'arrêter le fleuve 
des renaissances. 

57. Et toi. Seigneur! toi qui ne songes qu'au bonheur des tiens, 
pourquoi veux-tu aujourd'hui nous abandonner, nous tes amis et 



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LIVRE PREMIER. 59 

tes serviteurs, nous qui ne voyons d'autre refuge que le lotus de 
tes pieds contre les maux dont nous menacent les rois? 

58. Quand nous ne te verrons plus, nous les fils de Pându et 
de Yadu, que deviendront notre nom et notre existence, qui seront 
semblables aux sens, lorsqu'ils sont abandonnés par le principe de 
vie qui les dirige? 

59. Alors, ô toi qui portes la massue! cette terre ne brillera plus 
comme elle resplendit maintenant sous l'empreinte de tes pas recon-r 
naissables aux signes qui les distinguent. 

40. Ces pays abondants en richesses , où mûrissent heureusement 
des herbes médicinales et des plantes variées, ces bois, ces mon- 
tagnes, ces fleuves, ces lacs, ce sont tes regards qui y font fleurir 
l'abondance. 

41. toi qui es le maître, l'âme et la forme de Tunivers, brise 
donc ce lien d'affection qui m'attache si fortement à ma famille, aux 

fils de Pându et de Vrïchni ! 

. . . 

42. Que ma pensée, ô chef des^Madhus, uniquement occupée de 
toi, me fasse trouver incessamment en toi le bonheur, de même que 
le Gange gonfle sans cesse l'océan de ses eaux. 

45. Bienheureux Krïchna! Krïchna ami d'Ardjuna! héros de la fa- 
mille de Vrïchni, destructeur de la race des rois tyrans de la terre, toi 
dont l'énergie ne s'épuise jamais! Gôvinda, toi doi>t l'incarnation dis- 
sipe la douleur des Suras, des Brahmanes et des troupeaux, maître 
du Yoga, précepteur universel, ô Bhagavat, adoration à toi! 

44. Le Dieu du Vâikuntha, dont Prïthâ venait de célébrer, dans 
un langage mesuré, toute la grandeur, sourit doucement à ce dis- 
cours, trompant [ceux qui l'entouraient] à l'aide de sa Mâyâ. 

45. Bien , lui dit-il; et il entra dans la ville à laquelle l'éléphant 
donne son nom; et prenant congé de Kuntî et des autres femmes, 
pour se rendre dans sa propre capitale, il fut retenu par l'afiectueuse 
hospitahté du roi [Yudhichthira]. 

46. Là, quoique Vyâsa et les autres sages qui ignoraient les des- 
seins du Seigneur, quoique Krïchna aux actions merveilleuses, cher- 



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40 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

chassent à instruire Yudhichthira par le récit des Itihâsas, Tintelli- 
gence du roi accablée par le malheur ne se réveillait pas. 

47. Pensant à la mort de ses amis, et sous Tempire de Terreur de 
l'afFection, le roi, fils de Dharma, s'écriait comme eût fait un homme 
ordinaire : 

48. Voyez combien Tignorance est enracinée dans mon cœur! Pour 
un corps destiné à devenir la pâture des animaux, j'ai, cruel que je 
suis, détruit des armées entières. 

49. Tai tué des enfants, des Brahmanes, des alliés, des amis, 
des oncles, des neveux, des Gurus! Non, dussé-je vivre des milliers 
d'années, je ne pourrais échapper à l'enfer. 

50. Il n'y a pas de crime pour un roi qui doit protéger son 
peuple, à tuer, dans une lutte légitime, un frère ou des sujets en- 
nemis. — Sans doute, et cependant ce précepte ne suffit pas pour 
m'éclairer. 

51. Non, ce n'est pas en remplissant les devoirs imposés à un 
maître de maison, que je puis réparer l'injure que j'ai faite en ce 
monde à ces femmes dont j'ai tué*les parents. 

52. De même qu'on ne purifie pas une eau fangeuse avec de la 
fange, et qu'on n'enlève pas une tache de liqueur avec la liqueur 
même qui l'a produite, ainsi on ne peut se laver, par des sacrifices, 
du meurtre d'un seul être vivant. 



FIN DU HUITIEME CHAPITRE, AYANT PODR TITRE : 

HYMNE DE KUNTÎ, 

DE L*iPISODE DE PARÎKGHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURA^A, 

LE BIENHEUREUX BhIgAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÀ ET COMPOSji PAR VYÀSA. 



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LIVRE PREMIER. 41 



CHAPITRE IX. 

YUDHICHTHIRA RECOUVRE LE TRONE. 
stTA dit: 

1. Ainsi, efifrayé du meurtre de ses sujets, et désireux de connaître 
l'ensemble des devoirs, le roi se rendit àVinaçana (Kurukchêtra), où 
était tombé Dêvavrata (Bhîchma). 

2. En même temps venaient à sa suite, sur des chars ornés d'or 
et traînés par de bons chevaux, tous ses frères, puis les Brahmanes 
Vyâsa , Dhâumy a et d'autres , ^ 

5. Et Bhagavat avec Dhanamdjaya sur son char; au milieu d'eux, 
le roi [Yudhichthira] brillait comme Kuvêra entouré du cortège des 
Guhyakas. 

6. Les fils de Pândii et leur suite, avec le héros armé du Tchakra, 
en voyant renversé par terre Bhîchma, semblable à un Dieu tombé 
du ciel, se prosternèrent à ses pieds. 

5. Là se trouvaient réunis, pour voir le héros de la race de Bha- 
rata (Bhîchma), tous les Rïchis des Dêvas, des Brahmanes et des rois : 

6. Parvata, Nârada, Dhâumya, le bienheureux Vâdarâyana, puis 
Vrïhadaçva, Bharadvâdja avec ses disciples, le fils de Rênukâ (Para- 
çurâma), 

7. Vasichtha, Indrapramada,Trita, Grïtsamada, Asita, Kâkchîvat, 
Gâutama, Atri, Kâuçika et Sudarçana. 

8. D'autres pieux solitaires, 6 Brahmane, tels que Brahmarâta 
(Çuka), y vinrent également, entourés de leurs disciples, ainsi que 
Kaçyapa , le fils d'Aggiras ( Vrïhaspati) et d*autres encore. 

9. A la vue de ces saints personnages réunis, Vasùttama (Bhî- 
chma), habile dans la loi et connaissant les divisions du temps et 
des lieux, les salua avec respect. 

6 



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42 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

10. Il adressa aussi son hommage à Krïchna dont il connaissait 
la puissance, au maître de l'univers qui résidait dans son propre 
cœur, mais que la forme trompeuse dont il était revêtu lui montrait 
assis à ses côtés. 

11. Quand les fils de Pându, qui s'empressaient autour du héros 
avec amitié et respect, se furent assis, Bhîchma leur adressa la pa- 
role, les yeux obscurcis par les larmes de Taffection. 

12. Bhîchma dit : malheur! ô honte! Non, vous ne devez pas 
vivre ainsi dans Tinfortune, enfants de Dharma, vous dont Atchyuta, 
Dharma et le Brahmane (Vyâsa) sont le refuge. 

15. Après la mort de Pându, qui possédait beaucoup de chars, 
Prïthâ sa femme, restée seule avec des fib en bas âge, souffrit, à 
cause de vous, bien des chagrins, malheureuse dans ses enfants. 

14. Oui, c'est Kâla qui fut la cause de votre infortune, lui qui 
dispose à son gré du monde el des rois^ comme le vent qui pousse 
les nuages amoncelés; 

15. Lorsque le parti que soutenaient le royal fils de Dharma, le 
héros armé de la massue (Krïchna), le guerrier au ventre de loup 
(Bhîma], Ardjuna, Tatoi de Krïchna et le possesseur de l'arc Gândîva, 
fut obligé de céder. 

16. C'est que nul mortel, ô roi, ne pénétra jamais les desseins de 
cet Être supérieur, ces desseins qui confondent l'intelligence elle- 
même des chantres inspirés qui s'appliquent à les connaître. 

17. Aussi, héros de la race de Bharata, reconnaissant que toutes 
choses sont soumises au Destin, et te conformant à sa volonté, sois 
le chef, grand roi, des peuples qui n'ont pas de chef. 

18. C'est Bhagavat, l'Esprit, le premier des êtres, Nârâyana lui- 
même, qui trompant le monde à l'aide de Mâyâ, vit caché parmi les 
descendants de la race de Vrïchni. 

19. Le bienheureux Çiva, Nârada, le Rïchi des Dêvas, le bienheu- 
reux solitaire Kapila, connurent, 6 roi des hommes, le mystère de la 
grandeur de celui 

20. Que tu prends pour le fils de ton oncle maternel, que tu 
aimes, dont tu te crois aimé, du plus dévoué de tes alliés, de celui 



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LIVRE PREMiER. 43 

dont tu as fait, dans ta confiance, ton ministre, ton ambassadeur 
et ton écuyer. 

21. C est que cet Être qui est Tâme de Tunivers, qui voit tout avec 
la même indifférence, qui est affranchi de la dualité, de Tégoisme 
et de toute passion, remplit ces divers rôles, sans que Tégalité de 
ses sentiments en sôit jamais altérée. 

2S. Et cependant, ô maître des hommes, vois toute sa compassion 
pour ceux qui lui sont exclusivement dévoués : au moment où je 
vais rendre le dernier soupir, Krïchna lui-même consent à se montrer 
à moi. 

25. Il est délivré des désirs et des oeuvres, le sage appliqué au Yoga 
qui, au moment dabandonner ce corps, célèbre d'une voix {mou- 
rante] le nom de Krichna, après avoir déposé en lui son cœur avec 
dévotion. 

2*. Qu'il jette donc un regard sur moi, à l'instant où je me sé- 
pare de mon corps, le Dieu des Dévas, aux quatre bras, dont les yeux 
bruns animés par le sourire de la bienveillance éclairent un visage 
beau comme le lotus, Bhagavat, la voie de la contemplation! 

SUTA dit: 

25. Ainsi parlait le héros couché sur un lit de flèches; Yndhida- 
thira l'ayant entendu, le pria de lui exposer les différentes -espèces 
de devoirs, pendant que les Rïchis écouteraient. 

26. Les devoirs imposés à l'homme par sa nature, par sa classe, 
par sa condition, et qui se rapportent au double état de l'homme 
[l'action et f inaction], états dont l'un est caractérisé par la passion 
et l'autre par l'absence de passion ; 

27. Les devoirs de l'aumône, les devoirs des rois, les devoirs du 
salut dans tous leurs détails, les devoirs des femmes, les devoirs qui 
plaisent à Bhagavat, présentés tantôt d'une manière abrégée, tantôt 
avec des développements; 

28. Les rè^es relatives à la vertu , à la richesse , au plaisir, au 
salut, avec les moyens d'obtenir x^es divers biens : tout cela, ô soli- 

6. 



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44 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

taire, fiit exposé par Bhichma d'une manière approfondie, et confor- 
mément aux Itihâsas conservés dans les histoires variées. 

29. Pendant qu'il enseignait la loi, arriva l'instant désiré par le 
Yôgin qui dispose à son gré de ses derniers moments, lorsque le 
soleil dirige sa course vers le nord. 

50. Alors le héros, qui avait commandé des milliers de guerriers, 
retenant sa voix, déposa, sans fermer les yeux, son cœur lihre de 
tout attachement dans le sein de Krïchna, d'Adipurucha (le pre- 
mier Esprit), qui se tenait en face de lui, avec quatre hras et cou- 
vert de vêtements lumineux de couleur jaune. 

51. Délivré de ses maux par cette pieuse confiance, guéri bientôt, 
par le regard du Dieu, de l'épuisement du combat, soustrait au 
trouble causé par les mouvements divers des sens, il chanta les 
louanges de Djanârdana (Vichnu) en abandonnant son corps. 

52. Bhichma dit : J'ai fixé ma pensée libre de tout désir sur Bha- 
gavat, le héros des Sâtvatas, qui, détaché de la pluralité, se repose 
dans sa propre béatitude, et qui, quelquefois, s'unit à la Nature 
pour se livrer à ces jeux d'où naît la succession des êtres. 

55. Puissé-je éprouver un amour désintéressé pour l'ami de Vi- 
djaya { Ardjuna) dont les trois mondes aiment le corps noir comme 
le Tamâla [Xanthocymus pictorius), couvert dç purs vêtements dorés 
comme les rayons du soleil, et le visage aussi beau que le lotus ^ en- 
touré des boucles d'une épaisse chevelure! 

54. Puisse mon âme être en Krïchna, dont la cuirasse resplendis- 
sante et dont le corps portaient l'empreinte de mes flèches acérées, 
alors que, dans le combat, son visage brillait des gouttes de sueur 
tombées de sa chevelure flottante et jaunie par la poussière que sou- 
levaient les coursiers ! 

55. Puissé-je éprouver de l'amour pour l'ami de Pârtha (Ardjuna), 
lui qui, à l'instant où il entendit la voix de Ion ami, conduisant et 
arrêtant son char entre les deux armées rivales, destinait à la mort, 
par son regard, les guerriers défenseurs de son ennemi [Duryô- 
dhana] ! 

56. Puissé-je éprouver de l'amour pour les pieds de cet Être su- 



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LIVRE Î>RËMÎER. 45 

périeur, qui, lorsque Ardjuna jetant un regard sur les guerriers 
placés à la tête de Tarmée opposée, se détournait par le sentiment 
de la faute qu il allait commettre en tuant des hommes de sa race , 
dissipa son abattement par la connaissance de ce qu est TEsprit! 

57. Quil soit mon salut, ce Bhagavat, ce Mukunda qui, man- 
quant à sa parole et descendant rapidement à terre pour réaliser 
ce que j*avais promis nloi-même, s*avança portant la roue de son 
char, dépouillé de son vêtement supérieur, et faisant trembler la 
terre sous ses pas, comme un lion qui attaque un éléphant, 

58. Et qui, blessé par mes flèches acérées, la cuirasse brisée, cou- 
vert du sang qui sortait de ses blessures, se précipita violemment 
contre moi son ennemi, pour me donner la mort, [malgré les eflForts 
que faisait Ardjuna pour me sauver]. 

59. Puissé-je, au moment où je désire mourir, éprouver de Ta- 
mour pour Bhagavat, qui soigne, comme un fils, le char de Vidjaya, 
porte Taiguillon, tient les rênes des chevaux, et qui est si admirable 
par son adresse à conduire un char; Bhagavat que les guerriers, 
mourant sur le champ de bataille, nont qu à voir pour se réunir à 
sa forme! 

40. Les bergères dont la démarche gracieuse, les caresses, les 
agréables sourires, les respects et les regards témoignaient de leur 
adoration profonde, et qui devinrent éperdues d'amour en repré- 
sentant ses hauts faits , n ont-elles pas aussi participé à sa nature ? 

41. Celui qui, pendant le sacrifice royal célébré par Yudhich- 
thira, au milieu d'une assemblée composée de solitaires et de nobles 
princes, admiré de tous, obtint les hommages universels, ce Dieu, 
âme du monde, veut bien aujourd'hui se manifester à mes yeux. 

42. Et moi, secouant Terreur de la distinction, je me réunis à 
l'Être incréé, qui siégeant dans le cœur de chacune des créatures 
douées d'un corps, produit spontané [des qualités] , n'en est pas pour 
cela plus multiple que le soleil pour les milliers de regards qui le 
contemplent. 



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46 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

SÊtA dit: 

43. Après avoir ainsi déposé dans Krîchna, dans Bbagavat, dans 
r&me universelle) son âme avec sa pensée, sa parole et son regard, 
le héros, ramenant sa respiration en luinnéme, cessa de parler. 

dk. Quand les guerriers virent que Kiichma s'était réuni à Brah* 
ma, rÊtre absolu, tous gardèrent le silence, comme les oiseaux à la 
chute du jour. 

45. Alors retentirent les timbales frappées par les Dêvas et par les 
hommes; les plus nobles guerriers poussèrent des acclamations; mie 
pluie de fleurs tomba du ciel. 

46. Yudhichthira ayant fait porter au bûcher, pour célébrer ses 
funérailles, le corps du héros dont Tâme était sauvée, éprouva un 
instant un chagrin profond. 

47. Les solitaires pleins d allégresse célébraient Krichna avec ses 
noms mystérieux; puis, portant Krïchna dans leur coeur, ils rega- 
gnèrent leurs ermitages. 

48. Yudhichthira étant ensuite parti avec Krïchna pour la ville 
qui tire son nom de celui de Téléphant, consola ie père [de Dinryô- 
dhana] et Gândhârî, qui était plongée dans la doideur. 

49. Avec la permission du [vieux] père et lagnément du fils de 
Vasudêva, le roi exerça avec justice un pouvoir qu'il tenait de son 
père et de son aïeul. 



FIN DU NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

RECOUVREMENT DU ROYAUME PAR YUDHICHTHIRA, 

DE L'^PI80DE DE PARÎKCHIT, DANS LE PREBflER LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 47 



CHAPITRE X. 

DÉPART DE KRÏCHNii POUR DVÂRAKÂ. 

ÇÂUNAKA dit: 

1. Comment se conduisit donc, et que fit Yudhichthira, le pre- 
mier des hommes justes, lui qui, après avoir mis à mort les meur- 
triers qui lui avaient disputé son bien , s'était abstenu de prendre 
des aliments, ainsi que ses jeunes frères? 

SIJTA dit: 

2. Après avoir sauvé un rejeton de la race de Kuru, détruite 
comme une forêt de bambous qui est consumée par un incendie, et 
rétabli Yudhichthira dans son royaume, Hari, le souverain Seigneur, 
celui qui donne l'existence, sentit son cœur satisfait. 

5. Et Yudhichthira, qui avait écouté les discours de Bhîchma et 
ceujL d'Atchyuta, délivré, par la possession de la science parfaite, du 
trouble de Terreur, se confiant en Adjita (Krïchna), et entouré des 
respects de ses jeunes frères, gouverna, comme Indra, toute la terre 
jusqu'aux hmites de l'Océan. 

4. Le Dieu qui porte la foudre aimait à répandre la pluie; la 
terre produisait tous les biens; les vaches laissaient d elles-mêmes 
couler dans les parcs le lait de leurs mamelles gonflées. 

5. Les fleuves, les lacs, les montagnes, les arbres, les plantes et les 
herbes médicinales, tout portait de soi-même des fruits dans toutes 
les saisons. 

6. Enfin les hommes n'éprouvèrent jamais ni chagrins, ni mala- 
dies, ni douleurs produites par les Dieux, les Démons ou Tâme elle- 
même, pendant le règne d'Adjâtaçatru. 



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48 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

7. Hari, après avoir demeuré quelques mois à Hâstinapura pour 
dissiper le chagrin de ses alliés et pour plaire à sa sœur, 

8. Prit congé de ses amis, reçut leurs adieux, embrassa et salua le 
roi; et emportant lui-même leurs adieux et leurs embrassements, il 
monta sur son char. 

9. Subhadrâ, Drâupadî, Kuntî, la fille de Virâta, Gândhârî et 
Dhrïtarâchtra, Yuyutsu (Yuyudhâna), Gâutama (Krïpa), et les ju- 
meaux (Nakula et Sahadêva), 

10. Le guerrier au ventre de loup, Dhâumya, la fille de Matsya 
et les autres^ femmes, ne pouvaient supporter, dans Texcès de leur 
douleur, l'absence du héros armé de l'arc Çârgga. 

11. Le sage, délivré par la fréquentation des hommes vertueux 
de tous les liens qui font le malheur, ne peut plus quitter les gens 
de bien, dès qu'il leur a entendu célébrer, ne fat-ce qu'une seule 
fois, la gloire ravissante de Krïchna: 

12. Comment les. princes, dont les pensées étaient exclusivement 
occupées du bonheur de le voir, de le toucher, de lui. parler, d'être 
assis, de dormir, et de prendre leurs repas avec lui, eussent-ils pu 
supporter son absence? 

15. Tous tenant leurs regards fixement attachés sur Krïchna^ et le 
suivant de leurs pensées, couraient çà et là, entraînés par l'afiFection 
qui les unissait à lui. 

14. Au nokoment où le fils de Dêvakî sortit de la maison, les femmes 
de sa famille parvinrent à retenir les larmes que le regret arrachait 
de leurs yeux: « Loin d'ici, disaient-elles, tous les mauvais présages! » 

15. Alors les tambourins, les conques, les timbales, les Vînâs, les 
tambours, les trompettes, les flûtes, les tambours militaires, les clo- 
chettes, les larges timbales retentirent à la fois. 

16. Les femmes des Kurus, du haut des palais où elles étaient 
montées pour le voir, firent tomber sur lui une pluie de fleurs, 
avec des regards où brillaient l'affection, la pudeur et les sourires. 

17. Le héros qui triomphe du sommeil (Ardjuna), portait, pour 
abriter son ami le plus cher, un parasol blanc embelli de guirlandes 
de perles, avec un manche orné de pierreries. 



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LIVRE PREMIER. 49 

- 18. Uddhava et Sâtyaki tenaient de merveilleux éventails; et le 
chef des Madhus brillait couvert des fleurs quon jetait sur la 
route. 

19. On entendait de tous côtés, répétées par les Brahmanes, des 
bénédictions propres à porter des fruits, et conformes au double 
caractère de celui qui est tout ensemble exempt et doué de qua- 
lités. 

20. Les femmes, qui habitaient la demeure du chef des fils de 
Kuru,. pensant à celui dont la gloire est excellente, se livraient 
entre elles à des entretiens ravissants comme le sont les écritures 
sacrées. 

21. Cest bien lui! c'est bien l'antique Purucha, qui, avant l'exis- 
tence des qualités, résidait seul dans l'âme exempte d'attributs, et 
qui, pendant la nuit [qui succède à la destruction des mondes], 
lorsque l'Être suprême, âme de l'univers, ferme les yeux, et que les 
puissances actives s'endorment, se repose dans son sein. 

22. C'est bien lui, l'instituteur de la loi, qui, pour donner à 
l'âme sans nom et sans forme une forme et un nom, s'unit plus 
d'une fois à la Nature poussée à la création par son énergie fécon- 
dante, et jetant dans l'erreur les âmes émanées de lui. 

. 25. C'est bien lui, dont les sages inspirés qui triomphent de leurs 
sens, et qui retiennent leur sou£Qé, voient ici-bas la forme véritable 
avec une intelligence pure et ardente de dévotion; n'est-ce pas lui, 
en efiet, qui doit purifier l'intelligence? 

24. C'est lui, chère amie, dont les chantres des mystères célè- 
brent, dans les Vêdas et dans les livres mystérieux, les saintes his- 
toires; lui qui. Souverain unique, crée, conserve et détruit le monde 
en se jouant, mais qui n'y est pas enchaîné. 

25. Quand les rois, l'esprit égaré par Tignorance, vivent dans 
l'injustice, alors, pour conserver le monde, revêtant, au moyen de 
la qualité de la Bonté, des formes diverses, c'est lui qui manifeste 
dans chaque Yuga, tantôt sa puissance, tantôt sa vérité, d'autres 
fois sa rectitude , sa miséricorde ou sa gloire. 

7 • 



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50 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

36; Ahl qu'elle est digne de louanges la famille de Yadu que 
Tépoux de Çrî, ce héros parmi les hommes ^ a honorée en naissant 
au milieu délie! Quelle est pure la forêt de Madhu dans laquelle 
il a porté ses pas l 

27. Ahl que Kuçasthali laisse loin derrière elle la splendeur des 
cieux! Quelle rend la terre pure et glorieuse v cette yille dcmt les 
habitants voient sans cesse leur Seigneur qui, les yeux animés par 
un doux sourire, consent à demeurer parmi eux! 

28. Sans doute, chère amie, elles ont adoré [jadis] le souverain 
Seigneur avec des cérémonies, des ablutions et des sacrifices, ses 
épouses qui boivent à tout instant Tambroisié sur ses lèvres aux- 
quelles les femmes de Vradja ne pouvaient songer sans ivresse; 

29. Ses épouses > que pendant la cérémonie du Svayaâvara, il 
obtint au prix de son courage, en repoussant les braves chefs de 
Tchédi, quil rendit mères de Pradyumna, de Sâmba et d'Âmba, 
et celles qu il ravit par milliers en mettant à mort Bhâuma. 

50. Sans doute elles seules relèvent Téclat d'un sexe qui na ni 
bonheur ni pureté, elles dont Tépoux aux yeux de lotus ne quitte 
jamais la demeure, et dont il touche le cœur par ses paroles! 

51. Pendant que les femmes se livraient à des entretiens de ce 
genre, Hari partait en les saluant d'un regard et d'un sourire. 

52. Adjâtaçatru dont l'affection redoutait pour le vainqueur de 
Madhu les attaques de ses ennemis, lui donna, pour le protéger, 
une armée avec les quatre corps qui la composent. 

55. Çâuri (Krïchna) renvoyant enfin, désolés de son absence, les 
fils de Kuru qui, par attachement pour lui, l'avaient suivi trèsr-loin, 
se dirigea avec ses amis vers sa propre capitale. 

54. Ayant traversé le Kurudjâggala, le pays des Pântchâlas, des 
Çûrasênas et des habitants de la Yamunâ, le Brahmâvarta, le Kuru- 
kchétra, la contrée des Matsyas et des Sârasvatas, 

55. Et le désert de Maru, le héros, dont les chevaux étaient un 
peu fatigués, parvint enfin au pays des Anartas, au delà des Sâuvîras 
et des Âbhîras. 



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LIVRE PREMIER 51 

56. Après avoir recueilli dans chaque lieu les hommages des ha- 
hitants, Hari atteignit l'occident vers le soir, lorsque le soleil venait 
de disparaître dans les eaux. 



FIN DU DIXlàniE GHAPITKE, AYANT POUR TITRE : 

DEPART DU DIVIN KBIGHl^A POUR DVÂRAKÂ, 

DE L'éPISODE DE PARiKGHIT, DANS LE PREBHER LIVRE DU GRAND PURÂ]|IA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

REGUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET GOMPOSli PAR VYÎSA. 



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52 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE XL 

RETOUR DE KRÏCHNA X DVÂRAKA. 



SÛTA dit: 

1. En parcourant ses riches domaines de TAnarta, il jouait de sa 
conque divine, comme pour dissiper la tristesse des habitants. 

2. La conque éblouissante de blancheur et rougie par le bord 
des lèvres du héros, brillait, pendant qu'il la faisait résonner en la 
soutenant entre ses deux mains semblables au lotus, comme le 
Kalahaâsa qui élève sa voix du milieu d'une touffe de nymphéas. 

5. En entendant ce bruit qui est si redoutable pour tout ce qui 
effraye le monde, les habitants sortirent tous à sa rencontre, em- 
pressés de voir leur roi. 

4. Pendant qu'ils présentaient avec respect leurs offrandes à 
Krïchna, qui trouve son bonheur en lui-même, et voit tous ses 
désirs satisfaits dans sa propre béatitude, de même que l'on offre 
des lampes au soleil , 

5. Ils s'adressèrent, la joie peinte sur le visage, et d'une voix émue 
par le plaisir, à leur protecteur, l'ami de tous les hommes, comme 
des enfants s'adressent à leur père : 

6. Nous nous prosternons sans cesse, ô Seigneur, devant le lotus 
de tes pieds, qui est adoré par Virintcha (Brahmâ), par les [pre- 
miers] êtres qu'il a créés, par le chef des Suras, qui est l'asile de 
ceux qui en ce monde désirent le bonheur suprême, et où n'a plus 
d'empire Kâla, souverain de toutes choses. 

7. toi qui fais exister l'univers! donne-nous l'existence, toi qui 
es pour nous comme une mère, un père, un époux, un ami; toi 
notre excellent maître et notre destinée suprême; toi qu'il nous a 
suffi de servir pour arriver au comble de nos vœux! 



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LIVRE PREMIER, 53 

8. Oui, grâce à toi, nous avons un protecteur, puisque tu nous 
as fait voir ce que les habitants des cieux eux-mêmes ne voient que 
de loin, ta forme brillante de toutes les perfections, et ton visage 
qu'animent des regards embellis par le sourire de Tamitié! 

9. Lorsque tu nous quittas, toi dont les yeux ressemblent au 
lotus, pout.les Kurus et les Madhus, dans le désir de voir tes alliés, 
chaque instant durait des siècles pour nous tes fidèles serviteurs, 
ô Atchyuta, que ton absence privait en quelque sorte de la vue du 
soleil. 

10. Gomment, quand tu es loin de nous, pourrions-nous vivre, ô 
maître, ne voyant plus ton aimable visage, brillant d*un beau sou- 
rire, et qui calme tous les chagrins par des regards bienveillants! 

IL Le Dieu qui chérit ceux qui lui sont dévoués, entendant ces 
discours et d'autres semblables que tenait son peuple, exprimait sa 
bienveillance par ses regards et entrait dans, la ville. 

12. Elle était, comme Bhôgavatî, capitale des Nâgas, gardée par 
des Madhus, des Bhôdjas, des Daçârhas, des Arhas, des Kukuras, 
des Andhakas , des Vrïchnis , tous forts comme Krïchna lui-même. 

15. Elle était ornée de bois, de jardins et de vergers remplis de 
bosquets et d'arbres excellents, qui se couvraient à la fois, dans toutes 
les saisons, de toutes leurs richesses, et on y voyait des étangs réser- 
vés , où croissait le lotus. 

14. Aux portes de la ville, à celles des maisons, et dans les rues, 
la joie des habitants avait élevé des arcs de triomphe; des drapeaux 
et des étendards de diverses couleurs y formaient un abri contre la 
chaleur du soleil. 

15. .Les grandes routes, les rues, les marchés et les cours étaient 
nettoyées; la ville tout entière avait été arrosée avec des eaux odori- 
férantes, et semée de fruits, de fleurs, de grains rôtis et de jeunes 
bourgeons.. 

16. A la porte de chaque maison étaient placées des corbeilles 
pleines de lait caillé, de grains rôtis, de fruits, de cannes à sucre, 
avec des offrandes de lampes où brûlaient des parfums. 

17. Ayant appris l'arrivée de leur ami le plus cher, le magnanime 



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54 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

Vasudéva, Akrûra, Ugrasêna, Rama (Balarâma), dont rhéroisme 
est merveilleux, 

18. Pradyumna, Tchârudéchna, Sâmba, fils de Djâmbuvatî, tous 
quittèrent avec Tempressement de la joie leurs lits, Ijeurs sièges et 
leurs repas. 

10. Se faisant précéder par le meilleur des él^hants, et accom- 
pagnés, en signe de respect, d*un cortège de Brahmanes portant des 
ofirandes de bon augure, au milieu du retentissement des conques, 
des instruments de musique, et des prières sacrées du Vêda, ils sor- 
tirent à sa rencontre, montés sur leurs chars, pleins de joie et au 
milieu d'un désordre que causait leur empressement. 

20. Avec eux s'avançaient sur des chariots, pour voir Krïchna, des 
centaines de danseuses, dont le visage était embelli par des anneaux 
qui brillaient sur leurs joues; 

21. Et des troupes d'acteurs, de danseurs, de chanteurs, d'hommes 
qui récitent les histoires sacrées, de généalogistes et de panégyristes, 
répétaient les histoires et les merveilles de celui dont la gloire est 
excellente. 

22. Alors Bhagavat voyant ses parents, ses serviteurs et les habi- 
tants de sa ville, les aborda, chacun comme fl convenait, saluant tout 
le monde, 

25. De la tête, de la voix, d'un sourire, serrant la main aux uns, 
embrassant les autres, bénissant jusqu'aux Tchandâlas même et dis- 
tribuant partout des dons précieux. 

24. Accompagné des bénédictions qui lui étaient adressées par de 
vénérables Brahmanes qui, malgré leur grand âge, avaient encore 
des épouses, par les panégyristes et par le reste de sa suite, Bha- 
gavat fit son entrée dans la ville. 

25. Pendant qu'il s'avançait sur la voie royale, les femmes des pre- 
mières familles de Dvârakâ, animées du désir de le voir, montèrent 
au faite de leurs palais; 

26. Et quoique tous, dans la ville, tinssent sans c^se leurs regards 
fixés sur lui, leurs yeux ne pouvaient se rassasier de voir Atchyuta 
dont le corps est la demeure de la beauté, 



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LIVRE PREMIER. 55 

27. Dont le visage est, pour ceux qui le contemplent, une coupe 
d^ambroisie, dont la poitrioe est Fasile de Çri, les bras celui des 
Gardiens du monde, et les pieds semblables au lotus celui de ses 
fidèles serviteurs qui chantent sa gloire. 

28. Sous les éventails et le parasol blanc qui Fabritaient, au milieu 
de la pluie de fleurs qui tombait sur son chemin, avec ses vêtements 
jaunes et sa guirlande de fleurs des bois, il brillait comme un nuage 
éclairé à la fois par le soleil, la lune, Tarc-eii-ciel et les éclairs. 

29. Entrant ensuite dans la maison de ses parents, après avoir 
reçu les embrassemënts de celles qu il révérait comme autant de 
mères, il se prosterna avec empressement aux pieds des sept fepimes 
[de Vasudêva] , dont la première était Dêvaki. 

50. Celles-ci, en le relevant, le serraient sur leur cœur, troublées 
par Texcès de la joie; l'émotion qu elles épirouvaient faisait couler le 
lait de leurs seins et les larmes de leurs yeux. 

51. Bhagavat entra ensuite dans son palais, cette demeure sans 
égale , pourvue de tout ce qui peut satisfaire les désirs, et où se trou- 
vaient seize mille pavillons pour ses épouses. 

52* D'aussi loin que ses femmes virent leur époux qui revenait 
après une longue absence, animées du plus vif empressement, et la 
pudeur peinte dans les yeux et sur le visage, elles s'élancèrent avec 
précipitation de leurs sièges, et se détachèrent de toute autre pensée, 
quittant même les cérémonies qu elles accomplissaient. 

55. Dans l'excès de leur afiection, elles embrassaient leur mari 
en pensée, puis ^e leurs regards, puis par leurs enfants; oubliant, 
dans leur trouble, la réserve de leur sexe, elles cherchaient en vain 
à retenir les larmes qui s'échappaient de leurs yeux. 

54. Présent et absent tout à la fois auprès de chacune d'elles, le 
Dieu passait à chaque instant dans les bras d'une nouvelle épouse: 
quelle est donc celle qui pouvait cesser de jouir de la présence de 
celui dont Çrî (la Fortune et l'épouse de Vichnu), tout inconstante 
qu'elle est, n'abandonne jamais les pas? 

55. Ainsi, lorsqu'après avoir, semblable au vent qui excite le feu, 
enflammé les haines des rois, nés pour opprimer la terre et dont les 



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56 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

innombrables armées répandaient au loin la gloire, il se fut apaisé 
dans leur commun désastre, et eut déposé son ^aive, 

36. Bhagavat, descendu dans ce monde des hommes sous le voile 
de la Mâyâ dont il dispose, au milieu de la foule de ses épouses in- 
comparables, se livrait au plaisir comme un simple mortel. 

57. A la vue de ces femmes accomplies, ému par le regard plein 
de pudeur et par le pur et beau sourire, interprètes de leurs secrètes 
pensées, l'ennemi de Tamour lui-même (Çiva) avait laissé, dans son 
trouble, échapper son arc de ses mains; leurs charmes cependant ne 
pouvaient ébranler l'âme 

58.. De celui que les hommes, trompés par la fausse ressemblance 
sous laquelle il se cache, prennent pour un simple mortel,, esclave 
comme eux des liens de ce monde dont il est a£Franchi. 

59. Telle est en effet la -puissance de l'Être suprême, que, même 
au sein de la Nature, il n'est jamais enchaîné par les qualités dont 
elle l'entoure; de même que l'Intelligence repose dans les diverses 
enveloppes de l'âme sans y être attachée. 

40. Mais ses femmes trompées, ignorant la grandeur d'un tel 
époux, croyaient qu'esclave de leurs charmes, il leur adressait de 
secrets hom^lages, de même que les pensées [orgueilleuses] croient 
que l'âme souveraine est dans leur dépendance. 



PIN DU ONZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

RETOUR DU DIVIN KRIGHNA, 

DE L'ÉPISODE DE PARIKGHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LB BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

REGUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 57 



CHAPITRE XII. 

NAISSANCE DE PARÎKCHIT, 
ÇÂUNAKA dit : 

1. L'enfant qu tfttarâ portait dans son sein, et que le javelot 
ardent nomtné Brahmaçiras; lancé par Açvatthâman , avait détruit, 
fut rendu à la vie par le souverain Seigneur. 

2. Maintenant, quelles furent la naissance et les actions de cet 
enfant, qui devint un héros magnanime et célèbre par son intelli- 
gence? Comment sa mort arriva-t-elle, et comment quitta-t-il ce 
nionde pour Tautre ? 

5. Voilà ce que nous désirons entendre, pourvu que tu consentes 
à nous le raconter; apprends-'nous , car nous avons la foi , ces faits 
dont tu dois la connaissance à Çuka. 

SÛTA dit: 

4. Dharmarâdja ( Yudhichthira ) ^occupait le trône, exauçant, 
comme un père, les vœux de ses sujets; le culte qu'il adressait aux 
pieds de Krïchna l'avait affranchi de tous les désirs. 

5. Le bonheur, les sacrifices, des peuples nombreux, dés frères, 
la possession d'une épouse, l'empire de la terre, la souveraineté du 
Djambudvîpa, une gloire répandue dans les trois mondes, 

6. Toutes ces jouissances dignes des désirs d'un Sura ne cau- 
saient pas plus de satisfaction au roi dont le cœur était tout entier 
à Mukunda, que n'en donne, à un homme affamé, la vue de choses 
dont il ne peut se nourrir. 

7. L'héroïque enfant, 6 fils de Bhrïgu, au moment où, dans le 
sein de sa mère, il était consumé par l'ardeur du javelot [de Brah- 
mâ], vit une formé humaine, 

8 



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58 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

8. Delà hauteur 'tfun pouce, pure, Ornée d*un brillant diadème 
d*or, d'une beauté ravissante, de couleur noire, et dont les vêtements 
ressemblaient à Téclair; 

9. Atchyuta enfin, qui, avec ses quatre bras longs et beaux, avec 
des pendants d'oreilles d'un or bruni au feu, des yeux rouges comme 
le sang, et la massue à la main, décrivait un cercle autour de lui, 
faisant sans cesse tourner sa massue étincelante comme le feu. 

10. Il vit cette forme qui détruisait, en le touchant de sa massue, 
le javelot [de Brahmâ], comme le soleil fond la Aeige, et il réfléchit 
[en disant :] Quel est donc cet être? 

11. Après avoir dissipé le javelot ^us les yeux de l'enfant qui 
avait atteint dix mois , Bhagavat , dont l'âme est infime^ qui garde 
la justice, le souverain Seigneur, Hari, disparut en cet endroit. 

12. Alors, à un instant dont l'influence* lui promettait l'avenir de 
toutes les vertus., et où èe rencontraient des planètes favorables, na- 
quit cet enfant, l'espoir de la race de Pându, égal en gloirte à Pândii 
lui-même. 

15. Le roi [Yudhîchthira], la joie dans le coeur, ayant fait pro- 
clamer cet heureux jour, se fit prédire la destinée de l'enfant par 
Dhâumya, Krïpa, et par d'^autres Brahmanes. 

14. Habile dans les choses saintes, au moment sacré de la nais- 
sance, ilofirit en présent aux» Brahmanes de l'or, des vaches, de la 
terre, des villages, des éléphants, de bons dievaux et d'excellents 
aliments. 

15. Les Brâhmaœs satisfaits diii^it an roi, qui se tenait incliné 
devant eux avec respect : Héros de la race des Pâuravas J 

16. Au moment où le Destin irrésistible avait mis un terme à 
cette succession toujours pure des fils de Kuru, cet enfant vous a 
été donné par Yichnu, dont le pouvoir est immense, comme un 
gage de sa faveur. 

17. C'est pourquoi il sera célèbre dans le monde sous le nom de 
Vichnurâfta (donné par Vichnu), et il deviendra, n'en doutez pas, 
un prince illustre et entièrement dévoué à Bhagavat. 

18. Yudhichthira dit : Sages Brahmanes! sa j^oire égalera-t-elle 



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LIVRE PREMIER. 59 

la renommée de vertu de ses ancêtres, des magnanimes Râdjarchis 
de sa race que célèbrent les poésies sacrées? 

19. Les Brahmanes dirent : H protégera ses peuples, 6 prince, 
comme Ikchyâkn^ fils de Manu; il aimera les Brahmanes, et sera 
fidèle à sa parole comme Râma, fils de Daçaratha. 

20. Il sera libéral, et accordera un refuge [à ceux qui l'implore- 
ront] comn^e Çivi, sourerain d'Uçînara; comme le fils de Duchyanta, 
il étendra au loin la gloire de ses parents occupés au sacrifice. 

21. Il sera, ccnnme les deux Ardjunàs (Kârlavîrya et Ardjuna), 
le fàus habile des archers; il sera irrésistible comme le feu, aussi 
difficile à traverser que Focéan, 

22. Courageux comme le roi des animaux, vénérable comme THi- 
mavat, patient comme la terre, indulgent comme le sont un père et 
une mère, 

25. Semblable au grand ancêtre (Brahmâ) par Tégalîté Âe son 
âme, au Dieu de la montagne (Çiva) par sa bienveillance; il sera 
le refuge de tous les êtres, comme le Dieu (Vichnu), qui est Tasile 
de Ramâ (Lakchmî). 

24. Il égalera Krlchna par la grandeur que donne la réunion de 
toutes les bonnes qualités; il sera généreux comme Rantidêva, juste 
comme Yayâti; 

25. Il égalera Bali en constance; comme Prahrâda, son attache- 
ment à Krïchna sera vertueux; il célébrera plusieurs fois TAçvamê- 
dha, et honorera les vieillards. 

26. Il donnera le jour à des Rïchis de rois, punira ceux qui 
s'écarteront du droit chemin, et par Taccomplissement de la justice, 
emgêchera Kali de régner sur la terre. 

27. Ayant reconnu que la mort doit lui arriver par la mor^ire 
d'un serpent envoyé par le fils d'un Brahmane , afiranchi de tous 
les liens, il se rendra au séjour de Hari. 

28. Après avoir appris du solitaire, fils de Vyâsa, la vraie nature 
de l'âme, objet de ses désirs, il abandonnera son corps auprès du 
Gange, et ira certainement, ô roi, dans un asile d'où toute crainte 
est bannie. 

8. 



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60 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

SÛTA dit: 

29. Telles furent les prédictions que firent au roi les Brahmanes 
habiles à lire dans Favenir des destinées d'un enfant; et comblés 
d'honneurs, ils regagnèrent tous leurs ermitages. 

50. C'est cet enfant qui fut ensuite connu sur la terre sous le nom 
de Parîkchit, parce que, dans ce monde, au milieu des hommes, 
il était capable de discerner par la méditation TÊtré qu'il avait vu 
autrefois, [n'étant encore que dans le sein de sa mère.] 

51» Le fils ^s rois croissait rapidement de jour en jour, comblé 
des soins de ses parents, comme croît la lune pendant la période 
où se remplit sa face brillante. 

52. Dès son enfance il était déjà naturellement juste, dévoué à 
Krïchna, soigneux de plaire à tous, intelligent et fermement attaché 
à Bhagavat. 

55. Cependant, voulant ^célébrer le sacrifice du cheval pour se 
laver du crime d'avoir tué ses parents, Yudhichthira réfléchit que 
les impôts et les amendes étaient les uniques sources de son revenu. 

54. Ses frères devinant sa pensée, lui apportèrent, par les con- 
seils d'Atchyuta, de grandes richesses qui avaient été abandonnées 
dans la région du nord. 

55. Muni dès lors de tout ce qui lui était nécessaire, Yudhich- 
thira, au comble de ses vœux, ofirit, pour calmer ses remords, trois 
Açvamêdhas au Seigneur du sacrifice, Hari. 

56. Bhagavat, invoqué par le roi , après lui avoir fait célébrer le 
sacrifice avec les Brahmanes, resta auprès de lui pendant quelques 
mois pour faire plaisir à ses amis. 

57. Puis ayant pris congé du roi, de Krïchnâ et de ses parents, il 
regagna la ville de Dvâravatî (Dvâralcâ) avec Ardjuna, et entouré des 
Yadus. 

FIN DU DOUZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

NAISSANCE DE PARIKCHIT, 

DE I/éPISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX fiHAGAVATA , 

RECUEIL INSPIRl^ PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA. 



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LIVRE PREMIER. 61 



CHAPITRE XIII. 



DISCOURS DE NARADA. 



SUTA dit: 

1. Vidura, dans son voyage aux étangs sacrés, ayant appris de 
Mâitrêya le moyen de faire son salut, se rendit à la ville d'Hâstina- 
pura, content d avoir ainsi obtenu ce qu'il désirait connaître. 

2. A chaque question que le guerrier (Vidura) avait adressée à 
Kâuçârava (Mâitrêya), sentant naître en lui une dévotion exclusive 
à Gôvinda, il avait obtenu une réponse satisfaisante. 

5. A l'arrivée de leur parent, le fils de Dharma et ses jeunes frères, 
ainsi que Dhrïtarâchtra, Yuyutsu, Técuyer (Samdjaya), Çâradvata 
(Krïpa), Prïthâ, 

4. Gândhârî, Drâupadî, Subhadrâ, Uttarâ, Krïpî, les épouses des 
parents de Pându , et les autres femmes de la famille accompagnées 
de leurs enfants, tous allèrent à sa rencontre avec joie, comme les 
organes d'un corps que vient ranimer le souffle de la vie. 

5. L'ayant accueilli comme il convenait y en le saluant et le ser- 
rant dans leurs bras, ils versèrent un torrent de larmes, émus à la 
pensée de leur longue séparation; le roi lui oflPrant un siège et des 
serviteurs, lui rendit les honneurs qui lui étaient dus. 

6. Quand Vidura eut pris son repas et se fut reposé, assis sur un 
siège commode, le roi s'inclinant avec respect, lui adressa la parole 
au milieu de ses parents qui écoutaient. 

7. Eh quoi! vous vous souvenez de nous qui croissions à l'ombre 
de vos ailes, quand vous nous sauviez avec notre mère d'une foule 
de dangers , tels que l'incendie et le poison ! 

8. Comment avez-vous vécu tandis que vous parcouriez le monde? 



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62 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

sans doute, vous avez, pendant votre pèlerinage, visité le3 plus cé- 
lèbres des étangs sacrés. 

9. Les sages, dévoués comme vous à Bhagavat, sont eux-mêmes, 
seigneur, de véritables étangs consacrés; ils rendent purs les saints 
étangs, parce que le Dieu qui porte la massue (Krïchna) est en eux. 

10. Et les fils de Yadu, nos amis, nos parents, dont Krïchna est 
le Dieu, les avez-vous vus, ou en avez-vous entendu parler P Vivent-ils 
heureux dans leur ville de Dvârakâ ? 

IL Ainsi interrogé par Dharmarâdja, Vidura lui raconta, dans 
Tordre où les faits s'étaient passés, tout ce qu'il savait; mais il ne 
parla pas de la destruction de la race de Yado. 

12. Il ne leur fit pas connaître laccomplissement de cet événe- 
ment funeste dont la nouvelle les eut si cruellement frappés; sa 
tendresse n eût pu supporter de voir ses parents malheureux. 

15. Il resta quelque temps au milieu des siens, traité par eux 
comme un Dieu , enseignant à son frère aîné la voie du salut , et 
faisant plaisir à tous. 

14. C'est que Vidura était Yama lui-^même qui avait été condamné 
par la malédiction [ de Mândavya ] à passer dans la condition de 
Çûdra une période de cent années, pendant laquelle Aryaman infli- 
geait aux méchants la juste punition de leurs crimes. 

1 5. Cependant Yudhichthira , qui avait recouvré l'empire, se voyant 
un petit-neveu destiné à continuer sa race, jouissait d'une félicité 
parfaite.au milieu de ses frères qui brillaient semblables aux Gardiens 
du monde. 

16. Pendant qu'ils vivaient ainsi, livrés au monde et exclusive- 
ment occupés des soins de leurs maisons, le Temps, dont la marche 
est irrésistible, s'écoulait pour eux sans qu'ils s'en aperçussent. 

17. Vidura ayant remarqué son approche, dit à Dhrflarâchtra : 
Quitte promptement ta demeure, 6 roi ! vois le danger redoutable qui 
s'avance, 

18. Et auquel rien dans ce monde n'a jamais pu résister; c'est 
Kâla lui-même, le souverain de toutes choses, qui arrive pour nous 
tous. 



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LIVRE PREMIER. 65 

19. L'homme ilevant lequel il se présente est à Tinstant privé de 
oette vie qui lui est si chièite^ Que sera<-oe dohc de ses richesses et des 
autres biens de ce monde? 

SO. Ojâde, frèare, enfants, amis, fu as tout perdu dans les combats; 
ta jeunesse s'est évanouie, ton corps est en proie à la vieillesse^ et tu 
consens k vivre dans la. maison dW autre J 

31. Ah! qu'il faut que Tamour de la vie soit bien puissant chez 
l'homme, pour que, comme le chien de garde qui avale le gâteau 
qu'on lui jette, tu te sois résigné au sort que t'a infligé Bhima! 

22. A quoi sert l'existence quand on la ÉÊK^^ de ceux contre qui 
on a employé le feu et le poison, dont on aunsulté les fenmies, que 
l'on a dépouillés de leur empire et de leurs richesses? 

25. Malheureux que tu es! ce corps même dont tu désires pro- 
longer l'existence, se détruit malgré toi, usé par l'âge comme un 
[vieux] vêtement. 

24. Celui qui, sans passions, a&anchi de tous les liens, et déro- 
bant sa marche à tous les regards, quitte, un corps désormais inu- 
tile, celui-là est appelé un homme courageux. 

25. Il est appelé le meilleur des hommes ^ui qui, plein d'indif- 
férence, maître de lui; et fixant Hari- dans son cœur, abandonne sa 
maison ou celle d'un autre, [pour devenir anachorète.] 

26. Pars donc vers la région du nord, reconnaissant de toi-même 
ton chemin; car le temps qui doit venir anéantira toute vertu parmi 
les hommes. 

27. Ainsi éclairé par son jeune frère Vidura, le roi de la race 
d'Adjamîdha, auquel il ne restait plus que les yeux de l'intelligence, 
brisant les liens d'affection qui l'attachaient à sa famille, sortit avec 
fermeté de sa demeure, suivant la voie que venait de lui indiquer 
son frère. 

28. La vertueuse fille de Subala, dévouée à son mari, le suivit 
dans sa marche vers l'Himalaya, où les rois qui renoncent au 
sceptre, trouvent le même bonheur que les héros au milieu d'un 
combat acharné. 

29. Cependant Adjâtaçatru qiii venait d'invoquer Mitra, de sa- 



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64 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

crifier au feu, et de présenter aux Brahmanes une ofirande com- 
posée de sésame, d'or, d'une va.che et d'une portion de terre, étant 
entré dans la maison pour se prosterner devant «es maîtres spiri- 
tuels, n'y vit plus ses vénérables parents (Vidura et Dhrïtarâchtra), 
ni la fille de Subala. 

50. En proie à une vive inquiétude, il. demanda à Samdjaya, 
qu'il voyait assis: Fils de Gavalgana! où est notre vieux père privé 
de la vue, et notre mère qui gémit sur le meurtre de ses enfants, 
et notre oncle paternel si bienveillant pour nous? 

51. Coupable imprd|kyancel serait-ce que mon malheureux oncle, 
dont tous les parents ont été tués, redoutant, ainsi que sa femme, 
quelque outrage, se serait jeté dans le Gange? 

52. Depuis la mort de Pându notre père, nos deux oncles pater- 
nels nous protégeaient contre le malheur, nous tous leurs parents 
et leurs disciples; et maintenant, où sont-ils allés? 

. 55. Désolé de leur absence, troublé par l'attendrissement que pro- 
duisait en lui la pitié, l'écuyer ne voyant plus son maître, ne put, 
dans l'excès de sa douleur, faire aucune réponse. 

54. Mais bientôt essuyant ses larmes avec ses mains, et rappelant 
le courage en son âme, il adressa ces parotes au roi Adjâtaçatru, 
en songeant aux pieds de son maître. 

55. Guerrier puissant, joie de ta race! je ne connais pas le dessein 
de tes magnanimes parents, ni celui de Gândhârî, car j'ai été trompé 
par eux. 

56. Sur ces entrefaites arriva le bienheureux Nârada, avec Tùm- 
buru. Le roi accompagné de ses jeunes frères, se levant et se pros- 
ternant avec respect, adressa ces- paroles au solitaire : 

57. Bienheureux sage! je ne sais ce que sont devenus mes parents. 
Où sont-ils allés en partant d'ici? Où est allée aussi ma malheu- 
reuse mère qui gémit sur le meurtre de ses enfants ? 

58. Tu le sais , toi qui te montrant à moi comme un vaisseau sur 
l'océan sans bornes, m'en fais voir l'autre rive. - — Le bienheureux 
Nârada, le meilleur des solitaires, lui répondit en ces termes : 

59. Ne plains aucun mortel, ô roi! car l'univers est dan'S la dé- 



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LIVRE PREMIER. 65 

pendance de l'Être suprême, du maître de toutes choses auquel les 
mondes avec leurs gardiens adressent leur offrande. 

40. De même que la réunion et la séparation des objets qui 
servent à un jeu dépendent ici-bas de la volonté du joueur, ainsi 
dépendent de celle du souverain Maître la réunion et la séparation 
des hommes. 

41. Que tu regardes Thomme comme permanent ou bien comme 
passager, ou coinme n'étant ni permanent ni passager, ou comme 
étant à la fois passager et permanent, tu ne dois, dans aucun cas, 
cédant uniquement à un sentiment d'affection né de l'erreur, pleu- 
rer ceux que tu as perdus. 

42. Secoue donc l'abattement où l'ignorance jette ton âme, [quand 
tu te dis : ] Comment feront ces infortunés sans appui, privés de mon 
secours ? 

45. Ce corps, agrégat des cinq éléments, esclave du temps, de 
l'action et des qualités, comment peut-il protéger d'autres créa- 
tures? C'est comme si un homme dévoré par un serpent voulait 
porter secours à un autre homme. 

44. Les êtres qui n ont pas de mains servent à la nourriture de 
ceux qui en ont; ceux qui n'ont pas de pieds, à celle des quadru- 
pèdes; les petits, à celle des grands : la vie, en un mot, est le sou- 
tien de la vie. 

45. Cet univers tout entier, cest Bhagavat, l'Être unique, âme 
des créatures douées d'une âme, intelligent par lui-même, qui pa- 
raît au dedans et au dehors des choses; reconnais, ô roi, que c'est 
Mâyâ qui le multiplie. 

46. Aujourd'hui, grand roi, cet Être qui donne l'existence aux 
créatures, Bhagavat, est descendu dans ce monde sous la forme de 
Kâla, pour l'anéantissement des ennemis des Suras. 

47. Il attend que sa mission utile aux Dêvas soit remplie jusqu'au 
bout. Restez donc vous-mêmes en ce monde, autant de temps qu'y 
séjournera le souverain Seigneur. 

48. Dhrîtarâchtra et son frère, avec Gândhârî sa femme, sont 

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66 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

partis pour Termitage des Rïchis situé dans la partie méridionale de 
THimâlaya. 

49. A lendroit où le fleuve céleste (le Gange) s'est partagé en 
sept courants pour satisfaire les sept Rïchis, se trouve cet ermitage, 
qui porte le nom de Saptaçrôtas, 

50. Là, faisant dans le fleuve les ablutions prescrites aux trois 
moments du jour, et jetant dans le feu les offrandes, comme il est 
ordonné par la loi, Dhrïtarâchtra , dont Teau est la seule nourriture, 
réside dans Termitage, calme et exempt de tout désir. 

51. Assis dans une posture difficile, retenant son haleine, maître 
des six organes des sens, il a secoué, à Taide de la méditation dont 
Hari est l'objet, les souillures que produisent les trois qualités des 
Ténèbres, de la Passion et de la Bonté. 

52. Après avoir uni sa conscience à son intelligence, absorbé son 
intelligence dans son âme [portion individualisée de Brahma], et 
celle-ci dans Brahma qui contient toutes choses, il s'est confondu 
avec lui, conlme l'air d'un vase se perd dans l'atmosphère. 

55. Affranchi des conséquences des qualités qui appartiennent à 
Mâyâ, tenant sous sa dépendance les organes des sens et son cœur, 
insensible à toute impression, Dhrïtarâchtra est en quelque sorte 
devenu immobile comme untronc d'arbre. 

54. Maintenant qu'il a complètement renoncé à l'action , ne sois 
point, ô roi, un obstacle à sa pénitence; dans cinq jours à partir de 
celui-ci, il abandonnera son corps qui sera réduit en cendres. 

55. Pendant que son corps et la hutte [qu'il habitait] seront con- 
sumés par les feux [consacrés que l'anachorète a emportés avec lui], 
sa femme vertueuse, restée dehors, entrera dans les flammes pour 
suivre son mari. 

56. Et Vidura, ô filsde Kuru, après avoir vu ce prodige, ému à 
la fois de plaisir et de douleur, quittera l'ermitage pour aller visiter 
les étangs sacrés. 

57. Ayant ainsi parlé, Nârada remonta au ciel avec Tumburu; 



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LIVRE PREMIER, 67 

Yudhichthira, fixant ses paroles en son cœur, fut délivré des inquié- 
tudes qui le tourmentaient. 



FIN DU TREIZIEME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE : 

DISCOURS DE NÂRADA, 

DE L*ÉPI$ODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂJQIA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAYATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET GOBfPOSÉ PAR YTÂSA. 



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68 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE XIV. 

QUESTIONS DE YUDHICHTHIRA. 
SÔTA dit: 

1. Cependant Djichnu (Ardjuna) était parti pour Dvârakâ dans 
le dessein de voir ses parents, et de connaître ce que faisait le divin 
Kiichna, que célèbrent les chants sacrés. 

2. Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés, et Ardjuna n était pas 
encore de retour; le descendant de Kuru (Yudhichthira) vit alors 
des prodiges menaçants : 

5. La marche redoutable du temps annoncée par le renversement 
des saisons, et les moyens criminels qu'employaient pour vivre les 
hommes dont l'âme était en proie à la colère, à la cupidité et à 
l'injustice; 

4. Et les procès pleins de fraudes, et l'amitié menteuse, et les 
pères, les mères, les parents, les frères et les époux en guerre les 
uns contre les autres. 

5. A la vue de ces signes terribles et de la nature coupable des 
hommes qui étaient livrés à la cupidité et aux autres vices, le roi, 
reconnaissant que Kâla était arrivé, s'adressa ainsi à son frère [Bhî- 
masêna]. 

6. Yudhichthira dit : Djichnu a été envoyé à Dvârakâ pour voir 
nos parents, et pour connaître ce que fait le divin Krïchna, que cé- 
lèbrent les chants sacrés. 

7. Sept mois sont écoulés aujourd'hui, et ton jeune frère, ô Bhî- 
masêna, n'est pas encore de retour : pourquoi ce retard? J'en ignore 
la véritable cause. 

8. Serait-ce que l'époque annoncée par le Rîchi des Dêvas est 



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LIVRE PREMIER. 69 

maintenant venue , où Bhagavat veut abandonner ce corps mortel 
qui sert à ses jeux, 

9. Lui à qui nous devons tout, le bonheur, la royauté, la vie, 
nos femmes, nos familles, nos enfants; lui dont la bienveillance nous 
a donné la victoire sur notre adversaire et assuré la possession des 
mondes [célestes]? 

10. Vois^ ô le plus courageux des hommes, dans le ciel, sur la 
terre et jusque dans les mouvements de mon corps, ces présages, 
terribles avant-coureurs d'un danger prochain, dont la menace 
trouble mon intelligence. 

H. Les tremblements répétés qui agitent mes yeux, mes bras, 
mes cuisses, et les battements de mon cœur m'annoncent des mal- 
heurs qui ne sont pas loin. 

12. Vois le chacal, la gueule enflammée, huiier au lever du so- 
leil; vois le chien, ô Bhîma, comme s'il avait perdu toute crainte, 
me menacer de ses aboiements. 

15. Les animaux respectés pour leur sainteté tournent autour de 
moi en. me laissant à leur gauche, tandis que des quadrupèdes de 
mauvais augure me montrent leur droite; je vois, ô le plus cou- 
rageux des hommes, les chevaux verser des larmes à mon ap- 
proche. 

14. Ce pigeon est un messager de mort; la chouette dont le cri 
trquble l'âme, et l'oiseau son rival {le corbeau), sans cesse éveillés, 
veulent par leurs cris aigus rendre le monde désert. 

15. L'horizon nous entoure d'un cercle rougeâtre; la terre trem- 
ble avec les montagnes; le tonnerre s'est fait entendre, et la foudre 
est tombée par un ciel sans nuage. 

16. Le vent, dont l'atteinte est brûlante, soulevant la poussière, 
répand partout les ténèbres; les nuages laissent tomber de toutes 
parts une horrible pluie de sang. 

17. Vois le soleil privé de son éclat, la lutte des astres dans le 
firmament, le ciel et la terre comme éclairés par des troupes de 
Bhûtas mêlés aux êtres vivants. 

18. Les fleuves, les rivières, les lacs et les âmes des hommes 



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70 LE BHAGAVATA PURANA. 

sont également agités; le feu ne brille plus sous le beurre sacré 
quon y verse. Quel avenir nous réserve le temps qui sapprodie? 

19. Les jeunes génisses abandonnent la mamelle, et les vaches 
ne donnent plus leur lait; des larmes coulent de leurs yeux; les 
taureaux ne sont plus joyeux dans le parc. On a vu les images des 
Dieux pleurer, suer et se mouvoir. 

20. Ces plaines, ces villages, ces villes, ces jardins, ces mines, 
ces ermitages, privés de leur éclat et de leur bonheur, quels maux 
ne nous présagent-ils pas? 

21. Je crois reconnaître, à ces grands prodiges, que la terre 
privée de l'empreinte des pas de Bhagavat dont l'éclat surpasse ceux 
des autres hommes, a perdu toute sa beauté. 

SUTA dit: 

22. Pendant que le roi, l'esprit frappé des prodiges qu'il voyait, 
se livrait à ces réflexions, le guerrier dont l'étendard porte l'image 
d'un singe revint, ô Brahmane, de la ville des Yadus. 

25. En le voyant prosterné à ses pieds, bien différent de ce qu'il 
était en partant, troublé, le visage incliné vers la terre, des larmes 
coulant de ses yeux beaux comme le lotus, 

24. Le roi, agité par une vive inquiétude au souvenir de ce que 
Nârada lui avait prédit, interrogea, devant ses amis rassemblés, son 
jeune frère dont la beauté avait disparu. 

25. Yudhichthira dit : Sont-ils heureux dans la ville des Anartas, 
nos parents, les Madhus, les Bhôdjas, les Daçârhas, les Arhas, les 
Sâtvatas, les Andhakas et les Vrïchnis? 

26. Çûra, notre grand-père maternel, qui mérite tous nos res- 
pects, vit-il toujours? et Anakadundubhi (Vasudêva), notre oncle 
maternel, est-il heureux avec ses jeunes frères? 

27. Les sept sœurs ses femmes, nos tantes maternelles, avec leurs 
fils et leurs belles-filles, Dêvakî, enfin, et ses autres épouses, jouis- 
sent-elles aussi du bonheur? 

28. Le roi Ahuka (Ugrasêna) qui donna le jour à un méchant 



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LIVRE PREMIER. 71 

fils, son jeune frère (Dêvaka), Hrïdika et son fils (Kritavarman), 
Akrûra, Djayanta, Gada et Sârana, vivent-ils toujours? 

29. Sont-ils heureux» Çatrudjit et les autres? est-il heureux, 
Râma (Balarâma), le bienheureux chef des Sâtvats? 

50. Pradyumna, qui monte un grand char au milieu des enfants 
de Vrïchni, est-il heureux, ainsi que l'illustre Aniruddha dont l'im- 
pétuosité est si irrésistible? 

51. Suchêna, Tchârudêchna, Sàmba, le fils de Djâmbuvatî et les 
plus illustres des enfants de Krîchna, avec leurs fils Rïchabha et 
les autres; 

52. Les serviteurs de Çâuri (Krîchna), Çrutadêva et Uddhava, et 
les autres héros des Sâtvatas avec leurs chefs Sunanda et Nanda, 

55. Tous ceux enfin qui sont protégés par le bras de Râma (Bala- 
râma) et par celui de Krîchna, vivent-ils dans la joie? Ces alliés 
qu'unissent à nous les liens d'une étroite amitié, songent-ils aussi à 
notre bonheur? 

54. Et Bhagavat lui-même, l'ami des Brahmanes, Gôvinda, qui 
chérit ceux qui lui sont dévoués, vit-il heureux à Dvârakâ, entouré 
dans Sudharma de tous ses amis? 

55. Lui qui est l'Esprit antique lui-inême, porté avec son fidèle 
Ananta sur l'océan de la famille de Yadu, pour le bonheur, la pros- 
périté et la création des mondes 1 

56. Lui dont la capitale, protégée par son bras comme par une 
armée, est l'asile où^ semblables aux serviteurs du grand Purucha, 
les Yadus respectés jouissent d'une félicité suprême ! 

57. Lui dont les seize mille épouses, Satyabhâmâ et les autres, 
pour qui le culte de ses pieds est la plus sainte dévotion, ont pu, 
victorieuses dans leur lutte contre les immortels, ravir aux cieux 
leurs trésors, réservés à l'amante du Dieu qui porte la foudre (à 
Çatchî, femme d'Indra)! 

58. Lui dont les guerriers, les fils héroïques de Yadu, vivant 
sans crainte à l'ombre de ses bras puissants qui les ont tant de fois 
défendus dans le danger, montent à Sudharma , la salle de l'àssem- 



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72 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

blée, digne séjour des premiers des Suras, dont ils se sont emparés 
par la force! 

59. Quel est donc, ami, le mal dont tu souffres? Pourquoi parais- 
tii avoir perdu ta gloire? Est-ce quon ne t'a pas reçu avec honneur 
ou qu on t'a dédaigné, et pourquoi ton absence a-t-elle été si longue? 

40. N'aurais-tu pas été blessé par des traitements ou par des 
paroles hostiles et insultantes? Les esclaves ne t'auraient-ils rien 
offert, ou t'auraient-ils refusé ce que tu désirais et ce qu'ils t'avaient 
promis? 

41. Sans doute, toi qui donnes à tous ton appui, tu n'aurais pas 
abandonné un Brahmane , un enfant , une vache , un vieillard , un 
malade, une femme ou un être vivant implorant ton secours? 

42. Sans doute tu n'aurais pas eu commerce avec la femme avilie, 
ni avec celle que t'interdisait son état d'impureté; tu n'aurais pas 
été forcé de céder, dans le chemin, à des égaux ou à des adversaires 
qui ne te valaient pas ? 

45, Sans doute tu n'aurais pas, pour te satisfaire, négligé de 
donner de la nourriture au vieillard et à l'enfant dans le besoin ; 
tu n'aurais pas commis quelqu'une de ces actions coupables qu'on 
ne peut pardonner? 

44. Ne serait-ce pas cette pensée qui t'occupe : Privé de l'ami qui 
fut l'objet de mon plus vif attachement, je sens que mon cœur est 
pour jamais arraché de mon sein? Quelle autre cause peut te plonger 
dans la douleur? 



FIN DU QUATORZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

QUESTIONS DE YUDHIGHTHIRA , 

DE L*éP)SODE DE PARIKGHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LE BIENHEUREUX BHÀGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSlî PAR VYÂSA. 



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LIVRE PREMIER. 75 



CHAPITRE XV. 

LE GRAND DEPART. 
SÔTA dit: 

1. L'ami de Krîchna, dont la contenance venait d'inspirer au roi 
son frère des craintes et des doutes si divers, Ardjuna, anéanti par 
Fabsence de Krïchna, 

2. Le visage et le cœur desséchés comme un lotus par le chagrin, 
privé de sa beauté, l'esprit exclusivement occupé de son Seigneur, 
n'eut pas la force de répondre au roi. 

5. Retenant ses larmes avec peine, essuyant ses yeux de sa main, 
troublé par son afiPection extrême et par les regrets que lui causait 
l'absence de l'ami qu'il avait perdu; 

.4. Se rappelant son amitié, son affection, sa tendresse, lorsque 
Krïchna était son écuyer et dans d'autres circonstances, il adressa 
ainsi là. parole à son frère aîné, la voix entrecoupée par les sanglots : 

5. Grand roi, j'ai été trompé par Hari lui-même, qui avait revêtu 
à mes yeux les- dehors d'un ami; c'est lui qui m'a enlevé mon éclat 
qui était pour les Dêvas un si grand sujet d'étonnément. 

6. Privé de Krïchna, ne fût-ce qu'un seul instant, l'univers n'offre 
plus qu'un aspect funeste; c'est ainsi qu'on nomme cadavre le corps 
abandonné par le soujGQle de la vie. 

7. C'est lui dont la protection, enlevant leur éclat aux rois qui, 
réunis dans la demeure de Drupada pour la cérémonie du choix 
d'un époux, étaient égarés par l'excès de la passion, me donna la 
force de bander l'arc, de frapper le poisson, et d'obtenir Krïchna. 

8. C'est en sa présence que je livrai au Dieu Agni la forêt de 
Khândava, et que, vainqueurs d'Indra et de l'armée des immortels, 

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74 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

nous devînmes maîtres de la salle d*assemblée, chef-d'œuvre du 
talent magique de Maya, où les rois des hommes, amenés de tous 
les points de l'horizon, apportèrent leur offrande à ton sacrifice. 

9. C'est par sa puissance que le noble héros, ton jeune frère, dont 
la constance et la force égalent celles de dix mille éléphants, tua, 
pour célébrer le sacrifice , ce prince qui tenait sous ses pieds les 
têtes des rois, lorsque les guerriers dont Djarâsamdha s'était emparé 
pour le sacrifice de Pramathanâtha ( Çiva ) , délivrés des mains de 
leur ennemi, apportèrent leur o£Frande à ta fête royale. 

10. Lorsque des méchants, dans l'assemblée, portèrent la main 
sur la chevelure de ta femme, dont les larmes tombèrent aux pieds 
[de Krïchna], et qu'ils lui délièrent le bandeau brillant que la consé- 
cration royale, obtenuepar la célébration du sacrifice, rendait encore 
plus respectable, c'est lui qui les mettant à mort, força leurs veuves 
à dénouer leur .chevelure. 

11. C'est lui qui, lorsque nous étions allés dans la forêt, nous 
saiiva du. danger inévitable dont nous menaçait notre ennemi; lui 
qui, au moment où«Durvâsas se présentait pour prendre son repas à 
la tête de dix mille disciples, leur oflFrit les restes de quelques végé- 
taux qui parurent, à la troupe des solitaires plongés dans le bain, 
suffisants pour rassasier les trois mondes. 

12.. Grâce à sa puissance, le bienheureux époux de la fiUe de la 
Montagne (Pârvatî), dont la main dans le combat est armée du Çûla, 
frappé de surprise, me donna, ainsi que d'autres Dieux, son propre 
javelot; grâce à lui, j'obtins avec ce corps mortel, dans le palais du 
grand Mahêndra, la moitié de son trône. 

15. Grâce à son pouvoir, pendant que je me livrais au plaisir 
dans le ciel, la force des Dêvas et celle de leur chef passa dans mes 
bras, armés de l'arc Gândîva, pour m'aider à tuer leurs adversaires, 
ce que j'accomplis, ô fils. d'Adjamîdha; c'est lui, cest Purucha, de- 
venu multiple, qui m'a fait illusion. 

14. Seul, j'ai pu, parce que j*étais son ami, traverser avec mon 
char l'armée des enfants de Kuru, semblable à un océan sans fond, 
sans rivages, et peuplé de monstres invincibles; j'ai pu m'emparer 



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LIVRE PREMIER. 75 

des nombreuses richesses de mes ennemis, et arracher de leur tête 
le joyau précieux, emblème de la puissance. 

15/ Quand les armées de Bbichma, de Karna, de Dtôna, de Çalya 
étaient défendues par les lignes des chars que montait la foule des 
plus braves guerriers, c'est lui qui, placé, devant moi, leur enlevait 
d'un regard le courage, la vigueur, l'adresse et la vie. 

16. Placé SUT ses bras comme le serviteur de Narasimha (Pra- 
hrâda), que ne touchèrent pas les flèches des Asuras, j'étais invul- 
nérable à ces javelots dont l'atteinte est si sûre, et que lançaient 
contre moi notre précepteur, Bhîchma, Karna, Drâuni, Cala (Çalya), 
et les rois de Trigarta , du Sindhu et de Bâhlika. 

17. Insensé que j'étais! j'ai choisi pour mon écuyer le Seigneur 
suprême qui donne la vie et dont les bienheureux adorent les pieds 
pour obtenir leur salut! lui dont la puissance empêcha mes enne- 
mis montés sur leurs chars de songer à s'emparer de moi, lorsque 
Tépuisement de mes chevaux m'avait forcé de descendre à terre. 

18. roi des hommes! les paroles enjouées de Mâdhava (Krïchna) 
embellies par un noble et gracieux sourire, ces entretiens pleins de 
tendresse, ces mpts : Pârtha, ô Ardjuna! ô mon ^mi! ô joie de la 
race de Kuru, tous ces souvenirs enfin agitent mon cœur. 

19. Ce Dieu qui , partageant avec moi lit, siège, repas, promenades, 
éloges, répondait à mes reproches par ces. mots : « Ami, tu as raison, » 
savait, dans l'excès de sa magnanimité, soufinr toutes lés fautes où 
m'entraînait mon ignorance, comme un ami soufire celles d'un ami, 
et un père celles de son enfant. . 

20. Et moi, roi des rois! privé du meilleur des hommes, d'un 
ami affectueux et chéri , dont l'absence a enlevé mon. cœur de mon 
sein; chargé de défendre dans leur marche le cortège de ses épouses, 
j'ai été vaincu, comme une femme, par de vils bergers. 

21. Cet arc, ces flèches, ce char^ ces chevaux, moi-même enfin, 
avec ce qui me valait les hommages des rois, tout cela, délaissé 
par mon maître, fut en un instant frappé d'impuissance, réduit en 
cendres et enlevé comme par le pouvoir d'un magicien; [tout cela 
devint aussi inutile] que du grain semé sur un sol aride. 



10. 



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76 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

22, Nos amis, ô roi, dont tu voulais connaître le sort dans la ville 
de Krïchna aotre ami, égarés par la malédiction d'un Brahmane, 

25. L'esprit troublé par les yapeurs enivrantes d'une liqueur fu- 
neste, ne se connaissant plus entre eux^ se sont égorgés les uns les 
autres, jusqu'à ce qu'il n'en survécût plus que quatre ou cinq. 

a*. C'est là une des œuvres de Bhagavat, le souverain Seigneur, 
par qui les créatures se détruisent, comme elles se conservent, les 
unes par les autres. 

25. De même qu'au fond des eaux les gros poissons dévorent les 
petits, que les forts détruisent les faibles, ô grand rm, et que les 
grands avec les forts se détruisent entre eux, 

26- Ainsi l'Etre suprême se servant des plus grands et des plus forts 
d'entre les Yadus pour anéantir le reste de leur race, détruisit les uns 
par les autres ce peuple qui était devenu un fardeau pour la terre. 

27. Mais le souvenir des discours de Gôvinda , dont le sens était 
si approprié aux temps et aux lieux, en apaisant le trouble de mon 
cœur, m'enlève mon intelligence. 

28. En songeant ainsi, avec une profonde tendresse , au lotus des 
pieds de Krïchna, l'âme de Djichnu devint calme et pure. 

29. Là dévotion d'Ardjuna, dont l'ardeur était augmentée par la 
contemplation profonde des pieds du fils de Vasudêva, ayant achevé 
de purger son cœur de toute souillure^ 

50. Il repassa de nouveau cette science [de la Gîtâ] qu'avait chan- 
tée Bhagavat au commencement du combat, mais dont le temps, les 
œuvres et l'ignorance lui avaient dérobé le sens. 

51. Affranchi de l'erreur de la dualité, délivré des qualités de la 
Nature qui s'était évanouie devant Brahma, au sein duquel il s'était 
reconnu, dégagé par là de la forme immatérielle du corps et de son 
enveloppe grossière, tous ses chagrins disparurent. 

52. Cependant Yudhichthira ayant appris le départ de Bhagavat 
et l'anéantissement de la race de Yadu, pensa de toute son âme à 
se mettre en route vers le ciel. 

55. Prïthâ qui avait appris également, d'après le récit de Dha- 
namdjaya, la destruction des Yadus et le départ de Bhagavat ^ dé- 



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LIVRE PREMIER. 77 

posant avec une dévotion exclusive son âme dans Adhôkchadja^ se 
retira de ce monde. 

54. L'Être incréé abandonna ce corps dont il s était servi pour 
débarrasser la terré du fardeau qui Taccablait, comme on se sert 
d'une épine pour en arracher une autre; car Tun et l'autre étaient 
également indiflFérents aux yeux du souverain Seigneur. 

55. Tout comme il sut revêtir et abandonner diverses formes, 
celle d'un poisson et tant d'autres, sembl^le à un acteur [qui prend 
et quitte tour à tour de nouveaux déguisements] ; de même il fit dis- 
paraître ce corps avec lequel il avait détruit le fardeau de la terre. 

56. Lorsque Mukunda, Bhagavat, dont l'excellente histoire est si 
digne d'être entendue, quitta cette terre, enlevant avec lui son corps, 
de ce jour, parut après lui Kali qui, pour les hommes dont l'intelli- 
gence n est point attentive, est la cause du vice en ce monde. 

57. S'apercevant que Kali assiégeait son royaume, sa capitale, sa 
maison, enfin son propre cœur, en établissant partout l'empire de 
la cupidité, de l'injustice, de la fraude, de la haine et des autres 
vices, le prudent Yudhichthira prit sou vêtement pour partir. 

58. Le monarque sacra dans Hâstinapura, comme souverain de 
la terre dont les eaux forment la ceinture, son petit-neveu, le sage 
Parîkchit, qui ne lui était pas inférieur en vertus. 

59. Il établit ensuite, à Mathurâ, Vadjra en qualité de roi des 
Çûrasênas, et célébrant le sacrifice où l'on abandonne tout son bien, 
il but les [cendres, restes des] feux sacrés. 

40. Là renonçant aux vêtements précieux, aux bracelets et à 
toutes ses richesses, sans orgueil, sans égoïsme, affranchi de tous 
les liens de ce monde, 

41. Il absorba sa parole [et ses sens] dans son cœur, son cœur 
dans le souffle aspiré, ce dernier dans le soufile expiré, celui-ci 
avec le mouvement de TémissioR dans la mort, la mort enfin dans 
la réunion des cinq élétnents. 

. 42. Le solitaire ramenant les cinq éléments aux trois qualités, et 
celles-ci à l'unité de leur principe, anéantit ce. principe, avec le tout 
qu'il constitue, dans l'esprit, et l'esprit dans Brahma , l'être immuable. 



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78 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

43. Couvert d'un vêtement en lambeaux, se privant de nourriture, 
s interdisant Tusage de la parole, les cheveux en désordre, montrant 
dans tout son extérieur Tapparence d'un insensé, d'un idiot ou d'un 
Piçâtcha (démon famélique), 

&&. Il partit, insensible à toutes choses, n'écoutant pas plus que 
s'il eût été atteint de surdité; il entra dans la région du nord, où 
s'étaient jadis retirés les héros; et méditant dans son cœur sur 
Brahma, l'être absolu, il parvint au lieu d'où l'on ne revient plus. 

45. .Tous ses frères abandonnèrent ensuite leur demeure, déter- 
minés à imiter sa conduite, à la vue de Kali, l'ami de l'injustice, 
qui frappait les créatures sur la terre. 

46. Après avoir fidèlement accompli tous leurs devoirs, ils renfer- 
mèrent dans leur cœur le lotus des pieds de Vâikuntha { Vichnu ) , 
qu'ils reconnaissaient comme le refuge suprême de l'âme. 

47. Quand la dévotion, augmentée par cette méditation, eut 
purifié leur intelligence, absorbés dans la contemplation exclusive 
de la forme suprême de Nârâyana, 

48. A£Pranchis de tout péché, ils obtinrent , avec leur âme libre 
de tout attachement, une place au séjour de. la béatitude dont la 
possession est refusée au méchant, esclave des objets extérieurs. 

49. Le magnanime Vidilra abandonna aussi son corps à Prabhâsa, 
en déposant sa pensée dans Krïchna, et partit, avec ses ancêtres, 
pour la demeure qui lui était réservée. 

50. Drâupadî, que ses époux avaient abandonnée, .apprenant ces 
nouvelles et fixant sa méditation sur Bhagavat, fils de Vasudêva, 
obtint de même de se réunir à lui. 

51. Celui qui écoute avec foi cette histoire du départ des fils de 
Pându, chers à Bhagavat, histoire qui est un trésor de bonheur et 

. de pureté, se sent pénétré de dévotion pour Hari et obtient la béa- 
titude suprême. 

PIN DU QUINZIÈME CHAPITRE, AYANT P(5UR TITRE : 

ASCENSION DE YUDHICHTHIRA ET DE SES PRÂRES AU CIEL, 

DE L'ÉPISODE DE PARIRCHIT , DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURA^A, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHmA ET COMPOSÉ. PAR VYASA. 



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LIVRE PREMIER. 79 



CHAPITRE XVI. 

DIALOGUE ENTRE DHARMA ET LA TERRE. 



SÛTA dit: 

1. Parîkchit, le plus dévoué des adorateurs de Bhagavat, gouverna 
ensuite la terre d'après les conseils des plus sages Brahmanes, en 
développant les grandes qualités que les astrologues haHles à. pré- 
dire Tav^nir à la naissance des enfants, avaient jadis annoncées [à 
son père]. 

2. Il prit pour épouse Irâvatî, fille d'Uttara; il en eut quatre fils 
dont Tainé fut Djanamêdjaya. 

5. Assisté de son maître spirituel Çâradvata, il célébra trois fois 
sur les bords du Gange le sacrifice du cheval; il y distribua des 
présents immenses, et les Dêvas s'y montrèrent à ^es yeux. 

4. Ce héros que son courage avait conduit victorieux jusqu'aux 
limites de l'horizon, retint en captivité Kali, qui, sous la forme 
d'un Çûdra décoré des insignes de la royauté^ avait frappé avec son 
pied un bœuf et une vache. 

ÇÂUNAK^A dit: 

5. Pourquoi Parîkchit, vainqueur jusqu'aux limites de l'horizon, 
retint-il en captivité Kali? Quel est celui qui, sous l'apparence d'un 
Çûdra décoré des insignes de la royauté, blessa une vache en la 
frappant du pied? 

6. Sage illustre, raconte^nous ces événements, si ce récit se rap- 
porte à l'histoire de Krïchna. Pourquoi les sages qui savourent le 
nectar du lotus de ses pieds, se livreraient-ils à d'autres entretiens 
moins méritoires, dans lesquels le. temps s'écoule sans profit? 



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80 LE BHAGAVATA PURÂNA. 

7. C'est pour les hommes qui après une vie si courte sont con- 
damnés à mourir, et qui désirent le salut, qu'on a appelé ici pour 
la célébration du sacrifice le bienheureux Mrïtyu (le Dieu de la 
mort). 

8. Car personne ne peut mourir, tant que le Dieu qui met un 
terme à l'existence est présent en ce monde; c'est pour cela qu'il a 
été appelé par les Rïchis suprêmes- 

9. Ah! puisse-t-on goûter dans le^ monde des hommes ces discours 
dont les jeux de Hari sont le nectar! Dès qu'on s'en est abreuvé, on 
a recueilli tout le fruit des œuvres les plus méritoires. 

10. La vie de l'homme indolent, dont l'existence et l'esprit sont 
également paresseux, se passe, la nuit dans le sommeil, le jour dans 
des actions inutiles. 

SÔTA dit: 

H. Quand Parîkchit qui habitait dans le pays de Kurudjâggala, 
sut que Kflji avait pénétré dans le domaine protégé par ses armées, 
à cette fâcheuse nouvelle, ce héros, semblable à Çâùri dans les com- 
bats, se saisit de son arc. 

12. Monté sur un char richement orné, attelé de chevaux noirs 
et surmonté d'un étendard portant l'image d'un lion, il sortit de sa 
capitale pour aller vaincre jusqu'aux limites de l'horizon, au milieu 
de son armée composée de chars, de cavaliers, d'éléphants et de 
fantassins. 

15. Vainqueur du Bhadrâçva , du Kêtumâla, du Bhârata, des Utta- 
rakurus ( les Kurus du nord ) , du Kimpurucha et de tous les autres 
continents, il présenta l'offrande [du sacrifice royal]. ' 

14. C'est alors qu'entendant chanter la. gloire de ses magnanimes 
ancêtres, dans des récits où se révélait la grandeur de Krîchna, 

15. Et sa délivrance lorsqu'il était atteint par le feu du javelot 
d'Açvatthâman, et l'a'ffection des chefs de la race de Vrïchni, et leur 
dévotion à Kêçava, 

16. n s'abandonna aux transports de la joie; et, les yeux épanouis 



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LIVRE PREMIER. 81 

par le plaisir, il répandit d'une main libérale des richesses immenses, 
des vêtements et des colliers [précieux]. 

17. Sachant que Krïchna avait été pour les Pândavas, objets de 
son àflfection, un ami, un écuyer, un ambassadeur, qu'il les avait 
rendus maîtres de la salle de l'assemblée, qu'il leur était dévoué, 
qu'il avait veillé en armes pour eux, qu'il les avait servis, loués, 
honorés, lui en qui le monde adore Vichnu, le roi adressa sa dévo- 
tion au lotus des pieds de ce Dieu. 

18. Pendant qu'il imitait ainsi chaque jour la conduite de ses an- 
cêtres, apprends de moi, ô. Brahmane, quel prodige se manifesta 
bientôt à lui. 

19. Dharma qui [sous la forme d'un taureau] ne se soutenait 
que sur un pied, ayant aperçu [la Terre sous la forme d'] une vache 
privée de sa beauté, et la face inondée de larmes, comme une mère 
qui a perdu son enfant, lui adressa cette question : 

20. Ton corps, amie, ne souffre d'aucun mal; cependant ta beauté 
flétrie, ton visage qui se fane, m'annoncent que tu es en proie à 
un chagrin intérieur. Est-ce que tu pleures l'absence d'un parent ou 
d'un époux? 

21. Pleures-tu de me voir réduit à me soutenir sur un seul pied, 
et condamné à servir bientôt de pâture à des Çûdras, ou de voir les 
Suras privés de leur part du sacrifice, ou de voir le sort de$ créa- 
tures auxquelles Maghavan (Indra) refuse la pluie? 

22. Pleures-tu à la vue des femmes qui ne sont pas protégées 
[par leurs maris], des enfants tourmentés [par leurs parents] comme 
par des démons, de la parole divine employée dans les familles de 
Brahmanes à de mauvaises actions, et des Brahmanes eux-mêmes, 
dans la maison des rois, remplissant des fonctions indignes de leur 
naissance? 

23. Ou à la vue des vils Kchattriyas opprimés par Kali, ou des 
royaumes rayagés par eux, ou des aliments, des boissons, des vêle- 
ments, des bains, des unions [illicites] auxquels le monde s'aban- 
donne [au hasard]? 

24. Ou bien, mère féconde, en te souvenant de Hari qui s'incarna 

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82 LE BHÀGAVATA PURANA. 

pour te débarrasser du pesant fardeau qui t'accablait, en* te souve- 
nant de ses exploits d'où dépend ie salut, abandonnée par lui, tu 
te lamentes peut-être de son départ? 

25. Raconte-moi donc, Terre féconde, l'origine du chagrin qui 
te maigrit; est-ce le temps dont l'énergie surpasse celle des êtres 
les plus forts , qui te ravit aujourd'hui cette beauté qu'honoraient 
les Suras ? 

26. La Terre dit : Dharma, tu connais bien toi-même ce que 
tu me demandes. Celui qui te donnait quatre pieds avec lesquels tu 
répandais le bonheur dans le monde, 

27. Celui en qui la vérité, la pureté, la compassion, la patience, 
la libéralité, le contentement, la droiture, la quiétude, l'empire 
qu'on exerce sur ses sens, les mortifications, l'impartialité, l'indul- 
gence, la modération, l'observation de la loi, 

28. La science, le détachement de toutes choses, la puissance, 
l'héroïsme, la grandeur, le pouvoir, la mémoire, l'indépendance, 
le talent, la beauté, la constance, la douceur, 

29. La confiance, la modestie, la vertu, la force, l'énergie, la 
vigueur, la perfection, l'impassibilité, la fermeté, la foi, la renom- 
mée, la dignité, l'absence d'orgueil : 

50- En qui, dis-je, toutes ces vertus et tant d'autres belles qua- 
lités auxquelles doivent aspirer ceux qui désirent la grandeur, ré- 
sidaient sans l'abandonner un instant; 

51. Ce vase de perfection, ce Dieu l'asile de Çrî, c'est son absence 
que je pleure maintenant; je pleure sur le monde qui en est privé 
et sur lequel le pécheur Kali a jeté les yeux. 

32. Je pleure ensuite sur moi-même, et sur toi, ô le meilleur des 
immortels, sur les Dêvas, les Pitrïs, les Richis, les Sâdhus (les 
Saints] , sur toutes les classes et sur toutes les conditions. 

55. Celui dont Çrî, quittant la forêt de lotus où elle réside, 
adore sans cesse, dans son amour, les pieds gracieux, Çrî, pour 
laquelle Brahmâ et les autres sages dévoués à Bhagavat, dans l'es- 
poir d'obtenir un seul de ses regards, se livrent à d'interminables 
austérités ; 



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LIVRE PREMIER. 85 

54. Celui dont les pieds portant l'image du lotus, de la foudre, 
de l'aiguillon et de l'étendard, laissaient sur mon corps l'empreinte 
de la beauté et me faisaient ainsi parj:iciper à ses perfections, Bhaga- 
vat, m' élevait en splendeur au-dessus des trois mondes; et aujour- 
d'hui, voilà qu'il m'abandonne, détruisant par son absence tout 
l'éclat dont j'étais si fièrel 

55. Ce Dieu qui, maître de lui-même, dissipa les milliers d'ar- 
mées conduites par les rois de la race des Asuras, dont le poids 
m'accablait, et qui ^revêtit un beau corps, dans la famille de Yadu, 
pour compléter en personne, par sa force virile, les pieds que tu 
n'avais plus pour te soutenir ; 

56. Quelle est celle qui le verrait partir sans regret, lui qui, 
avec d'agréables discours embellis par un doux sourire et de tendres 
regards, vainquit la constance et l'orgueil des femmes dé Madhu, lui 
dont les pieds, en laissant sur moi leur empreinte, me donnaient 
le fiissonnement du plaisir? 

SÛTA dit: 

57. Pendant que Dharma et la Terre se livraient à cet entretien, 
le Rïdbi royal nommé Parikcbit arriva sur la rive orientale de la 
Sarasvatî. 



FIN D0 SEIZIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRK : 

DIALOGUE ENTRE DHARMA ET LA TERRE, 

DE L'ÉPISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PUrIiNIA, 

LE RIENHEUREUX RHAGAYATA, 

RECUEIL INSPIRÉ FAR RRAHMÎ ET COMPOSÉ PAR VtIsA. 



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84 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE XVII. 

CAPTIVITÉ DE KALI. 
SÔTA dit: 

1. Là le roi vit le bœuf et la vache frappés comme s*ils n'avaient 
pas de défenseur, el près d'eux, un sceptre à la main, le Çûdra 
décoré des insignes de la tribu royale : 

2. Le bœuf, blanc comme les fibres de la tige du nymphéa, 
efiPrayé, tremblant, ne pouvant se contenir de peur, se soutenant 
à peine sur un seul pied, battu par le Çûdra, 

5. Et la vache, que Ton trait pour accomplir la loi, misérable, 
frappée à coups de pied par le Çûdra, privée de son petit, maigre, 
la face baignée de larmes, et regrettant Therbe des pâturages. 

4. Le roi, du haut de son char entouré de cercles d'or, tenant 
son arc bandé, leur adressa la parole d'une voix profonde comme le 
bruit des nuages : 

5. Qui es-tu, toi, pour oser, dans le monde placé sous ma garde, 
abuser de ta force contre des êtres faibles? Tes ornements emprun- 
tés, comme ceux d'un acteur, annoncent un roi; mais tes actions 
sont celles d'un Çûdra. 

6. Toi qui, maintenant que.Krïchna est sorti de ce monde avec 
son ami qui porte l'arc Gândîva, agis en secret avec violence contre 
des êtres innocents, tu es un méchant et tu mérites la mort. 

7. Et toi qui es blanc comme les fibres de la tige du nymphéa, 
pourquoi es-tu privé de tes pieds et réduit à ne te soutenir que sur 
un seul? Serais-tu quelque Dêva caché sous cette forme de bœuf dont 
l'aspect m'aflflige? 

8. Certes, sur cette terre entourée par le bras puissant des chefs 



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LIVRE PREMIER. 85 

de la race de Kuru, il n est aucune créature, excepté toi, qui ait jamais 
versé des larmes. 

9. toi qui fus produit par la vache Surabhi, ne te lamente pas, 
cesse de trembler devant le Çûdra; et toi, mère, ne pleure pas sous 
le règne d'un prince qui, comme moi, punit le crime; et que le bon- 
heur t'accompagne I 

10. L'insensé dans le royaume duquel les créatures quelles qu'elles 
soient, ont quelque chose à craindre des méchants, se voit enlever sa 
gloire, sa vie, sa prospérité et son salut. 

11. Le devoir suprême d'un roi est de détruire les maux qui 
affligent les infortunés; aussi je tuerai cet homme cruel qui fait du 
mal à des êtres vivants. 

12. Fils de Surabhi, toi qui marchais avec quatre pieds, quel 
est celui qui t'en a coupé trois? On ne devrait pas voir d'être aussi 
malheureux que toi, sous le règne des rois serviteurs de Krïchna. 

15. Que le bonheur soit avec vous, bonnes créatures, qui n'avez 
fait de mal à personnel Et toi, dis-moi quel est celui qui, en te mu- 
tilant, a porté atteinte à la gloire des rois. 

14. Celui qui fait du mal à un être innocent doit toujours redouter 
ma colère ; le bonheur des gens de bien n'existe que par la punition 
des méchants. 

15. Celui qui, ne connaissant aucun frein, ose ici faire du mal à 
des créatures qui n'en font à personne, je lui arracherai le bras avec 
son bracelet, fût-il même un Dieu. 

16. Car le devoir suprême d'un roi, c'est de protéger les gens de 
bien fidèles à leur devoir, en punissant, conformément à la loi, ceux 
qui, sans être dans l'infortune, s'écartent en ce monde de la route de 
la justice. 

17. Dharma dit : Ce langage, qui rassure les malheureux, est bien 
digne de ces enfants de Pându dont les vertus engagèrent le bien- 
heureux Krïchna lui-même à se faire leur ambassadeur et à les servir. 

18. Pour nous, ô Iç plus brave des hommes, nous ne connaissons 
pas l'Etre d'où viennent les maux qui nous affligent, tant nous sommes 
troublés par la variété des noms qu'il porte! 



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86 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

19. Quelques-uns, embrassant la doctrine du doute^ disent que le 
souverain maître de l'âme, c'est l'âme elle-même; d'autres prétendent 
que c'est le destin, ceux-ci que c'est l'action, ceux-là que cest la dis- 
position naturelle. 

20. Cest l'Être qui échappe à la pensée et à la parole, disent 
même quelques autres, qui croient fermement à cette vérité; aussi, 
toi qui es un Rïchi parmi les rois, réfléchis maintenant en toi-même 
conformément à ce principe. 

SÛTAdit: 

21. Après que Dharma'eut ainsi parlé, le monarque, ô Brah- 
mane, se recueillant en lui-même, sentit son trouble disparaître, et 
répondit en ces termes : 

22. Tu parles bien, ô toi qui connais la loi; tu es Dharma, la 
Justice elle-même, sous la forme d'un bœuf. En effets le lieu destiné 
à l'injustice est réservé aussi à celui qui dénonce le coupable. 

25. Ou bien, serait-ce [que tu confirmes par ton exemple] cette 
vérité, que la Mâyâ dont l'Être divin s'enveloppe, dérobe à la pensée 
et au langage des mortels les voies de sa justice? 

24. La Pénitence, la Pureté, la Compassion, la Vérité, voilà les^ 
noms des quatre pieds qui te soutenaient, ô Dharma! trois ont été 
brisés par les trois portions d'Adharma (l'Injustice), qui sont l'Or- 
gueil, la Luxure et l'Ivresse. 

25. Et maintenant que tu te soutiens encore sur le seul pied qui 
te reste, la Vérité, voici qu'Adharma, l'Injustice elle-même, appuyée 
par le Mensonge, vient, sous la forme de Kali, pour te l'arracher? 

26. Et la Terre, cette mère vertueuse, délivrée par Bhagavat du 
pesant fardeau qui l'accablait, et recevant de ses beaux pieds l'im- 
pression du plaisir, 

27. Maintenant qu'elle est abandonnée de lui, malheureuse et 
la face baignée d^ larmes, se lamente en disant : Des ennemis des 
Brahmanes, de faiu rois, des Çûdras, enfin, vont me posséder! 

28. Ayant ainsi consolé le Dieu de la justice et la Terre, le prince 



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LIVRE PREMIER. 87 

au grand char saisit son glaive acéré pour mettre à mort Kali, cause 
de imjustice. 

29. A la vue de Parîkchit qui s avançait pour le frapper, Kali, 
quittant les insignes de la tribu royale et tremblant de frayeur, 
toucba de sa tête les pieds du roi. . 

50- Ce héros plein de compassion pour les malheureux et célèbre 
pour n avoir jamais refusé son secours à personne, voyant à ses 
pieds le Çûdra^ ne songea plus à le tuer, mai? il lui dit comme en 
souriant : 

51. Non, tu nas rien à craindre, les mains ainsi placées en 
signe de soumission, de ceux qui veulent perpétuer la gloire de 
Gudâkêça (Ardjuna). Mais tu ne dois plus jamais reparaître dans 
aucun lieu de mon domaine, parce que tu es parent de l'Injustice. 

52. Dès que tu t'es montré sous le vêtement des rois, regarde de 
quelle foule de vices tu as été suivi : la cupidité, le mensonge, le 
vol, la bassesse, le péché, la misère, la fraude, la discorde et Torgueil. 

35. Non, tu ne dois plus te montrer, parent de l'Injustice, dans 
le Brahmâvarta, où Ton ne doit rencontrer que la Justice et la Vé- 
rité, et où les sages habiles dans l'accomplissement des sacrifices, 
les célèbrent en l'honneur dé celui qui les a institués; 

54. Où Hari, où Bhagavat, paraissant sous la forme de l'ofiPrande 
même, au moment où on la lui adresse, assure à ceux qui la lui 
présentent le bonheur et des plaisirs infaillibles ; Hari , l'Esprit lui- 
même, qui, semblable au vent, pénètre et enveloppe tous les êtres, 
ceux qui se meuvent comme ceux qui ne se meuvent pas. 

55. Tremblant à cet ordre de Parîkchit, Kali s'adressa ainsi à 
ce roi qui, le poignard levé, ressemblait à l'implacable Dandapâni 
(Yama): 

56. Où habiterai-je , avec ta permission, souverain de toute la 
terre? En quelque lieu que j'aille, je te rencontrerai toujours armé 
de ton arc et de tes flèches*. 

57. Indique-moi ce lieu, ô toi le meilleur des soutiens de la jus- 
tice, pour que j'y habite dans la pénitence, me conformant à tes 
volontés. 



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88 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

58. A cette prière, le roi lui assigna pour asile le jeu, l'ivrogne- 
rie, l'amour des femmes et le meurtre, où habite l'Injustice sous 
quatre formes. 

• 59. Et comme il demandait encore, Paiikchit lui indiqua l'argent, 
puis le mensonge , l'ivresse , la . luxure , la fureur , et en cinquième 
lieu la violence. 

40. Kali, qui produit l'injustice, demeura, pour se conformer aux 
ordres du roi, dans ces cinq retraites que lui avait indiquées le fils 
d'Uttarâ. 

41. Qu'il évite donc partout ces causes de vice, l'homme qui veut 
conserver l'existence, et surtout le prince, ami de la loi, souverain 
du monde , et qui en doit être le maître spirituel. 

42. Parîkchit rendit au bœuf, en le consolant, les trois pieds 
qui lui manquaient : la Pénitence, la Pureté, la Compassion; et il 
fit prospérer la Terre. 

45. C'est lui qui, maintenant, occupe cette place réservée aux 
souverains, que lui a laissée le roi son grand-oncle, au moment où 
il se retirait dans la forêt. 

44. C'est ce Rïchi des rois, brillant de la gloire des chefs de la 
race de Kuru, et dont la renommée s'étend par tout l'univers, qui 
règne aujourd'hui dans la ville qui tire son nom de celui de l'élé- 
phant, au sein de la prospérité d'un Tchakravartiii. 

45. Enfin, c'est sous le règne de ce prince, dont vous connaissez 
la puissance, du fils d'Abhimanyu, qui gouverne la terre, que vous 
vous êtes, ô Brahmanes, préparés à la célébration du sacrifice. 



FIN DU DIX-SEPTli^ME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

CAPTIYITii DE KALI, 

DE L*]iPISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,,' 

RECUEIL INSPIRii PAR BRAHM ET COMPOSi PAR VyIsA. 



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LIVRE PREMIER. 89 



CHAPITRE XVIII. 

\ 
IMPRÉCATIONS D'UN BRAhMANE CONTRE PARIKCHIT. 



SUTA dit: 

1. Celui qui, brûlé dans le sein de sa mère par le javelot du fils 
de Drôna , fut sauvé d^ la mort, grâce à la bienveillance de Bha- 
gavat, Krîchna aux actions merveilleuses, 

2. Et qui plus tard, mordu par un serpent suscité par la colère 
dun Brahmane, ne se troubla pas à Tapprocbe redoutable de la 
mort, parce qu'il avait déposé son cœur en Bhagavat; 

5. Ce prince, disciple du fils de Vyâsa, ayant brisé tous les liens 
qui l'attachaient au monde, et pénétré complètement la nature 
d'Adjita, abandonna son corps auprès du Gange. 

4. Car ils sont exempts de. trouble, même à l'instant de leur mort, 
ceux qui, se conduisant comme le Dieu dont la gloire est excellente, 
et aimant le nectar de son histoire, se rappellent alors le lotus de 
ses pieds. 

5. Tant que ce grand prince, fils d'Abhimanyu, régna sur la 
terre comme unique souverain, Kali, quoique ayant pénétré dans 
le monde, ne put y dominer. 

6. En efiet, du jour et du moment que Bhagavat avait quitté la 
terre, Kali, qui produit l'injustice, y était venu après lui. 

7. Le monarque ne mit pas à mort le méchant, parce que, sem- 
blable à l'abeille qui ne i^e nourrit que du suc [des fleurs], il possé- 
dait ce naturel heureux par lequel c'est le bien et non le mal qu'on 
exécute spontanément. 

8. D'ailleurs, que pouvait faire le lâche et timide Kali, héros 

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90 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

parmi les faibles , qui rôde au milieu des hommes comme un loup 
qui guette sa proie inattentive? 

9. Je viens, sages Brahmanes, de vous raconter ce que vous me 
demandiez, la pure histoire de Parîkchit qui se rapporte à celle du 
fils de Vasudêva. 

10. Car chacun des récits consacrés à la grandeur de Bhagavat 
si digne d'être célébré, et qui ont pour objet ses actions héroïques 
et ses vertus, doit être accueilli avec respect par ceux qui aspirent 
à la véritable existence. 

LES RÏCHIS dirent: 

11. Bienveillant Sûta, puisses-tu vivre des années étemelles, toi 
qui nous racontes la gloire sans tache de Krïchna et qui assures ainsi 
rimmortalité à de simples mortels comme nousl 

12. Pendant que nous demeurons ici, noircis par la fumée de ce 
sacrifice interminable, tu nous fais boire le doux nectar du lotus 
des pieds de Gôvinda. 

15. A nos yeux, le ciel même et Texemption de la renaissance 
ne valent pas un seul instant du bonheur dont jouissent ceux que 
la foi unit à Bhagavat; après cela, que pourraient être pour nous 
les espérances des mortels? 

14. Quel homme de goût pourrait se rassasier d'entendre l'his- 
toire de ce Dieu , l'asile suprême assuré à la méditation des âmes 
élevées, de ce Dieu dont les maîtres du Yoga, avec Bhava (Çiva) et 
Pâdma (Brahmâ) à leur tête, ne purent compter jusqu'au bout les 
qualités, quoiqu'il n'en possède en réalité aucune? 

15. Savant Sûta, toi qui as fait de Bhagavat l'objet exclusif de 
tes adorations, raconte-nous dans tous ses détails, maintenant que 
nous désirons l'entendre, la glorieuse et pure histoire de Hari, 
l'asile suprême assuré à la méditation des âmes élevées. 

16. Ce récit que Parîkchit, le premier des serviteurs de Bhagavat, 
entendit de la bouche du fils de Vyâsa, et dont la connaissance, 
éclairant son esprit, lui fit adorer les pieds de celui dont l'étendard 



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LIVRE PREMIER. 91 

porte Timage du Roi des oiseaux, ces pieds quon nomme ia déli- 
vrance suprême, 

17. Eh bieni raconte-nous-le , sans nous en rien cacher, ce récit 
supérieur, pur, dont le terme est le merveilleux Yoga; qui ren- 
ferme les grandes actions de FÊtre infini; où figure Parîkchit et 
qui fait les délices des serviteurs de Bhagavat. 

su TA dit: 

18. Ah! que ce jour comble de félicité une existence commencée 
sous des auspices défavorables, puisqu'il me vaut les hommages 
des vieillards ! Oui , ces rapports qu établit la conversation des sages 
illustres, dissipent bien vite le regret d'un% naissance obscure. 

19. Que sera-ce donc de celui qui célèbre le nom de cet Être , 
l'asile suprême assuré à la méditation des âmes élevées , de Bhaga- 
vat, l'Etre infini, dont les forces sont infinies, et que les sages ont 
appelé de ce nom d'Infini, parce que ses qualités appartiennent à 
ce qu'il y a de plus grand? 

20. Pour comprendre combien ses qualités l'élèvent au-dessus 
de toutes les créatures dont aucune ne le surpasse, bien loin de 
l'égaler, il suffît de dire que Vibhûti (Çrî), laissant les autres Dieux, 
malgré leurs- instances, va d'elle-même, et sans qu'il la recherche, 
adorer la poussière de ses pieds. 

21. L'eau qui lui est présentée comme offrande par Virintcha, en 
coulant de ses pieds, purifie le monde avec ses Gardiens. Eh! quel 
est, dans le langage du monde, le sens du nom de Bhagavat, si ce 
n'est qu'il désigne Mukunda lui-même? 

22. Lui, en qui ses adorateurs, pleins de constance, anéantissant 
les liens qui les enchaînent au corps et aux autres objets extérieurs, 
atteignent immédiatement le dernier terme de cette méditation pro- 
fonde où la bienveillance et la quiétude deviennent des lois de leur 
nature. 

25. Pour moi, répondant à vos questions, sages resplendissants 
comme le soleil, je vous parierai ici, autant que me le permettra 



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92 * LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

mon intelligence; car, comme les oiseaux ne parcourent que la 
partie du ciel que leurs forces leur permettent de franchir, ainsi les 
hommes instruits ne s'avancent dans les voies de Bhagavat que jus- 
qu'où les conduisent leurs forces. 

24. Un jour que s'étant armé de son arc, Parîkchit était parti 
pour chasser dans la forêt, fatigué de poursuivre les bêtes fauves, 
épuisé de faim et de soif, 

25. Ne voyant nulle part de réservoir d'eau, il entra dans l'er- 
mitage, où il trouva un solitaire assis, tranquille, les yeux fermés, 

26. Maître de ses sens, de sa respiration, de son cœur et de son 
intelligence , affranchi des trois état3 , parvenu à la perfection su- 
prême, devenu Brahma et à l'abri de tout changement, 

27. Couvert de sa chevelure qui tombait en désordre et d'une 
peau de rourou, et assis sur celle d'une antilope : Parîkchit, la 
bouche desséchée par la soif, demanda de l'eau à ce sohtaire. 

28. Mais ne recevant ni le siège de gazon, ni la place pour s'as- 
seoir, ni l'offrande de l'eau, ni les paroles bienveillantes de l'hospi- 
talité, le roi, se croyant méprisé, fut transporté de courroux. 

29. Dévoré par la faim et par la soif, il sentit naître en lui, 
contre le Brahmane , un mouvement soudain de colère et d'envie 
qu'il n'avait pas éprouvé jusque-là. 

50. Trouvant auprès de ce Rïchi des Brahmanes un serpent mort, 
il le prit de colère avec l'extrémité de son arc, le lui jeta sur l'épaule, 
et regagna sa capitale. 

51. Aussi, [.pensait le roi,] pourquoi se tient-il ainsi les yeux 
fermés, suspendant l'action de tous ses sens? Ne serait-ce pas qu'il 
se livre à une apparence de méditation pour éviter de misérables 
Kchattriy as ? 

52. Le jeune fils du Brahmane, brillant de splendeur, qui jouait 
avec des enfants de son âge, en apprenant l'insulte que le roi avait 
faite à son père , prononça ces paroles : 

55. Ah! la conduite outrageante de ces Râdjas nourris comme les 
corbeaux de ce qu'on leur jette, ressemble à celle des chiens et des 
esclaves gardiens de la porte, qui insultent leur maître! 



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LIVRE PREMIER. 95 

54. Un misérable Kchattriya est le gardien de la porte des Brah- 
manes; comment celui qui se tient à la porte serait-il admis à man- 
ger, dans la maison, la nourriture du maître? 

55. Puisque Krïchna, Bhagavat, qui punissait ceux qui s*écar- 
taient de la droite voie^ a quitté ce monde, moi je frapperai au- 
jourd'hui ceux qui brisent la barrière [de la loi] ; regardez donc ma 
puissance. 

56. Ayant adressé, les yeux rouges de colère, ces paroles à ses 
compagnons, le jeune fils du Rïchi se baigna dans Teau de la Kâu- 
çikî, et lança cette imprécation : 

57. Dans sept jours , un serpent suscité par moi anéantira ce 
contempteur des lois, ce brandon de sa race qui nous a fait insulte. 

58. L'enfant, de retour ensuite à l'ermitage, éprouva un vif cha- 
grin à la vue de son père qui avait le serpent autour du cou, et 
il se mit à pleurer en sanglotant. 

59. Son père, ce Brahmane issu de la famille d'Aggiras, ayant en- 
tendu les gémissements de son fils, ouvrit lentement les yeux, vit 
sur son épaule le serpent mort, 

40. Et l'ayant rejeté, il dit à son fils : Enfant, pourquoi pleures- 
tu? Qui t'a. fait tort à toi aussi? et l'enfant interrogé lui raconta ce 
qui s'était passé. 

41. En apprenant que le roi des hommes avait été maudit sans 
le mériter, le Brahmane témoigna son mécontentement à son fils : 
Enfant, tu as commis, sans le savoir, une faute grave; tu as puni 
une injure légère par un énorme châtiment. 

42. Enfant dont l'intelligence n'est pas encore formée! tu ne dois 
pas songer à comparer aux autres hommes ce prince qui tire son 
nom de telui de l'Être suprême, et dont le courage, redoutable à 
ses adversaires, protège ses peuples et leur donne la sécurité et le 
bonheur. 

45. Quand on ne verra plus ce guerrier, armé du Tchakra, et 
qu'on appelait un 'Dieu parmi les hommes, alors sans doute le 
monde sera en un instant ravagé par la violence des voleurs, 
comme un parc de moutons qui n'est pas défendu. 



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94 LE BHÂGAVATA PURANA. 

44. Je vois déjà retomber sur nous, sans que nous en soyons la 
cause, les crimes commis par les brigands qui vont piller des ri- 
chesses qui n auront plus de gardien; je vois le monde livré à une 
foule de ravisseurs qui se maudissent, se tuent les uns les autres, 
et enlèvent les troupeaux, les femmes et les trésors, 

45. Alors disparaîtra , du milieu des hommes, la bonne loi , fondée 
sur le triple Véda et embrassant les classes, les conditions et les 
devoirs ; alors, exclusivenaent occupées de la poursuite des plaisirs 
et des richesses, toutes les classes se confondront [par des unions 
impures ] , comme les chiens et les singes. 

46. Le chef des hommes, ce protecteur de la loi, ce monarque 
suprême, connu dans le monde entier, ce fidèle serviteur de Bha- 
gavat, ce royal Rïchi, qui a célébré le sacrifice du cheval, ne méri- 
tait pas notre malédiction , lorsqu'il vint ici soufirant et affaibli par 
la faim, la soif et la fatigue. 

47. Que Bhagavat, Tâme de l'univers, pardonne à cet enfant, dont 
l'intelligence n'est pas encore formée , le mal qu'il vient de faire à 
ce prince innocent, son fidèle serviteur! 

48. Car les adorateurs de Bhagavat, quand ils sont méprisés, trom- 
pés, maudits, injuriés, battus, ne rendent pas, quoiqu'ils en aient 
le pouvoir, à celui qui les a outragés, malédiction pour malédiction. 

49. Ainsi repentant de la faute commise par son fds, le grand 
solitaire, qui avait été insulté par le roi, ne pensait pas à l'injure 
qu'il avait reçue lui-même. 

50. C'est que les hommes vertueux en ce monde, condamnés par 
les autres aux impressions opposées [de la peine et du plaisir], ne 
se désoient pjas plus qu'ils ne se réjouissent, parce que leur âme n'est 
pas l'asile des qualités. 



PIN DU DIX-HUITièMB CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

L^IMPR^GATION D'UN BRAHMANE, 

DE L*ipISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂNA , 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMA ET COMPOSli PAR VY&SA. 



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LIVRE PREMIER. 95 



CHAPITRE XIX. 

ARRIVÉE DE ÇUKA. 
SÊTA dit: 

1, Mais le roi de la terre avait depuis réfléchi sur faction blâ- 
maJble qu'il avait commise; plein de tristesse à ce souvenir, il se di- 
sait : Ahl quel indigne outrage j'ai fait à ce Brahmane innocent, dont 
Téclat était caché ! 

2. Certainement la faute que j'ai commise contre l'Être suprême 
attirera bientôt sur moi quelque catastrophe inévitable. Ahl je me 
soumets volontiers , en expiation de mon crime, à n'en plus jamais 
commettre de pareil. 

5. Que la famille irritée du Brahmane, semblable au feu, con- 
sume aujourd'hui même mon trône, mon armée, mes biens, mon 
trésor! Puisse -je, malheureux que je suis, ne plus concevoir ja- 
t mais une pensée de haine contre les Brahmanes , les Dêvas et les 
vaches ! 

4. Pendant qu'il se livrait à ces réflexions , il apprit que l'impré- 
cation prononcée par le fils du solitaire le condamnait à mourir de 
la morsure d'un serpent, et il pensa aussitôt que c'était un bien, 
puisque le serpent allait dans peu rompre la chaîne qui ne l'attachait 
que trop aux choses extérieures. 

5. Se détachant alors complètement des deux mondes auxquels 
il avait déjà précédemment reconnu qu'il fallait renoncer, estimant 
par-dessus tout le culte des pieds de Krichna, il entreprit son der- 
nier jeûne sur la .rive du. fleuve des Immortels. 

6. Quel est celui qui, au moment de mourir, n'adorerait pas ce 
fleuve, qui, emportant l'eau sanctifiée par la poussière des pieds de 



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96 LE BHÂGAVATA PURAnA. 

Krïchna, mêlée avec la plante Tulasî, brillante de splendeur, purifie 
de tous côtés les mondes et les Dieux qui les protègent? 

7. Étant ainsi décidé à mourir de faim auprès du fleuve qui 
descend des pieds de Vichnu, le héros, fils de Pându, médita sur 
les pieds de Mukunda, avec le sentiment d'une afiection exclusive, 
calme comme un solitaire, et complètement délivré des liens qui 
l'attachaient au monde- 

8. Là se réunirent, avec leurs disciples, des solitaires dont le 
pouvoir était immense , et dont la vertu répandait la pureté dans le 
monde; car si les saints paraissent visiter les lieux de pèlerinage, 
c'est moins pour se sanctifier que pour purifier ces lieux mêmes. 

9. C'étaient Atri, Vasichtha, Tchyavana, Çaradvat, Arichtanêmi, 
Bhrîgu, Aggiras, Parâçara, le fils de Gâdhi, Râma, Utathya, Indra- 
pramada, Idhmavâha, 

10. Mêdhâtithi, Dévala, Ârchtichêna, Bharadvâdja, Gâutama, Pip. 
palâda, Mâitrêya, Aurva, Kavacha, Kumbhayôni (Agastya), Dvâi- 
pâyana, et le bienheureux Nârada, 

11. Enfin Aruna et d'autres solitaires, les plus nobles parmi les 
Rïchis des Dêvas., des Brahmanes et des rois : à la vue de tant de 
personnages, chefs de nombreuses familles de Rïchis, le roi se pros- 
terna devant eux et toucha la terre de son front. < 

12. Quand les sages furent tous assis commodément, le roi, après 
les avoir plusieurs fois salués, s'approchant d'eux les mains jointes 
et le cœur parfaitement pur, leur annonça son dessein. 

15. Parîkchit dit : Ah! je suis en ce jour le plus heureux des 
princes , puisque ma conduite a pu m'attirer la bienveillance des 
plus illustres personnages ! Ne sait-on pas qu'une famille de Râdjas 
coupable d'une faute est repoussée bien plus loin encore que l'eau 
où le Brahmane s'est lavé les pieds? 

14. Oui, c'est celui qui' dispose de la forme supérieure et inférieure 
de l'existence, qui, pour me détacher, moi pécheur, des occupations 
auxquelles j'étais sans cesse livré, et pour faire naître en moi Tin- 
différence, s'est montré à moi sous la forme de la malédiction d'un 



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LIVRE PREMIER. 97 

Brahmane , malédiction où Thomme attaché au monde trouve hien 
vite un sujet de terreur. 

15. Puissé-je être accueilli par les Brahmanes et par la divine 
Gaggâ, moi qui cherche un asile auprès d'eux, et qui fixe ma pen- 
sée sur l'Etre suprême! Puissé-je être mordu par le faux serpent 
qu'envoie le Brahmane I Vous, chantez les hymnes à Vichnul 

16. Puissé-je éprouver sans cesse de l'amour pour Bhagavat, 
l'Être infini I puissé-je désirer la société des sages magnanimes qui 
cherchent un asile auprès de lui! A quelque naissance qne je sois 
soumis pour l'avenir, puissé-je obtenir leur amitié! Adoration en tous 
lieux aux Brahmanes ! 

SÛT A dit: 

17. Ainsi afiFermi dans son dessein, le roi s'assit plein de con- 
fiance et dé recueillement, le visage tourné vers le nord, laissant au 
midi le rivage; il s'assit sur des tiges de Kuça, dont la pointe était 
dirigée vers l'est, après avoir abandonné à son fils [Djanamêdjaya] 
le fardeau de la terre, épouse de l'Océan. 

18. Au moment où ce roi, qui était un Dieu parmi les Dieux des 
hommes, se préparait ainsi à son dernier jeûne, les troupes des 
habitants des cieux , pleins de joie , firent tomber sur la terre une 
pluie de fleurs en chantant ses louanges; les larges timbales réson- 
nèrent à plusieurs reprises. 

19. Les grands Rîchis qui s'étaient réunis autour du roi, ces 
sages dont la vertu et le caractère même est la bienveillance pour 
les créatures, s'écriaient en le bénissant et en approuvant sa con- 
duite : Bien! bien! et se livraient à des discours embellis par les 
perfections de l'Être dont la gloire est excellente. 

20. Les Rîchis dirent : Il n'y a là rien d'étonnant, 6 le plus noble 
des Rîchis des rois! quand on est issu, comme toi, d'une famille qui, 
dévouée au service de Krîchna, n'hésita pas à quitter, dans son ardeur 
à suivre Bhagavat, un séjour honoré par le diadème royal. 

21. Pour nous, nous resterons tous aujourd'hui réunis en ce lieu, 

jusqu'à ce que le fidèle serviteur de Bhagavat, abandonnant son corps, 

i3 



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98 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

parte pour un monde meilleur, un monde où la passion et le chagrin 
sont inconnus. 

StiTA dit: 

• 22. En entendant sortir du milieu de rassemblée des Rïchis ces 
paroles impartiales, d'où s'écoulait l'ambroisie, ces paroles graves et 
exemptes d'erreur, Parîkchit, ayant adoré les sages comme il conve- 
nait, leur adressa la parole, désireux d'apprendre les hauts faits de 
Vichnu. 

25, Parîkchit dit : vous tous qui êtes réunis ici de toutes parts, 
vous qui êtes semblables aux Vêdas qui existent sous une forme 
réelle par delà les trois mondes, je ne vois en ce moment, dans ce 
monde ou dans l'autre, que l'action d'une cause unique, la bien- 
veillance pour les autres qui constitue votre caractère. 

24. C'est pourquoi voici la question que je vous adresse, plein 
de confiance, 6 Brahmanes! dans la nécessité d'exécuter vos com- 
mandements; veuillez m'exposer ici, autant qu'il est en vous, les 
obligations et les principes de pureté auxquels les hommes doivent 
s'attacher de toute leur âme et surtout ceux qui sont au moment de 
mourir. 

su TA dit: 

25. Là survint le bienheureux fils de Vyâsa, qui errait sur la 
terre au hasard et sans faire attention à quoi que ce fûit; ne portant 
aucun signe qui le pût faire reconnaître, satisfait de ses propres 
richesses, ayant renoncé à toute espèce de vêtements, il marchait 
entouré de petits enfants. 

26. A la vue de ce jeune homme âgé de seize ans, de ses pieds, 
de ses mains, de ses cuisses, de ses bras,^ de ses épaules, de ses 
joues, de tous ses membres enfin brillants de jeunesse, de ses 
yeux beaux et bien fendus, de son nez proéminent, de ses oreilles 
parfaitement égales, de son visage avec ses sourcils bien tracés, de 
son cou élégamment formé et marqué de trois lignes comme une 
coquille. 



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LIVRE PREMIER. 99 

27. De sa clavicule recouverte, de sa poitrine large et rebondie, 
de son nombril semblable aux cercles* que forme le poil des che- 
vaux, de son beau ventre sillonné de plis, de son corps nu, de ses 
cheveux bouclés et en désordre^ de ses longs bras , de cet éclat sem- 
blable à celui du plus parfait des immortels (Vichnu)^ 

28. De son teint noir, de cette beauté corporelle soutenue par une 
jeunesse toujours florissante et de ce gracieux sourire qui gagnaient 
le cœur des femmes, les solitaires se levèrent tous de leurs sièges, 
reconnaissant ses perfections malgré le voile qui les cachait à leurs 
yeux. 

29. Le prince donné par Vichnu se prosterna devant l'hôte qui se 
présentait; et ce dernier, repoussant les insensés, les femmes et les 
enfants [qui l'avaient suivi], s'assit, avec les honneurs qui lui étaient 
dus, sur un siège élevé, 

50. Là ce sage, plus grand que les plus grands hommes, au 
milieu de la foule des Rïchis de tous les .ordres. Brahmanes, rois 
et Dêvas, brillait comme l'astre divin de la lune environnée du cor- 
tège des planètes, des constellations et des étoiles. 

51. Quand le solitaire qui avait dompté ses sens et dont l'intel- 
ligence ne s'endormait jamais, se fut assis, le roi, fidèle adorateur 
de Bhagavat, l'aborda en le saluant, toucha la terre de son front, et 
se tenant devant lui, recueilli et les mains jointes en signe de 
respect, il lui adressa ces paroles d'une voix agréable : 

52. Parîkchit dit : Ah! le misérable Kchattriya est en ce jour digne 
des respects des hommes vertueux, puisque par ta miséricorde, 
ô Brahmane , il est devenu comme le lieu de pèlerinage où tu t'es 
présenté sous l'apparence d'un hôte I 

55. Si les hommes n'ont qu'à se souvenir de toi pour purifier à 
l'instant même leur demeure , que sera-ce de celui qui peut te voir, 
te toucher, te laver les pieds et te rendre d'autres services ? 

54. Ta seule présence, 6 grand Yôgin, fait disparaître en un 
instant les plus grands crimes dont les hommes puissent Ae rendre 
coupables, tout de même que cejQe de Vichnu anéantit les ennemi? 
des Suras. 

i3. 



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100 LE bhAgavata puràna. 

55. Ne me témoigne-t*il pas aussi sa bienveillance » Bhagavat, 
Krïchna, l'ami des enfants de Pându, qui, pour satisfaire les fils 
de mon bisaïeul paternel, est devenu mon parent, en prenant place 
dans leur famille? 

56. Sans lui, comment aurions-nous pu^ nous qui avons la ferme 
volonté de mourir, jouir de ta présence, ô toi dont la marche est 
inconnue, toi le sage le plus accompli, et le plus digne quon lui 
adresse des questions? 

57. C'est pourquoi je demande au précepteur suprême des Yôgins 
la perfection absolue; je lui demande de connaître complètement 
les obligations qui sont imposées en ce monde à l'homme qui veut 
mourir. 

58. Dis-moi, seigneur, ce qu'il faut que les hommes écoutent et 
répètent en eux-mêmes, ce qu'il faut qu'ils fassent, ce qu'ils doivent 
se rappeler et adorer; dis-moi ce qui leur est interdit. 

59. Certes, bienheureux Brahmane, on ne te voit nulle part 
t'arrêter dans les demeures des maîtres de maison , pas même le peu 
de temps qu'on met à traire une vache. 

SUTAdit: 

40. Ainsi interrogé par le roi qui lui parlait d'une voix douce, 
le bienheureux fils de Vâdarâyana, qui connaissait les devoirs, lui 
fit la réponse qui va suivre. 



FIN DD DIX-NBUViàME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

ARRIYliE DE ÇUKA, 

DE L'ÉPISODE DE PARIKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂ^A, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAYATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COBIPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE SECOND. 



CHAPITRE PREMIER. 

DESCRIPTION DE MAHÂPURUCHA. 



!• Çuka dit : Grand roi! de tous les sujets que les hommes doivent 
entendre, celui sur lequel porte ta question est le plus important, 
le meilleur, celui d'où dépend le bien du monde, et qu'approuvent 
les sages qui connaissent l'Esprit. 

2. Il y a des milliers de sujets que doivent entendre les hommes 
qui, occupés dans leurs demeures aux soins des chefs de 'maison, 
ignorent la nature de l'Esprit. 

5. La nuit, leur vie se passe dans le sommeil ou dans les plaisirs 
des sens; le jour, dans de continuels efforts pour acquérir des ri- 
chesses ou soutenir leur famille. 

4. Attaché à tout ce qui l'entoure, à son corps, à ses enfants, à 
sa femme, quoique tout cela n'ait pas une existence réelle, l'homme, 
quand il les voit mourir, n'en est pas plus éclairé. 

5. C'est pourquoi, fils de Bharata, l'objet que doit toujours en- 
tendre, célébrer et se rappeler l'homme qui désire son salut, c'est 
Bhagavat, l'âme universelle, Hari, le souverain Seigneur. 

6. La plus belle récompense qu'au moment de sa mort l'homme 
puisse obtenir d'une vie passée dans l'observation de ses devoirs,, 
conformément à la doctrine du Sâmkhya et du Yoga, c'est de se 
rappeler Nârâyana. 

7. Les solitaires, ô roi, dégagés de l'observance des préceptes et 
des restrictions, même lorsqu'ils opt atteint la perfection , se plaisent 
encore au récit des qualités de Hari. 

8. Au commencement de l'âge Dvâpara, j'ai lu, sous la direction 
de mon père Dvâipâyana, ce Bhâgavata Purâna égal aux Vêdas. 



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102 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

9. Cette histoire, quau sein même de la perfection je lisais, le 
coeur ravi par les jeux de celui dont la gloire est excellente, 

10. Je vais maintenant te la raconter, 6 Rïchi des rois, car tu es 
dévoué à Mahâpurucha (Vichnu); ceux qui ont foi en elle voient 
bientôt leur intelligence pure au sein de Mukunda. 

11. Oui, la récitation des noms de Hari est pour les Yôgins qui, 
arrivés à rindi£Férence, veulent parvenir au lieu où l'on n a plus rien 
à craindre, un acte qu'ils regardent comme obligatoire. 

12. Que font à l'insensé les longues années qu'il passe en ce monde 
sans s'apercevoir de leur cours? Un seul instant vaut mieux pour 
celui qui en connaît la rapidité, pourvu qu'il en profite pour faire 
son salut. 

15. Le Râdjarchi Khatvâgga ayant appris combien il avait peu 
de temps à vivre en ce monde, quitta tout en un instant pour aller 
se réfugier au sein de Hari qui donne la sécurité. 

u. Et toi aussi, fils dé Kuru, en ce moment même où le terme 
de ta vie est fixé à sept jours , prépare-toi à faire pendant ce temps 
tout ce qui peut assurer ton salut. 

15. Quand approche l'instant de la mort, que l'homme, exempt 
de trouble, tranche avec le glaive de la séparation le lien d'afiec- 
tion qui l'attache à son corps et à tout ce qui l'entoure. 

16. Que sorti de sa maison pour se faire anachorète, plein de 
fermeté, s'étant baigné dans l'eau sainte d'un étang, assis sur un 
siège pur, isolé, construit conformément à la loi, 

17. Il répète en lui-même la pure et suprême syllabe formée de 
trois lettres, qui est Brahma; qu'il contienne son cœur, maître dé- 
sormais de sa respiration, et gardant le souvenir du monosyllabe 
où Brahma réside tout entier. 

18. Que guidé par son intelligence, il se serve de son cœur pour 
détacher ses sens du contact des choses matérielles, et qu'il fixe par 
la méditation sur l'objet essentiellement beau, son cœur que dis- 
trait [encore] l'accomplissement des œuvres. 

19. Là, qu'il médite sur chacune des parties de cet objet, sans 
que son esprit cesse d'en embrasser l'ensemble; et qu'après avoir uni 



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LIVRE SECOND. 105 

[à cet objet] son cœur désormais détaché des choses matérielles, il ne 
songe plus à aucune autre chose, [en contemplant] la forme suprême 
de Vichnu, où l'âme trouve le repos. 

20. Et si son cœur est encore entraîné par la Passion et obscurci 
par les Ténèbres, que le sage le contienne à laide de la méditation 
qui détruit les souillures causées par les qualités. 

21. Car lorsque la méditation est soutenue jusqu'au bout, elle 
conduit bientôt le Yôgin qui voit distinctement l'asile du bonheur, 
au Yoga dont le caractère est la dévotion. 

22. Le roi dit : Comnaent doit-on s'y livrer, 6 Brahmane? sur 
quoi doit-elle porter et quelle est-elle elle-même cette méditation 
qui fait disparaître si vite les souillures du cœur de l'homme? 

25. Çuka dit : Que le sage, maître de sa posture, de sa respira- 
tion, de ses sens, et a£Pranchi de tout contact, fixe par la pensée son 
cœur sur la forme solide de Bhagavat. 

24. Virâdj est son corps, ce corps qui est la plus solide des choses 
les plus solides, où l'on voit exister tout cet univers, embrassant ce 
qui a été, ce qui est et ce qui sera. 

25. Au sein de ce corps renfermé dans l'œuf [de Brahmâ], et en- 
touré de sept enveloppes, réside Purucha devenu Virâdj; c'est là 
Bhagavat, l'objet même sur lequel il faut fixer son cœur. 

26. Le Pâtâla est la plante de son pied, disent les sages; Rasâtala 
en est le talon et le bout; Mahâtala forme les chevilles de Purucha, 
le créateur de toutes choses, et Talâtala ses jambes. 

27. Les deux genoux de cet Être, dont l'univers est la forme, sont 
Sutala; ses deux cuisses, Vitala et Atala; son bas-ventre, la terre; et 
l'atmosphère, son nombril, qui est semblable à un lac. 

28. Sa poitrine est la réunion des lumières célestes, son cou le 
monde Mahas, sa face le Djanalôka; on dit que le front d'Âdipu- 
rucha est le monde Tapas, et que le monde Satya forme les têtes 
de celui qui a mille têtes. 

29. Ses bras sont Indra et les autres Dieux, ses oreilles les points 
cardinaux, son ouïe le son; les deux Açvins sont les narines de cet 



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104 LE BHÂGAVATA PURANA. 

Etre supérieur; l'odeur est pour lui le sens de Todorat; sa bouche 
est le feu allumé. 

50. L'atmosphère forme ses yeux; le soleil est sa vue; les cils de 
[cet Être qui est] Vichnu sont la nuit et le jour; l'intervalle qui sé- 
pare ses sourcils est la demeure de Paramêchthin (Brahmâ}; les eaux 
forment son palais; le goût est sa langue. 

51. On dit que les Vêdas sont le sommet de la tête de l'Être in- 
fini, que ses défenses sont Yama, et ses dents les objets que l'homme 
aime le mieux; son sourire est Mâyâ, qui trouble les mortels; son 
coup d'œil est la création sans bornes. 

52. Sa lèvre supérieure est la modesjtie; sa lèvre inférieure est le 
désir; son sein est la justice, et son dos la voie de l'injustice; Ka (le 
chef des créatures) est son membre viril; ses testicules sont Mitra 
et Varuna, son ventre les océans; la charpente de ses os forme les 
montagnes. 

55. Les fleuves sont ses veines; les collines qui s'élèvent à îa sur- 
face de la terre, sont les poils qui croissent sur le corps de celui 
dont l'univers est le corps ; son souffle est le vent dont la force est 
infinie; sa marche est le temps; son action est le cours des qualités. 

54. On dit, ô le meilleur des fils de Kuru, que les nuages sont 
les cheveux de cet Être qui est si multiple; que le crépuscule est 
son vêtement; que le principe invisible [ la Nature] est son cœur, et 
que la lune, trésor de toutes les transformations, est pour lui le 
siège du sentiment. 

55. Les sages pensent que l'énergie de l'intelligence est pour lui 
le principe nommé Mahat; que la personnalité de cet Être, âme de 
l'univers, est Giritra (Çiva) ; les chevaux, les mulets, les chameaux, 
les éléphants, sont ses ongles; tous les animaux sauvages et domes- 
tiques sont ses reins. 

56. Les volatiles sont sa création, cette œuvre merveilleuse; sa 
pensée est le Manu [ Svâyambhuva] , sa demeure l'homme; les Gan- 
dharvas, les Vidyâdharas, les Tchâranas, les Apsaras sont pour lui 
les souvenirs des sons; la force de l'armée des Asuras est la sienne. 

57. Les Brahmanes sont sa bouche, les Kchattriyas ses bras, les 



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LIVRE SECOND. 105 

Vâiçyas ses cuisses; la caste dont le teint est noir forme les pieds 
de ce grand Être; entouré de la foule des Dieux aux noms divers, 
il est la substance même de TofiFrande; son œuvre est le but de la 
célébration du sacrifice. 

58. Tel est l'ensemble des parties dont se compose le corps du 
souverain Seigneur, que je viens de te décrire; c'est sur ce corps, le 
plus solide de tous, et au delà duquel il n'existe rien, qu'il faut 
fixer et retenir son cœur par la pensée* 

59. Cet être unique qui, semblable à l'âme qui voit par les [or- 
ganes des] êtres [divers quelle crée] en songe, perçoit tout par 
l'opération des intelligences de toutes les créatures; cet être, la 
vérité même, le trésor de la béatitude, c'est à lui qu'il faut rendre 
«n culte, c'est à lui qu'il faut s'attacher, et non aux autres Dieux 
d'où l'âme retombe [pour revenir en ce monde]. 



FIN DU PREMIER CHAPITRE, ÂY^kNT POUR TITRE : 

DESCRIPTION DU CORPS DE MÂHÀPURUGHA, 

DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURAÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂ(ÏAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET GOMPOSJÎ PAR VYÀSA. 



I4 



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106 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE IL 



DESCRIPTION DE MAHAPURUCHA. 



1. Çuka dit ; Cest par une méditation de ce genre qu autrefois le 
Dieu qui est né de lui-même, Brahmâ', dont le regard est fécond et 
l'intelligence active, recouvrant, grâce à la faveur de Vichnu satis^ 
fait, la mémoire qu'il avait perdue, put recréer cet univers tel qu'il 
était avant sa destruction. • 

' 2. La voie enseignée par le Vêda n'est autre que ceci : errant au 
milieu des existences dont les noms vides de sens occupent ses mé- 
ditations, l'homme, endormi par son imagination sur une route qui 
n'est qu'une illusion vaine, n'y. rencontre pas de réalités. 

5. C'est pourquoi il faut que le sage, dont l'intelligence est active, 
ne songe aux objets, ces noms sans réalité, que pour le strict néces- 
saire et sans s'y attacher jamais; et si ces objets lui sont acquis 
d'ailleurs, il ne doit plus, en considération de la peine qu'il se don- 
nerait, faire aucun effort [pour s'en procurer d'autres]. 

4. Quand on a la tferre, à quoi bon se fatiguer pour trouver un 
lit? A quoi bon des coussins pour soutenir sa tête, puisque le bras 
en tient si bien lieu? Quand on peut rapprocher ses mains, à quoi 
bon des vases variés pour recueillir les aliments? Quand on a le ciel 
et l'écorce des arbres, à quoi bon des étoffes précieuses? 

5. Mais on ne trouve pas sur le chemin de lambeaux de vête- 
ments; les arbres destinés à nourrir les autres créatures ne donnent 

pas leur aumône! Les fleuves sont à sec, les cavernes fermées ! 

Eh quoi! Adjita ne protége-t-il pas ceux qui se réfugient dans son 
sein? Pourquoi les sages s'adresseraient-ils aux hommes aveuglés par 
le vain orgueil des richesses ? 

6. Aussi, que le sage parvenu à la quiétude, sûr de son but, 



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LIVRE SECOND. 107 

^dore Bhagavat, qui trouve de lui-même la perfection dans sa propre 
intelligence; cet Être aimabk, véritablement existant^ infini, cet 
Être en qui cesse la cause de la transmigration. 

7. Qui donc, à l'exception des hommes qui ressemblent aux ani- 
maux, mépriserait cette contemplation de l'Etre suprême pour se 
livrar à des méditations sans objet, à la vue de l'homme tombé dans 
ce monde ^ semblable au fleuve de l'enfer, et esclave des douleurs que 
produisent ses actions ? 

8. Quelques sages se représentent, par la méditation, comme 
occupant l'espace du plus petit empan dans la cavité du cœur situé 
à l'intérieur de leur corps, Purucha ayant quatre bras, et tenant le 
lotus, le Tchakra, la conque et la massue. 

9. Sa figure est bienveillante; ses grands yeux ressemblent au 
lotus; ses vêtements sont jaunes comme les filaments de la fleur du 
Kadamba; ses bracelets d'or sont ornés de riches joyaux; son dia- 
dème et ses pendants d'oreilles brillent de pierres étincelantes. . 

10. Dans l'asile du cœur des maîtres du Yoga, comme au milieu 
du péricarpe d'un lotus épanoui, sont placé* ses pieds, semblables 
à des bourgeons; l'attribut par lequel il se manifeste est Çrî; à son 
cou est suspendu le joyau Kâustubha; il porte une guirlande de 
fleurs des bois dont la fraîcheur ne se fane jamais. 

11. Il est orné d'une ceinture et de bagues précieuses, de brace- 
lets et d'anneaux; un gracieux sourire se peint sur son visage em- 
belli par les boucles de ses cheveux noirs, purs et lisses. 

12. Une bienveillance infinie se marque dans le mouvement de 
ses sourcils qui brillent au-dessus d'un regard animé par le noble 
sourire des jeux auxquels il se Uvre; c'est lui, c'est le Seigneur su- 
prême que le sage verra sous la forme de sa pensée, tant qu'il fixera 
[sur lui] son cœur par la méditation. 

15. Que le sage médite avec son intelligence sur chacune des 
parties du Dieu qui porte la.massue, les unes après les autres, depuis 
ses pieds jusqu'à son sourire. A mesure que, maître d'une de ces 
parties, il s'élève à une partie plus noble, son intelligence se purifie 
en proportion. 

a. 



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108 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

14. Tant quil ne sent pas naître en lui une dévotion intense 
pour cet Être supérieur à la fois et inférieur, maître de l'univers, 
et doué de vue, il faut qu'après avoir accompli les œuvres [obli- 
gatoires] , il s'efforce de se représenter la forme solide de Purucha. 

15. Que l'ascète qui veut abandonner ce monde, assis sur un 
siège solide et commode, ne s'occupe ni du temps ni du lieu, et 
que, maître de sa respiration, il contienne son souffle en son cœur. 

16. Absorbant son cœur dans son intelligence purifiée, celle-ci 
dans le principe qui voit en nous, celui-ci dans sa propre âme, 
identifiant son âme avec l'âme universelle, que le sage, plein de fer- 
meté, en possession du repos absolu, s'abstienne de toute action. 

17. Là où ne domine pas le Temps, maître des Dieux au regard 
immobile; là où, consëquemment, les Dieux n'ont pas d'empire sur 
des mondes [qui n'existent pas] ; là où ne se trouvent ni les trois 
qualités, la Bonté, la Passion, les Ténèbres, ni le principe des créa- 
tions variées, ni Mabat, ni la Nature, 

18. C'est là qu'ils placent la suprême essence de Vichnu-, ces sages 
qui désirent abandonner ce qui n'a pas d'existence réelle, en disant : 
« Cela n'est pas ! cela n'est pas I » et qui laissant de côté ce qu'on 
prend à tort pour l'Esprit, unissent à chaque instant leur cœur, 
qu'ils éloignent de toute autre affection, à la forme de celui qui 
mérite tous nos hommages. * 

19. Que le solitaire, parvenu à ce degré de contemplation, après 
avoir anéanti tout à fait les perceptions par la force de la vue de la 
science parfaite, se réfugie dans un repos absolu; que fermant avec 
ses talons les voies inférieures, il rappelle en haut, sans se lasser, le 
souffle de vie des six demeures où il réside. 

20. Attirant le souffle vital du nombril dans son cœur, qu'il le fasse 
monter de là, par la voie de l'air nommé Udâna, dans sa poitrine; 
qu'ensuite, maître de son attention et réunissant le souffle de vie à 
son intelligence, il l'amène peu à peu jusqu'à la racine de son palais. 

21. De là, qu'il le conduise dans l'intervalle de ses sourcils, fer- 
mant les sept voies qui lui sont ouvertes, et qu'étant resté en cet 
état une demi-heure, à l'abri de toute distraction, possédant toute 



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LIVRE SECOND. 109 

rintensité de sa vue, il ojivre au souffle vital une voie à travers le 
crâne et abandonne son corps pour aller se réunir à TÉtre suprême. 

«2. Si [d'un autre côté] le sage, ô chef des hommes, veut par- 
venir au séjour de Paramêchthîn, lieu de bonheur occupé par les 
habitants du ciel, où l'on jouit des huit facultés surhumaines, et 
qui est compris dans l'espaée formé par la réunion des qualités, il 
y passe avec son cœur et avec ses sens. 

23^ On place au dedans et en dehors de l'ensemble des trois mondes 
la voie des maîtres du Yoga dont le corps subtil est confondu avec 
le vent; c'est en se livrant à la science, aux mortifications, à la pra- 
tique du Yoga et à la contemplation, qu'ils obtiennent de parcourir 
cette voie où l'on ne parvient pas par les œuvres. 

24. Celui [qui a pratiqué le Yoga] sortant par l'artère lumineuse 
et traversant l'éther et le monde de Brahmâ, va se réunir à Vâiçvâ- 
nara (le feu); puis, débarrassé de toute impureté, il s'élance plus 
haut dans le cercle de Çiçumâra, [la constellation] de Hari. 

25. Ayant traversé ce domaine de Vichnu, nombril de l'univers, 
seul avec son âme pure et réduite à la forme d'un atome, il entre 
dans le 'monde de ceux qui connaissent Brahma, monde révéré où 
jouissent du bonheur les Dieux qui vivent un Kalpa. 

26. A l'expiration de cette période, voyant l'univers entièrement 
consumé par le feu sorti de la bouche de l'Être infini, il passe dans 
le séjour de Paramêchthin , dans ce lieu qui dure autant que la vie 
de Brahmâ, et où aiment à résider les chefs des Siddhas;- 

27. Là où il n'y a ni cHagrin, ni vieillesse, ni mort, ni douleur, 
ni crainte, à l'exception* de ce sentiment pénible de compassion qui 
s'élève à la pensée de la naissance, cause de malheurs sans fin pour 
les hommes qui ignorent la contemplation [de Bhagavat]. 

28. S^unissant ensuite à •l'enveloppe terrestre [de Virâdj], sans 
empressement comme sans crainte, il passe successivement avec son 
âme par les formes de l'eau et du feu; avec cette lumineuse essence, 
il se joint au vent; puis, lorsque le temps est venu, avec son âme 
unie au vent, il s'identifie à l'éther, ce grand attribut de l'Esprit. 



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110 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

29. Pénétrant ensuite tour à tour chacune des molécules élémen- 
taires, Todeur avec le sens de Todorat, la saveur avec le sens du 
goût, la forme avec le sens de la vue, l'attribut tangible avec le sçns 
du toucher, le son qui est la propriété de Téther avec le sens de 
louïe, Faction [des organes des sens] avec le souffle vital; 

50. S'unissant, pendant sa marche,' au principe auteur de créa- 
tions variées, dans lequel rentrent les molécules subtiles des élé- 
ments et les sens, ainsi que les Dévas et le cœur [qui en émanent], 
le Yôgin pénètre avec ce principe dans celui de Tintelligence, [et 
de là] dans celui où vont s^sorber les qualités. 

31. Ainsi transformé, dégagé de tout attribut, il entre dansTâme 
suprême, dans le calme profond de la béatitude .qui est devenue 
son essence; c'est là la voie de Bhagavat, et celui qui y est parvenu 
ne revient plus désormais reprendre les liens de ce monde. 

52. Voilà, roi des hommes, les deux voies éternelles célébrées par 
les Vêdas, et sur lesquelles tu m'as interrogé; [ce sont les voies du 
salut] que jadis Bhagavat, fils de Vasudêva, interrogé par Brahmâ, 
enseignait à ce Dieu qui lui rendait hommage. 

55. Non, il n'est ici-bas pour l'homme entrant dans ce* monde 
d'autre route de bonheur que celle qui le conduit à la pratique de 
la dévotion à "Bhagavat, fils de Vasudêva. 

54. Le bienheureux [Brahmâ], après avoir étudié trois fois dans 
sa pensée la totalité du Vêda, se mit à chercher attentivement le 
moyen de ressentir de l'affection pour l'Esprit suprême. 

55. Le bienheureux Hari, en effet, est nianifesté dans tous les êtres 
où il paraît comme esprit; c'est le spectateur dont on conclut la pré- 
sence de celle des signes, tels que l'intelligence et les autres, qui sont 
exposés à sa vue. 

56. C'est pour cela, ô roi, que let hommes doivent partout, tou- 
jours, et de toute leur âme, entendre, célébrer, se rappeler le bien- 
heureuix Hari. 

57. Ceux qui boivent le nectar de l'histoire de Bhagavat, âme des 
gens de bien, le^èl leux est apporté par la cavité des organes de 



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LIVRE SECOND. 111 

l'ouïe, purifient leur cœur souillé par les objets des sens, et par- 
viennent en présence du lotus de ses pieds. 



FIN DU SECOND CHAPITRE, AYANT H>UR TITRE : 

DESCRIPTION DU CORPS DE MAHÂPURUCHA, 

DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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112 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE III. 



DESCRIPTION DE MAHÂPURUCHA. 



1. Çuka dit : Je viens de t*exposer ce. que tu me demandais, cette 
science destinée aux sages d'entre les hommes qui sont sur le point 
de mourir. 

2. Que celui qui désire la splendeur que donne la connaissance 
du Vêda, adresse son hommage au maître *du Vêda; que celui qui 
désire des sens [parfaits], s'adresse à Indra; que celui qui désire 
des enfants, invoque les Pradjâpatis. 

5- Que celui qui désire le bonheur, le demande à la divine Mâyâ; 
que celui qui veut de l'éclat, le demande à^ibhâvasu (le feu); que 
celui qui désire des richesses, les demande auxVasus; que l'on 
s'adresse aux Rudras, pour en obtenir la force qu'on désire. 

4. Que celui qui désire .des aliments, adore Aditi; et que celui 
qui veut le ciel, adore les enfants d' Aditi; que -celui qui désire la 
royauté, s'adresse aux Viçvadêvas; et qu'il s'adresse aux Sâdhyas, 
celui qui veut se soumettre les hommes. 

5. Que celui qui désire une vie longue, la demande aux divins 
Açvins; que celui qui désire la croissance, la demande à Ilâ (la 
terre); que celui qui désire la solidité, la demande -au ciel et à la 
terre, qui sont les père et mère du monde. 

6. Que celui qui veut de la beauté, s'adresse aux Gandharvas; 
que celui qui veut des femmes, s'adresse à l'Apsaras Urvaçî; que 
celui qui désire la puissance souveraine sur tous les êtres, s'adresse 
à Paramêchthin. 

7. Que celui qui désire la gloire, la demande à Yadjna; que 
celui qui désire des trésors, en demande à Pratchêtas (Varuna) ; 
que celui qui désire la science, la demande à Giriça (Çiva); que 



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LIVRE SECOND. 113 

celui qui désire le bonheur conjugal, le demande à la vertueuse 
Umâ. 

. 8. Que celui qui désire la justice, invoque le Dieu que célèbrent 
des distiques excellents; que celui qui veut perpétuer sa race, invoque 
les Pitrîs; que celui qui veut être protégé, invoque les saintes créa- 
tures (les Yâkchas); que celui qui désire la vigueur, invoque les 
troupes des Maruts. 

9. Que celui qui veut le titre de roi, s*adresse aux divins Manus; 
que celui qui veut la mort de son ennemi, s adresse à Nirrïti; que ce- 
lui qui désire la jouissance des désirs, s'adresse à Sôma; que celui qui 
désire l'affranchissement des désirs, s'adresse au* suprême Purucha. 

10. Que celui qui n'a aucun désir ou qui désire tout, c'est-à- 
dire l'affranchissement, et dont l'intelligence est élevée, s'adresse, 
avec l'application d'une dévotion ardente , à l'Esprit suprême. 

11. Mais quand les hommes offrent en ce monde des sacrifices 
[à ces divers Dieux], leur véritable récompense, leur bonheur réel, 
c'est uniquement l'affection inaltérable pour Bhagavat que produit 
en eux ia société des sages qui lui sont dévoués. 

12. Quel est celui qui ne quitterait pas tout pour jouir des his- 
toires de Hari, qui donnent et la science par laquelle est calmé com- 
plètement le tourbillon des vagues des qualités, et la paix du cœur, 
et le détachement des objets sensibles, et la pratique de la dévotion 
qui est la voie approuvée de la délivrance absolue ? 

ÇÂUNAKA dit: 

15. Quand le roi, fils de Bharata, eut entendu ce discours, que 
demanda-t-il encore au chantre inspiré, au Rïchi, fils de Vyâsa? 

14. Veuille bien nous dire, savant Sûta, ce que nous désirons 
entendre; car il est établi que les réunions des sages doivent s'oc- 
cuper des récits dont l'histoire de Hari est la conséquence. 

15. [Vois, par exemple,] ce roi dévoué à Bhagavat, ce guerrier 
au grand char, l'illustre descendant de Pându, qui, au milieu des 
jeux de l'enfance, ne connaissait d'autres plaisirs que Krïchna; 

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lU LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

16. Et ce bienheureux fils de Vyâsa, exclusivement dévoué au fils 
de Vasudêva; oui, ces histoires, ennoblies par les qualités de celui 
dont le nom est chanté au loin, doivent être entendues dans les 
réunions des gens vertueux. 

17. Car le soleil, par la succession de son levier et de son coucher, 
détruit la vie des mortels, excepté celle de l'homme qui a donné ne 
fût-ce qu'un instant à l'histoire du Dieu dont la gloire est excellente. 

18. Ne vivent-ils pas [aussi], les arbres? ne respirent-ils pas, les 
soufflets? ne mangent-ils pas,* ne se reproduisent-ils pas aussi, les 
autres animaux des villages? 

19. C'est une brute comparable au chien, au chameau, à l'âne et 
au pourceau qui vit dans la fange, que l'homme dont les oreilles 
n'ont jamais été frappées par l'histoire du fi^re aîné de Gada. 

20. Les oreilles de l'homme qui n'écoute pas les hauts faits de 
celui dont le pouvoir est immense, sont des trocs inutiles; elle res- 
semble à une grenouille, la langue mauvaise, ô Sûta, qui ne répète 
pas les vers consacrés à celui dont le nom est chanté au loin. 

21. C'est un poids inutile que la tête, fût-elle ornée du' turban 
de soie et de l'aigrette, qui ne s'incline pas devant Mukunda; les 
mains qui n'adorent pas Hari ne sont que les mains d'un cadavre, 
quand même elles porteraient de brillants bracelets d'or. 

22. Ils ressemblent aux yeux qui parent la queue du paon, les 
yeux de l'homme qui ne contemplent pas les attributs de Vichrui; 
ce sont les racines d'un arbre que les pieds qui ne vont pas visiter 
les lieux consacrés à Hari. 

25. C'est un cadavre vivant que l'homme qui ne recueille pas la 
poussière des pieds des sages dëivoués à Bhagavat ; c'est un cadavre 
respirant que celui qui ne connaît pas le parfum de la plante Tulasî 
qui s'attache aux pieds du divin Vichnu. 

24. Oui, il a un cœur de pierre, celui qui entendant les noms 
de Hari, n'éprouverait aucune émotion, ne sentirait pas les larmes 
couler de ses yeux et les poils se dresser sur tout son corps. 

25. Dis-nous donc, ô toi le premier des serviteurs de Bhagavat, 
toi dont les discours sont pleins de bienveillance, ce que le fils de 



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LIVRE SECOND. 115 

Vyâsa, habile dans la connaissance de. Tesprit^ exposa au roi des 
hommes, qui Tavait convenablement interrogé. 



FIN DU TROISIEME GBAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DESCRIPTION DU CORPS DE HAHAPURUCHA, 

DANS LE DEUXIÀBIE LIVRE DU GRAND PURÂ^A, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR 3RAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA. 






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116 LE BHAGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE IV. 

DESCRIPTION .D£ MAHAPURUCHl. 

SÛTA dit: 

1. Le fils d'Uttarâ comprenant le discours de Vâiyâsaki (Çuka), 
qui lui avait fait reconnaître la nature de Tesprit, appliqua sa pensée 
pure à Krïchna. 

2. Il renonça aux sentiments d'orgueil que lui avaient' inspirés son 
corps, sa femme, ses enfants, sa maison, ses troupeaux, ses richesses, 
ses parents, et un royaume qui n avait jamais été diminué. 

5. Il interrogea Çuka sur le sujet même qui fait, hommes excel- 
lents, l'objet de vos questions, magnanime et plein de foi dans le 
récit de la puissance de Krïchna. 

4. Reconnaissant que sa mort était prochaine, ayant renoncé à 
Faction dont le but est tQple, fermement uni à l'essence même de 
Bhagavat, fils de Vasudêva, 

5. Le roi dit : Elle est vraie ta parole, ô Brahmane, qui sais tout 
et qui es sans péché; car je sens mon ignorance disparaître pen- 
dant que tu me racontes l'histoire de Hari. 

6. Je désire encore connaître ce que ceux qui n'admettent pas 
d'Être suprême ont tant de peine à comprendre : comment Bha- 
gavat, avec la Mâyâ dont il dispose, crée cet univers, comment il 
le conserve, et comment ensuite il le ramène à lui; 

7. Comment pénétrant chacune des forces créatrices, l'Esprit 
suprême, doué lui-même de forces nombreuses, se crée d'abord en 
se joutnt, puis se multiplie en faisant jouer [ses créatures]. 

8. CÎertes, les actions du divin Hari aux exploits merveilleux pa- 
raissent difficiles à comprendre, même aux chantres inspirés. 

9. Comment s'enveloppe-t-il, soit en une seule fois, soit successi- 



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LIVRE SECOND. 117 

vement, des qualités de la Nature? Gomment, multiple, quoique 
toujours .un, accomplit-il des actions par ses naissances? 

10. Expose-^moi, bienheureux Çuka; ce qui est pour moi un sujet 
de doutes; car tu connais également bien et les écritures sacrées et 
le suprêiâe Brabma. 

.su TA dît: 

11. Ainsi sollicité parie roi à raconter les qualités de Hari, le 
sage, se rappelant Hçîchîkêça^ commença en ces mots : 

12. Çuka dit : Adoration à TEsprit suprême, immense, qui- revêt 
la triple énergie des qualités pour se livrer au jeu de la création, 
de la conservation et de la destruction des choses; à celui qui est 
le modérateur interne des âmes, et dont la voie est invisible! 

15. Adoration, et encore adoration à celui qui dissipe le chagrin 
des justes, qui anéantit les méchants; à celui dont la forme est 
tout ce qui est bon! adoration à celui qui accorde libéralement aux 
hommes qui suivent la condition des sages contemplatifs, Tobjet de 
leurs constantes recTierches ! 

U. Adoration, adoration au héros des Sâtvats, à celui dont la 
demeure est bien loin pour les mauvais Yôgins ! adoration à celui 
qui, avec une puissance qui n'est ni surpassée ni même égalée, se 
plaît au sein de Brahma, sa propre demeure! 

15. Celui que le monde n'a qu'à célébrer, se rappeler, voir, ado- 
rer^ entendre, vénérer, pour que ses péchés disparaissent à l'instant 
même, à celui-là, dont la gloire est prospère, adoration, adoration! 

16. Ceux qui savent discerner le vrai, doivent au culte de ses 
pieds de pouvoir, affranchis ici-bas et dans l'autre monde des liens 
du cœur, obtenir, sans fatigue, la béatitude de Brahma: à celui-là, 
dont la gloire est prospère, adoration, adoration! 

17. Les pénitents qui se mortifient, les hommes qui exercent l'au* 
mône, ceux qui ont de la gloire, ceux qui ont de l'intelligence, ceux 
qui connaissent les Mantras, ceux qui ont une conduite vertueuse, 
n'obtiennent le bonheur qu'en s'unissant à lui : à celui-là, dont la 
^oire est prospère, adoration, adoration! 



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118 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

,18. Les Kirâtas, les Hûnas, les AncUiras, les Pulindas^les? Pukka- 
sas, les Âbhîras, les Kagkas, les Yavanas, les Khasas et les autres 
classes livrées au péché, deviennent pures en se réfugiant auprès de 
ceux dont il est le refuge : à celui-là, à TÊtre suprême, adoration! 

19. Qu il me soit favorable Bhagayat, le Seigneur, Tâme même des 
sages maîtres de .leur âme, dont la fo^me est le triple Vêda, la Loi 
et la Pénitence, lui dont Adja (Brahmâ), Çamkara (Çiva)-et les 
autres Dieux doivent chercher sans détour à connSdtre les attributs 1 

20. Que le maître de la prospérité, du sacrifice, des créatures^ le 
maître des intelligences, des mondes, de la terre, le maître et le salut 
dés Andhakas,' des Vrïchnis, des Sâtvats, que Bhagavat enfin, le 
maître des hommes vertueux, me soit favorable! 

21. Celui que les chantres inspirés, avec leur intelligence purifiée 
par la méditation de la pensée de ses pieds, reconnaissent, selon leur 
désir, comme l'essence de l'esprit et qu'ils appellent de ce nom; 
que ce bienheureux Mukunda me soit favorable! 

22. Celui qui jadis replaçant la mémoire au cœur d'Adja, donna 
le mouvement à Sarasvatî, lorsque, revêtue de ses attributs, elle 
sortit de sa bouche, que ce chef des Rïchis m,e soit favorable I 

25. Que le Dieu, âme de l'univers, qui avec les grands éléments 
créa ces villes (les corps) où il repose sous le nom de Purucha, et où 
il jouit des seize attributs [de la sensibilité] dont il est lui-même 
l'essence, que Bhagavat enfin daigne embellir mes paroles! 

24. Adoration à Bhagavat, fils de Vasudêva, à Vêdhas, dont les 
disciples bien-aimés burent le nectar de la science qui découlait du 
lotus de sa bouche! 

25. C'est cette science même, ô roi, que Je Dieu né de lui-même 
et matrice des Vêdas apprit de Hari, et qu'il transmit à Nârada qui 
la lui demandait. 

FIN DU QDATRlÈBtB CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DESCRIPTION DU CORPS DE MAHÂPURUCHA, 

DANS LE DEUXIEME LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA. 



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LIVRE SECOND. 119 



CHAPITRE V. 

DESCRIPTION DE MAHÂPURUCHA. 



1. Nârada dit : Adoration à toi, Dieu des Dêvas, auteur des créa- 
tures, premier-né des êtres! fais-moi distinctement connaître cette 
science à Taide de laquelle on voit la nature de l'esprit. 

2. Explique-moi, seigneur, d*uûe manière approfondie là nature 
de cet univers, quelle est sa forme, en qui il repose, par qui il est 
créé, en qui il s'annihile, de qui il dépend, quel il est enfin. 

5. Car tu sais tout cela, toi qui es le maître du passé, du présent 
et de l'avenir; ta science parfaite embrasse l'univers, comme on 
connaît le fruit.de l'Amalaka que l'on- tient dans sa main. 

4. D'où te vient la science parfaite? en qui reposes-tu? de qui 
dépends-tu? quelle fest ton essence? Seul, [à ce qu'il semble,] tu 
formes les créatures avec les éléments au moyen de la Mâyâ qui 
t'appartient. 

5. Tu les fais eîdster en toi-même, sans rien perdre de ta subs- 
tance, infatigable comme l'araignée qui, [tout en .créant,] se réserve 
l'intégrité de son énergie productrice. 

6. Non, je ne vois rien ici-bas qui soit au-dessus, au-dessous, 
ou au niveau de toi : ce qui, pour être, a besoin d'un nom, d'une 
forme et de qualités ; ce qui existe, comme ce qui n'existe pas [ pour 
nos organes], tout cela ne vient pas d'autre part que de toi* 

7. Mais cette ruie pénitence à laquelle tu t'es livré de toute la 
force de ton application, nous trouble,. et nous fait douter-s'il n'existe 
pas au-dessus de toi un être supérieur. 

8. Voilà le sujet de mes questions; 6 toi qui n'ignores rien, toi le 
maître de l'univers, donne-m'en la solution complète, afin qu'ins- 
truit par toi, je sacbe tout cela. 



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120 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

9. Brahmâ dit : mon fils, c'est ujie bonne pensée et une preuve 
de ta bienveillance que ces doutes par lesquels tu m'excites à t ex- 
poser l'énergie de Bhagavat. 

10. Il n'est pas faux, non plus, le titre que tu me donnes, ignorant 
l'Être qui est au-dessus de moi, et duquel me vient en effet la puis- 
sance [que tu me reconnais]. 

.11. Celui par qui j'éclaire les mondes, éclairés par la splendeur 
qui vient de lui, comme font le soleil, le feu et la lune, comme 
font les constellations, les planètea et les étoiles; 

12. Celui dont la Mâyâ, si difficile à vaincre, fait que les hommes 
m'appellent le maître du monde, Bhagavat enfin, le fils de Vasu- 
dêva, c'e^t à lui que nous devons adresser notre adoration; 

15. A lui dont la Mâyâ, honteuse de se montrer à ses regards, 
trouble l'homme qui, dans l'erreur de son intelligence, se vante avec 
orgueil du moi et du mien. 

U. Rien de ce qui est, ô Brahmane, matière, action, temps, dis- 
position naturelle, ^me individuelle, quoi que ce soit enfin, n'existe 
essentiellement distinct du fils deVasudêva. 

15. C'est à Nârâyana que s'adressent les Vêdacs; les Dêvas sont nés 
du corps de Nârâyana; c'est de Nârâyana que dépendent les mondes, 
à lui que se rapportent les sacrifices. 

16. C'est à Nârâyana que s'adressent les pratiques du Yoga, à lui 
que s'adressent les mortifications; c'est de Nârâyana que dépend la 
science; c'est de Nârâyana que dépend le salut. 

17. Pour moi, poussé par le regard de celui qui voit, du souverain 
Seigneur, de l'Etra immuable, et âme de l'univers, je crée, créé moi- 
même, ce qui doit être créé. 

18. La Bonté, la Passion, les Ténèbres, ce sont là les trois quahtés 
de l'Être, qui n'a réellement pas de qualités, mais qui en revêt à 
l'aide de sa Mâyâ, pour conserver, créer et détruire l'univers. 

19. Ces qualités, en devenant l'origine de la matière, de la con- 
naissance et de l'acte, enchaînent, quoiqu'il n'en reste pas moins 
toujours afiranchi, l'Esprit enveloppé par Mâyâ, à la condition 
d'effet, de cause et d'agent. 



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LIVRE SECOND. 121 

20. C*est lui, cest Bhagayat avec ces trois attributs, cest Adhô- 
kchadja, dont la voie échappe complètement au regard, qui est, 6 
Brahmane, mon seigneur et cdui de toutes les créatures. 

21. Le maître de Mâyâ, désireux d'exister sous des formes mul- 
tiples, revêtit, par la puissance dlUusion dont il dispose, le temps, 
l'action et la disposition naturelle, auxquels il s'unit par le seul efiFet 
de sa volonté indépendante. 

22. Du temps résulta l'action réciproque des qualités ; de la dis- 
position naturelle, le changement; de l'action, la naissance du prin- 
cipe de l'Intelligence: tout cela sous la direction suprême de Purucha. 

25. De la transformation du principe de l'Intelligence, uni aux 
deux qualités de la Passion et de la Bonté, résulta le principe [de la 
Personnalité] dans lequel dominent les Ténèbres, et qui comprend 
la matière, la connaissance et l'acte. 

24. Le principe de la Personnalité, en se transformant, devint 
triple, c'est-à-dire modifié, actif et ténébreux, et comme tel il fut 
l'énergie de la connaissance, celle de l'acte et celle de la' matière. 

25. De la transformation de sa manifestation ténébreuse, principe 
des éléments, naquit l'éther, dont la molécule élémentaire et la pro- 
priété est le son, attribut qui s'adresse également à celui qui voit et 
à celui qui est vu. 

26. De l'éther transformé naquit le vent, dont la propriété est 
l'attribut tangible, ainsi que le son, propriété qu'il tient de l'élément 
qui précède; le vent est le soufiQe vital, la vigueur, Fénergie, la force. 

27. Du vent transformé par le temps, l'action et la disposition 
naturelle, naquit la lumière, qui possède la triple propriété de la 
forme, de l'attribut tangible et du son. 

28. De la lumière transformée naquit l'eau, dont la propriété est 
le goût; l'eau a encore pour propriétés celles des éléments qui pré- 
cèdent, savoir la forme, l'attribut tangible et le son. 

29. De l'eau transformée naquit la terre, dont la propriété est 
l'odeur; la terre possède aussi les propriétés des éléments qui pré- 
cèdent, savoir le goût, l'attribut tangible, le son et la forme. 

50. De la manifestation dite modifiée de la Personnalité, naquirent 

i6 



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122 LE BHÂGAVATA PURANA, 

le cœnr. et les dix Dêvas produits de cette modification ^ savoir les 
Points cardinaux, le Vent, le Soleil, Pratchêtas, les Açvins, k Feu, 
Indra, Upêndra (Vichnu), Mitra et Ka. 

51. De la transfonnation de sa manifestation active naquirent les 
dix organes des sens, et Tintelligence, énergie de la connaissance, 
et le souffle de vie, énergie de l'acte, énergies toutes deux actives; 
les dix organes sont Toreille, la peau, le nez, Tœil, la langue, For- 
gane de la parole, les mains, Torgane dé la. génération, les pieds, 
l'extrémité inférieure des voies excrétoires. 

52. Mais comme ces créations, les éléments, les sens, le cœur et 
les qualités, ne pouvaient, à cause de leur isolement, ô sage habile 
dans le Vêda, se construire une demeure pour y habiter, 

55. Poussées alors par l'énergie de Bhagavat à se réunir, elles 
revêtirent la forme de ce qui est et celle de ce qui n'est pas [pour 
nos organes], et créèrent la double apparence de cet univers. 

54. Au bout de plusieurs milliers d'années, maître du temps, de 
l'action et de la disposition naturelle, [l'Esprit devenant] Djîva 
(l'âme individuelle), anima cet œuf [de Brahmâ] qui reposait sur 
l'océan, donnant la vie à ce qui ne l'avait pas. 

55. Ensuite ayant divisé cet œuf [en deux parties] , Purucha lui- 
même en sortit avec des milliers de cuisses, de pieds, de bras, I 
d'yeux, de visages et de têtes. 

56. C'est de ses membres. que les sages ici-bas se représentent les ■ 
mondes comme formés, sept en bas, à partir de ses hanches, sept I 
au-dessus, à partir du bas-ventre, en remontant. | 

57. Les Brahmanes forment la bouche de Purucha, les Kchat- j 
triyas ses bras; les Vâiçyas sont nés des cuisses de Bhagavat; la 

caste des Çûdras est sortie de ses pieds. 

58. Le monde de la terre est formé par ses pieds, celui de l'at- 
mosphère par son nombril, le monde du ciel par son cœur; le 
Maharlôka est formé par la poitrine de L'Être dont l'âme est im- 
mense. 

59. Le Djanalôka est formé par son cou, le Tapôlôka par ses 



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LIVRÉ SECOND. 125 

deux mamelles; le Satyalôka, qui est le monde éternel de Brahmâ, 
est formé par ses têtes. 

dO- La région Atala est formée par ses hanches, et Vitala par ses 
deux cuisses; la pure région de Sutala par ses genoux, Tala et Atala 
par ses jambes. 

ikl. Mahâtala est formé par ses chevilles, Rasâtala par le bout de 
ses pieds [et denses talons], Pâtâla par la plante de ses pieds; Pu- 
rucha est Tens^nble même des mondes réunis. 

42. Enfin, le monde de la terre est formé par ses pieds, le monde 
de l'atmosphère par son nombril, le monde du ciel par sa tête; c'est 
ainsi que sont formés les mondes. 



FIN DU CINQUIÈME CHÂPITIŒ, AYANT POUR TITAE : 

DESCRIPTION DU CORPS DE MAHAPURUGHA, 

DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURAÇA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHmA ET COMPOSÉ PAR VYASÀ. 



16. 



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124 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

CHAPITRE VL 

MANIFESTATIONS DE PUBUCHA, 

1. Brahmâ dit : Sa bouche est le lieu où a pris naissance le feu avec 
la parole; des éléments [dont se compose son corps] dérivent les 
sept Tchhandas; de sa langue, la nourriture des Dieux, celle des 
Pitrîs et celle des hommes, ainsi que toutes les saveurs» 

2. Ses narines sont les voies suprêmes du vent et des souffles de 
tous les êtres; de son odorat sont nés les Açvins avec les plantes 
annuelles et les différentes odeurs agréables ou enivrantes. 

5. De sa vue sont nées les lumières avec les formes; de ses yeux, 
le ciel avec le soleil; de ses oreilles, les points cardinaux avec les 
lieux consacrés; de son ouïe, Téther et le son. 

4. Son corps est le réceptacle de toutes les essences des' choses et 
de la beauté; sa peau est l'origine de l'attribut tangible et du vent, 
ainsi que de tout sacrifice; ses poils, des végétaux qui naissent d'un 
germe et qui fournissent les matériaux de l'oflFrande. 

5. Ses cheveux, les poils de sa barbe et ses- ongles ont produit» 
les nuages, les éclairs, les pierres et les métaux; ses bras, les Gar- 
diens du monde, qui protègent les créatures. 

6. Ses pas sont la terre, l'atmosphère et Iç ciel; le pied de Hari, 
cet Être, le premier de tous les .objets désirables, est l'asile du 
bonheur et de la protection. 

7. L'organe sexuel du mâle a produit l'eau, la semence, ta créa- 
tion, Pardjanya (Indra) et Pradjâpati; et le sens de cet organe, le 
plaisir qui naît de la jouissance de la reproduction. 

8. Le sens qui réside dans ses organes excrétoires a produit Yama, 
Mitra et la pureté; ces organes eux-mêmes ont donné naissance au 
meurtre, à Nirriti, à la mort et à l'enfer. 

9. Son dos est la violence, l'injustice, l'ignorance; ses veines, les 
fleuves et les rivières; la charpente de ses os, les montagnes. 



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LIVRE SECOND. 125 

10. Son ventre est reconnu comme le lieu où viennent se rendre 
le principe invisible [la Nature], les saveurs, les mers et les élé- 
ments; son cœur est le siège du sentiment. 

llf Son esprit-est la voie excellente de la justice; cest la mienne, 
la tienne, celle de tes autres frères et de Bhava, celle de la science 
parfaite, de la Bonté, de la béatitude. 

12. Moi, toi, Bhava, ces solitaires les premiers-nés des êtres, les 
Suras, les Asuras, les hommes, les Nâgas, les volatiles, les quadru- 
pèdes et les animaux qui rampent, 

15. Les Gandharvas, les Apsaras, les Yakchas, les Rakchas, les 
Bhûtas, les Ganas, lès serpents, les animaux domestiques, les Pi tris, 
les Siddhfi^s, les Vidyâdharas, les Tchâranas, les arbres, 

14. Et les autres espèces d'êtres animés qui habitent lair, la terre 
et les eaux; les constellations , les planètes, Kêtu, les étoiles, les éclairs 
et les foudres, 

15. Tout cela enfin ^ avec ce qui a été, ce qui sera et ce qui est, 
c est Purucha lui-même; cet univers tout entier est plein de Purucha, 
qui ne se renferme pas dans les limites de sa demeure [corporelle], 
laquelle n a que la hauteur du plus petit empan. 

16. Le flambeau animé [du soleil] échaufiiant sa sphère, répand 
aussi sa chaleur hors de lui; de même Purucha, échauffant Virâdj, 
répand sa chaleur au dedans et au dehors [de Tœuf de Brahmâ]. 

17. Maître de l'immortalité et du salut, il est, à plus forte raison, 
le souverain dispensateur de toute nourriture mortelle; aussi la 
grandeur de Purucha ne peut-elle être surpassée. 

18. Les sages savent que tous les êtres sont contenus dans les 
portions de Purucha, dont les mondes créés sont une partie; l'im- 
mortalité, le bonheur et le salut sont contenus dans les sphères 
supérieures à celle qui couronne les trois mondes* 

19. Trois portions de sa substance, conditions des ascètes qui ne 
se reproduisent pas, furent placées en dehors des trois mondes : la 
quatrième resta au sein de ces trois mondes; cest la condition de 
maître de maison, qui est dispensée de la continence perpétuelle. 

20. Cet être qui pénètre toutes choses entra dans la double voie 



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126 LE BHAGÀVATA PURANA. 

de la nourriture et de Tabstinence, doù vienneiit rignorance et la 
science; carPurucha est également Tasile de Tune et de Tautre. 

21. De lui naquit un CBuf [au sein duquel était] Virâdj, qui est 
formé par les qualités, les sens et les éléments ; pénétrant cette masse 
de matière qui est le monde, Purucha rayonna au dehors comme le 
soleil qui répand sa lumière hors de lui. 

22. Lorsque je fiis né dans le lotus sorti du nombril de cet Être 
dont Tâme est immense, je ne trouvai pas d'autres matériaux pour 
célébrer le sacrifice, que les membres de Purucha. 

23. C'en étaient là les matériaux; les victimes du sacrifice, les 
herbes consacrées avec les arbres des forêts, le terrain m^e destiné 
à la célébration, et les saisons aux nombreuses couleurs, 

2&. Les ustensiles, les plantes annuelles, les substances onctueuses, 
les liqueurs, ies n»étaux et largile, Teau, les prières du Rîtch, dû 
Yadjus et du Sâman, les fonctions des quatre prêtres officiants, 

25. Les noms [des diverses cérémonies], les Mantras, les pré- 
sents, les austérités, Ténumération dès divinités, le rituel, la déter- 
mination [du mode à suivre], Texécutîon elle-même, 

26. Les voies [du salut], les méditations, lacté de repentir, la 
direction d'intention vers la Divinité, toutes ces choses enfin qui 
servent au sacrifice, je les tirai des membres de Purucha. • 

27. Après avoir ainsi rassejofiblé les matériaux formés de ses 
propres membres, je célébrai le sacrifice en l'honneur de Purucha, 
le souverain Seigneur, devenu le sacrifice lui-même, me servant de 
son corps comme d'un instrument de saorifice. 

28. £nsuite tes neuf frères, les Pradjâpatis, célébrèrent, dans 
un profond recueillement, le sacrifice à Purucha, considéré sous sa 
forme visible et sous sa forme invisible. 

29. Puis les Manus, les Richis, les autres ^es, comme les Pitrîs, 
les Dieux, les Dâityas et les hommes, adressèrent, chacun en son 
temps, des sacrifices à celui qui pénètre l'univers. 

50. Tout ^et univers repose au sein du bienheureux Nâtâyana, 
qui, de sa nature sans attributs, revêtit, au commencement de la 
création, les nombreux attributs de Mâyâ, à laquelle il s'était uni. 



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UVRE SECOND. 127 ' 

51. Cest par son ordre que moi je crée Tunivers; c est pour lui 
obéir que Hara (Çiva) le détruit; revêtu lui-même de la triple éner- 
gie [des qualités], Nârâyana le conserve sous la forme de Purucha. 

52. Je viens de te donner, 6 mon fils, la réponse aux questions 
que tu m'as adressées; non, il ne peut être créé aucune chose, que 
cette chose existe ou n existe pas [pour nos organes], qui soit dis- 
tincte de Bhagavat. 

55. Si mon éloquence, ô mon fils, ne se montre pas en vain; si 
ma pensée ne sest jamais en vain dirigée sur un objet; si mes sens 
ne manquent pas leur but comme feraient d'inutiles instruments, c'est 
que, plein de dévouement pour Hari, je le retiens dans mon cœur. 

54. Quant à moi dont les Vêdas réunis, dont les austérités for- 
ment la substance, moi le chef révéré des chefs des créatures, après 
m'être appliqué dans un profond recueillement à la pratique ac- 
complie du Yoga, je reconnus l'impossibilité de comprendre la cause 
à laquelle je dois l'existence. 

55. Je me prosterne devant les pieds de cet Être, séjour du bon- 
heur et de la féËcité suprême, où s'arrête la loi de la renaissance pour 
ceux qui s'y sont réfugiés; si, semblable au ciel qui ne connaît pas 
ses limites, il n'a pu encore atteindre le terme de la puissance de 
sa Mâyâ, comment d'auti'es pourraient-ils y parvenir? 

56. Celui dont ni moi, ni vous^ ni Vâmadêva (Çiva), ni à plus 
forte raison les autres Suras, n'avons pu découvrir la voie véritable, 
mais dont nous ne connaissons que cette forme extérieure qu'il 
s'est créée à l'aide de sa Mâyâ, autant toutefois que peut la saisir 
notre intelligence troublée; 

57. Celui dont moi et les autres sages nous chantons les incar- 
nations fécondes en hauts faits, sans connaître à fond son essence, 
Bhagavat enfin, adoration à lui ! 

58. C'est lui, c'est le premier des êtres qui, sous la forme de 
Purucha, tout à la fois agent, contenant, cause et effet, se crée, 
incréé lui-même, dans chaque Kalpa, puis qui subsiste et se détruit 
tour à tour. 

59. La science pure, absolue, uniforme, indubitable, solide, 



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128 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

vraie 9 parfaite, sans commencement ni fin, sans qualités, étemelle, 
unique, [cest là son essence,] 

60. Cest elle que connaissent, ô Richi, les solitaires qui ont porté 
le calme dans leur corps, leurs sens et leur âme, tandis quelle 
échappe aux pécheurs, obscurcie par leurs [faux] raisonnements. 

61. La première incarnation de TÊtre suprême qui est si mul- 
tiple, fut Purucha, qui comprit le temps, la disposition naturelle, 
ce qui existe et ce qui n existe pas [pour nos organes], le cœur, la 
matière, le principe auteur de créations variées, les qualités, les 
sens, Virâdj, Svarâdj, ce qui est immobile et ce qui se meut. 

(i2. Moi, Bhava, Yadjna, ces chefs des créatures, Dakcha, toi et 
les autres, les Gardiens des divers mondes, ceux du monde du ciel, 
ceux du monde de l'atmosphère, ceux du monde des hommes, ceux 
du monde des Enfers; 

ftS. Les chefs des Gandharvas, des Vidyâdharas, des Tchâranas; 
les princes des Yakchas, des Rakchas, des Uragas et des Nâgas; les 
maîtres des Rïchis et des Pitrîs; les rois des Dâityas, des Siddhas et 
des Dânavas; les autres êtres, comme les chefs des Prêtas, des Piçâ- 
tchas, des Bhûtas, des Kûchmândas, des poissons, des quadrupèdes 
et des oiseaux; 

44. En un mot, tout ce quil y a dans le monde de fortuné, de 
brillant, de vigoureux, d'énergique, de fort, de patient; tout ce qui 
est doué de beauté, de modestie, de pouvoir, d'intelligence; ce qui 
a une couleur admirable, ce qui a une forme, comme ce qui n'en a 
pas : tout cela, c'est la suprême essence elle-même. 

45. Maintenant, écoute : je vais te résumer, dans leur ordre, les 
jeux de Purucha, l'Etre multiple, merveilleux récits que les hommes 
révèrent par-dessus tout, et qui purifient leurs oreilles des souillures 
[que d'autres histoires ont laissées dans leur esprit]. 

FIN DU SIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DESCRIPTION DES MANIFESTATIONS DE PURUCHA, 

DANS LE DIALOGUE DE BRAHMÂ ET DE N&RADA, AU SECOND LIVRE DU GRAND PURÂl^iA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR YTÂSA. 



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LIVRE SECOND. 129 



CHAPITRE VIL 

DIALOGUE ENTRE BRAHMA ET NÂRADA. 

1, Brahmâ dit: Lorsque TÊtre infini, toujours actif, revêtit, pour 
relever la terre de T Abîme, le corps d*ùn sanglier, dont la réunion 
dés sacrifices formait la substance, poursuivant le chef des Dâityas 
jusque dans les profondeurs de la vaste mer, il le mit en pièces avec 
ses défenses, comme le Dieu de la foudre brise les montagnes. 

2, Né de Rutchi et d'Âkûti sa femme, sous le nom de Suyadjna, 
il eut lui-même de sa femme Dakchinâ les Dieux immortels qui 
savent rester purs; puis lorsqu'il eut enlevé des trois mondes le mal- 
heur qui les accablait, il fut appelé Hari par le Manu Svâyambhuva. 

5. Il naquit ensuite de Dêvahûti dans la maison de Kardama, et 
il instruisit sa mère avec les neuf femmes [qu elle avait mises au 
jour] dans la voie de TEsprit; et cet entretien purifiant, dans cette 
vie même, Dêvahûti de la fange du contact des qualités qui souillent 
Tâme, lui fit obtenir le bonheur dont jouissait Kapila. 

4. Atri désirait avoir de la postérité; Bhagavat satisfait lui dit : 
« Je me donne moi-même à toi; » de là vient qu il naquit sous le 
nom de Datta, lui dont les sujets fidèles, les Yadus et les Hâihayas, 
purifiés par la poussièi:e du lotus de ses pieds, obtinrent, en ce. 
monde et dans l'autre, les facultés surnaturelles du Yoga. 

5. Jadis, pour créer les divers mondes, je m'imposai une rude 
pénitence; mes austérités non interrompues firent naître Bhagavat 
sous la form^ des quatre sages dans le nom desquels entre le mot 
Sana; et comme la connaissance de l'esprit avait disparu à la fin 
du Kalpa antérieur, il l'exposa dans l'âge actuel d'une manière si 
complète, que les solitaires la reconnurent en eux-mêmes. ' 

6. Fils de Dharma et de Mûrti, fille de Dakcha, il naquit sous 
la double forme de Nârâyana et de Nara, sages qui possédaient 

17 



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150 LE BHÂGAVATA PURÀNA. 

en propre la puissance des austérités, lorsque les Déesses qui 
formaient Tarmée de TAmour, se voyant des rivales créées par 
Bhagavat, ne purent interrompre le cours de leurs mortifications. 

7. Sans doute les sages consument Tamfti^ par le regard de la 
colère; mais ils ne peuvent éteindre le feu terrible de la colère qui 
les consume. Si voulant entrer dans le cœur de Bhagavat, la colère 
tremble de crainte, comment Tamour pourrait-il y trouver un asile? 

8. Blessé par les paroles, semblables à des flèches, que sa mère 
prononça en présence du roi [Uttânapâda], Dhruva, malgré sa jeu- 
nesse, s'était retiré dans la forêt pour s'y livrer à la pénitence; Bha- 
gavat satisfait accorda aux prières du sage un siège inébranlable 
[au haut des cieux], vers lequel les divins solitaires, placés au-des- 
sous de lui, font monter leurs louanges. 

9. Lorsque l'impie Vêna, dont la malédiction des Brahmanes, 
semblable à la foudre, avait consumé la force et la puissance, fut 
tombé dans l'enfer, Bhagavat, à la prière [des sages], le sauva en 
prenant dans le monde le nom de son fils; et grâces à lui, la terre, 
[comme une vache que l'on trait,] livra tous ses trésors. 

10. Fils de Nâbhi et de Sudêvî, il parut sous le nom du sage Rï- 
chabha, qui, indifi'érent et plongé dans l'apathie profonde du' Yoga, 
se livrait aux pratiques religieuses que les Rïchis regardent comme 
l'état de la contemplation la plus haute, maître de lui, ayant calmé 
ses sens, et afiranchi de tout contact. 

11. Dans mon sacrifice, Bhagavat lui-même fut Hayaçîrcha, le 
mâle du sacrifice, dont la couleur est celle de l'or, dont les Vêdas et 
les sacrifices sont la substance, et les divinités Tâme; quand il res- 
pira, de ses narines sortirent de ravissantes paroles. 

12. Recueilli par le Manu, au temps de la fin du Yuga, il parcourut 
l'océan sous la forme d'un poisson, refuge de la terre et demeure 
de tous les êtres en qui réside la vie, et il retrouva la trace des Vêdas 
qui étaient tombés de ma bouche dans Tonde redoutable. 

15. Lt)rsque les armées des Immortels et des Dânavas agitaient 
la mer de lait pour en faire sortir l'ambroisie, le premier des Dêvas 
prenant la forme d'une tortue, soutint sur son dos la montagne 



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LIVRE SECOND. 151 

dont le mouvement, en lui faisant éprouver l'impression dun frotte- 
ment agréable, Tinvitait au sommeil. 

14. Revêtant, pour détruire les ennemis redoutables des Dieux, 
la forme d'un bomme-lion dont les sourcils contractés et les dents 
qui sentre-choquaient, rendaient la face effrayante, il saisit le roi 
des Dâityas, au moment où il s'élançait contre lui avec sa massue, 
et le renversant sur sa cuisse, il le déchira de ses ongles. 

15. Le chef de la troupe des éléphants se baignant dans un lac, 
avait été saisi au pied par un crocodile d'une force immense; eflFrayé^ 
il fit entendre ces paroles, tenant dans sa trompe un lotus : toi 
Adipurucha, seigneur de tous les mondes ! toi dont la gloire est 
pure comme un étang sacré ! toi dont c'est un bonheur que d'en- 
tendre seulement prononcer le nom ! 

16. Le bienheureux Hari n'eut pas plutôt entendu cette voix qui 
implorait son secours, qu'aussitôt armé du Tchakra, immense, sou- 
tenu sur les bras du Roi des oiseaux, il vint briser la gueule du 
crocodile avec son Tchakra, et, plein de compassion, il en retira 
Téléphant, en le prenant par sa trompe. 

17. Quoique né le dernier des enfants d'Aditi, leur aîné cepen- 
dant par ses vertus qui lui donnèrent le pouvoir de franchir les 
mondes, le Dieu, directeur du sacrifice, revêtit la forme d'un nain, 
et feignant de ne vouloir que l'étendue de trois pas, il se saisit de 
la terre, marchant sans rien demander dans une route d'où les rois 
ne pouvaient le détourner. 

18. Non, l'empire qu'il avait ravi aux Dieux n'était plus rien pour 
Bali, dont le diadème était arrosé par l'eau dans laquelle le Dieu aux 
grands pas s'était lavé les pieds, lorsque refusant de faire autre 
chose que ce qu'il avait juré, ce roi promit, en inchnant la tête, sa 
personne même à Vichnu. 

19. C'est Bhagavat lui-même, ô Nârada, qui satisfait de la dévo- 
tion toujours croissante qui t'animait, t'enseigna complètement la 
doctrine du Yoga, et te doiyia cette connaissance du Bhâgavata, 
qui éclaire comme un flambera la nature de l'esprit, et qu'obtiennent 
bien vite ceux qui cherchent un asile près du fils de Vasudêva. 



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152 LE BHAGAVATA PURANA. 

20. Perpétuant, dans chaque Manvantara, la race des Manus, il 
porte sa puissance irrésistible comme son Tchakra jusqu'aux limités 
des dix points, de Tespace : il frappe d'un juste châtiment les mau- 
vais rois, et ses hauts faits répandent sa gloire ravissante jusque dans 
le Satyalôka, par delà les trois mondes. 

21. Sous la forme de Dhanvantari, Bhagavat, qui est la gloire 
même, guérit immédiatement avec son nom seul les douleurs des 
hommes accablés de maux; cest lui, le dispensateur de l'immorta- 
lité, l'instituteur de l'Ayurvêda, qui étant descendu en ce monde, 
recouvra jadis, pendant le sacrifice, la portion d'ambroisie dont 
s'étaient emparés [les ennemis des Dieux]. 

22. La race des Kchattriyas que le Destin avait multipliée pour le 
malheur du monde, cette race qui opprimait les Brahmanes et qui 
avait abandonné la vraie voie, devait sentir les douleurs de l'enfer; 
le héros magnanime aux forces terribles déracina vingt çt une fois, 
avec sa hache au large tranchant, cette épine de la terre. 

25. Le Dieu dont le beau visage exprime la bienveillance à notre 
égard, celui qui dispose des portions de sa substance, étant descendu 
avec une autre partie de lui-même dans la famille d'Ikchvâku, se 
retira dans la forêt, docile aux ordres de son père, avec son jeune 
frère et sa femme, et punit ensuite d'une manière terrible le tyran 
aux dix têtes qui l'y avait outragé. 

24. Quand il se présenta, brûlant, comme Hara, de réduire en 
cendres la ville de son ennemi, l'Océan lui livra aussitôt passage, 
tremblant de crainte à la vue du danger qui le menaçait, lorsque 
l'armée des monstres marins, des serpents et des crocodiles était con- 
sumée par le, regard, rouge comme le sang, du héros que l'absence 
de sa bien-aimée transportait de colère. 

25. Atteignant de ses flèches retentissantes Râvana, maître des 
points de. l'horizon qu'avaient colorés les dents de la monture de Ma- 
hêndra, brisées dans leur choc contre la poitrine du tyran, le Dieu 
frappant le ravisseur de sa femme au #noment où il s'avançait sur le 
front de son armée, mit un terme à sa vie et à ses rires insultants. 

26. Pour faire cesser les maux de la terre écrasée par les armées 



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livre;, second. 153 

des ennemis des Suras, celui dont les hommes ne peuvent décou- 
vrir la voie, le Dieu à la chevelure blanche et noire, descendant 
sur la terre en même temps qu une autre portion de sa substance, 
accomplira des actions qui manifesteront sa grandeur. 

27. Qu un enfant nouveau-né ait#lonné la mort à la femme d'un 
démon; qu à trois mois il ait repoussé d*un coup de pied un chariot; 
que se traînant sur ses genoux, il ait déraciné les deux arbres élevés 
jusqu'aux cieux entre lesquels il était placé : certes, ces prodiges ne 
peuvent avoir été accomplis que par une puissance surnaturelle, 

28. Les bergers et les troupeaux du parc de Vradja avaient bu 
Tonde empoisonnée ; il les rend à la vie en- faisant tomber sur eux 
l'ambroisie de ses regards bienveillants; puis se jouant au milieu du 
fleuve, il en chasse, pour purifier ses eaux, le serpent dont la langue 
s'agitait par l'excès du venin dont elle était chargée. 

29. C'est encore une action surhumaine du frère de Bala, dont la 
force est invincible, que, la nuit, au milieu du vaste incendie de la 
forêt desséchée, ordonnant aux bergers de fermer les yeux, il ait 
sauvé d'une destruction certaine le parc plongé dans le sommeil. 

50. Sa mère avait beau prendre à chaque instant des liens nou- 
veaux pour enchaîner son fiJs, aucune corde ne pouvait retenir 
Krïchna, qui ouvrant sa bouche, fit voir à la bergère étonnée et 
instruite par ce spectacle tous les mondes qui y étaient contenus. 

31. Il sauvera Nanda du danger dont le menaceront les chaînes 
de« Varuna, et les pâtres de la captivité où ils seront retenus dans 
la caverne; grâces à lui, les habitants de Gôkula, le jour enveloppés 
par le fils de Maya, et la nuit livrés au sommeil, parviendront, avec 
quelque fatigue, jusqu*au séjour du Vâikuntha. 

52. Lorsque Indra, privé del'ofirande que lui. refuseront les ber- 
gers, versera des torrents de pluie pour inonder le parc, Krïchna, 
âgé de sept ans, voulant dans sa tendresse sauver les troupeaux, sou- 
tiendra une montagne comme une ombrelle étendue, pendant sept 
jours, sur un seul doigt, sans se fatiguer et en se jouant. 

35. Livré, dans la forêt, au plaisir de la danse au milieu de la 
nuit éclairée par les pâles rayons de la lune, il tranchera la tête au 



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154 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

serviteur du Dieu des richesses, au ravisseur des femmes de Vra^a, 
en qui le doux et long murmure des chants de Krichna, pleins 
d'harmonieuses paroles, aura allumé la passion de Tamour. 

54. Enfin Pralamba, Tâne [Dhénuka], Dardura, Kêçin, Arichta, les 
lutteurs, l'éléphant [ Kuvalayâ|ida] , Kamsa et les Yavanas, Kudja 
(Bhâuma), Pâundraka, Çâlva, le singe [Dvivida], Kalkala, Danta- 
vaktra, les sept taureaux, Çamhara, Vidûratha, Hukmio et leur suite, 

35. Et tant d'autres qui, dans le combat, armés de leur arc, bril- 
leront par leur valeur, les Kâmbôdjas, les Matsyas, les Kurus, les 
Kâikayas, les Srïndjayas, tous mis à mort par Hari déguisé sous les 
noms trompeurs de Bala, de Pârtha et de Bhima, iront certaine- 
ment dans la demeure invisible de ce Dieu. 

56. Réfléchissant que le temps qui confond l'inteUigence des 
hommes et abrège leur existence, fait de la collection du Vêda, dont 
il est lui-même l'auteur, [un fleuve dont] la rive est trop éloignée, 
il paraîtra dans l'âge convenable en ce monde, comme fils de Satya- 
vatî, et divisera en branches distinctes l'arbre du Vêda. 

37. Quand les ennemis des Dêvas , se tenant dans la voie des Védas , 
porteront la mort dans les mondes du haut de leurs villes [aériennes], 
construites par Maya et douées d'une incalculable vélocité, alors 
prenant, pour tromper et agiter leur intelligence, un faux déguise- 
ment, il exposera d'une manière étendue la mauvaise loi. 

38. Quand dans les demeures des gens de bien mêmes, on n'en- 
tendra plus les histoires de Hari; quand les trois premières classes 
seront livrées à l'hérésie, et que les Çûdras seront rois; quand on 
ne prononcera plus, dans ce monde, les exclamations de Svâhâ, 
Svadhâ, Vachat, [qui accompagnent l'ofirande,] alors Bhagavat, à 
la fin du Yuga, paraîtra comme vainqueur de Kali. 

59. Dans la création, la pénitence, moi, les Richis et les neuf 
chefs des créatures : dans la conservation, la justice, le sacrifice, 
les Manus, les Immortels, les maîtres de la terre : dans la destruction, 
l'injustice, Hara, les créatures esclaves de la colère, les Asuras et les 
autres êtres de cette espèce : telles sont les manifestations de la 
Mâyâ dont s'enveloppe l'Être qui possède des énergies variées. 



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LIVRE SECOND. 155 

40. Quel chantre divin, eût-il même compté tous les grains de 
sable de la terre, pourrait ici-bas énumérer les actions héroïques de 
Vichnu qui arrêta le balancement du ciel placé au delà des trois 
mondes, lorsque ébranlé par la marche irrésistible du Dieu, son 
mouvement s'étendait jusqu'au lieu où reposent les trois qualités 
dans une juste proportion? 

41. Ni moi, ni ces solitaires tes frères aînés, ni à bien plus forte 
raison les autres êtres, ne connaissons de borne à la puissance de 
la Mâyâ de Purucha; le premier des Dêvas, Çêcha aux mille têtes, 
voudrait aujourd'hui chanter ses qualités, qu'il ne pourrait en at- 
teindre la limite. 

42. Ceux pour qui Bhagavat, l'Être infini, éprouve de la compas- 
sion, et qui se réfugient de toute leur âme et sans arrière-pensée 
auprès de lui, comprennent sa divine Mâyâ, si difficile à traverser; 
mais elle reste impénétrable à l'intelligence qui, dans un corps fait 
pour être la proie des chiens et des chacals, dit : « Moi et le mi^n. » 

45. Moi aussi, j'ai connu la mystérieuse Mâyâ de TÊtre suprême; 
vous l'avez connue, ô vous [mes fils], ainsi que Bhava et le bienheu- 
reux chef des Dâityas, la femme du Man^^ le Manu lui-même et 
ses fils, Prâtchînavarhis (Indra), Ribhû, Agga et Dhruva, 

44. Ikchvâku, Aila, Mutchukunda, Vidêha, Gâdhi, Raghu, Am- 
barîcha, Sagara, Gaya, Nâhucha, Mâmdhâtrî, Alarka, Çatadhanus, 
Anu, Rantidêva, Dêvavrata, Bàli, Amûrti, Aya, Dilîpa, 

45. Sâubhari, Uta^a, Çivi, Dévala,. Pippalâda, Sârasvata, Ud- 
dhava, Parâçara, Bhûrichêna, Vibhîchana, Hanûmat, Upêndradatta 
(Çuka), Pârtha, Archtichêna, Vidura, Çrutadêva et d'autres sages. 

46. Si les femmes, les Çûdras, les Hûnas, les Çabaras livrés à une 
vie coupable, pourvu qu'ils manifestent des sentiments de docilité 
pour les hommes dévoués à celui dont les pa&^sont merveiDeui, 
connaissent et pénètrent la divine ]\fâyâ; si les animaux eux-mêmes 
la pénètrent aussi, que sera-ce donc de ceux qui fixent leur intelli- 
gence sur l'Être dont ils ont entendu décrire la forme? 

47. Cette essence perpétueUement tranquille, à l'abri dé toute 
crainte, qui est toute intelligence, qui est pure, uniforme, supérieure 



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136 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

à ce qui est comme à ce qui n'est pas [pour nos organes], qui est 
l'Esprit même; cette essence où n'existe ni le son, ni le fruit des 
œuvres, résultat de nombreuses pratiques, et devant laquelle s'éva- 
nouit Mâyâ honteuse de se montrer; 

48. Cette essence éternellement heureuse, exempte de chagrin, 
qu'on appelle Brahma, c'est l'essence même de Bhagavat, TEsprit 
suprême, sur lequel les ascètes n'ont qu'à fixer leur cœur pour at- 
teindre, sans avoir besoin de faire aucun e£Port, à l'absence de toute 
distinction, comme Indra (le Dieu de la pluie), qui resplendissant 
par lui-même, ne prend pas la houe pour creuser un puits. . 

49. Bhagavat est le dispensateur des plus belles récompenses : c'est 
de lui que vient le succès des bonnes actions produites par les dis- 
positions naturelles des créatures : car de même que l'air contenu 
dans le corps ne périt pas avec lui, quand, à l'instant de la séparation 
des éléments qui le composent, le corps vient à se dissoudre, ainsi 
l'Esprit qui n'est pas né avec le corps, ne périt pas davantage avec lui. 

50. Je viens de t'exposer, ô mon fils, d'une manière abrégée ce 
que c'est que Bhagavat, l'auteur de l'univers; ce qui est comme ce 
qui n'est pas [pour nos organes] n'est pas difiFérent de Hari, qui 
reste cependant distinct de tout cela. 

51. C'est là l'exposition du Bhâgavata qui m'a été révélée par 
Bhagavat lui-même, et qui contient l'abrégé de ses manifestations 
surnaturelles; c'est à toi de la dévelôj^er. 

52. Songe à la raconter ^e manière que les hommes se sentent 
animés de dévotion pour le bienheureux Hari, âme de toutes choses, 
en qui l'univers est contenu. 

55. Car celui qui décrit la Mâyâ dont s'enveloppe le souverain 
Seigneur, de même que celui qui écoute son récit avec assentiment 
et avec foi, a£PranQhit son âme des illusions de Mâyâ. 

FIN DU SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

DIALOGUE ENTRE BRAHMA ET NÂRADA, 

DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURAINA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VTÂSA. 



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LIVRE SECOND. 157 



CHAPITRE VIII. 

QUESTIONS DE PARÎkCHIT, 



1. Le roi dit: Sage Brahmane, quand Brahmâ eut engagé Nârada 
à raconter les qualités de TÊtre qui n a réellement pas de qualités, 
à qui et comment ce sage, qui était doué de la vue divine, fit-il son 
récit? 

2. Voilà ce que je désire savoir, ô toi le plus habile de ceux qui 
connaissent le Vêda; raconte-moi, bienheureui sage, les histoires de 
Hari dont Ténergie est merveilleuse, ces histoires qui font le bonheur 
du monde, 

5. Pour que, déposant en Krïchna, Tâme de Tunivers, mon coeur 
désormais affranchi de tout contact, je puisse abandonner mon 
corps. 

4. Car Bhagavat n est pas longtemps à entrer dans le cœur de 
celui qui écoute avec une foi constante et qui célèbre ses hauts faits. 

5. Pénétrant par la voie de Touïe jusqu'au lotus du cœur de ceux 
qui lui sont dévoués, Krîchna en fait disparaître toutes les impu- 
retés, de même que l'automne purifie Teau des fleuves. 

p 6. L'homme dont le cœur est ainsi purifié, afiranchi désormais 
de toutes les douleurs, n'abandonne plus les pieds de Krïchna, sem- 
blable à celui qui, de retour d'un voyage, ne quitte plus sa maison. 

7. Dis-moi, savant Brahmane, selon que tu le sais, comment il 
se fait que le principe exempt d'éléments donne naissance à un 
corps formé d'éléments émanés de ce principe même, et si cela a 
lieu spontanément ou par l'effet de quelque cause. 

8. Cet Être qui fit naître de son nombril un lotus dont la com- 
position des mondes représente la forme, on dit qu'il est identique 
avec ce Purucha [visible] dont l'univers nous ofire les membres 

i8 



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158 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

limités et distincts, et ainsi on se le figure comme s'il avait des 
membres et un corps, 

9. A la faveur de qui Brahmâ, âme des créatures, doit^il le pou- 
voir de créer? A qui doit-il d'avoir vu la forme de cet Être [supé- 
rieur], lui qui sortit dû lotus né de son nombril? 

10. En quel lieu ce Purucha lui-même, cause de la conservation, 
de la naissance et de la destruction de Tunivers, après s'être dégagé 
de la Mâyâ dont il dispose en maître, repose-t-il avec les âmes de 
tous les êtres réfugiées dans son sein? 

U. Les mondes, avec les génies qui les protègent, ont été pré- 
cédemment reconnus comme formés des membres de Purucha; car 
nous t'avons entendu dire que ses membres sont constitués par les 
mondes accompagnés de leurs Gardiens. 

12. Quelle est la durée des périodes nonmiées Kalpa et Vikalpa? 
comment se mesure le temps qui porte les noms de passé, de pré- 
sent et d'avenir? quelle est la longueur de l'existence de tout ce qu'il 
y a dans le monde? 

13. Qu'est-ce que les divisions du temps qu'on nomme, l'une infi- 
niment petite, et l'autre infiniment grande? Combien y a-t-il de voies 
qui résultent des œuvres, et quelles sont-elles, ôtoi le meilleur des 
Brahmanes? 

14. Quel est, pour les qualités comme pour les créatures que les 
qualités modifient et qui aspirent à se transformer dans telle ou 
telle qualité, l'ensemble des actions qu'elles accomplissent, le mode 
et le théâtre de cet accomplissement? # 

15. Dis-moi l'origine de la terre, des Enfers, des points de l'ho- 
rizon, du ciel, des planètes, des constellations, des montagnes, des 
fleuves, des mers, des continents, et celle des êtres qui les habitent; 

16. La mesure de l'enveloppe de l'œuf [de Brahmâ], en désignant 
l'extérieur et l'intérieur; l'histoire des illustres personnages; la dis- 
tinction des classes et des conditions; 

17. L'histpire des incarnations si merveilleuses de Hari; les pé* 
riodes nommées Yuga et leur durée, et les devoirs propres à chacune 
de ces périodes^ 



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LIVRE SECOND, 139 

18. Les devoirs communs à tous les hommes; ceux qui sont par- 
ticuliers à quelques-uns, et lesquels; ceux des castes d'artisans; ceux 
des Râdjas tombés dans l'infortune; 

19. L'énumération des principes, leur caractère, ce qui les dis- 
tingue comme causes; les préceptes relatifs au culte de Purucha; les 
règles du Yoga dont le but est la réunion avec l'âme suprême; 

20. La voie que suivent les maîtres du Yoga par la puissance de 
leurs facultés surnaturelles; l'anéantissement du corps subtil des 
Yôgins; ce que c'est que les Vêdas, les Upavêdas, les livres des de- 
voirs, les Itihâsas et les Purânas; 

21. La submersion de tous les êtres, leur existence et leur des- 
truction finale; les préceptes relatifs aux sacrifices, aux actes de 
bienfaisance, aux devoirs qu on remplit en vue de quelque avantage, 
et aux trois objets [de l'activité humaine]; 

22. La création des âmes individuelles qui vont s'endormir [dans 
le sein de Hari]; l'origine de l'hérésie; l'esclavage et l'affranchisse- 
ment de l'esprit, son état propre sous sa véritable fonne. 

25. Comment Bhagavat, l'être indépendant, joue-t-il avec sa 
Mâyâ? et comment après l'avoir abandonnée, celui qui pénètre 
l'univers, rèste-t-il comme un témoin indifférent? 

24. Voilà, grand solitaire, ce que je te demande en m'inclinant 
devant toi; daigne m'enseigner toutes ces choses dans leur ordre et 
d'une manière approfondie. 

25. Car tu es, en ces matières, une autorité aussi sûre que Para- 
mêchthin, le Dieu né de lui-même, [dont tu as hérité la science,] 
semblable en cela aux autres hommes qui suivent en ce monde la 
conduite que leur ont tracée leurs pères et leurs aïeux. 

26. Pour moi, le jeûne ni aucune autre crainte ne pourra troubler 
mes esprits pendant que je m'abreuverai du nectar [de la gloire] 
d'Atchyuta, qui découle de tes discours. 

SUTAdit: 

27. Ainsi interrogé par le roi qui lui demandait l'hisloire de celui 

i8. 



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140 LE BHAGAVATA PURÂNA. 

qui existe et qui est le souverain Maître, le sage donné par Brahmâ, 
très-satisfait du prince donné par Vichnu, 

28* Récita, dans rassemblée, le Purâna égal aux Vêdas, nommé 
Bhâgavata, que Bhagavat avait révélé à Brahmâ, à lorigine de la 
période du Brahmakalpa. 

29. Il commença donc ainsi à exposer, dans leur ordre, chacun 
des objets sur lesquels l'avait interrogé Parikchit, le héros de la race 
des Pândus. 



FIN DU HUITIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE : 

QUESTIONS DE PARIKCHIT, 

DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURÂNA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA. 



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LIVRE SECOND. 141 



CHAPITRE IX. 



ORIGINE DU BHAGAVATA. 



!• Çuka dit: Sans Tlllusion, dont dispose TEsprit suprême qui 
est tout intelligence, l'alliance de l'Esprit avec les choses n'aurait 
pas lieu; cette alliance n'existe pas plus réellement que celle de 
Tâme avec les images qu'elle voit en songe. 

2. C'est par l'efiFet des formes nombreuses de Mâyâ, que le prin- 
cipe intelligent parait revêtu de tant de formes; c'est parce qu'il se 
plaît au milieu des qualités, attribut^s de Mâyâ, qu'il croit au moi 
et au mien« 

5. Et quand, a£Branchi du trouble de l'ignorance, il se plaît à ren- 
trer dans sa grandeur qui est au-dessus du temps et de Mâyâ, alors 
il s'y repose, après avoir renoncé à cette double croyance, 

4. Or ce qui procure la connaissance de la nature de l'esprit, c'est 
ce que dit à Brahmâ, en lui montrant sa forme véritable, Bhagavat 
auquel le Dieu avait adressé son hommage sans arrière-pensée. 

5. Brahmâ, le premier des Dêvas, le précepteur suprême des 
mondes, du haut du siégé ou il était assis, réfléchissait à l'œuvre de 
la création; mais en vain songeait-il aux moyens de créer l'univere, 
il ne pouvait se rendre maître de l'objet de ses pensées. 

ft. Pendant qu'il était livré à ses réflexions, il entendit un jour, 
sur l'océan, répéter deux fois près de lui un mot de deux lettres, la 
seizième et la vingt et unième consonne [ta-pa, fais pénitence), mot 
que ^n appelle la richesse de ceux qui ont renoncé à tout. 

7. A. peine eut-il entendu ce mot, que désireux de voir qui Favait 
prononcé, il porta ses regards sur. tous les points de l'horizon, mais 
il n'aperçut rien autre chose que lui-même; alors remontant sur son 
siège et reconnaissant la justesse de cette parole, il se mit à se livrer 
à la pénitence, comme cela semblait lui être ordonné. 



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142 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

8. Le Dieu dont le regard est fécond, maitre de sa respiration, de 
son cœur et des organes de Faction et de la connaissance, Bralimâ, 
le plus austère des pénitents, accomplit dans un recueillement pro- 
fond, pendant mille années divines, une pénitence qui devait pro- 
duire tous les mondes. 

9. Bhagavat, lobjet de sa dévotion, lui montra le monde où il 
habite, monde supérieur à tout ce qui existe de plus parfait, exempt 
de chagrin, d'erreur et de trouble, et qui est le sujet des louanges 
des Dieux qui ont reconnu l'Esprit en eux-mêmes; 

10. Ce monde* où n existent ni les qualités dès Ténèbres et de la 
Passion, ni pelle de la Bonté dans son mélange avec les deux autres, 
ni la puissance du Temps, ni Mâyâ, ni à plus forte raison les autres 
imperfections; ce monde habité par les serviteurs de Hari, que ré- 
vèrent les Suras et les Asurâs, 

11. Ces serviteurs noirs et beaux, ayant des yeux semblables au 
lotus et des vêtements jaunes, aimables et doués de belles formes, 
ayant tous quatre bras et des ornements d'or rehaussés de l'éclat de 
joyaux précieux, brillants de splendeur, ayant la couleur du corail, 
du lapis-lazuli et des fibres de la tige du lotus, ornés de guirlandes, 
de diadèmes et de pendants d'oreilles étincelants. 

12. Éclairé par les charmes éblouissants des plus belles femmes, 
ce monde, avec ses Kgnes de chars resplendissants, montés par de 
magnanimes personnages, brille de toutes' parts comme le ciel avec 
ses lignes de nuages illuminés par la foudre. 

15. C'est là que la belle Çrî, par mille actes de sa toute-puissance, 
rend aux pieds de celui qui doit être chanté au loin, un culte cons- 
tant, elle qui, assise dans sa litière autour de laquelle bourdonne 
l'essaim des esclaves de la saison des fleurs, célèbre les actions de 
son bien-aimé. 

14. C'est dans ce monde que Brahmâ vit le maître des .Sâtvats 
réunis, le maître de la prospérité, du sacrifice, des mondes, le Sei- 
gneur suprême, entouré des chefs de ses serviteurs, Sunanda, Nanda, 
Prabala, Arhana et d'autres; 

15. Accordant à ses esclaves la faveur de sa présence, enivrant de 



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LIVRE SECOND. 145 

joie les regards de ceux qui contemplaient son visage où brillaient 
ses yeux bruns embellis par le sourire de la bienveillance, ayant une 
aigrette, des pendants d'oreilles, quatre bras, un vêtement jaune, 
et pour ornement, Çrî sur sa poitrine; 

16. Assis sur un trône digne des plus profonds hommages, élevé 
au-dessus de tous les êtres, environné des énergies au nombre de 
quatre, seize et cinq, doué des attributs exclusivement propres à sa 
nature, et en même temps des caractères [moins intimes à lui] qui 
se retrouvent dans d'autres êtres, se complaisant dans sa propre 
essence, et maître souverain de toutes choses. 

17. L'âme inondée de la joie que lui causait ce spectacle, sentant 
sur tout son corps le frissonnement du plaisir, les yeux baignés des 
larmes que lui arrachait l'excès de TafFection, le créateur de l'univers 
adora le lotus des pieds de Bhagavat, auquel on ne peut parvenir 
que par la voie de la contemplation profonde. 

18. En voyant ainsi incliné devant lui avec respect Brahmâ, le 
premier chantre inspiré, qui était comblé de joie, et digne de rece- 
voir ses ordres pour la production des créatures, Bhagavat satisfait 
lui adressa la parole d'une voix embellie par un léger sourire, comme 
un ami s'adresse à son ami, en lui touchant la main. 

19. . Bhagavat dit: Je suis complètement satisfait, 6 Brahmâ, source 
des Vêdas, quoique je sois difficile à satisfaire, de la longue péni- 
tence à laquelle tu t'es soumis pour créer, ô chef des YôginsI 

20. Demande-moi la faveur que tu désires, et puisse le bonheur 
être avec toi! car je suis le dispensateur des bienfaits; et les peines, 
ô Brahmâ, que l'homme se donne pour atteindre à la béatitude, 
ont pour terme le bonheur de me contempler. 

21. Si j'ai éprouvé le désir que tu visses le monde que j'habite, 
c'est que, te conformant à la parole que tu avais entendue en secret, 
tu t'es livré à une rude pénitence. 

22. C'est moi qui t'ai donné ce conseil au moment où tu étais 
troublé par la pensée de l'œuvre que tu avais à faire; car les aus- 
térités sont mon cœur, et je suis l'âme des austérités. 

25. C'est par les austérités que je crée cet univers, c'est par les 



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144 LE BHAGAVATA PUR AN A. 

austérités que je le détruis; cest par les austérités que je soutiens 
le monde; les austérités sont mon énergie si difficile à vaincre. 

24. Brahmâ dit : Bhagavat I toi qui résides comme spectateur dans 
l'intelligence de tous les êtres, certes, avec ta science qu aucun obs- 
tacle n'arrête, tu connais tout ce qu'ils désirent. 

25. Je te demande toutefois, et daigne, ô mon maître, exaucer ma 
prière, je te demande de me faire connaître tes formes, l'une supé- 
rieure, l'autre inférieure, 6 toi qui, çn réalité, n'as pas de forme. 

26. Comment, uni à la Mâyâ dont tu disposes, te revêtant de 
toi-même comme d'une forme pour créer, conserver et détruire l'uni- 
vers, composé de tes nombreuses énergies, 

27. Te joues-tu, 6 toi dont la volonté est infaillible, [au milieu 
de ces apparences,] semblable à l'araignée qui s'enveloppe de sa 
toile? vainqueur de Madbu, donne-moi l'intelligence nécessaire 
pour que je puisse saisir ce iny stère. 

28. Puissé-je exécuter sans relâche ce que Bhagavat m'aura en- 
seigné, afin qu'au milieu de mes eflForts pour créer les êtres, je 
puisse, par sa faveur, ne pas être l'esclave de mon œuvre I 

29. Moi que tu as traité comme un ami traite son ami, ô souve- 
rain Seigneur! puissé-je, pendant que livré sans trouble, et pour te 
rendre un culte, à la production des créatures, je distribuerai les 
êtres en classes distinctes, n'éprouver jamais l'ivresse de l'orgueil à 
la pensée que je suis incréé! 

50. Bhagavat dit : Reçois de moi la connaissance de ce que je suis; 
cette connaissance la plus mystérieuse de toutes et qui est accom- 
pagnée de la science parfaite, je vais te la révéler avec ses secrets 
et avec les moyens faits pour la procurer. 

51. Apprends qui je suis, quelle est ma nature, quels sont ma 
forme, mes qualités, mes actes, et obtiens ainsi par ma faveur l'in- 
tuition claire de mon essence. 

52. J'étais, oui, j'étais seul avant la création, et il n'existait rien 
autre chose que moi, ni ce qui est, ni ce qui n'est pas [pour nos 
.organes], ni lé principe élémentaire de cette double existence; de- 



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LIVRE SECONR 145 

puis la création, je suis eet univers; et celui qui doit subsister quand 
rien n existera plus, c'est moi. 

33. Ce qui passe sans raison pour être dans TEsprit, comme ce 
qui passe pour ny être pas, c est cela qui est la Mâyâ dont je m'en- 
veloppe ; c'est comme, la réflexion ou l'éclipsé d'un corps lumineux. 

54. De même qu'après la création, les grands éléments ont pénétré 
tout ensemble et n'ont pas pénétré les êtres supérieurs et inférieurs, 
de même je suis à la fois et je ne suis pas dans ces éléments. 

35. Aussi la seule chose que doive chercher à comprendre celui 
qui désire connaître la nature de l'Esprit, c'est lé principe qui, uni 
aux choses et cependant distinct d'elles, existe partout et toujours. 

36. Ainsi, fais de cette vérité l'objet d'une méditation profonde, 
et l'œuvre de créer des êtres divers dans chaque Kalpa n'aura plus 
rien qui puisse te troubler. 

57. Çuka dit : Après avoir instruit de cette manière le Maître 
souverain des créatures, Hari, l'Être incréé, déroba sa forme véri- 
table aux regards de Brahmâ qui la contemplait. 

58. Joignant les mains pour adorer Hari, dont la forme saisissable 
à ses organes venait de disparaître, le Dieu, dont la réunion des êtres 
forme le corps, créa cet univers comme il avait fait précédemment. 

59. Le chef des créatures, maître de la loi, ayant en vue le bien 
des êtres, se livrait, un jour, dans le désir d'atteindre son but, à la 
pratique de toutes les vertus et de tous les devoirs religieux. 

40. Le grand solitaire Nârada, celui de ses enfants qui lui était 
le plus cher, son fils dévoué, docile, animé du désir de connaître la 
Mâyâ de Vichnu, le Maître de l'illusion, 

41. Et entièrement dévoué à Bhagavat, faisait, par sa vertu, par 
sa tendresse et par sa douceur, les délices de son père. 

42. Voyant que son père, le grand ancêtre des mondes, était 
content, le Rïchi des Dêvas lui demanda ce que toi-même tu me 
demandes aujourd'hui. 

45. L'auteur des créatures, satisfait de son fils, lui exposa ce Bhâ- 
gavata Purâna qui est distingué par dix caractères propres, et qu'il 
avait reçu lui-même de Bhagavat. 

»9 



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146 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

44. Nârada le transmit à Vyâsa, ce solitaire, ô roi, d'une splendeur 
incomparable, qui méditait au bord de la Sarasvati sur le suprême 
Brahma. 

45. Et moi, [en te le communiquant aujourd'hui,] je répondrai 
à ce que tu m'as demandé quand tu voulais connaître comment cet 
univers fut produit par Purucha devenu Virâdj , ainsi qu'à tes autres 
questions, sans en rien omettre. 



PIN DU MBimilfB CHAPITRE, AYANT POUB TITRB : 

ORIGINB DU BHÀGAVATA, 

DANS LE DBUXiitfB LIVRB DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRi PAR BRAHlfl ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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LIVRE SECOND. U7 



CHAPITRE X. 

ÉNUMÉRATION DES DIX CARACTERES. 



1. Çuka dit: La création, la création secondaire, la conserration, 
la nourriture, les tissus, les Manvantaras et les récits relatifs au Sei- 
gneur, Tanéantissement, la libération, la demeure dernière*, [tels sont 
les dix caractères de ce Purâna,] 

2. Les sages, d'après les passages [cités] des Vêdas et lobjet [de 
chaque partie du Purâna], décrivent avec raison les neuf premiers 
caractères comme destinés à Tlntelligence complète du dixième. 

5. On appelle création, la naissance des éléments, des molécules 
élémentaires, des sens et de TlnteUigence, création produite par 
Brahma, au moyen du mélange inégal des qualités; la création se- 
condaire vient de Purucha [devenu Virâdj ]. 

6. On appelle conservation, le triomphe du Dieu qui habite le 
Vâikuntha; et nourriture, la faveur de ce Dieu. On appelle Manvan- 
tara, la loi des hommes vertueux; et tissus, Timage des cérémonies 
reproduite par la mémoire. 

5. On appelle récits relatifs au Seigneur, le récit des incarnations 
de Hari, et l'histoire des hommes qui suivent sa voie, ainsi que les 
nombreux épisodes qui y sont entremêlés. 

6. On appelle anéantissement, le sommeil de Tâme [individuelle] 
s'endormant avec ses facultés [au sein de Hari]; et libération, Tétat 
de l'esprit une fois qu'il est rentré dans sa propre essence, après 
avoir abandonné toutes les autres formes. 

7. On appelle demeure dernière, l'Être duquel se manifsste la 
création et l'anéantissement; c'est cet Être qui reçoit les noms de 
Brahma suprême et de Paramâtman. 

8. Ce Purucha, qui possède la spiritualité, possède aussi la divi- 

19. 



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us LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

nité; et outre ces deux attributs distincts l'un de Tautre qu'il réunit 
en lui-même, il possède encore la matérialité. 

9. Gomme nous ne concevons pas un de ces attributs sans ad- 
mettre en même temps l'un des deux autres, celui qui les voit tous 
trois réunis [dans son sein], c'est l'Esprit [suprême], qui est la de- 
meure dernière, et qui n'a d'autre asile que sa propre essence. 

10. Purucha ayant divisé en deux parties l'œuf [de Brahmâ], lors- 
qu'il en sortit au commencement, réfléchit à se faire un lieu où il 
pût se mouvoir; et pur, il créa les eaux pures. 

11. Il habita sur ces eaux créées par lui, pendant mille années; 
de là vient qu'il reçoit le nom de Nârâyana, parce que les eaux qui 
sont nées de Purucha [sont appelées Nârâ]. 

12. Cet Etre par la faveur duquel existent la matière, l'action, le 
temps, la disposition naturelle et l'âme individuelle, tandis que rien 
de tout cela n'existe plus quand il s'en retire, 

15. Ce Dieu unique, songeant à devenir multiple, après s'être levé 
du lit de la méditation, produisit, à l'aide de Mâyâ, un germe de 
couleur d'or divisé en trois portions. 

u. La divinité, la spiritualité, la matérialité, ces trois attributs 
sont l'Être suprême; c'est ainsi que le germe unique de Purucha fut 
divisé en trois portions : voilà ce que tu dois apprendre. 

15. De l'éther contenu dans le corps de Purucha qui se livrait à 
des mouvements variés, naquirent la vigueur [des sens], l'énergie 
[du cœur], la force [du corps], et ensuite le souffle de vie, le pre- 
mier de tous les souffles. 

16. Quand se meut le souffle de vie qui anime toutes les créa- 
tures, les sens se meuvent avec lui; quand il cesse de se mouvoir, 
les sens cessent également, soumis à son empire comme des esclaves 
aux ordres d'un roi. 

17. Du souffle de vie mis en mouvement, naquit au sein de l'Être 
suprême la faim et la soif; et aussitôt qu'il eut éprouvé la soif et 
la faim, la bouche fut le premier organe qui s'ouvrit. 

18. De la bouche se sépara le palais; le goût y prit naissance; du 
goût naquirent les saveiirs diverses qui sont perçues par la langue. 



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LIVRE SECOND. 149 

19. L'Être qui prend tant de formes voulut parler : et de sa bouche 
sortit le feu, la voix, et la parole qui dépend de l'un et de l'autre; 
mais l'extinction [de la voix] naquit bientôt dans son gosier, 

20. Le mouvement répété de la respiration divisa les narines; le 
vent, véhicule des odeurs, y parut avec l'odorat qui prit naissance 
dans le nez, quand le besoin de flairer se fit sentir. 

21. Tout était obscur dans l'Être primitif; il voulut se voir lui et 
les choses : et les yeux s'ouvrirent, et le soleil y prit place avec la 
vue qui perçoit l'attribut de la forme. 

22. Réveillé par le son des Vêdas, il voulut saisir la cause de son 
réveil : et les oreilles s'ouvrirent, et les divers points de l'espace y 
entrèrent avec l'ouïe, qui perçoit l'attribut du son. 

25. Il voulut percevoir la rudesse, le poli, la légèreté, la pesan- 
teur, la chaleur et le froid des corps : et la peau prit naissance, et à 
sa surface naquirent les poils et les montagnes; le vent, avec l'attri- 
but tangible que perçoit la peau, l'enveloppa à l'extérieur comme à 
l'intérieur. • 

24. Le désir de faire des actions diverses souleva ses maiqs : et 
Indra vint s'y placer avec là force,- et avec l'action de prendre en 
qui résident à la fois Indra et la force. 

25. Il voulut se diriger vers l'endroit où son désir l'entraînait : 
et les pieds parurent; c'est, en efiet, au moyen des pieds que les 
hommes exécutent, avec des cérémonies, le sacrifice qui est Yadjna 
lui-même. 

26. Il désira des enfants, le plaisir e^ l'immortalité : et l'or- 
gane de la génération s'ouvrit, et le sens de cet organe y parut 
avec le plaisir de la jouissance en qui résident [le Dieu de l'organe 
et le sens]. 

27. Il voulut se débarrasser du résidu des substances contenues 
dans son corps : et les organes excrétoires s'ouvrirent, puis vinrent 
s'y placer le sens de ces organes, Mitra, et l'émission même en qui 
résident [le Dieu de l'organe et le sens]* 

28. Voulant sortir du corps qu'il habitait pour aller dans d'autres 
corps, il poussa au dehors sa respiration : et la porte du nombril 



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150 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

s'ouvrit; et le souffle expiré y parut, puis Mrîtyu, puis la sépara- 
tion (la mort) en qui résident {le Dieu de Torgane et le sens]. 

29. Il voulut boire et manger : et le ventre avec les veines et les 
entrailles prit naissance; les fleuves et les océans s y placèrent avec 
Talimentation et la nutrition dans lesquelles résident [le Dieu de 
chacun de ces organes et le sens]. 

50. Il voulut méditer sur sa Mâyâ : et le cœur s'ouvrit ; puis le 
sentiment y parut, puis Tchandra (la lune), avec la volonté -et le 
désir. 

51. Les sept substances dont se compose le corps, savoir, Tépi- 
derme, la peau, la chair, le sang, le suc de la chair, la modle, les 
os, sont formées de la terre, de leau et du feu; le souffle de vie Test 
de Téther, de Teau et du vent. 

52. Les sens sont formés des attributs élémentaires; les attributs 
élémentaires eux-mêmes dérivent du principe des éléments; le cœur 
est Tessence de toutes les transformations; Tlntelligence a pour forme 
la connaissance distincte. % 

55. Ce que je viens de te décrire, cest la forme solide de Bhagavat, 
laquelle est entourée, à l'extérieur, par les huit enveloppes de la 
terre et des autres principes. 

54. Mais il est une autre forme distincte de celle-là, essentielle- 
ment subtile, insaisissable aux sens, privée d'attributs, sans commen- 
cement, ni milieu, ni fin, permanente, qui échappe à l'intdQigence 
et au langage. 

55. De ces deiix formes de Bhagavat que je viens de te décrire, 
les sages n'admettent pas plus l'une que l'autre [comme réellement 
existantes], parce qu'elles sont toutes deux l'œuvre de Mâyâ. 

56. Sous la forme de Brahmâ, Bhagavat, doué des attributs du 
nom et de ce qui doit être nommé, donne naissance aux noms^ aux 
formes et aux actions, supérieur et réellement étranger à l'action, 
quoiqu'il s'y livre [en apparence]. 

57. C'est ainsi qu'il crée séparément les Pradjâpatis, les Manus, 
les Dêvas, les Rïchis, les troupes des Pitrïs, les Siddhas, les Tchâ- 
ranas, lesGandharvas, lesVidyâdharas, les Asuras et les Guhyakas, 



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LIVRE SECOND. 151 

58. Les KinDaras, les Apsaras, les Nâgas^ les Sarpas, les Kimpu- 
ruchas et les Uragas, les Mâtrïs, les Rakchas et les Piçâtchas, les 
Prêtas, les Bhûtas et les Vinâyakas, 

59. Les Kûchmândas, les Unmâdas et les Vêtâlas, les Yâtudhânas 
et les Grahas, les volatiles, les quadrupèdes, les animaux domestiques, 
les végétaux, les montagnes, les animaux qui iampent; 

40. Les êtres habitant le ciel, la terre et les eaux, qui se meuvent 
ou ne se meuvent pas, et qui naissent de quatre manières différentes; 
enfin les voies qui résultent des œuvres, c est-à-dire, la bonne voie, 
la mauvaise voie, et la voie intermédiaire. 

41. Aux trois qualités, de la Bonté, de la Passion et des Ténèbres, 
correspondent trois voies, celle des Suras, celle des hommes et celle 
des Enfers; et chacune de ces voies à son tour est triple, selon que 
la qualité qui lui est propre est effacée par une des deux autres. 

42. Bhagavat est encore le soutien du monde f lui qui, sous la 
forme de la justice, fait prospérer cet univers, qu'il conserve en re- 
vêtant les apparences variées de Tanimal, de Thomme et du Dieu. 

45. Puis, sous les formes de Kâla, du feu et de Rudra, cet univers 
quil a créé de lui-même, il l'anéantit, quand le temps est venu, 
comme le vent dissipe les nuages amoncelés. 

44. Telle est la forme sous laquelle la tradition représente Bha- 
gavat, le plus parfait de tous les êtres; mais les sages ne doivent» pas 
voir rÊtre suprême dans cette forme. 

45. Car elle n appartient pas à l'Être suprême se livrant aux actes 
de la création, de la conservation et de la destruction de l'univers; 
on ne la lui attribue que pour nier qu'il soit actif, puisqu'elle est 
uniquement le produit de Mâyâ. 

46. Or, c'est là ce qu'on résume sous le nom de Kalpa de Brah- 
mâ, y compris les subdivisions nommées Vikalpas, périodes pendant 
lesquelles ont lieu les créations primitives et les créations secon- 
daires, élément commun de tous les Kalpas. 

47. Je t'exposerai plus bas la mesure de la durée, et la forme et 
les subdivisions d'un Kalpa; tu apprendras ainsi ce que c'est que le 
Kalpa appelé Pâdma. 



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152 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



ÇAUNAKAdit: 

48. Tu nous as dit, 6 Sûta, que le guerrier Vidura, le plus parfait 
des serviteurs de Bhagavat, visita les étangs sacrés de la terre, ayant 
abandonné ses parents, ce quil est si difficile d'abandonner : 

49. Où donc eut lieu, entre Vidura et Kâuçâravi (Mâitrêya), l'en- 
tretien relatif à l'Esprit suprême? Quelle vérité ce bienheureux sage, 
interrogé par le guerrier, lui enseigna-t-il? 

50. Raconte-nous, ami, l'histoire de Vidura, la cause pour laquelle 
il abandonna sa famille, et pourquoi il revint ensuite. 

SÛTAdit: 

51. Ce que le grand solitaire Çuka, interrogé par le roi Parîkchit, 
répondit à ses demandes, écoutez, je vais vous le redire, en suivant 
l'ordre des questions du roi. 



FIN DU DIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

^NCMéRATION DES DDL CARACTàRES, 

DANS LE DECXlàME LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRji PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYÂSA. 



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LIVRE TROISIÈME. 



CHAPITRE PREMIER. 

DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA. 

1. Çuka dit: Telle fut la question qu adressa jadis, au bienheu- 
reux Mâitrêya, le guerrier qui était entré dans la forêt, après avoir 
abandonné sa demeure florissante, 

2. Cette demeure que Bhagavat, le maître de Tunivers, devenu 
votre ambassadeur, adopta pour la sienne, lorsqu'il délaissait celle 
du roi des enfants de Puni. 

3. Le roi dit : Seigneur, fais-nous connaître où eut lieu la ren- 
contre du bienheureux guerrier avec Mâitrêya, et quand se passa 
leur entretien. 

4. Car elle ne produit pas des avantages médiocres la question 
que Vidura, dont Tâme était pure, adressait sur cet Être supérieur 
au vertueux Mâitrêya, et qui lui attirait les éloges de celui-ci. 

SUTA dit: 

5. Ainsi interrogé par le roi Parîkchit, le meilleur des Rïchis qui 
sait tant de choses, lui répondit, la joie dans le cœur: Écoute! 

6. Çuka dit : Lorsque le roi [Dhritarâchtra] qui avait perdu la 
vue, soutenant par l'injustice ses propres fils, dont la conduite était 
coupable, fit entrer dans la maison de laque les enfants orphelins 
de son jeune frère, et y fit mettre le feu; 

7. Lorsque dans l'assemblée il n'arrêta pas son fils qui osait 
commettre l'action blâmable de porter la main sur la chevelure de 
la reine, femme du roi des Kurus, sa belle-fille, dont les larmes en- 
levèrent le safran qui couvrait ses seins; 

20 



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154 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

8. Lorsque favorisant Terreur, il refusa, malgré sa promesse, de 
donner au vertueux Adjâtaçatru qui la demandait, sa part de Théri- 
tage, après que ce prince, asile de la vérité ^ qui avait été injuste- 
ment vaincu au jeu, fut revenu de la forêt; 

9. Lorsque le roi, privé du peu de vertu qu'il possédait, ne sut 
pas respecter profondément les paroles qui sont pour les hommes 
le canal de l'ambroisie, ces paroles que Krïchna, le précepteur du 
monde, favorable à Pârtha, prononçait dans l'assemblée; 

10. Lorsque appelé par le roi son frère aîné qui voulait lui de- 
mander son avis, Vidura, le plus habile des conseillers, étant entré 
dans le palais, exposa devant lui cette opinion que les ministres 
appellent « le conseil de Vidura : » 

11. Hilends, [lui dit-il,] sa part de l'héritage au roi Adjâtaçatru, 
à celui qui sait souffrir ton injustice si difi&cile à supporter, cette 
injustice qui irrite et ses jeunes frères et ce serpent de Vrïkôdara, 
dont le sififlement t'inspire tant de frayeur. 

12. Car c'est un Dieu, c'est le bienheureux Mukunda qui, 
ayant adopté ces princes, demeure avec les Dêvas et les Dieux de la 
terre, dans sa capitale, où il est le Dieu des Dieux des Yadus, après 
avoir vaincu tous ceux qui sont des Dieux parmi les Dieux des 
hommes. 

15. Oui , c'est le péché lui-même qui s'est introduit dans ta maison , 
que cet ennemi de Purucha, que tu nourris dans la croyance qu'il 
est ton fils, toi qui, pour t'être détourné de Krïchna, as perdu le 
bonheur; abandonne donc bien vite, afin de sauver ta race, cette 
cause d'infortune. 

16. Ainsi parlait le guerrier dont la vertu est pour les gens de 
bien un objet d'envie; mais il n'obtint que les mépris de Suyôdhana 
(Duryôdhana), dont la lèvre était agitée par la violence de la colère, 
et ceux de Karna, de son jeune frère et du fils de Subala. 

15. Qui a donc appelé ici ce fils d'une esclave, ce traître qui ose 
s opposer à la volonté de celui qui l'a nourri, et défendre les inté- 
rêts de mes adversaires? Qu'il soit promptement chassé de la ville, 
en ne conservant que la vie! 



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LIVRE TROISIÈME. 155 

16. Quoique vivement blessé par les paroles hautaines de son frère, 
qui pénétraient dans ses oreilles comme des flèches, Vidura qui n en 
était pas plus ému, parce qu'il voyait là l'œuvre de Mâyâ quil res- 
pectait profondément, sortit de lui-même sans plus tarder, laissant 
son arc à la porte. 

17. Une fois qu'il eut quitté Hâstinapura, et emporté ainsi la vertu 
des enfants de Kuru, il commença, dans le désir de se purifier, à 
parcourir successivement les lieux qui sont consacrés à celui dont 
les pieds sont un étang sacré, ces lieux où réside réellement, sur la 
terre, l'Être aux mille formes. 

18. Il visita seul les étangs et les temples ornés par les attributs 
de l'Etre infini,. les villes embellies de bois, de montagnes et de 
bosquets sacrés, les rivières et les lacs aux eaux limpides. 

19. Dans sa course à travers le monde, menant une existence so- 
litaire et pure, se baignant dans chaque fleuve, dormant sur la terre, 
n'ayant aucun soin de son corps, ayant rejeté tout vêtement, inconnu 
des siens, il accomplit des austérités agréables à Hari. 

20. Pendant le temps qu'il mit à parcourir ainsi le Bhâratavarcha, 
jusqu'au moment où il parvint à Prabhâsa, Pârtha, avec l'appui 
d'Adjita, gouverna la terre défendue par une seule armée, et repo- 
sant à l'ombre d'une puissance unique. 

21. Là Vidura apprit la ruine de ses parents, et pleurant sa fa- 
mille détruite par une rivalité funeste, comme un bois consumé par 
le feu que lui ont communiqué des bambous embrasés, il revint sur 
ses pas et se dirigea en silence vers la Sarasvatî. 

22. Il visita, sur les bords de ce fleuve, les étangs deTrita, d'Uça- 
nas, de Manu, de Prîthu, d'Agni, d'Asita, de Vâyu, celui de Sudâsa, 
de Guha, de Çrâddhadêva et celui des Vaches; 

25. Ainsi que beaucoup d'autres temples de Vichnu, fondés par 
des Dêvas et par de divins Brahmanes, où se trouvent des places 
marquées de l'empreinte de la première des armes (le Tchakra), et 
dont la vue rappelle aux hommes le souvenir de Krïchna. 

24. Laissant ensuite derrière lui le pays fortuné de Surâchtra, 
les Sâuvîras , les M atsyas , ainsi que les Kurudjâggalas , il s'avança 

20. 



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156 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

jusqu'à ce qu'il parvînt sur les bords de la Yamunâ, où il vit Uddhava 
dévoué à Bhagavat. 

25. Vidura, dans l'excès de son a£Pection, pressa fortement entre 
ses bras le célèbre serviteur du fils de Vasudêva, ce sage plein de 
calme qui avait été autrefois disciple de Vrïhaspati, et il s'informa 
du sort de ses parents, les sujets de Bhagavat : 

26. Ces deux manifestations de l'antique Purucha, descendues en 
ce monde pour satisfaire au désir de Pâdma, né de son nombril, 
vivent-elles heureuses dans la maison de Çûra, profitant de leur 
séjour ici-bas pour établir le bonheur sur la terre ? 

27. Vit-il heureux, le fils vénérable de Çûra, le premier des Kurus, 
notre ami, lui qui, libéral comme un père, fait à ses sœurs des dons 
précieux pour satisfaire les héros leurs époux? 

28. Est-il heureux Pradyumna, ce héros qui commande les chars 
des Yadus, Pradyumna qui, dans une existence antérieure, fut Smara 
(l'Amour) lui-même, et que Rukminî conçut comme fils de Bha- 
gavat, après qu elle eut vénéré les Brahmanes ? 

29. Vit-il heureux, le chef des Sâtvatas, des Vrïchnis, des Bhôdjas 
et des Daçârhas, qui, après avoir renoncé à l'espoir d'occuper le siège 
des rois placé trop loin de lui, fut sacré sur le trône par le Dieu 
aux yeux de lotus ? 

30. Vit-il heureux, le fils de Hari, Sâmba, semblable à son père, ce 
chef des guerriers qui combattent sur des chars, lui que mit au jour 
la vertueuse Djâmbuvatî, et que, dans une vie antérieure, Ambikâ 
porta dans son sein sous le nom du divin Guha (Kârtikêya)? 

51. Vit-il heureux Yuyudhâna, qui, après avoir appris de Phâl- 
guna les mystères de la science de l'arc, dut bientôt au culte qu'il 
rendit à Adhôkchadja le salut que donne ce Dieu, et que les ascètes 
ont tant de peine à obtenir? 

52. Vit-il heureux, le sage et vertueux fils de Çvaphalka, qui s'est 
réfugié auprès de Bhagavat, lui qui, perdant courage par l'excès de 
l'affection, se roulait dans la poussière du chemin où Krîchna avait 
laissé l'empreinte de ses pas ? 

55. Est-elle heureuse, la fille du Bhôdja nommé Dévala, elle qui. 



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LIVRE TROISIEME. 157 

comme la mère des Dêvas, eut pour fils Vichnu, et qui porta un 
Dieu dans son sein, de même que le triple Vêda renferme en lui- 
même son but qui est la célébration du sacrifice ? 

54. Vit-il heureux, l'illustre Aniruddha, qui satisfait les désirs des 
Sâtvats, lui que l'on regarde comme l'origine de la parole, le prin- 
cipe du cœur, l'essence de la quatrième des portions de l'organe 
interne? 

55. Ami, vivent-ils heureux aussi, ceux qui, avec une adoration 
exclusive, se sont dévoués à la divinité de l'Esprit lui-même, comme 
Hrïdîka, le fils de Satyâ, les héros dont Gada et Tchârudêchna sont 
les chefs, et tant d'autres? 

56. Dharma, avec Vidjaya et Atchyuta qui sont comme ses deux 
bras, défend-il toujours justement la digue de la loi, lui qui, dans 
l'assemblée, humiliait Duryôdhana, lorsque, grâce à l'appui de Vid- 
jaya, la fortune l'élevait au rang de monarque souverain? 

57. Bhîma, enflammé de colère comme un serpent, a-t-il par- 
donné aux coupables enfants de Kuru l'insulte longtemps méditée 
par eux, lui dont le champ de bataille ne put supporter la marche 
lorsqu'il s'élançait dans les nombreux chemins de la massue? 

58. Vit-il toujours, le guerrier célèbre parmi les braves montés 
sur des chars, qui avec son arc Gândîva détruisait ses ennemis, 
lui dont fut satisfait Giriça, lorsque, se dérobant à ses yeux sous le 
déguisement d'un Kirâta, le Dieu se vit couvert par la masse des 
flèches du héros? 

59. Et les deux fils jumeaux [de Mâdrî] entourés par les princes, 
fils de Prïthâ, comme les deux yeux le sont par les cils, jouissent-ils 
du bonheur, eux qui ont, dans le combat, repris leur bien à leur 
adversaire, semblables à deux Suparnas (Garudas) enlevant l'am- 
broisie de la bouche du Dieu qui porte la foudre? 

40. Hélas! privée de Pându, Prïthâ elle-même n'a pu survivre qu'à 
cause de ses enfants au premier des Râdjarchis, à ce héros qui, du 
haut de son char, seul et n'ayant d'autre compagnon que son arc, 
triompha jusqu'aux limites de l'horizon. 

41. Ami, je pleure sur ce prince tombé si bas pour avoir outragé 



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158 LE BHAGAVATA PURÀNA- 

son frère mort, sur ce prince qui, dans sa partialité pour ses propres 
fils, me chassa, moi son parent, de ma propre ville. 

42. Pour moi, grâce à la bienveillance de Hari, le créateur, qui, 
sous son déguisement humain, trouble la vue des mortels, j'erre en 
ce monde caché à tous les regards, connaissant la voie de l'Être 
suprême, et sans que rien puisse désormais m' étonner. 

45. Sans doute celui qui put, dans le désir de dissiper le chagrin 
de ceux qui se réfugiaient auprès de lui, mettre à mort les rois que 
les trois causes d'orgueil poussaient hors de leur devoir, et dont les 
armées ébranlèrent plus d'une fois la terre, sans doute Bhagavat a 
dédaigné l'insulte des Kurus! 

44. Si le Dieu incréé naît pour détruire les méchants, si le Dieu 
inactif agit pour protéger les hommes, si ses naissances et ses actions 
n'ont pas d'autre but, quel autre être que lui peut, supérieur aux 
qualités, s'unir à un corps et se livrer à l'action? 

45. Raconte-moi donc, ami, l'histoire de celui dont la gloire est 
comme un pur étang, et qui, incréé, naquit au milieu des Yadus 
pour le bien de tous les princes qui, fidèle^ observateurs de ses 
commandements, s'étaient réfugiés auprès de lui. 



FIN DU PREMIER CHAPITRE, AYANT POUR TIT%E : 

DIALOGUE ENTRE YIDURA ET UDDHAVA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURAÇA , 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSli PAR VTÂSA. 



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LIVRE TROISIÈME. 159 



CHAPITRE IL 



DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA. 



1. Çuka dit : Ainsi interrogé par le guerrier qui lui demandait 
l'histoire de celui qu'il chérissait tant, le serviteur de Bhagavat, 
préoccupé du souvenir de son maître, ne put, dans l'excès de ses 
regrets, faire aucune réponse. 

2. Celui qui, à cinq ans, lorsque sa mère l'appelait au repas du 
soir, ne songeait pas à prendre de la nourriture, parce qu'il ne pen- 
sait qu'à ses jeux dont Krïchna était l'objet, 

5. Comment, parvenu.à la vieillesse en le servant, eût-il pu, lors- 
qu'on lui demandait l'histoire de son maître, faire une réponse, 
préoccupé comme il l'était du souvenir de ses pieds? 

4. Complètement afiFranchi par l'ambroisie des pas de Krîchna, 
dans laquelle il s'était plongé avec le sentiment d'une dévotion pro- 
fonde, le sage garda quelques instants le silence. 

5. Laissant échapper des larmes de ses yeux à demi fermés, sen- 
tant ses poils se hérisser de plaisir sur tout son corps, noyé dans 
l'étang de l'affection, et manifestant la satisfaction que lui causait la 
demande de Vidura, 

6. Redescendant peu à peu du monde de Bhagavat dans celui des 
hommes, Uddhava, après- avoir essuyé ses yeux, répondit au guerrier 
avec étonnement. 

7. Uddhava dit : Au moment où Krïchna, semblable au joyau du 
jour à son déclin, vient de disparaître, et lorsque nos familles, privées 
de leur fortune, ont été dévorées comme par un serpent, comment 
pourrais-je encore parier de bonheur pour nous? 

8. Ah! l'univers est à jamais malheureux, et à plus forte raison 



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160 LE BHÂGAVATA PURA'NA, 

les Yadus qui méconnurent Hari, quoiqu'il habitât au milieu d'eux, 
de même que les monstres de la mer ne surent pas reconnaître la 
lune [quand elle prit naissance au sein de l'océan]. 

9. Les sages même les plus pénétrants, les Sâtvatas, eux qui re- 
connaissent le mieux les caractères de chaque être, et qui se plaisent 
à demeurer dans la solitude, tous prirent celui en qui résident les 
créatures pour le héros des Sâtvats. 

10. C'est que, pour ne pas voir son intelligence jetée dans le 
trouble par les discours de ceux qu'avait séduits la Mâyâ du Dieu, 
comme de ceux qui, suivant un autre parti, se déclaraient ses ad- 
versaires, il aurait fallu avoir l'âme confondue avec Hari, l'Esprit 
suprême , • - 

11. Hari qui, après avoir montré son image aux hommes qui, 
pour ne s'être pas mortifiés, ne jouissaient que d'une vue impar- 
faite, a disparu emportant avec lui l'œil du monde. 

12. C'est cette image, destinée à ses jeux mortels, qu'il revêtit 
lorsqu'il voulut montrer la puissance de sa mystérieuse Mâyâ; cette 
image, sujet d'étonnement pour lui-même, parce qu'elle est l'asile 
suprême de la plus parfaite beauté, et que les membres dont elle 
se compose sont les ornements des ornements. 

15. Lorsque, pendant le sacrifice royal du fils de Dharma, les trois 
mondes contemplaient cette forme qui donne la béatitude à ceux qui 
la voient, Brahmâ, pensaient-ils, en produisant ce chef-d'œuvre, a 
épuisé aujourd'hui, aux dépens de ses créations futures, toutes les 
ressources de son habileté. 

14. A son approche, les femmes de Vradja dont l'orgueil avait été 
vaincu par son sourire plein d'amour et par les coups d'œil qu'il 
leur lançait pendant les jeux de la danse, ces femmes dont l'âme, 
pour le suivre, passait dans* leurs regards, se tenaient immobiles, 
abandonnant leurs travaux commencés. 

15. Cette forme, c'est Bhagavat qui l'a prise, lorsque touché de 
compassion pour les êtres, images de sa propre douceur, que tour- 
mentaient d'autres hommes qui sont aussi son image, celui qui dis- 
pose de l'existence supérieure et inférieure, s'unissant au principe 



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LIVRE TROISIEME. 161 

[de la Nature] dont TlnteUigence est une portion, naquit, quoique 
incréé, en ce monde comme le feu [qui paraît dans divers corps], 

16. Ce qui me trouble, c*est la naissance apparente de l'Être in- 
créé dans la maison de Vasudêva; cest qu'il ait habité le pays de 
Vradja; cest qu'il ait, avec sa puissance infinie, abandonné sa capi- 
tale, fuyant, comme s'il était effrayé, devant ses ennemis. 

17. Ce qui trouble mon intelligence, c'est le souvenir des paroles 
qu'il prononça lorsqu'il adorait les pieds de ses parents : Q mon 
père! 6 ma mère! [disait-il,] pardonnez-nous si, profondément trou- 
blés par la crainte de Kainsa, nous ne vous avons pas rendu les 
hommages que nous vous devions. 

18. Quel est l'homme qui, ayant respiré la poussière du lotus des 
pieds de ce Dieu, serait capable d'oublier jamais l'Etre qui, avec ses 
sourcils qu'il agitait comme un rameau, balaya, semblable au Dieu 
de la mort, le fardeau qui pesait sur la terre? 

19. Tu as été témoin, pendant le sacrifice royal, du bonheur du 
chef de Tchêdi, qui jetait cependant l'ennemi de Krïchna, de ce 
bonheur où les Yôgins ambitionnent d'atteindre par la pratique ac- 
complie du Yoga : qui donc pourrait supporter l'absence d'un Dieu 
[dont la présence donne ainsi la. béatitude]? 

20. C'est ainsi que, dans le monde des hommes, d'autres guer- 
riers dont les regards s'abreuvaient, pendant le combat, au lotus de 
la face de Krïchna qui enchante la vue, purifiés par l'atteinte des 
flèches de Pârtha, obtinrent la faveur de se réunir à lui. 

21. Qu'un Etre qui, loin d'être surpassé, n'a pas même d'égal; qui 
est le souverain Maître des trois qualités; qui trouve dans sa propre^ 
splendeur et dans sa perfection la satisfaction de tous ses désirs; 
qui a vu son piédestal salué par les mille aigrettes des rois qui 
depuis longtemps enlevaient le tribut [de la terre], 

22. Qu'un tel Être se soit abaissé devant Ugrasêna, lorsque, res- 
tant debout lui-même, il fit asseoir le vieillard sur le trône souverain, 
en lui disant : « Conserve-le, seigneur! » voilà, ami, ce que moi son 
serviteur j'ai de la peine à comprendre ! 

25. Ah! qu'il est miséricordieux celui qui, lorsque la monstrueuse 

21 



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162 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

Vakî lui fiadsait boire, pour le tuer, le poison de ses mamelles, ac- 
cordait à cette méchante femme le bonheur réservé à sa nourrice! 
auprès de quel autre Dieu pouvons-nous chercher un asile? 

24. Les Asuras eux-mêmes, je les crois devenus serviteurs de 
Bhagavat, parce que leur. esprit, suivant la voie de la colère, s'était 
exclusivement fixé sur le Maître deé trois qualités, lorsque, dans le 
combat, ils virent, s avançant contre eux, le fils deTârkcha (Kaçyapa) 
portant sur ses épaules le Dieu armé du Tchakra. 

25. Bhagavat naquit de Dêvakî, femme de Vasudêva, dans la pri- 
son du roi des Bhôdjas, lorsqu'à la prière d'Adja, il consentit à faire 
le bonheur de cette terre. 

26. De là, transporté dans le parc de Nanda par son père qui 
redoutait Kamsa, il y vécut avec Bala (Baladêva), jusquà Tâge de 
onze ans, cachant à tous les yeux sa splendeur. 

27. Au milieu des pâtres, menant paître les jeunes génisses, le 
Souverain de Tunivers se divertissait dans les bois de la Yamunâ, 
peuplés d'arbres qui retentissaient du chant des oiseaux, 

28. Déployant, aux yeux des habitants de Vradja, sa jeune vi- 
gueur, pleurant et riant tour à tour, semblable dans ses ébats à un 
lionceau plein de folie. 

29. Devenu le chef d'un troupeau, asile de la prospérité, et riche 
en taureaux et en vaches blanches, il réjouissait des sons de sa flûte 
les bergers qui le suivaient. 

50. Il détruisit les uns après les autres, comme en se jouant, et 
de même qu'un enfant brise ses jouets, les magiciens, habiles à chan- 

^ger de formes, qu'envoyait contre lui le roi des Bhôdjas. 

51. Rappelant à la vie les bergers morts pour s'être abreuvés au 
fleuve empoisonné, il s'empara du Roi des serpents, et fit boire aux 
vaches l'eau du fleuve rendue à sa pureté première. 

52. Le Souverain de l'univers fit célébrer au Roi des bergers, ainsi 
qu'aux Brahmanes, le sacrifice des vaches, dans le dessein [d'humi- 
lier l'orgueil et] de détruire la fortune [d'Indra], possesseur d'im- 
menses richesses. 

55. Lorsque Indra, furieux de son humiliation, inondait de tor- 



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LIVRE TROISIÈME. 163 

rents de pluie le parc épouvanté, les pâtres furent, grâce à Krïchna, 
mis à l'abri sous la montagne que le Dieu soutenait comme une 
ombrelle en se jouant. 

54. Rendant hommage aux approches de la nuit brillante des 
rayons d'une lune d'automne, manquant la mesure par ses chants, 
il était, dans ses jeux, l'ornement du cercle des femmes. 



FIN DU SECOND CHAPITRE, AYANT PODft TITRB : 

DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURAJj^A, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMA ET COMPOSA PAR VYÀSA. 



ai. 



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164 LE BHAGAVXTA PURÂNA. 



CHAPITRE III. 



DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA. 



1. Uddhava dit: Ensuite, accompagné de Baladéva, il se rendit 
à la capitale pour faire le bonheur de ses parents, et renversant de 
son trône le chef des armées ennemies, il traîna violemment par 
terre le tyran privé de sentiment. 

2. Ayant lu, en une seule fois, la totalité des Vêdas et des livres 
qui en dépendent, que lui enseignait Sâûidipani, Krïchna, pour le 
récompenser, lui rendit son fils qui était mort, et qu'il arracha des 
entrailles de Pantchadjana. 

5. Lorsque les princes étaient réunis, attirés par la beauté de la 
fille de Bhîchmaka, qui était semblable à Çrî, le héros dont le vol 
est rapide, désirant s'unir à elle suivant le mode Gândharva, posa 
son pied sur la tête des princes ses rivaux, et s empara de celle 
qui était une portion de lui-même. 

6. Domptant les taureaux dont les narines n étaient pas percées, 
il obtint, dans un Svayamvara, la fille de Nagnadjit; et humiliant 
ainsi Torgueil des rois avides de la posséder, il les frappa avant qu'ils 
s'en fussent aperçus, et sans être blessé lui-même par leurs armes. 

5. Le souverain Seigneur, qui semblait être esclave des femmes 
comme un homme ordinaire, désireux de satisfaire sa bien-aimée, 
s'était emparé de l'arbre céleste; avenue par la colère, le Dieu qui 
porte la foudre se précipita contre lui avec sa suite; mais ce Dieu 
n'était que la gazelle qui sert de jouet à des femmes. 

6. A la vue de son fils déchiré par le Tchakra et tué dans la 
lutte, de son fils dont le corps touchait au ciel, Bhûmî sa mère obtint 
de Krichna qu'il laissât le reste de l'héritage au fils de Bhâuma; puis 
le vainqueur entra dans l'appartement intérieur du prince. 



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LIVRE TROISIÈME. 165 

7. A la vue de Hari, qui Avait laissé ses parents dans l'inquiétude , 
les filles dés rois, qu avait ravies le fils de la Terre, se levèrent tout 
à coup; et leurs regards animés par la joie, par la pudeur et par 
Tamour s'emparèrent du héros. 

8. Dans le même instant il eut pris la main, conformément au 
rite du mariage, à chacune de ces femmes, reproduisant, par sa 
Mâyâ, son image dans chacune de leurs habitations. 

9. Désireux de se multiplier à Taide de la Nature, il les rendit 
toutes mères d enfants entièrement semblables à lui, et eut cent fils 
de chacune d'elles. 

10. Lorsque Kâla (Kâlayavana), le roi du Magadha, Çâlva et 
d'autres princes assiégeaient sa. capitale avec leurs armées, ce fut 
lui qui les détruisit [par la main de ses guerriers], accordant ainsi 
aux siens une gloire divine. 

11. Il causa la mort de Çambara, de Dvivida, de Vâna, de Mura, 
de Valkala et de beaucoup d'autres encore; et lui-même en tua de sa 
main plusieurs comme Dantavaktra, 

12. Anéantissant tous les princes réunis dans les deux camps de 
tes neveux, ces princes dont les armées, en se rassemblant dans la 
plaine de Kurukchêtra, faisaient trembler la terre. 

15. En voyant étendu par terre, au milieu de ses défenseurs, et 
la cuisse brisée, Suyôdhana dont la fortune et la vie venaient d'être 
détruites par les mauvais conseils de Karna, de Duhçâsana et du 
fils de Subala, Krïchna n'éprouva aucun mouvement de joie. . 

14. Combien est-ce peu de chose que ce lourd fardeau formé de 
dix-huit grandes armées, dont Drôna, Bhîchma, Ardjuna et Bhîma 
ont délivré la terre! c'est que, grâce aux héros, portions de ma subs- 
tance, Iji force des Yadus est irrésistible. 

15. Si, dans la querelle qui s'élèvera entre eux, les Yadus, les 
yeux enflammés par les vapeurs d'un breuvage enivrant, doivent se 
massacrer les uns les autres, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen 
de les détruire; c'est par mes efibrts qu'ils se seront anéantis eux- 
mêmes. 

16. Ayant fait ces réflexions, Bhagavat rétablit sur son trône le 



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166 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

fils de Dharma, et fit le bonheur de se^ amis en leur montrant la 
voie des hommes justes. 

17. La race de Putu fut perpétuée par Ahhimanyu et par Uttarâ; 
et le fruit de leur union, détruit par le javelot du fils de Drôna, fut 
rappelé à la vie par Bhagavat. 

18. Le Souverain de Tunivers fit célébrer trois fois au fils de 
Dharma le sacrifice du cheval; et ce prince dévoué à Krïchna, gou- 
vernant le monde avec ses jeunes frères, menait une vie heureuse. 

19. Et Bhagavat, Tâme de l'univers, suivant la voie du monde et 
des Vêdas, se livra au plaisir dans Dvâravatî, mais sans être réelle- 
ment enchaîné au monde, et restant fidèle à la doctrine Sââikhya. 

20. Son regard aniqié parle sourire de la bienveillance, sa parole 
semblable à l'ambroi^e, sa conduite irréprochable, son corps qui 
était Tasile de la beauté, 

21. Tout en lui charmait les deux mondes, et surtout les Yadus, 
pendant qu'il s'abandonnait au plaisir, livré à chaque instant à l'a- 
.mour de ses femmes, que la nuit voyait célébrer leurs fêtes. 

22. Après qu'il eut ainsi passé au sein des plaisirs un grand 
nombre d'années, livré aux soins d'un maître de maison, il sentit 
naître en lui l'indifférence. 

25. Quand on voit l'Esprit lui-même se soumettre à la destinée, 
quel est Thomme qui, suivant dans la voie du Yoga celui qui en est 
le maître, pourrait mettre sa confiance dans des plaisirs qui cTé- 
pendent du Destin ? 

24. Un jour que des jeunes gens de la race de Yadu et de Bhôdja 
jouaient dans la ville, des solitaires qui connaissaient les intentions 
de Bhagavat, irrités contre eux, les frappèrent de leur malédiction. 

25. A quelques mois de là, les Vrîchnis, les Bhôdjas, les Andhakas 
et les autres familles se rendirent à Prabhâsa^ sur des chars, pleins 
de joie, mais fascinés par le Dieu. 

26. Après s'être baignés dans Teau de ce lieu, et avoir fait des liba- 
tions en l'honneur des Pitrïs, des Dêvas et des Rïchis, ils donnèrent 
aux Brahmanes des .vaches excellentes, 

27. De l'or, de l'argent, des lits, des vêtements, des peaux et des 



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LIVRE TROISIEME. 167 

couvertures de laine, des chevaux, des chars, des éléphants, des 
jeunes filles, et de la terre pour soutenir leur existence. 

28. Après leur avoir en outre donné des aliments pleins de saveur, 
en dirigeant leur intention vers Bhagavat, ces hommes courageux 
qui ne vivaient que pour les Brahmanes, les vaches et les richesses, 
les adorèrent en touchant la terre de leur front. 



PIN DU TBOISI^ilS CHAPITAE, AYANT POUR TITRB : 

DIALOGUE ENTRE. VIDURA ET CDDHAYA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂ^A, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA. 



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168 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE IV. 

DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA. 



1. Uddhava dit : Ensuite les Yadus, avec la permission des Brah- 
manes, se mirent à prendre leur repas et à boire la liqueur eni- 
vrante [extraite du riz broyé]; mais bientôt, l'esprit égaré par 
l'ivresse, ils s'attaquèrent avec des paroles insultantes. 

2. La discorde, par l'effet de ce funeste breuvage, divisa leurs 
esprits, et au moment où le soleil se couchait, ils se détruisirent, 
comme des bambous [que le feu consume]. 

5. Bhagavat voyant dans ce qui se passait l'œuvre de la Mâyâ 
dont il dispose, porta à sa bouche de l'eau de la Sarasvatî, et s'assit 
auprès d'un arbre. 

ft. Déjà Bhagavat qui dissipe le chagrin de ceux qui se réfugient 
auprès de lui, m'avait dit précédemment: «Uddhava, rends-toi à 
« l'ermitage de Vadarî; » car il voulait détruire sa race. 

5. Mais connaissant son dessein, 6 le plus brave des guerriers, 
je suivis les traces de mon maître, incapable de me séparer de 
ses pas. 

6. Je cherchai et je reconnus, assis dans un lieu solitaire, mon 
maître chéri, l'asile de la beauté, qui avait placé sa demeure auprès 
de la Sarasvatî, et n'avait pas d'autre retraite. 

7. Il était noir et beau, exempt de toute souillure; ses yeux d'un 
rouge foncé étaient calmes; il était reconnaissable à ses quatre bras 
et à son vêtement de soie de couleur" jaune. 

8. Il avait placé sur sa cuisse gauche le lotus de son- pied droit; 
^on dos s'appuyait contre le tronc d'un jeune Açvattjia; il avait re- 
noncé au bonheur des sens, et reposait dans la plénitude de la 
perfection. 



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LIVRE TROISIÈME. 169 

9. Cependant le grand serviteur de BhagaTat, celui qui est le 
parant et Fami de Dyâipâyana, 1^ bienheureux Mâitrêya, parcourant 
le monde dans sa course ind^endante, aisriica en cet endroit. 

10. Pendant que ce solitaire dévoué à Bhagavat écoutait, la tête 
inclinée par le plaisir et par l'attachement, Mukundar, dissipant sa 
lassitude par un regard où brillait le sourire de Vamitié, me parla 
en ces termes: 

H. Je connais ce que tu désires dans ton cœur, puisque j'y réside; 
au^si je t'accorde ce que d'autres ont tant de peine à atteindre, ce 
que jadis, lorsque tu étais Vasu, tu désiras, avide de m'obtenir, pen- 
dant le sacrifice des Vasus et 4es Créateurs de l'univers. 

1% Ouii sage vertueux, cette vie est pour toi la dernière de tes 
existences^ puisque tu y as obtenu ma faveur, et que tu as été assez 
heureux pour me voir en secret avec une dévotion pure, au moment 
où je vais abandonner le monde des hommes. 

15. Jadis, au commencement de la création, je révélai au Dieu 
Adja, qui était -assis sur le lotus né de mon nombril, cette science 
suprême où se manifeste ma grandeur, cette science que les sages 
appellent là science du Bhâgavata. 

14. Aifisi honoré par ces paroles, moi qui avais été trouvé digne 
de la favej^r et du regard compatissant du suprême Purucha, je lui 
répondis, les mains jointes en signe de respect, versant des larmes, 
sentant mon corps frissonner de plaisir, et la voix tremblante : 

15. mon maître, lequel des quatre objets [recherchés par 
l'homme] pourrait être d'une acquisition difficile, même en ce mande, 
pour ceux qui adorent Je 'lotus de t;es pieds? Ce n'est cependant rien 
de cela que je désire, A Dieu multiple, avide que je suis d'adresser 
mon hommage à tes pieds semblables au lotus. 

16. Les actions et la naissance d'un être inactif et incréé comme 
toi, ta retraite dans une forteresse, et ta fuite devant l'ennemi que 
tu redoutais, toi qui es Kala* lui-même, cette demeure remplie de 
milliers de femmes pour toi qui trouves ton plaisir en toi-même , 
voilà ce qui tourmente l'esprit des sages. 

17. Que toi. Seigneur, toi dont l'intelligence essentiellement par- 

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170 LE BHÂGAV^A *UftANA. 

faite agit incessamment ^tans se reposer jâma^< tu Qi'aie». appelé, 
quand on récitait les Mantras^ pour m'iifterrogep avec * atte&tion^ 
comme si tu étais- un ignorant» e^est'là, grand Dbu, çfe qfui jette 
mon esprit dans le trouble. . .* • « . - . 

18. Daigne, ô mon maître> si tu ma crois digne de cette feveur, 
daigne m'exposer exactement cette soténce suprême qui, (ëvèie le 
mystère de ta nature, cette science que Bhagavat enseigna .com- 
plètement à BrahmÂ, pour que je puisse traverser ce^OMihde^de 
misères I •••'^ . •' 

19. Quand je lui eus ainsi fait connaître mon désèr^ Je -supçêmç 
Bhagavat aux yeux de lotus m'enseigna son essence* exceU^nte: 

20. Après avoir parcouru, sous la direction du Dieu^lont un adore 
les pieds, devenu mon maître^ la route de la connaissance .de «FEs- 
prit suprême; après avoir adoré ses pieds, et avoir toûnié auteur 
de lui [en le laissant à ma droite] « je suis afrivÀ.ici, Tâme troublée 
par cette séparation. . - »»' 

21. Pour moi, le cœur rempli à la fois et du plaisir .de rflcvoic vu 
et de la douleur de lavoir quitté, je me rendrai au lieude-rermifage 
de Vadarî, qui lui est cher, • / - i 

22. Cet ermitage où le- divin Nârâyaça et le bienheuneux Rïchi 
Nara se livrèrent ensemble, pour le bien des mondes, à ^es austé- 
rités longues, pénibles et sans obstacles. 

25. Çuk^ dit : Ayant appris de ù bouche dUddhava k fin ferrible 
de ses parents, le sage guerrier calma par la science la .'douleur que 
ce désastre lui causait. 

26. Ce héros de la race de Kuru adressa ainsi la parole avec con- 
fiance au premier des serviteurs dé Krîchna, au^plus grand des. jido- 
rateurs de Bhagavat, à Tinstant où il allait partir. 

25. Daigne m'exposer cette science suprême qui révèle le mystère 
de la nature propre du souverain Seigneur, et q^'îl ta enseignée' 
lui, le maître du Yoga; car les serviteurs de Vichnu n ont pins rien 
à faire, quand ils se sont acquittés envers lui de leurs de^roirs. ' 

26. Uddhava dit : Celui auquel tu dois rendre hommage pour 
en obtenir la science, cest le Rïchi Kâuçârava qui fut, en ma 



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LIVRE TROISIÈME. 171 

présence, désigné [pour t^instruire] par. Bhftgayat lui-même, au mo- 
ment où ce Dieu allait .abandonner le mqnde des hommejk 

27. Çuka dit : Cest ainsi qu Aupàgffvi (Uddhava). noyant son pro- 
fond chagrin dans le nectar de l'histoire du Dieu dont Tunivers est 
la forme, avait vu s'écouler aussi vite quun instant la nuit quil 
avait passée avec Vidura sur les bords de la Yamùnâ. Le sage, [après 
cet entretien,] quitta cet endroit. 

28. Le roi dit: Une fols les Vifchnis et lès Hïiôdjas détruits, com- 
ment se fait-il qu Udd|yiva, le premier parmi les chefs de ceux qui 
savent conduire un char, leur ait survécu, puisque Hari lui-même, 
le Maître des trois qualités, avait abandonné sa forme mortelle? 

29. Çuka dit : Lorsque celui dont la volonté est infaillible eut dé- 
truit sa nombreuse race en la livrant à Kâla, déguisé sous l'appa- 
rence de la malédiction d'un Brahmane, au moment d'abandonner 
son corps mortel, il se livra à ces réflexions: 

50. Lorsque j'aurai quitté ce monde, Uddhava, qui est mainte- 
nant le premier des sages maîtres d'eux-mêmes, est sans contredit 
le plus digne de conserver la science dont je suis l'objet. 

51. Uddhava ne m'est certainement inférieur en rien; car ce 
guerrier n'est pas agité par les qualités: qu'il reste donc ici-bas pour 
enseigner au monde la science dont je suis le sanctuaire. 

52. Ayant ainsi reçu les ordres du précepteur des trois mondes, 
source de la parole sacrée, Uddhava, parvenu à l'ermitage deVadarî, 
s'y livra au culte de Hari avec une profonde méditation; 

55. Et Vidura ayant appris de la bouche d'Uddhava les actions 
si dignes de louanges de Krïchna, l'Esprit suprême, qui avait revêtu 
un corps en se jouant, 

. 54. Et le sacrifice même de ce corps, sacrifice si propre à aug- 
menter la constance des sages qui possèdent déjà cette vertu, en 
même temps qu'il est un sujet de trouble pour les hommes agités 
par la crainte comme de vils animaux, 

55. Vidura, [dis-je,] réfléchissant, ô le meilleur des Kurus, que 
Krïchna avait songé à lui dans son âme, ému par TaSPection, se mit 
à pleurer quand le serviteur de Bhagavat fut parti. 



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172 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

56. Ce sage accompli quittant la Kâlindi, parvint en peu de jours 
sur les bords ait fleuve céleste où résidait, ô héros de la race de 
Bharata, le solitaire, fils de Miftfâ. 



FIN pu QUATRIEME GHÂPITRB, ATANf POCJR TITRE: 

DIALOGUE ENTRE VIBWA ET UDDHAVA, 

DANS LE TROISlillE UYRE PU GRAND FURÂÇA, 

LE BUMHETOBUX EftâG^VATA, 

ItCUBa. WSPltii PAR BRABHX ET GOHFOSI PAR VyAsA« 



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LIVRE TROISIÈME. 175 



CHAPITRE V. 

ORIGINE DE L'INTELLIGENCE ET DES AUTRES PRINCIPES. 



1. Çuka dit: Le guerrier, héros de la race de Kuru, purifié par 
son afiFectîon pour Atchyuta, et charmé des qualités et des vertus 
de Mâitrêya, adressa cette question au sage doué d'une science pro- 
fonde, qui était assis au passage du fleuve céleste. 

2. Vidura dit : Cest pour obtenir le bonheur que le monde se 
livre aux œuvres; maiis il ny trouve ni le bonheur ni le terme de 
ses misères, et il ne lui en revient qu'une suite de maux. Dis-nous 
donc ce que nous devons faire dans une existence pareille. 

5. N'est-ce pas pour le bien de l'homme qui, détournant sa face 
de Krîchna qui est la Destinée même, devient injuste et misérable, 
que les créatures fortunées de Djanârdana existent en ce monde? 

4. Indique-moi donc, ô le meilleur des gens de bien, cette voie 
de la félicité par laquelle les hommes qui rendent un culte à Bha- 
gavat parviennent à le fixer dans leur cœur purifié par la dévotion, 
et en obtiennent la science antique avec la^possession de la vérité. 

5. Raconte-moi quelles actions a faites en s'incamant Bhagavat, 
l'Être indépendant qui dispose en maître des trofs qualités; comment 
celui qui n'agit pas créa au commencement cet univers-, et comment, 
après l'avoir établi , il en maintient la durée ; 

6. Gomment ensuite, faisant rentrer toutes choses dans la cavité 
de son cœur, il s'endort inacâf dans un soitimeil mystérieux; ^t 
comment, chef des maîtres du Yoga, l'Être unique, pénétrant de 
nouveau l'univers', paraît sous des formes multiples. 

7. Quelles actions, dans ses manifestations diverses, accomplit-il 
en se jouant, pour le salut des Suras, des troupeaux .et des Brah- 
manes? Moû cœur ne peut se rassasier d'entendre les histoires, sem- 



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174 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

blables à Tambroisie, de celui qui est cornue le diadème des hommes 
dont la gloire est pure. 

8. Par quels principes distincts le Seigneur des maîtres des mondes 
créa-t-il ces mondes, leurs Gardiens et ce qui est en dehors de leur 
enceinte, ces mondes où Ton voit les diverses classes des êtres suivre 
chacune leur, destinée propre? 

9. Raconte-nous enfin, ô le meilleur des Brahmanes, par quel 
moyen le créateur de toutes choses, Nârâyana, qui ne doit son ori- 
gine qu'à lui-même, établit pour les divers êtres une nature, des 
actions, une forme et un nom distincts. 

10. J'ai appris plus d'une fois de la bouche de Vyâsa quels sont 
les devoirs des premières et des dernières classes; et sauf ce qui se 
rapporte à l'histoire de Krîchna, qui est semblable à un torrent 
d'an^broisie, j'.ai été rassasié de ces récits qui apportent avec eux peu 
de bonheur,. 

11. Qui se lasserait d'entendre, ce nom célébré par vous dans les 
réunions des sages, le nom de celui dont les. pieds sont un étang 
sacréy 'de. Krîchna-, qui pénétrant ,dans l'oreille des hommes, dé- 
truit en eux l'amour de leur maison, source d'une [nouvelle] exis- 
tence? M - .... 

12. Oui, c'est pour t'exposer- les •quahtés de.Bhagavat que le soli- 
taire toti aiiii, Krïchna (Vyâsa), t'a racoMé le Bhârata par lequel 
l'intelUgence des hommes est introduite à l'aide d'entretiens qui ne 
donnent qu'un bonheur .vulgaire jusque dans l'histoire de Hari. 

1,5. Cette hirtoire, en se dévçloppant, inspire à l'homme, doué de 
foi-, àci l'indifférence pour tout autre entretien; et s'il se repose dans 
le souvenir des pieds de Hari, elle lui apporte bientôt le terme de 
toutes ses misères. 

14. Je les plains, car ils doivent être plaints par les plus à plaindre, 
ceux qur, -dans leur ignorance coupable, se détournent de l'histoire 
de Hari; car le Dieu qui ne s'endort pas coHSutne leur existence 
employée à des paroles, à des actions et à des pensées inutiles. 

15. Raconte*iiou5 donc pour notre bonheur, 6 Kâuçârava, l'his- 
toire de Hari qui d&nne la béatitude, et dont la gloire est pure 



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LIVRE TROISIÈME. 175 

comme un étang sacré; ô toi qui e» Tami dea malheureux ^ ^prime 
des fleurs ce récit qui est comme le suc de toutes les histoires. 

16. Expose-moi les actions surhumaines qu'accomplit le souverain 
Seigneur,, qui ;s*unissant à son énergie pour créer, conserver et dé- 
truire cet- univers, s'incarna [parmi les hommes]. . 

17. Çuka dit : C'est ainsi que pour ie honheur des h%)mmes, le 
guerrier interrogeait le bienheureux Kâuçârava; lé sotitaive lui. ré- 
pondit avec des paroles qui exprimaient tout son respect«« « . 

as. Mâitrêya dit: Cest bien;' vertueux Vidura; tu as bien fak-de 
^n'adresser cette question; c'est montrer ta bienveillance ^pour les 
hommes, et répandre dans. le monde ta propre gloire^ t toi dont 
Adhôkchadj a est comme l'âme I •.• . ' 

19. Au reste il n'y a rien d^étonnànt à ce qu'un guerrier comme 
toi, né du sang de* Vâdarâyana,,se passionne exclusivetnent pour 
Hari, le souverain Seîgneiir. . » •' . 

'20; [Tu eff en effet] le bienheureux Yama, le souverain juge des 
mortels, qui a été condamifé,''par la malédiction de*Mândayya, à 
recevoir le jour du fite de Satyavatî et d'une esclave qui avait été 
l'épouse du frère [de Vyâsa]. r • 

21.* Tu as toujours été un objet' d'affection pour Bhagavat et pour 
son jeune frère; et Bhagavat même,»au moment de s^n'dépârt, me 
confia le soin de t'instruire. ^ • ' 

. 22. Je vais donc te raconter dans .leur ordre les jeux de Bhagavat, 
ces jeux» que développe sa myâtérieuse-Mâyâ^ dans le but' dé créer, 
de conserver et- de détruire l'univers. ' 

25. Au commencement cet* univers était Bhagavat, Tâme et le 
souverain maître de toutes lies 'âmes;' Bhagavat existait seul sans 
qu'ïiucun attribut le manifestât, parce que tout désir était éteint en 
son cœitr. 

24. Alors il regarda, et il ne vit rien qui -pût être vu, parce que 
lui seul 'était* resplendissant ; • fet il songea qu'il était conlme' s'il 
n'était pas, pacce que son regard était éveillé et que son- énergie 
sommeillait. 

25. Or l'énergie de cet être* doué de vue, énergie 'qui est'-à la.fois 



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176 LE BHAGAVATA PUR AN A. 

ce qui existe et ce qui n existe pas [pour nos organes], c'est ià <îe qui 
se nomme Mâyâ, et c'est par elle, illustre guerrier, que l'Être qui 
pénètre toutes choses créa cet univers. 

26. Lorsque l'action du temps eut développé au sein de Mâyâ les 
qualités, Adhôkchadja, doué de vigueur, se manifestant sous la 
forme de Purucha, déposa en elle sa sçmence. 

37. Ensuite, du principe invisible de la Nature mis en action par 
le temps sortit l'Intelligence dont l'essence est la connaissance dis- 
tincte, qui pousse hors d'elle-même l'univers contenu dans son sein, 
et devant laquelle disparaissent les ténèbres. m 

28. L'Esprit uni à la .portion [détachée de sa substance], au temps 
et aux qualités, étant devenu pour Bhagavat Fobjet de son regard, 
se transforma lui-même, dans le désir de créer cet univers. 

29. De la transformation du principe de l'Intelligence naquit le 
principe de la Personnalité, en qui reposent l'effet, la cause et l'agent, 
parce que les éléments, les sens et le cœur forment son essence. La 
Persoiyialité S'e manifeste sous un tripte aspect: elle «st modifiée, 
active ou obscure > [selon que domine en elle Tune ou l'autre des trois 
qualités.] 

30. De la transformation de la Personnalité, sous sa manifestation 
modifiée, sortit le cœur, ainsi que les Dêvas par l'action desquels les 
choses sont devenues perceptibles. 

51. Les organes deç sens, ceux de la connaissaQce comme ceux 
de l'action, viennent de sa manifestation active; de sa manifestation 
obscure vient la première des molécules subtiles des éléments, d'où 
naît l'éther qui egt l'attribiît de .l'Esprit. 

52. Uni à la portion [détachéede sa substance], à Mâyâ et au 
temps, Bhagavat perçut l'éther; l'attribut tangible qui est produit 
par l'éther changeant de forme, engendra le vent. 

55. Réuni A l'éther et doué d'une force irrésistible, le vent créa la 
lumière dont la molécule subtile est la forme et qui éclaire le monde, 

54. Perçue par l'Être suprême, la lumière réunie au vent et chan- 
geant de forme produisit l'eau dont l'essence est le goût, par l'union 
de la portion [détachée de l'Esprit], de Mâyâ et du temps. 



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LIVRE TROISIEME. 177 

55. Perçue par Brahma, Teau réunie à la lumière donna naissance, 
en se transformant , à la terre dont la qualité est Todeur, par Tunion 
de la portion [détachée de l'Esprit] , de Mâyâ et du temps'. 

56. Sache, ô Vidura, que dans la succession des éléments dont 
Tair est le premier, chacun d'eux possède les qualités propres à l'élé- 
ment qui le précède, parce que c'est de celui-là qu'il dérive. 

57. Ces êtres divins qui étaient des parties de Vichnu, doués des 
attributs du temps, de Mâyâ et de la portion [détachée de l'Esprit], 
incapables, à cause de leur isolement, de se livrer à leur œuvre, 
s'adressèrent avec respect à celui qui pénètre l'univers. 

58. Les Dêvas dirent': Adorons, grand Dieu, le lotus de tes pieds 
qui est, pour les malheureux, un abri qui les protège contre la dou- 
leur, ces pieds dont les ascètes n'ont pas plutôt fait leur séjour, 
qu'ils s'affranchissent aussitôt du malheur d'être soumis aux longues 
transmigrations du monde. 

59. créateur, ô maître souverain ! comme dans cette existence 
les êtres vivants frappés par les trois espèces de douleurs ne trouvent 
pas la béatitude dans leur âme, réfugions-nous, ô Bhagavat, à l'ombre 
de tes pieds, qui donnent la science. 

40. Ce lieu que les Richis, détachés de tout, essayent d'atteindre, 
portés sur les ailes des Vêdas qui ont placé leur nid dans le lotus 
de ta face ; ce lieu source du plus parfait d'entre les fleuves dont 
l'eau eflPace les péchés, nous venons y chercher un asile, ô toi dont 
les pieds sont comme un étang sacré. 

41. Ce lieu où repose le lotus de tes pieds, ce lieu dont la pensée 
donne de la constance aux sages qui, dans leur cœur purifié par la 
dévotion et par la foi aux saintes Écritures, méditent sur toi avec 
une science qu'augmente le détachement absdiu des passions, puis 
sions-nous y trouver un refuge 1 

42. toi qui pour créer, conserver et détruire cet univers, prends 
dans le monde des formes diverses ! puissions-nous tous trouver un 
asile auprès du lotus de tes pieds dont le souvenir seul, ô souverain 
Seigneur, assure le salut de ceux qui te sont dévoués! 

45. Ce lotus de tes pieds qui est si éloigné pour les hommes au 

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178 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

sein desquels cependant tu habites, mais qui restent dans la demeure 
misérable quoique ornée de leur corps, enchaînés avec une ténacité 
invincible au moi et au mien, puissions-nous, ô Bhagavat, lui adres- 
ser notre culte! 

A&. Mais ceux, ô souverain Seigneur, dont le cœur est entraîné 
par le mouvement désordonné des sens, ils ne voient pas, ô toi dont 
la ^oire est chantée au loin, non, ils ne voient pas les hommes sur 
lesquels les grâces de ta démarche répandent leur charme, 

45. Ces hommes qui, purifiés par la dévotion toujours croissante 
qu'ils ont puisée en buvant le nectar de tes histoires, 6 Dieu su- 
prême, ont acquis la science dont l'essence même est le renonce- 
ment absolu, de manière qu'ils sont parvenus aussitôt au séjour 
suprême de l'Être dont l'intelligence ne s'endort jamais. 

46. [ Ils ne voient pas non plus] ces sages pleins de constance, 
qui triomphant de la nature indomptable par la force de leur ap- 
plication à la contemplation de l'Esprit, se réunissent à toi qui es 
Purucha; lutte pénible dont les fatigues ne sont pas pour ceux qui 
te rendent un cultei 

47. Quant à nous, qui t'appartenons, nous que, dans le désir de 
former les mondes, tu. as aujourd'hui créés successivement des trois 
qualités qui font notre nature, isolés comme nous le sommes tous, 
il nous est impossible de te livrer l'instrument de tes jeux. 

48. Nous ne savons, ô Dieu incréé, comment te présenter dans le 
temps convenable une o£Prande suffisante ; nous ne savons comment 
ni où trouver notre nourriture, et nous ignorons comment ces créa- 
tures pourront sans obstacles te présenter l'ofiFrande ainsi qu'^à nous, 
et trouver leur nourriture. 

49. Tu es le premier d'entre nous qui sommes les Suras et à qui 
sont départies des fonctions diverses, parce que tu es l'immuahle, 
l'antique Purucha; c'est toi. Être divin, qui, incréé, as déposé dans 
ton énergie incréée, matrice des qualités et des actions, ta semence 
qui est l'Intelligence. 

50. Quelle est donc. Esprit suprême, cette œuvre qu'avec [le prin- 
cipe de l'Intelligence] , notre chef, nous devons faire pour toi, puisque 



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LIVRE TROISIÈME. 179 

cest pour elle que nous avons été créés? Donne^nous, ô Dieu, ta 
propre vue avec ton énergie, afin que, soutenus par ta faveur, nous 
puissions accomplir notre tâche. 



FIN DU CINQUIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITJRE : 

ORIGINE DE L'INTELLIGENCE ET DES AUTRES PRINCIPES, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURAÇA, 

LÉ BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET GOMPOSé PAR VYASA. 



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180 LE BHÂGAVATA PURÀNA. 

CHAPITRE VI. 

L'ÊTRE SUPRÊME PENETRE LES PRINCIPES. 



1. Mâitrêya dit: Reconnaissant Tétat de ces énergies sorties de 
lui, qui restaient isolées les unes des autres et en qui sommeillaient 
les moyens de créer l'univers, 

2. Le souverain Seigneur dont la puissance est immense, portant 
avec lui son énergie divine que le temps avait manifestée, pénétra 
d'un seul coup la réunion des vingt-trois principes. 

5. Cet être, qui est Bhagavat, étant entré, sous la forme de l'ac- 
tivité, dans cette réunion de principes jusque-là séparés, fit cesser 
leur isolement, éveillant l'action endormie [en eux]. 

4. Les vingt-trois principes dont l'activité était éveillée, mis en 
mouvement par le Destin, engendrèrent de leurs propres éléments 
Adhipurucha [dont le corps est Virâdj]. 

5. {En efiFet] ces principes, créateurs de l'univers, en qui sont 
contenus les mondes mobiles et immobiles, poussés par Faction de 
l'Etre suprême qui les avait pénétrés avec une portion de sa subs- 
tance, s'étaient agités en se réunissant les uns aux autres. 

6. Ce Purucha, qui était d'or, babita pendant mille années sur 
les eaux, renfermé dans l'intérieur de l'œuf [de Brabmâ], et réunis- 
sant en lui toutes les existences. 

7. Cet Être, fruit des principes créateurs de l'univers, à l'aide de 
la triple énergie du Destin, de l'action et [de la portion détachée] 
de l'Esprit, fit lui-même une triple division de sa substance, restant 
unique, ou se partageant en dix ou en trois portions. 

8. Car cette âme de toutes les existences, qui est une portion de 
l'Esprit suprême, fut la première incarnation, celle dans laquelle la 
collection de tous les êtres apparaît à l'existence. 



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LIVRE TROISIÈME. 181 

9. Virâdj divisé en trois portions possède les trois attributs de 
la spiritualité, de la divinité et de la matérialité; divisé en dix por- 
tions, c'est le souffle de vie [dont on compte dix espèces]; considéré 
comme unique, c*est le cœur. 

10. Adhôkchadja, le maître des principes créateurs de Tunivers, 
se souvenant de ce qui lui avait été promis [par lesDêvas], échauffa 
de sa splendeur Virâdj , pour donner à ces principes le moyen d'ac- 
complir leurs diverses fonctions. 

11. Apprends maintenant de moi, qui vais t'en instruire, combien 
d'asiles s'ouvrirent pour les Dêvas au sein de Virâdj échauffé. 

12. Sa bouche s'ouvrit, et Agni (le feu), le Gardien du monde, 
y entra pour y prendre place avec la voix qui est une portion de 
sa substance, et à l'aide de laquelle l'homme produit la parole. 

15. Le palais de Hari s'ouvrit, et Varuna (le Dieu des eaux), le 
Gardien du monde, y entra avec la langue qui est une portion de 
sa substance, et à l'aide dé laquelle l'homme perçoit la saveur. 

14. Les narines de Vichnu s'ouvrirent, et leis deux Açvins y entrè- 
rent pour y prendre place avec l'odorat qui est une portion de leur 
substance, et A l'aide duquel a lieu la perception de l'odeur. 

15. Ses yeux s'ouvrirent, et Tvachtrï (le soleil), le Gardien du 
monde, y entra avec la vue qui est une portion de sa substance, et 
à l'aide de laquelle a lieu la perception des formes. 

16. Ses enveloppes extérieures s'ouvrirent, et Anila (le vent), le 
Gardien du monde, y entra avec le souffle qui est une portion de 
sa substance, et à l'aide duquel l'homme perçoit l'attribut tangible. 

17. Ses oreilles s'ouvrirent, et les points de l'horizon y entrèrent 
avec l'ouïe qui est une portion de leur substance, et à l'aide de la- 
quelle l'honmie obtient la perception du son. 

18. Les plantes annuelles prirent place dans sa peau qui s'était 
ouverte, avec les poils qui sont une portion de leur substance, et par 
lesquels l'homme éprouve le sentiment du frottement. 

19. Ka entra, pour y prendre place, dans l'organe de la génération 
qui s'était ouvert, avec la liqueur séminale qui est une partie de 
sa substance, et par laquelle l'homme connaît la volupté. 



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182 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

20. Mitra, le maître du monde, entra dans Tanus qui s'était ou- 
vert, avec Torgane excrétoire qui est une portion de sa substance, et 
à laide duquel l'homme se débarrasse de ses excréments. 

21. Indra, le chef du ciel, entra dans ses mains qui s'étaient 
ouvertes, avec l'activité qui est une portion de sa substance, et à 
l'aide de laquelle l'homme se procure le moyen de vivre. 

22. Vichnu, le maître du monde, entra dans ses pieds qui s'étaient 
ouverts, avec la marche qui est une portion de sa substance, et par 
laquelle l'homme parvient au point auquel il veut atteindre. 

25. Son intelligence s'ouvrit, et le maître de la parole y entra pour 
s'y placer, avec la connaissance qui est une portion de sa substance, 
et à l'aide de laquelle l'homme atteint ce qui doit être connu. 

24. Son cœur s'ouvrit, et Tchandramas ( la lune) y entra pour s'y 
placer, avec le sentiment qui est une portion de sa substance, et 
à l'aide duquel l'homme connaît les diverses modifications [de la 
volonté, du doute, etc.]. • 

25. Sa personnalité s'ouvrit*, et Abhimâna (Rudra) y entra pour 
s'y placer, avec la conscience qui est une portion de sa substance, et 
à l'aide de laquelle l'homme a le sentiment de l'action. 

26. Sa pure essence s'ouvrit, et Mahat (Brahmâ) y entra pour s'y 
placer, avec l'esprit qui est une portion de sa substance, et à l'aide 
duquel l'homme obtient la science parfaite. 

27. Le ciel occupa sa tête, la terre ses pieds, l'atmosphère son 
nombril; c'est dans ces trois régions que se trouvent les Suras et 
les autres êtres, qui sont produits par les modifications des qua- 
lités. 

28. A cause de la qualité de la Bonté qui domine en eux, les Dé vas 
obtinrent le ciel; à cause de la qualité de la Passion qui est leur 
nature, les hommes et les êtres qui leur sont subordonnés eurent 
la terre [pour demeure]. 

29. Les troupes des serviteurs de Rudra, à cause de leur nature, 
qui est celle de la troisième qualité (les Ténèbres), eurent pour 
habitation l'atmosphère, qui est le nombril de Bhagavat, entre Je 
ciel et la terre. 



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LIVRE TROISIÈME. ^83 

50. Le Vêda, 6 descendant de Kuru, sortit de la bouche de Pu- 
rucha, ainsi que le Brahmane qui, pour avoir été créé le premier, 
fut le chef et le précepteur des autres classes. • 

51. La protection sortit de ses bras, ainsi que le Kchattriya 'qui 
la suivit, et qui, créé d'une portion de la substance de Purucha, 
protège les classes contre les injures des méchants. 

52. Les métiers, qui donnent au monde les moyens de vivre, 
sortirent des cuisses du Souverain de Tunivers, ainsi que le Vâiçya 
qui fournit aux honunes leur subsistance. 

55. Des pieds de Bhagavat naquit l'obéissance pour l'accomplis- 
sement du devoir; de l'obéissance naquit jadis le Çûdra dont la 
soumission plaît à Hari. 

54. Ces diverses classes, en accomplissant chacune leur devoir, 
honorent Hari leur précepteur, parce qu'elles ont été créées avec leurs 
fonctions pour se purifier par la foi. 

55. Qui oserait, 6 guerrier, concevoir l'espérance de décrire cette 
forme que Bhagavat, avec les énergies du Destin, de l'action et de la 
disposition naturelle, a produite par la puissance de sa mystérieuse 
Mâyâ? 

56. Aussi, Vidura, te raconté-je la gloire de Hari selon que je l'ai 
entendue et que je la comprends, afin de relever ma propre voix qui 
serait impure en prononçant un autre nom. 

57. Les sages disent que l'énumération des quahtés de celui dont 
le diadème a tant de gloire, est certainement, pour la voix des 
hommes, l'acquisition du bonheur suprême, et que, pour les oreilles 
[de ceux qui les entendent] , le nectar de ses histoires racontées par 
les sages est la présence même [du Dieu]. 

58. Ami, le premier chantre inspiré, avec son intelligence mûrie 
par une contemplation de mille années, est-il parvenu à connaître 
la grandeur de l'Esprit? 

59. Aussi la Mâyâ dont s'enveloppe Bhagavat plonge-t-elle dans 
le trouble ceux-là même qui font illusion aux autres; puisque l'Es- 
prit lui-même ne peut connaître la voie de l'Esprit, comment les 
autres y parviendraient-ils? 



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18j^ LE BHAGAVATA PURÀNA. 

&0. Adorons-le donc ce Bhagavat d'où sont revenues, sans avoir 
pu l'atteindre, les paroles avec le cœur, la conscience et tous les 
autres Dêvas. 



PIN DU SIXIÀME CHAPITRE» AYANT POUR TITRE : 

ENTRiiE DE L*ÊTRE SUPREME DANS LES PRINCIPES, 

DANS LE TROISIEME LIVRE DV GRAND PURANA , 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSli PAR VYÂSA. 



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LIVRE TROISIEME. 185 



CHAPITRE VIL 

QUESTIONS DE VIDURA. 



1. Çuka dit: Après que Mâitrêya eut ainsi parlé, le sage, fils de 
Dvâipâyana, Vidura, lui adressa la parole en ces termes, le charmant 
en quelque sorte par son éloquence. 

2. Vidura dit : Comment les qualités et les actions peuvent-elles 
s'unir, ne fût-ce qu'en se jouant, à Bhagavat qui est tout esprit et 
qui est aussi inaccessible au changement qu'aux qualités? 

5. Pour un enfant, le plaisir est la cause des eflForts qu'il fait pour 
jouer; le désir de jouer lui vient du dehors : mais pour l'Être qui 
trouve en lui-même la satisfaction de ses désirs, pour celui qui est 
perpétuellement a£Pranchi du contact de tout autre être, comment 
[ces deux motifs pourraient-ils exister]? 

4. Bhagavat, [dis-tu,] a créé l'univers à Taide de sa Mâyâ qui est 
douée de qualités; c'est par elle qu'il le conserve, et par elle encore 
qu'il le fera rentrer dans son sein. 

5. Celui qui est en soi une intelligence sur laquelle n ont d'empire 
ni le lieu, ni le temps, ni l'état, ni elle-même, ni rien d'étranger, 
comment s'unirait-il à l'ignorance ? 

6. C'est Bhagavat, l'Être unique, qui réside, [dis-tu,] dans toutes 
les âmes : d'où viennent donc la misère et la douleur auxquelles 
les œuvres le condamnent [au sein de l'âme humaine] ? 

7. L'ignorance de tout cela est, ô sage Brahmane, une difficulté 
qui déchire mon cœur; consens donc à dissiper, seigneur, le trouble 
profond où est plongé mon esprit. 

8. Çuka dit : Ainsi excité par le guerrier qui désirait connaître 
la vérité, le solitaire, l'esprit fixé sur Bhagavat, lui répondit avec 
l'apparence d'un étonnement qu il n'éprouvait réellement pas. 

24 



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186 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

9. Mâitrêya dit: Ce qui répugne à la raison, cest la Mâyâ dont 
s'enveloppe Bhagavat, c'est la misère et l'esclavage de rÊtre suprême 
qui est [naturellement] libre. 

10. [Mais] cette apparence n*est qu'une illusion sans réalité, sem- 
blable au rêve de l'homme qui, pendant son sommdd, s'imagine, 
par exemple, qu'il a la tête tranchée. 

11. Comme on voit, quand la lune se réfléchit dans l'eau, que le 
mouvement et les autres accidents de son image résultent de l'eau 
elle-même > ainsi les accidents contraires à la nature de l'Esprit, 
qui nont réellement pas d'existence véritable, [n'existent que] pour 
l'Esprit [individualisé, dans la condition de] spectateur [interne]. 

12. Ces accidents disparaissent successivement en ce monde par 
l'observance de l'inaction, par la miséricorde du fils de Vasudêva, 
et par la pratique de la dévotion à Bhagavat. 

13. Quand le trouble des sens s'est calmé dans le sein du ^ecta- 
teur [ interne], où réside le suprême Hari, alors les douleurs s'éva- 
nouissent complètement, comme elles font pour l'homme plongé dans 
un profond sommeil. 

14. Le récit des qualités de l'ennemi de Mura, qu'on l'entende ou 
qu'on le prononce, apporte le calme à toutes les douleurs; que 
sera-ce donc de l'afiPection qu'une âme dévouée témoigne pour la 
poussière du lotus de ses pieds? 

15. Vidura dit : Mes doutes sont tranchés, ô seigneur, par le ^aive 
de tes discours habiles; mon intelligence comprend d'une manière 
complète, ô bienheureux sage, cette double condition, [l'indépen- 
dance de l'Etre suprême, et la dépendance de l'âme individuelle.] 

16. Tu l'as bien expliqué, sage Brahmane : cet état [ de l'Être 
suprême qui parait dépendant] se montre comme le théâtre de la 
Mâyâ de Hari, de cette illusion dont l'Esprit est le jouet; cet état est 
sans réalité, sans base; l'origine de l'univers n'est pas hors de là. 

17. Celui qui, dans le monde, est le plus esclave de l'erreur, et 
celui qui est parvenu jusqu'à l'Être qui est au-dessus de l'intelli- 
gence, vivent aussi heureux l'un que l'autre; la douleur est pour 
l'homme qui est placé entre [l'ignorance et la science]. 



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LIVRE TROISIÈME- 1«7 

18. Reconnaissant quil ny a rien de réel dans ce qui nest pas 
l'Esprit, et que c'est seulement le fruit d'une opinion vaine, j'écarte 
jusqu'à cette opinion par le culte que je rends à tes pieds, 

19. Afin que de ce culte naisse une fête d'amour profond pour 
les pieds de Bhagavat, l'Etre immuable, l'ennemi de Madhu, fête qui 
puisse faire disparaître le malheur. 

20. En e£Pet, un pénitent ordinaire ne parvient pas aisément à 
honorer ces sages qui sont comme le chemin du Vâikuntha, ces 
sages par qui Djanârdana, le Dieu des Dèvas, est célébré sans 
cesse. 

21. Le Souverain de l'univers ayant, au. commencement, créé 
l'Intelligence et les autres principes, avec leurs modifications suc- 
cessives, en fit sortir Virâdj qu'il pénétra ensuite, 

22. Virâdj qu'on appelle Adipurucha, qui a des milliers de bras, 
de cuisses et de pieds, et au sein duquel s'étendent et reposent 
tous les mondes. 

25. Cet Etre en qui réside le souffle de vie qui est divisé en dix 
parties, qui embrasse les sens, leurs objets, et le» [puissances qui 
dirigent les] sens, et que tu as dit être triple, cet Être duquel 
sortent toutes les classes, raconte-nous ses manifestations distinctes. 

24. C'est dans son sein qu existèrent les diverses espèces de créa- 
tures qui ont rempli l'univers, avec leurs enfants, leurs petits-fils, 
les enfants de ces derniers, et les descendants de leurs races. 

25. Raconte-nous quels Pradjâpatis produisit le chef des Pradjâ- 
patis; dis-nous les créations et les créations secondaires, les Manus 
qui régnent sur les Manvantaras, les familles de ces derniers, et les 
histoires de ceux qui firent partie de ces familles, 

26. Quels sont, ô fils de Mitra, les mondes placés au-dessus et 
au-dessous de la terre? dis-nous-en l'étendue et la composition, ainsi 
que celle du monde de la terre. 

27. Raconte-nouS les divers modes de la création des quadrupèdes, 
des hommes, des Dêvas, des serpents, des oiseaux, êtres qui naissent 
ou d'une matrice, ou de l'humidité, ou d'un œuf, ou d'un germe. 

28. Expose-nous l'héroïque puissance du Dieu, asile de Çrf, lors- 

24. 



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188 LE BHAGAVATA PURÂNA. 

qu'à Taîde des transformations des qualités, il crée le théâtre de la 
production, de la conservation et de la destruction de Tunivers; 

29. Les diverses classes et conditions, avec leurs signes distinctifis, 
leurs mœurs et leur caractère; la naissance et les actions des Rïchis, 
et la distribution du Vêda; 

50. Les développements du sacrifice; les voies du Yoga, et la 
théorie, exposée par Bhagavat, du SâAkhya et de Tinaction; 

51. Le vice de la voie des hérétiques; les unions contraires à 
l'ordre régulier; les diverses manières de vivre, leur nombre, les 
qualités et les œuvres dont elles dérivent; 

52. Les moyens qui conduisent, sans se contrarier les uns les 
autres, au devoir, à la fortune, au plaisir, au salut; les règles diverses 
des professions, celles de la punition des crimes et celles du Vêda; 

55. La théorie du Çrâddha et la création des Pitrîs; la place des 
planètes, des constellations et des étoiles dans chaque cycle ; 

54. Les avantages de l'aumône et des austérités, ceux des actes 
de bienfaisance et du sacrifice; les devoirs de celui qui habite une 
demeure étrangère, et ceux de l'homme tombé dans la détresse; 

55. Quelle conduite peut plaire au bienheureux Djanârdana, qui 
est la source des devoirs, et quels sont les hommes auxquels il se 
montre favorable; raconte-moi tout cela, 6 sage vertueux. 

56. le meilleur des Brahmanes! des maîtres pleins de compas- 
sion pour les malheureux ont exposé, à leurs élèves et à leurs fils 
dévoués, des choses même que ceux-ci ne leur demandaient pas^ 

57. Combien de fois, bienheureux sage, les principes [créateurs] 
sont-ils rentrés dans le néant? Quels êtres alors ont assisté le souve- 
rain Seigneur, et quels autres se sont endormis avec lui? 

58. Quel est l'état de l'Esprit [individualisé], et quelle est la 
véritable nature de l'Etre suprême? Et qu'est-ce que la science 
des Écritures, qui est le but des disciples et des maîtres? 

59. Dis-moi, vertueux Brahmane, les moyens d'acquérir cette 
science qui ont été exposés en ce monde par les sages; car comment 
les hommes pourraient-ils obtenir d'eux-mêmes la science, la piété 
ou même le détachement des passions ? 



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LIVRE TROISIEME. 189 

40. Daigne, par amitié pour moi, répondre à ces questions que, 
dans le désir de connaître les œuvres de Hari, t'adresse un ignorant, 
dont la vue est troublée par Terreur. 

41. Vêdas, sacrifices, austérités, aumônes, tout cela réuni ne forme 
pas même une portion de la science qui donne le salut à l'âme. 

42. Çuka dit : Ainsi interrogé par le chef des Kurus sur les objets 
qui sont exposés dans ce Purâna, le chef des sohtaires, sentant sa 
joie s'accroître, lui répondit en souriant, excité au récit des actions 
de Bhagavat. 



FIN DD SEPTiàME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE : 

QUESTIONS DE VIDDRA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURAÇA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHm9 ET COMPOSlÉ PAR YYÂSA. 



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190 LE BHAGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE VIIL 



bràhmâ voit bhagavat. 



1. Mâitrêya dit : Certes, la famille de Puru est digne des respects 
des gens de bien pour avoir donné le jour à un guerrier qui, comme 
toi, exclusivement dévoué à Bhagavat, ne cesse de renouveler à 
chaque instant la guirlande de la ^oire de l'Être invincible. 

2. Pour moi, voyant les hommes se donner beaucoup de peine 
pour un peu de bonheur, j'expose, afin de les calmer, le Bhâgavata 
Purâna, que Samkarchana a raconté en présence des Rïchis. 

5. Les solitaires dont Sanatkumâra est le chef, désireux de con- 
naître la nature de FÊtre qui est supérieur à celui qu'ils interro- 
geaient, abordèrent Samkarchana, le premier des Dévas, Bhagavat 
lui-même, dont la science est infaillible, qui était assis par terre, 

4. Et qui, plongé dans l'adoration profonde de celui en qui il re- 
pose, et que l'on révère sous le nom de fils de Vasudêva, entrouvrit 
un peu, pour le bonheur des sages, le bouton du lotus de ses yeux 
fermés par la méditation. 

5. Touchant, avec la masse de leurs cheveux réunis sur le sommet 
de leur tête, et humides des eaux de la Gaggâ, le lotus où reposent 
ses pieds, et auquel les filles du Roi des serpents, désireuses d'ob- 
tenir un époux, présentent avec amour de nombreuses ofirandes, 

6. Chantant à plusieurs reprises celles des actions de l'Être suprême 
qui leur étaient connues, d'une voix dont les accents étaient entre- 
coupés par TafiFection, les sages interrogèrent celui qui a des milliers 
de crêtes, épanouies, étincelant des plus beaux joyaux, ornements 
de ses mille aigrettes. 

7. Or ce livre fut raconté par cet Être divin, l'ami le plus dévoué 
de Bhagavat, à Sanatkumâra, qui était entièrement voué aux devoirs 



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LIVRE TROISIEME. 191 

de Finaction; et ce dernier le communiqua, sur sa demande, à Sâm* 
khyâyana qui accomplissait fidèlement ses vœux. 
. 8. Sââikbyâyana, éminent par Thabitude qu il avait de la contem- 
plation, désirant exposer les manifestations distinctes de Bhagavat, 
raconta ce livre à Parâçara mon précepteur, qui était son disciple, 
ainsi qu à Vrîhaspati. 

0. Ce solitaire, plein de compassion, m exposa ce premier des Pu- 
rânas, d'après le droit que Pulastya lui en avait dopné; et moi, à mon 
tour, je vais te le raconter, parce que tu as la foi et un dévouement 
inaltéraUe. 

10. Au temps où Tunivers tout entier était submergé par les eaux, 
celui dont les yeux ne se ferment jamais s'abandonna au sommeil, 
couché sur un lit formé par le Roi des serpents, solitaire, inactif, 
et trouvant sa joie dans sa propre béatitude. 

U. Cet Être dans le corps duquel étaient rassemblées les molé- 
cules subtiles des éléments, produisant son énergie sous la forme du 
Temps, séjourna au milieu des eaux sur son siège, semblaHe au feu 
dont l'activité est enfermée au centre du bois, 

la. Dormant pendant mille Tchaturyugas sur les eaux avec sa 
propre énergie qu'il avait [antérieurement] produite sous le nom de 
Temps, après avoir réuni en lui la série des œuvres, il vit les mondes 
absorbés dans son propre corps. 

15. L'essence subtile, renfermée au sein de celui dont le regard 
pénètre les molécules élémentaires des choses, agitée par la qualité 
de la Passion qui s'était développée sous l'influence du temps, sortit, 
pour créer, de la région de son nombril. 

ift. Elle s'éleva rapidement sous la forme d'une tige de lotus, par 
l'action du temps qui réveille les œuvres; ce lotus dont l'Esprit 
[suprême] est la matrice, éclairait, comme le soleil, de sa splendeur 
la vaste étendue des eaux. 

15. Vichnu pénétra lui-même ce lotus des mondes qui déploie 
toutes les qualités; et au sein de ce lotus, parut le créateur Brahmâ 
dont le Véda même est l'essence, et que l'on nomme Svayaâbhû. 

16. Assis au centre de cette jdante, d'où il ne voyait pas de monde, 



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192 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

Brahmâ promenant ses regards autour du ciel, prit quatre visages 
répondant chacun à un des points de Thorizon. 

17. Quoique reposant au sein de ce lotus qui s élevait au-dessus 
de la mer couverte d'une année de vagues soulevées par le vent qui 
souf&e à la fin de chaque Yuga, le premier des Dévas ne put connaître 
ni le principe des mondes,. ni ce quil était lui-même. 

18. Qui suis-je donc, moi qui me trouve placé sur ce lotus, et d'où 
vient ce lotus qui js'élève solitaire sur les eaux? car il doit certaine- 
ment exister sous cette plante quelque chose sur quoi elle repose. 

19. Ayant fait ces réflexions, il plongea dans l'eau par les tuhes^ 
caverneux de la tige du lotus; mais quoiqu'il descendit bien avant 
pour trouver la base de la tige de cette plante, Adja ne put par- 
venir à la rencontrer. 

20. Tandis qu'au sein de l'obscurité sans bornes, il se livrait, ô 
Vidura, à la recherche de son origine, le temps s'écoula pour lui 
pendant une longue période; le temps, ce glaive de l'Être incréé, qui 
jetant l'épouvante parmi les hommes, anéantit la vie des mortels. 

21. Ayant ensuite abandonné cette recherche sans avoir obtenu 
l'objet de ses désirs, le Dieu était remonté de nouveau sur son siège; 
contenant sa pensée après s'être peu à peu rendu maître de sa res- 
piration, il s'assit, plongé dans l'extase de la méditation. 

22. Sentant son intelligence augmentée par cette méditation dans 
laquelle il avait persévéré durant un nombre d'années égal à celui 
de la vie humaine, Adja vit de lui-même, resplendissant au milieu 
de son cœur, celui qu'il n'avait pas vu auparavant. 

25. Il vit Purucha, solitaire, couché sur un lit étendu, blanc 
comme les fibres de la tige du lotus, formé par le corps de Çêcha, 
et porté sur l'océan [qui submerge l'univers] à la fin de chaque 
Yuga, et dont l'obscurité était dissipée par les feux des joyaux placés 
sur les têtes [ du serpent] , qu'ornaient les ombrelles de ses crêtes. 

24. Purucha efiaçait la splendeur d'une montagne d'émeraude à 
la ceinture de chaiix rouge et aux nombreux pics d'or, ayant pour 
guirlande des joyaux, des lacs, des végétaux, des parterres de fleurs, 
pour bras des bambous, et pour pieds des arbres. 



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LIVRE TROISIEME. 195 

25. Son corps qui était sa mesure à lui-même et qui, en longueur 
et en étendue, embrassait les trois mondes, était couvert d'un vête- 
ment brillant de l'éclat de parures et d'étoffes variées et divines. 

26. Il laissait voir, par miséricorde, le lotus de ses pieds, cette 
source de bonheur pour les hommes qui, dans le but d'atteindre à 
l'objet de leurs désirs, le vénèrent par les voies de la pureté; les 
beaux pétales de ses doigts étaient partagés par la ligne lumineuse 
de ses ongles, brillants comme autant de lunes. 

27. Son visage dont le sourire dissipe la douleur des mondes, orné 
par des pendants d'oreilles étincelants, rougi par l'éclat de ses lèvres 
semblables au Bimba, embelli par un nez et des sourcils agréables, 
exprimait le respect en retour du respect. 

28. Son corps était orné d'un vêtement jaune comme les filaments 
de la fleur du Kadamba, ses reins d'une ceinture, et sa poitrine, 
siège du Çrîvatsa, d'un collier d'un prix infini qui aimait à y 
reposer. 

29. Entourés des plus beaux joyaux et des plus riches bracelets, 
ses bras étaient comme des milliers de rameaux; sa racine était le 
principe invisible; les mondes formaient l'arbre vigoureux dont les 
branches étaient environnées des crêtes du Roi des serpents. 

50. C'était Bhagavat, semblable à une montagne, réceptacle de ce 
qui se meut comme de ce qui ne se meut pas, ami du Roi des ser- 
pents, environné par les eaux; ses milliers d'aigrettes étaient comme 
des pics dorés; sur son sein apparaissait le joyau Kâustubha. 

51. C'était Hari, au col duquel était suspendue une guiiiande faite 
de sa propre gloire et qu'embellissaient les Vêdas semblalÉes à des 
abeilles, Hari qui est inaccessible aux Dieux Sûrya, Indu, Vâyu et 
Agni, et dont l'approche est défendue par les armes, étincelant au 
milieu des trois mondes, qui l'environnent de toutes parts. 

52. En ce moment, le Dieu qui a fondé l'univers, et dont le re- 
gard a créé les mondes, vit le lotus sorti de l'étang du nombril [de 
Vichnu] ; il vit ce Dieu lui-même qui est l'Esprit; il vit l'eau, le vent, 
l'espace, et il n'aperçut rien autre chose. 

55. Après avoir vu la source de toute action, touché par la qua- 

25 



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194 LE BHÂGAVATA PUR AN A. 

lité de la Passion, le Dieu, désireux de produire les mondes, Fesprit 
dirigé vers son œuvre, chanta les louanges de celui qu'il faut célébrer 
à jamais, le cceur plein de TÊtre dont *la voie est invisible. 



FIN DU HUITIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

VUE DU PIVIN BHAGAVAT, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MAITREYA, AU TROISIEME LIVRE DU GRAND PURÂNA , 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VITÂSA. 



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LIVRE TROISIÈME. 19b 



CHAPITRE IX. 



HYMNE DE BRâHMâ. 



1. Brahmâ dit : Enfin, après tant de temps, tu m es connu aujour* 
d'hui; mais cest la faute des hommes s ils ignorent la nature de 
Bhagavat, car il ne}d^te, 6 Bhagavat, rien autre chose que toi : ce 
qui semble eidster n est pas pur, puisque ce n est que par les trans- 
formations des qualités de Mâyâ que tu parais multiple. 

3. Cette forme que tu as revêtue au commencement, par compas- 
sion pour les hommes vertueux, ô toi qui. écartes perpétuellement 
les ténèbres en manifestant Tessence de Tintelligence; cette forme, 
source unique de cent incarnations, et du nombril de laquelle est 
sorti le lotus au sein duquel j*ai apparu; 

5. Cette forme. Dieu suprême, je la vois sans pouvoir la distin- 
guer de ton essence véritable, qui est la béatitude même, qui est 
simple, dont Téclat n est jamais obscurci; aussi je cherche un asile 
auprès de cette forme unique, créatrice de l'univers dont elle est 
distincte, et composée de la réunion des sens et des éléments. 

6. Sans doute, ô toi qui es le bonheur des mondes, cest pour 
notre félicité que, pendant notre méditation, tu nous as montré, 
cette forme, à nous qui sommes tes serviteurs; adressons donc 
notre adoration à Bhagavat, que n adorent pas les sectateurs de la 
doctrine du néant, qui sont voués à TEnfer. 

5. Mais quand les hommes recueillent le parfum du. calice du 
lotus de tes pieds que le vent des Écritures apporte à celui dont 
Toreille est ouverte [à tes histoires], alors, Bhagavat, toi dont les 
serviteurs embrassent les pieds avec une dévotion extrême, tu ne 
quittes plus le lotus de leur cœur, parce que ces hommes sont à toi. 

6. Les craintes que font naître en nous nos parents, notre corps 

25. 



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196 LE BHÂGAVATA PÛRÂNA. 

et nos biens, le chagrin, le désir, la détresse, la cupidité insatiable, 
la fausse notion, source de douleurs, qui nous fait dire: tCeci est 
a à moi, » tous ces maux durent tant que le monde ne s'est pas réfu- 
gié à tes pieds qui donnent la sécurité. 

7. Le Destin a détruit Tintelligence des hommes dont les organes 
ont de la répugnance à s'attacher à toi, à toi dont l'histoire calme 
toutes les douleurs; de ces hommes qui, dans leur infortune, le cœur 
en proie à la cupidité, accomplissent des actes toujours malheureux, 
pour recueillir quelques parcelles du bonheur qu'ils désirent. 

8. toi dont la puissance est immense! le cœur me manque 
quand je vois les créatures incessamment tourmentées par la faim, 
par la soif et par les trois principes constitutifs du corps, par le 
froid, la chaleur, le vent et la pluie, par leurs luttes mutuelles, 
par le feu du désir et par la colère implacable, fardeaux si lourds à 
porter. 

9. Tant que l'homme, ô Seigneur, considérera comme distincte 
de l'Esprit cette apparence où domine la puissance de l'illusion des 
objets extérieurs, cette Mâyâ de Bhagavat; le monde, qui est le fruit 
des œuvres, quoique privé d'une existence véritable, ne cessera de 
se reproduire, apportant avec lui une foule de maux. 

10. Les Richis eux-mêmes. Être divin, qui se détournent des en- 
tretiens dont tu es l'objet, reparaissent ici-bas fatigués et tourmentés 
pendant le jour dans leurs organes, privés de sommeil pendant la 
nuit, sentant leur repos à chaque instant interrompu par la pensée 
de nombreux désirs, et voyant le Destin s'opposer à l'accomplisse- 
ment de leurs entreprises. 

11. toi dont on reconnaît la voie en écoutant [tes histoires], 
tu résides dans le lotus d'un cœur pénétré pour toi d'une affection 
profonde; et même, 6 SouveraijQ des hommes, celle de tes formes que 
les sages se représentent par la contemplation, ô toi qui es chanté 
au loin, tu leur en accordes la vue par bienveillance pour eux. 

12. Non, les respects que lui témoignent, par des offrandes accu- 
mulées, les troupes des Suras qui ont enchaîné tout désir dans leur 
cœur, ne donnent pas autant de droits à sa bienveillance que cette 



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LIVRE TROISIÈME. 197 

compassion envers tous les êtres qu il est si difficile au méchant 
d'acquérir; car il est Tami, le modérateur interne, l'Être unique qui 
réside au sein de toutes les créatures. 

15. Aussi le culte, ô Bhagavat, que te rendent les hommes par 
des œuvres variées, telles que les sacrifices et d'autres cérémonies, 
par l'aumône, par de rudes pénitences et par l'accomplissement de 
leurs vœux, est-il le meilleur résultat de leurs efforts; car un devoir 
accompli à ton intention ne périt jamais. 

14. Adoration à celui qui anéantit incessamment l'erreur de la dis- 
tinction par la majesté de sa propre forme; à celui dont l'esprit est 
la science même, à l'Être supérieur; à celui qui aime à se jouer avec 
la cause d'où naissent la création, la conservation et la destruction 
de l'univers! C'est à toi que nous avons adressé notre hommage. 

15. Je me réfugie auprès de cet Être incréé, dont, au moment de 
quitter la vie, les hommes privés d'espoir n'ont qu'à prononcer les 
noms, ces noms qui désignent les incarnations, les qualités, les ac- 
tions sous lesquelles il se cache, pour aller aussitôt, affranchis des 
souillures de nombreuses naissances, voir la Vérité à découvert. 

16. Adoration à Bhagavat, l'arbre du monde, qui après avoir 
divisé sa propre racine, poussant trois troncs, moi, Giriça et Vibhu 
(Vichnu) lui-même, pour créer, conserver et détruire l'univers, s'est 
développé, toujours unique, en rameaux infinis! 

17. Adoration au Dieu dont les yeux ne se ferment jamais; qui, 
pendant que les hommes livrés à de fausses pratiques négligent leur 
véritable devoir, ce devoir que tu as révélé, et qui est ton propre 
culte, tranche ici-bas, par sa puissance, l'espérance de leur vie! 

• 18. Adoration à Bhagavat, à toi qui es le directeur du sacrifice, 
à toi devant qui je tremble moi-même, pendant qu'assis pour toute 
la durée de mon existence, sur ce siège révéré de tous les mondes, 
je me livre à des austérités accompagnées de nombreux sacrifices, 
dans le désir de m'élever jusqu'à toi! 

19. Adoration à Bhagavat, au plus excellent des Esprits, qui 
s'étant, par un acte de son propre désir, enfermé dans divers corps 
pour protéger les lois qu'il avait créées, s'est plu, quoique indif- 



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198 LE BHAGAVATA PURAnA. 

lérent à touxte ^oaissance, à résider au seim des formes d'anioKrax, 
d'hommes et de Dienx on haHte f âme individuelle ! 

20. Celui qui, sans être subjugué par les cinq développements de 
Tignorance^ renfermant dans son sein la vie des mondes, s'abandonna 
à un sommeil que favorisait le contact de sa coucImi formée par le 
serpent porté sur Tonde couverte comme d'une guirlande de vagues 
redoutables, se montrant ainsi souj» la forme d'un être livré à un 
heureux repos, [repos qui n'était qu'apparent;] 

21. Celui du nombril duquel s élève le lotus au centre duquel 
j'apparus, destiné par sa faveur à créer les trois mondes; celui au 
sein duquel est l'univers; celui dont les yeux, semblables au nym^ 
phéa, s'ouvrent au terme du sommeil de la méditation; ce Dieu qui 
n'est autre que toi. Être adorable, je lui offre mon hommage! 

22. Qu'avec cette Bonté et cette toute-'puissance dont Bhagavat 
réjouit le monde, celui qui est l'ami de toutes les créatures, l'Être 
unique, le modérateur interne, consente, dans son amour pour ceux 
qui L'adorent, à toucher ma vue, afin que je sois capable de créer 
l'univers comme je l'ai fait autrefois! 

25, Quelle que soit l'œuvre que doive accomplir, avec son énergie 
qui lui est chère, ce bienfaiteur des malheureux, lorsqu'il revêtira 
l'incarnation des qualités, qu'il daigne alors guider mon intelligence 
dans l'acte même de la création de l'univers, produit de sa puissance, 
afin que je puisse me détacher de l'action et de l'impureté [quelle 
engendre]! 

24. Pendant que je développerai ce monde varié, forme de l'Être 
dont l'énergie est infinie, de ce Purucha du nombril duquel, comme 
d'un étang, je suis sorti avec la faculté de l'intelligence, alors qu'il 
reposait sur les eaux, puissé-je ne pas faillir en prononçant les pa- 
roles de la sainte Écriture ! 

25. Que Bhagavat, dont la compassion est immense, entrou- 
vrant le lotus de ses yeux avec le sourire d'une extrême affection, 
veuille bien, après s'être levé pour la conquête de l'univers, me 
donner une douce parole pour dissiper mon trouble, lui qui est 
l'antique Purucha! 



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I,IVRE TROISIÈME. 199 

26. Mâitrêya dit : Ayant ainsi recmmu l'Être auquel il devait l'exis- 
tence à l'aide de ses* austérités, de sa scieaice et de «es méditations, 
le Dieu qui avait loué Bfaagavat selon le pouvoir de sooi intelligence 
et de sa parole, se tut comme épuisé* 

27. Alors, reconnaissant l'intention de Brahmâ dont l'esprit s'était 
troublé à la vue de l'océan dont les eaux recouvraient l'univers k la 
fin du Kaipa, 

28. Et dont l'âme était tourmentée par la pensée qu'il avait à 
former les mondes, le Dieu, vainqueur de Madliu, lui adressa la 
parole d'une voix profonde, comme pour apaiser son trouble. 

29. Bhagavat dit i toi qui es la source des Védas^ ne te livre pas 
à l'inaction, applique tous tes efforts à créer; car je t'ai accordé dans 
l'origine ce que tu me demandes aujourd'hui. 

50. Pratique et de nouvelles austérités et la science qui me prend 
pour objet; à l'aide de ce double secours, ô Brahœâ, tu verras les 
mondes à découvert au dedans de ton cœur. 

51. Ensuite, livré à la dévotion et au recueillement, tu me verras 
dans ton âme et dans le monde où je suis étendu, et tu verras con- 
tenus en moi les mondes et les âmes. 

52. Or quand le monde me reconnaît comme renfermé au sein 
de tous les êtres, ainsi que le feu l'est dans toutes les espèces de 
bois, alors seulement il devient exempt de souillures. 

55. Celui qui voit que schi âme elle-même, distinguée des élé- 
ments, des sens, des qualités et du cœur, forme une seule et même 
àme avec moi qui suis sa propre forme, celui-là parvient k la splen- 
deur suprême. 

54. Au n^oment où tu veux produire de nombreuses créatures, 
en développant des actions diverses, ton esprit, doué par ma faveur 
de maturité, ne peut tomber dans le découragement. 

55. La qualité de la Passion, qui est si portée au péché, ne t'en- 
chaîne pas, toi qui eô le premier des Rïchis, parce que, même occupé 
de la création des êtres, ton esprit est exclusivement attaché à moi. 

56. Quoique je sois bien difficile à connaître pour les âmes qui 
sont enfermées dans un corps, je suis maintenant connu de toi, parce 



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200 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

que tu me regardes comme indépendant des éléments, des sens, des 
qualités et de la personnalité. 

57. Lorsqu après avoir cherché sous les eaux la racine de ton lotus 
en en suivant la tige, tu restais dans le doute à mon égard, je me 
suis fait voir à toi au dedans de ton cœur. 

58. Si tu m*as adressé un hymne embelli par la pompe de mes 
histoires, si tu as pu persister dans tes austérités, tout cda est l'effet 
de ma faveur. 

59. Que le bonheur soit avec toil Je suis satisfait de ce que, dans 
le désir de conquérir les mondes, tu m'as loué en me décrivant 
comme exempt de qualités, moi qui parais en être doué. 

40. Que rhomme, en m'adressant cet hymne, me rende un culte 
constant, et je ne serai pas longtemps à lui témoigner ma faveur, 
car je puis accorder tous les dons et exaucer tous les vœux. 

41. Le bonheur acquis par Texercice de la bienfaisance, par les 
austérités, par les sacrifices, par Taumône, par la pratique du Yoga, 
par la méditation, n est qu'un effet de la satisfaction que j'éprouve : 
c'est là l'opinion de ceux qui connaissent la vérité. 

42. Je suis, ô Dieu créateur, l'âme des âmes [individuelles] , le plus 
chéri entre les êtres qui sont les plus chéris, l'Être existant; que le 
premier principe du corps me témoigne de l'amour, car c'est à cette 
condition qu'il m'est cher. 

45. Crée donc toi-même avec ton propre esprit dont je suis la 
matrice et dont la réunion des Vêdas forme l'essence, crée, comme 
tu l'as fait jadis, cet univers et les créatures qui se sont endormies 
dans mon sein. 

44. Mâitrêya dit : Ayant ainsi indiqué sa tâche au créateur de 
l'univers, le maître de la Nature et de l'Esprit, le Dieu dont le nom- 
bril a produit un lotus, disparut emportant sa véritable forme. 

PIN DU NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

ETYMNE DE BRAHMÂ, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂlTREYA, AU TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET GOMPOSi PAR VYÂSA. 



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LIVRE TROISIEME. 201 



CHAPITRE X. 

DÉVELOPPEMENT DE UORIGINE DES PRINCIPES. 

1. Vidura dit : Quand Bhagavat eut disparu, de combien de ma- 
nières Brahmâ, Taïeul des mondes, le Souverain de l'univers, pro- 
duisit-il les créatures corporelles et spirituelles ? 

2. Daigne aussi répondre successivement, sage bienheureux et 
qui sais tant de choses, aux questions que je t'ai adressées, et tran- 
cher aiusi tous mes doutes. 

5. Çuka dit : Ainsi sollicité par le guerrier, le solitaire Kâuçâfavi, 
plein de satisfaction, répondit, ô descendant de Bharata, à ses ques- 
tions- qui étaient restées gravées dans son cœur. 

4. Mâitrêya dit : Virintcha se livra, pendant cent années divines, 
à la pénitence, après avoir déposé son cœur dans l'Esprit [suprême], 
selon ce que lui avait dit Bhagavat, l'Etre incréé. 

5. Le Dieu né du lotus, ayant vu la plante sur laquelle il était 
assis et l'océan, agités par un vent dont l'époque [de la submersion 
du monde] avait emprunté la violence, 

6. Absorba ce vent et les eaux, par la force toujours croissante 
de ses austérités, par sa science fixée sur l'Esprit [suprême], et par 
une expérience et une énergie depuis longtemps augmentées. 

7. Ayant vu que le lotus sur lequel il était assis remplissait l'es- 
pace, il réfléchit ainsi en lui-même : Avec ce lotus je formerai les 
mondes qui ont été antérieurement détruits. 

8. Après avoir pénétré dans le centre de ce lotus, poussé à l'œuvre 
par Bhagavat, il partagea en trois cette plante unique, qu'il eût pu 
diviser en quatorze comme en un plus grand nombre de portions. 

9. Tel est, en abrégé, l'ensemble des parties dont se compose la 
demeure des êtres mortels; mais c'est [le séjour de] Paramêchthin, 
qui est la récompense du devoir rempli avec désintéressement. 

26 



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202 LE BHAGAVATA PURANA. 

* 

10. Vidura dit : Cet attribut nommé le Temps, que tu nous as 
dit appartenir à Hari dont les formes sont sans nombre et les ac- 
tions merveilleuses, consens, sage Brahmane, à nous le décrire tel 
qu'il est. . 

11. Mâitrêya dit : Se manifestant par les modifications succes- 
sives des qualités, et néanmoins sans attributs comme sans limites, 
Purucha a fait en se jouant la création de sa propre substance, en 
prenant le temps comme moyen. 

12. L'univers, en effet, dont l'élément primitif est Brahmâ, et 
qui est détruit par la Mâyâ de Vichnu, apparaît à l'existence avec 
ses divisions, par la volonté de l'Être suprême qui se sert du temps 
dont la forme est invisible; comme il est maintenant, ainsi a-t-îl été 
au commencement, et ainsi sera-t-il dans l'avenir. 

15. La création est de neuf sortes; on compte une dixième créa- 
tion, celle qui se nomme à la fois produite par la nature, et résul- 
tante du changement. La destruction de l'univers est triple, selon 
qu'elle a Heu par le temps, ou par les éléments, ou par les qualités. 

u. La première création est celle de l'IntdQigence, qui est l'iné^ 
galité des qualités produite par l'Esprit; la seconde est celle de la 
Personnalité, d*oit naissent la matière, la connaissance et Faction. 

15. La trœsième est la création des éléments, c'est celle de leurs 
molécules subtiles qui produisent la matière; la quatrième est celle 
des sens, que constituent la connaissance et l'action. 

16. La cinquième est celle des modifications [ de la qualité de la 
Bonté], c'est la création dés Dêvas et du cœur; la sixième est celle 
de l'obscurité, qui est, ô guerrier, l'œuvre de l'ignorance. 

17. Les six créations précédentes sont le produit de la nature; 
apprends de moi quelles sont celles qui résultent du changement : 
c'est là Teffet des jeux de Bbagavat, quand il s'unit à la qualité de 
la Passion, de ce Dieu dont la contemplation enlève [loin du monde}. 

18. La septième est la création première des corps qui ne se meu- 
vent pas; elle est de six espèces, comprenant les arbres, rois des 
forêts, les herbes annuelles, les arbustes grimpants^ les bambous, 
les plantes rampantes, les arbres; le courant [de la vie] se dirige en 



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LIVRÉ TROISIÈME. 205 

haut chez ce» êtres; les Ténèbres dominent en eux; ils sont intérieu- 
rement sensibles au toucher; ils ont les attributs de Tindividualité. 
1». La huitième création est celle des animaux; elle se divise en 
vingt-huit espèces; les animaux sont ignorants et plongés dans les 
ténèbres ;J[ls connaissent les objets par l'odorat, et sont privés des 
lumières de Tesprit. 

20. Ce sont la vache, la chèvre, le buffle, le [cerf?] noir, le 
sanglier, le Gavaya (le Gyall), la gazelle Ruru; ces animaux ont 
un double sabot, ainsi que le bélier et le chameau. 

21. L'âne, le cheval, le mulet, le Gâura, le Çarabha et le Tchamarî 
(le Yak) nont qu'un seul sabot; apprends maintenant de moi quels 
sont les animaux pourvus de cinq ongles. 

22. Ce sont le chien, le chacal, le loup, le tigre, le chat, le lièvre, 
le porc-épic, le lion, le singe, l'éléphant, la tortue, le crocodile, le 
Makara et d'autres de cette espèce ; 

25. Le héron , le vautour, la grue [ blanche ] , le faucon , la poule 
d'eau, le Bhallûka, le paon, l'oie, la grue Sârasa, le canard, le 
corbeau, le chat-huant et les autres oiseaux. 

24. La neuvième création, ô guerrier, est d'une seule espèce, c'est 
celle de l'homme, chez qui le courant [de la vie] se dirige en bas : 
la Passion domine dans l'homme; l'homme est livré à l'action, et il 
prend la peine pour du plaisir. 

25. Ces trois dernières créations résultent du changement, comme 
celle des Dêvas, [laquelle est inférieure à celle] qui a été appelée 
création des modifications de la Bonté; mais la création des [quatre] 
fils de Brahmâ réunit à là fois le double caractère des créations pro- 
duites par la nature, et de celles qui résultent du changement. 

26. La création des Dêvas est de huit espèces,. savoir: les Dieux, 
les Pitrîs, les Asuras, les Gandharvas et les Apsaras, les Siddhas, les 
Yakchas et les Rakchas, les Tchâranas, les Bhûtas, les Prêtas et les 
Piçâtchas, les Vidyâdharas, lés Kinnaras et d'autres. 

27. Telles sont, ô Vidura, les dix espèces de créations produites 
par le créateur de l'univers; je t'exposerai ensuite les généalogies et 
les Manvantaras. 

26. 



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204 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

28. C'est ainsi quuni à la Passion, TÊtre existant par lui-même, 
Hari, le créateur, sait, aux Kalpas et aux autres époques, opérer lui- 
même par sa volonté féconde la création de sa propre substance. 



FIN DU DIXIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

DEVELOPPEMENT DE L*ORIGINE DES PRINCIPES, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂITRÉYA, AU TROISIEME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSA PAR VYÀSA. 



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LIVRE TROISIÈME, 205 



CHAPITRE XL 

DESCRIPTION DU TEMPS. 

1. Mâitrêya dit : La dernière des parties d'une chose, celle qui 
n'est ni un tout, ni un agrégat, et qui existe toujours, doit être re- 
connue comme un atome; c'est la réunion des atomes qui fait croire 
aux hommes que ces atomes sont des agrégations de parties. 

2. La totalité d'une chose dont la forme propre est entière, s'ap- 
pelle ce qu'il y a de plus grand (un tout); la totalité est uniforme 
et continue. 

3. C'est ainsi qu'est le temps, que l'on se représente comme infi- 
niment petit et comme infiniment grand; sous les diverses parties, 
dans lesquelles il se divise, c'est Bhagavat [lui-même]; invisible, il 
remplit tout ce qui est visible, pénétrant partout. 

4. Le temps est en effet subtil comme un atome, car il a la pro- 
priété d'être l'atome [de ce qui existe], et ii est aussi le plus grand 
des corps, parce qu'il embrasse la totalité de ce qui est. 

5. Deux Paramânus (atomes) font un Anu; trois Anus, un Tra- 
sarênu; le Trasarênu [est un atome visible, qui] traversant un 
rayon de soleil pénétraht par une fenêtre étroite, reste suspendu 
dans l'air. 

6. L'espace de temps que durent trois Trasarênus s'appelle un 
Truti; cent Trutis font un Vêdha, et trois Vêdhas font un Lava. 

7. La réunion de trois Lavas se nomme im Nimêcha (clignement 
de l'œil), et trois Nimêchas font un Kchana (instant); cinq Kchanas 
égalent un Kâchthâ, et quinze Kâchthâs font un Laghu. 

8. Quinze Laghus font un Nâdikâ; deux Nâdikâs font un Muhûrta; 
six ou sept Muhûrtas forment un Prahara, c'est-à-dire une veille ou 
la quatrième partie d'un jour ou d'une nuit humaine. 

9. [Un Nâdikâ est] le temps que met à s'enfoncer dans un Prastha 



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206 LE BHÂGAYATA FURÂNA. 

d'eau une mesure de svl Palas<» à laquelle on a pratiqué un trou 
avec une pointe longue de quatre doigts et faite de quatre Mâchas 
d'or. 

10. Quatre veilles, répétées deux fois, font un jour et une nuit 
des mortels; quinze nyctémères font un Pakcha; le Pakcha, illustre 
guerrier, est lumineux ou obscur. 

11. La réunion des deux espèces de Pakchas fait un mois [des 
mortels], ce qui est un jour et une nuit des Pitrïs; deux mois font 
une saison, et six un Ayana; TAyana ( la marche du soleil ) dans le 
ciel est méridional ou septentrional. 

12. Les deux Ayanas^ qui réunis forment une année composée 
de doutse mois, sont un jour et une nuit [des Dêvas]; cent années 
sont regardées comme la plus longue durée de la vie humaine. 

15. C'est ainsi que le Dieu dont l'oeil ne se ferme jamais, placé 
dans le cercle des planètes, des constellations et des étoiles, fait le 
tour de l'univers avec le temps qui commence par Tatome et se 
termine à l'année. 

u. L'année s'appelle, 6 Vidura, des noms divers de Saâlvatsara, 
Parivatsara, Idâvatsara, Anuvatsara et Vatsara. 

15. Cet Être, l'un des grands éléments, qui animant de mille 
manières les énergies qui créent les êtres, avec sa propre énergie 
que l'on nomme le Temps, traverse le ciel pour sauver l'homme de 
l'erreur, déroulant les récompenses des sacrifices; cet Être qui par- 
court un cycle de cinq années, présentez-lui toujours l'oflFrande. 

16. Vidura dit : Tu m'as indiqué le terme de l'existence des 
hommes, des Dêvas et des Pitrïs; apprendsnmoi quelle est la durée 
de la vie de ces sages qui sont en dehors du Kalpa. 

17. Tu connais en eflFet, bienheureux Brahmane, la marche du 
temps divin; les sages, avec leur vue perfectionnée par la pratique 
du Yoga, peuvent pénétrer l'univers. 

18. Mâitrêya dit : La réunion des quatre Yugas, savoir, le Krïta, 
le Trêtâ, le Dvâpara et le Kali, y compris les périodes qui terminent 
[ chacun de ces âges ] , forme douze mille années divines. 

19. La durée du Krïta et des trois kges suivants est successivement 



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LIVRE TROISIÈME. 207 

de quatre mille, de trois mille, de deux mille et de mille années; à 
ces nombres il faut ajouter deux fois autant de centaines. 

ao. Le temps compris entre un Samdhyâ (crépuscule du com- 
mencement) et un Samdhyââça (crépuscule de la fin), périodes 
dont la durée se compte par centaines, est appelé Yuga par les sages 
habiles dans ces matières; chaque Yuga est le domaine de Dharma. 

2L Pendant Fâge Krita, Dharma gouyeme les hommes arec quatre 
pieds; mais à chacun des autres âges, Dharma perd un pied par 
Taction de l'injustice qui ne fait que s'accroître. 

22. En dehors des trois mondes, jusqu'au monde de Brahmâ, 
mille Yugas [divins] font un jour de ce Dieu; égale est la durée de 
la nuit pendant laquelle s'endort le créateur de l'univers. 

23. Recommençant à la fin de cette nuit, le Kalpa du monde 
créé se continue tant que dure le jour du bienheureux Brahmâ; 
cette période comprend quatorze Manus; chaque Manu a en partage 
une période d'un peu plus de soixante et onze [âges divins]. 

2&. Pendant les Manvantaras [existent] les Manus, avec leurs 
familles, les Richis et les Suras; ces divers êtres naissent tous en 
même temps, ainsi que les chefs des Suras et leurs serviteurs. 

25. Telle est la création de Brahmâ, création qui se renouvelle 
chaque jour de la vie de ce Dieu, qui produit les trois mondes, et 
où les œuvres [antérieures] donnent naissance aux animaux, aux 
hommes, aux Pitris et aux Dêvas. 

26. Pendant les Manvantaras, c'est Bhagavat qui, avec la qualité 
de la Bonté, protège, uni aux attributs de l'humanité, tout cet uni- 
vers, à l'aide des Manus et des autres êtres qui ne sont que ses 
propres formes. 

27. Ayant pris une parcelle de la qualité des Ténèbres, ramenant 
à lui son énergie, après avoir avec le temps absorbé tout dans son 
sein, il reste dans le silence à la fin du jotir. 

28. Cest ainsi que les trois mondes, celui de la terre et les autres, 
disparaissent successivement dans son sein, lorsque, la nuit étant 
venue, Funivers est privé de la lumière du soleil et de la lune. 

29. Pendant que les trois mondes sont consumés par son énergie 



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208 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

qui est le feu de Samkàrchana, Bhrigu et les autres sages, tour- 
mentés par la chaleur, vont du inonde Mahas dans le Djanalôka. 

50. A Tinstant, les mers gonflées par la fin du Kalpa, franchissant 
leurs limites , couvrent les trois mondes de leurs flots poussés par 
un vent impétueux. 

51. Au sein de cet océan réside Hari, couché sur Ananta, les 
yeux fermés par le sommeil de la méditation, au milieu des louanges 
des sages qui se sont retirés dans le Djanalôka. 

52. Cest par la succession de jours et de nuits de cette espèce, 
marqués par la marche du temps, que Texistence de Brahmâ lui- 
même arrive à sa fin, au bout de cent années, dernier terme de sa yie. 

55. La durée de la moitié de son existence se nomme Parârddha; 
le premier Parârddha est déjà terminé, le second s'écoule maintenant. 

54. Au commencement du premier Parârddha eut lieu le grand 
Kalpa, nommé Brâhma (le Kalpa de Brahmâ), dans lequel parut 
Brahmâ, que les sages appellent Çahdabrahma (la Parole divine); 

55. Et à la fin de ce même Parârddha, parut le Kalpa qu'on 
nomme Pâdma (le Kalpa du lotus), et dans lequel le lotus des 
mondes sortit de l'étang du nombril de Hari. 

56. Quant au Kalpa qui a commencé le second Parârddha, on le 
nomme Vârâha (le Kalpa du sanglier), ô descendant de Bharata; c'est 
alors que Hari a paru sous la forme d'un sanglier. ^ 

57. La période que l'on nomme un double Parârddha, est re- 
présentée figurativement comme un mouvement de l'œil de l'Etre 
simple, infini, sans commencement, qui est l'âme de l'univers. 

58. Le temps qui commence à l'atome et qui finit au double Pa- 
rârddha n'est pas, malgré sa puissance, capable de soumettre à son 
empire cet Être multiple, car le temps n'est le maître que de ceux 
qui tiennent à leur demeure corporelle. 

59. Formé des [seize] produits des transformations primitives, 
auxquelles sont joints [les huit autres principes] , l'œuf [de Brahmâ] 
ayant [à l'intérieur] l'étendue de cinquante fois dix miUions de 
Yôdjanas, et étant environné à l'extérieur de l'enveloppe terrestre 
et des [six] autres principes. 



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LIVRE TROISIÈME. 209 

40. Qui s'élèvent les uns au-dessus des autres dans une^ progres- 
sion décuple, renferme dans son sein l'Être que Ton se représente 
comme un atome, ainsi que des myriades d'autres œufs accumulés 
par monceaux. 

41. C'est cet Être que l'on nomme l'impérissable Brahma, la 
cause de toutes les causes, l'essence suprême de Vichnu qui est 
Purucha, l'âme de l'univers. 



FfN DU ONZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 
DESCRIPTION DE LA FORME DU TEMPS, 
DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂITREYA, AU TROISIEME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE. BIENHEUREUX BHÀGAVATA, 
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VyAsA. 



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210 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE XII. 

DESCRIPTION DE LA CREATION. 



1. Mâitrêya dit : Je viens de te décrire, ô guerrier, ^Iji grandeur 
de l'Esprit suprême, laquelle se nomme le. Temps; apprends main- 
tenant de moi comment créa le Dieu qui est la matrice des Vêdas, 

2. Le premier créateur produisit au commencement les ténèbres 
épaisses, les ténèbres. Terreur profonde. Terreur et Tobscurité, qui 
sont les divers développements de Tignorance. 

3. Ayant regardé cette création coupable, il ne ressentit que peu 
d'estime pour lui-même; et ayant purifié son cœur par la contem- 
plation de Bhagavat, il produisit ensuite d'autres êtres. 

4. Le Dieu qui est né de lui-même donna donc naissance aux 
sages nommés Sanaka, Sananda, Sanâtana.et Sanatkumâra, tous 
solitaires, inactifs et cbastes. 

5. Le Dieu qui existe par lui-même dit à ses fils : Créez des êtres, 
ô mes enfants! Mais ils n'en avaient pas Tintention, parce que dési- 
reux d'obtenir la délivrance finale, ils songeaient exclusivement au 
fils de Vasudêva. 

6. Ainsi repoussé par les. solitaires ses fils qui refiisaient d'exé- 
cuter ses ordres, le Dieu en ressentit une colère intolérable qu'il 
essaya de dompter. 

7. Quoique contenue par sa pensée, la colère du chef des créa- 
tures s'élança tout d'un coup de Tespace qui sépare ses sourcils, sous 
la forme d'un enfant de couleur pourpre. 

8. Cet être, le premier-né des Dieux, qui était le bienheureux 
Bhava, se mit à pleurer en disant : Doni^e-moi des noms, ô créateur, 
et des lieux où je puisse habiter, ô précepteur des mondes! 

9. Le bienheureux Pâdma, ayant égard à sa prière, lui répondit 



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LIVRE TROISIEME. 211 

d'une voix bienveillante : Ne pleure pas, enfant, je ferai ce que tu 
désires. " 

10. Parce que tu as pleuré, ô le meilleur des Suras, comme un 
enfant qui a peur, à cause de cela les créatures t'appelleront du nom 
de Rudra (celui qui pleure). 

11. Le coeur, les sens, le souffle vital, l'atmosphère, le vent, le 
feu, l'eau, la terre, le soleil, la lune et la pénitence, ce sont là les 
demeures qui t'ont été assignées dès le commencement. 

12. Manyu (le colérique). Manu (l'intelligent), Mahinasa (le sou- 
verain), M^hat (le grand), Çiya (l'heureux), Rïtadhvadja (qui a 
l'étendard du sacrifice), Ugrarêtas (celui dont la semence est re- 
doutable), Bhava (l'existant), Kâla (le temps), Vâmadêva (le Dieu 
contraire), Dhrïtavrata (celui 'qui tient à ses vœux), [voilà tes 
noms.] 

15. Dhî (l'Intelligence), Dhrïti (la Constance), Ruçanâ (la Malé- 
diction), Umâ (la Splendeur), Niyudh (la Lutte), Sarpis (le Beurre 
clarifié), Ilâ (la Terre), Ambikâ (la Mère), Irâvatî (celle qui est 
rapide), Sudhâ (le nectar des Dieux), Dîkchâ (le Don religieux), 
et Rudrânî, ce sont là tes femmes, ô Rudra. 

u. Prends ces noms ainsi que ces demeures et ces femmes; avec 
elles crée des êtres nombreux, parce que tu es le chef des créatures. 

15. Ainsi instruit par son père, le bienheureux Rudra, dont le 
corpâ est de couleur pourpre, produisit des créatures semblables à 
lui par la force, par la figure et par le naturel. 

16. Ayant vu les innombrables troupes des Rudras, créés par 
Rudra, qui ravageaient de toutes parts l'univers, le Pradjâpati res- 
sentit de la crainte. 

17. Assez de semblables êtres ont été créés, ô le meilleur des 
Suras, de ces êtres qui, avec des yeux qui sortent de leur orbite, 
me consument moi et les points de l'horizon. 

18. Accomplis, et puisse le bonheur être avec toil une pénitence 
qui fasse le bien de tous les êtres; c'est seulement à Taide de cette 
pénitence que tu créeras Tunivers comme tu as fait autrefois. 

19. Car l'homme, à l'aide de la pénitence, obtient bien vite la 

27. 



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212 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

suprême splendeur, qui est le bienheureux Adhôkchadja, cet être 
qui habite dans Tasile le plus secret de tous les êtres. 

20. Instruit de cette manière par le Dieu qui est né de lui-^méme, 
après avoir marché autour du maître de la parole, Rudra lui dit. 
Cela est bien ; et il entra dans la forêt pour faire pénitence. 

21. Alors pendant que Brahmâ, uni à Ténei^e de Bhagavat, 
méditait sur la création, il produisit dix fils, qui sont l'origine des 
familles qui ont peuplé le monde. 

22. C'étaient Marîtchî, Atri, Aggiras, Pulastya, Pulaha, Kratu, 
Bhrïgu, Yasichtha, Dakcha, et Nârada qui est le dixième. 

23. Nârada naquit de la poitrine du Dieu qui existe par lui-même, 
Dakcha de son orteil, Vasichtha de son souffle, Bhrîgu de sa peau, 
Kratu de sa main; 

24. Pulaha de son nombril, le Rîchi Pulastya de ses oreilles, 
Aggiras de sa bouche, Atri de son œil, et Maritchi de son cœur. 

25. Dharma sortit du côté droit de sa poitrine, où habite Nâ- 
râyana lui-même, et Adharma du côté gauche, Adharma duquel naît 
la mort qui épouvante les mondes. 

* 26. Le désir prit naissance dans son cœur, la colère entre ses 
sourcils; la cupidité naquit de sa lèvre inférieure, la voix d^ sa 
bouche; les mers sortirent du canal de l'urètre, et Nirrîtis, l'asile 
du péché, de l'extrémité de l'organe excrétoire de Brahmâ. 

27. De son ombre naquit Kardama, le puissant époux de Dêva^ 
hûti; et ce monde tout entier sortit du cœur et des membres de 
l'architecte de l'univers. 

?8. Svayambhû aima passionnément sa propre fille Vâtch (la Pa- 
role), belle et ravissante, mais qui ne l'aimait pas •'.voilà, ô guerrier, 
ce que la tradition nous apprend. 

29. Voyant leur père hvré à une pensée contraire à la loi, les 
sages dont Maritchi est le chef l'avertirent ainsi avec afiection : 

50. Une telle chose n'a jamais été faite par ceux qui t'ont précédé, 
et d'autres après toi ne la feront pas davantage; comment pourrais- 
tu, t'abandonnant sans frein à tes désirs, avoir commerce avec ta 
propre fille? 



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LIVRE TROISIÈME. 215 

51. Cette conduite, en effet, ô précepteur de l'univers, nest pas 
excusable même de la part de ces sages célèbres dont le mcMide n a 
qu à imiter les actions pour parvenir à la béatitude. 

32. Adoration à Bhagavat qui a, par sa propre splendeur, produit 
au dehors cet univers qui résidait dans son seini cest à lui de pro- 
téger la justice. 

55. Voyant les Pradjâpatis ses fils qui parlaient ainsi, le chef des 
maîtres des créatures abandonna son corps, couvert de honte; les 
points de Thorison reçurent ce corps redoutable, que les hommes 
reconnaissent comme le brouillard ténébreux. 

34. Les Védas naquirent du Dieu créateur aux quatre visages, qui 
méditait un jour ainsi : Gomment créerai-je Tensemble des mondes 
tel quil existait autrefois? 

55. [En même temps parurent] les fonctions des quatre prêtres 
officiants, le développement des rites du sacrifice, les Upavêdas et la 
morale, les quatre portions de la jiAtice, et les devoirs des diverses 
<x)nditions. 

56. Vidura dit : Sans doute le chef des créateurs de l'univers fit 
naître de sa face les Vêdas et les autres parties de TÉcriture : dis- 
moi cependant, ô trésor de pénitence, de quelle manière il créa 
chacun de ces livres en particulier. 

57. Mâitrêya dit : Il créa successivement de son premier visage 
et des suivants les quatre Vêdas, le Rïtch>, le Yadjus, le Sâman, 
TAtharvan, puis les prières [mentales] qui sont comme le ^ive, 
loffrande, la collection des hymnes [chantés], et l'expiation. 

58. Il créa successivement et de la même manière l'Âyuirvêda ( les 
traités de médecine), le Dhanurvêda (les traités sur l'art militaire), 
le Gândharvavêda (les traités de musique), et le Sthâpatyavêda (les 
traités d'architecture). * ^ 

59. Le Seigneur qui possède toutes les sciences créa de tous ses 
visages- les Itihâsas et les Purânas, qui forment un cinquième Vêda. 

40. De son premier visage il tira les mesures Chôdaçî et Uktha, 
les pratiques [purifiantes] du Purîcht et de l'Agnichtut, l'Âptô- 
ryâma et TAlirâtra, le Vâdjapêya et le sacrifice de la vache. 



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214 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

41. Il créa aussi la science, Taumôhe, la pénitence et la vérité, 
qui sont les quatre portions de la justice, ainsi que les diverses con- 
ditions dans leur ordre successif, avec leurs moyens de vivre. 

42. L'initiation par la Sâvitrî, l'observance du jeûne Prâdjâpatya, 
l'étude perpétuelle du Vêda, les proiPessions [permises], le gain [lé- 
gitime], l'acceptation de ce qu'on vous offre, le fanage, ce furent 
là les pratiques assignées au mattre de maison. 

45. Les Vâikhânasas (anachorètes qui subsistent 'd'herbes sau- 
vages qu'ils arrachent), les Vâlikhilyas (ceux qui ayant obtenu de 
la nourriture nouvelle, rejettent celle qu'ils avaient précédemment 
amassée)-, les Âudumbaras (ceux qui vivent des fruits qu'ils ont 
cueillis du côté auquel répond le point de l'horizon qu'ils ont vu le 
premier le matin en se levant), les Phênapas (ceux qui subsistent 
de fruits tombés naturellement), furent destinés à vivre dans la forêt; 
les Kutîtchakas (ceux qui ayant tout abandonné, tiennent encore 
aux devoirs de leur ordre), les Bahvôdas (ceux qui se livrent à 
la science. en la substituant aux œuvres), les Hamsas (contempla- 
tifs livrés exclusivement à la méditation), et les Nichkrîyas (ceux 
qui sont complètement inactifs, après avoir obtenu la vérité), furent 
destinés à vivre dans le renoncement de toutes choses. 

44. La science de l'Esprit, celle, du triple Vêda, les devoirs de 
chaque profession, la théorie des châtiments, ainsi que les [trois] 
formules sacrées nommées Vyâhrïtis et le Pranava ( le monosyllabe 
Om ) , sortirent de la cavité de son cœur. 

45. Le mètre Uchnih sortit des poils, et la Gâyatrt de la peau, 
le mètre Trichtubh de la chair, l'Anuchtubh du muscle Snâyu, et 
le Djagatî des os du chef des créatures. 

46. Le mètre Pagkti sortit de sa moelle, et le Vrîhatî de sa respi- 
ration; son âme fut la série des lettres appelées Sparças (les cinq 
classes de consonnes) ; son corps fut celle des voyelles. 

47. Ses sens furent les siiHantes et l'aspiration; sa vigueur forma 
les lettres qui suivent immédiatement les cinq classes; les sept notes 
naquirent des jeux de Pradjâpati. 

48. C'est l'Être supérieur au Brahmâ visible et invisible à la fois. 



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LIVRE TROISIÈME. 215 

à celui qui est la Parole divine, cest cet être qui, [caché,] est 
Brahma, et qui, manifesté, apparaît revêtu de nombreuses énergies. 

49. Ensuite ayant pris un autre corps, Brahmâ tourna son esprit 
vers la création. Reconnaissant que la création des Rïchis était restée 
sans développement, malgré Timmense énergie de ces sages, il réflé- 
chit à cela plusieurs fois dans son cœur, ô. descendant de Kuru. 

50. Chose étonnante ! quoique mes forces y soient perpétuellement 
employées, les créatures ne croissent pas; c'est sans doute le Destin 
qui y met obstacle. 

51. Pendant que Brahmâ, qui faisait ce qui était convenable, re- 
connaissait faction du Destin, il vit se diviser en deux portions cette 
forme qu'on appelle Kâya ( le corps), d'après son nom qui est Ka. 

52. Les deux portions de son coips formèrent un couple mâle et 
femelle; la portion mâle fut le Manu Svâyambhuva, qui est [nommé 
aussi] Svarâdj (resplendissant de son propre éclat). 

53. La portion femelle fut nommée Çatarûpâ; elle fut la femme 
de cet être magnanime; ils s'unirent et donnèrent naissance aux 
créatures. 

54. Le Manu eut de Çatarûpâ cinq enfants, ô descendant de Bha- 
rata : deux fils, Priyavrata et Uttânapâda', et trois filles. 

55. Ces filles étaient Akûti, Dêvahûti et Prasûti; il donna Akûti 
à Rutchi, la seconde à Kardama, et Prasûti à Dakcha; c'est par ces 
alliances que fut peuplé l'univers. 



FIN DU DOUZIÈME CHAPITRE , AYANT POUR TITRE : 
DESCRIPTION DE LA CREATION, 
DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂITRÊYA, AU TROISIEME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYASA. 



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216 LE BHÂGAVATA PURÀNA. 

CHAPITRE XIII. 

VICHNU SOULÈVE LA TERRB DU FOND DE L'OCEAN. 



1. Çukâ dît : Ayant entendu le discours purifiant du solitaire qui 
parlait, le descendant de Kuru, pkin de respect pour f histoire du 
fils de VasudéYa, lui adressa encore la question suÂyante. 

2. Vidura dit : Que fit ensuite, ô solitaire, le monarque souverain 
Svâyambhuva, fils chéri de Syayambhû, après qu'il eut reçu son 
épouse^ bien-aimée ? 

5. Raconte-moi, ô le meilleur des hommes, car je possède la foi, 
rhistoire de ce Râdjarchi, le premier des rois, dont Vichvaksêna 
était le refuge. 

k. Le résultat, le plus justement approuvé par les sages, de tout 
ce que les hommes n entendent qu'après un long travail, n est-il pas 
l'avantage" d'écouter le' récit des qualités de chacun de ceux dans le 
cœur desquels réside le lotus des pieds de Mukunda? 

5. Çuka dit: Ainsi ramené à l'histoire de Bhagavat, le solitaire, 
frissonnant de plaisir, adressa la parole en ces termes à Vidura, qui 
embrassait avec recueiHement les pieds du Dieu aux cent têtes. 

6. Mâitrêya dit : Quand le Manu Svâyaflibhuva eut été créé avec 
sa femme, il s'adressa ainsi au Dieu qui est la matrice des Vêdas, 
les mains réunies en signe de respect, et s'inclinant devant lui: 

J. Toi seul es le créateur, le père, le nourricier de tous les êtres; 
cependant consens à nous indiquer, à nous qui sommes tes enfants , 
le moyen de te témoigner notre obéissance. 

8. Adoration à toi qui es digne de louanges! montre-nous, parmi 
les actions possibles à notre énergie, celle .qu'il faut que nous fas- 
sions pour obtenir de la gloire dans l'univers entier et le salut dans 
le monde futur. 



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LIVRE TROISIEME. 217 

9. Brahmâ dit : Je suis content de toi, nâon fils; que le bonheur 
vous accompagne tous deux, ô souverain de la terre! parce que tu 
m'as dit de toi-même avec un cœur sincère, Commande-moi! 

10. C'est là, illustre Manu, le respect que des enfants doivent 
témoigner à un père; exempts de jalousie et ne se laissant pas enor- 
gueillir par leur force, ils doivent accueillir ses ordres avec respect. 

11. Mettez tous deux au monde des enfants qui te ressemblent par 
leurs bonnes qualités; gouverne la terre avec justice, ô mon fils; 
honore Purucha par des sacrifices. 

12. Témoigne-moi toujours une entière obéissance, ô roi, en 
protégeant les créatures, et le bienheureux Hrïchîkêça sera certai- 
nement satisfait.de voir en toi le défenseur des êtres. 

15. Ceux dont n'est pas satisfait le bienheureux Djanârdana qui a 
pour attribut le sacrifice, se fatiguent en efibrts dont le résultat est 
stérile, parce qu'ils ne respectent pas celui qui est Tâme même [de 
toutes choses]. 

14. Le Manu dit : Pùissé-je, ô toi qui détruis le péché, ne pas 
m'écarter des commandements de Bhagavat ! Daigne cependant, ô 
Seigneur, m'accorder en ce monde une habitation pour moi et pour 
les créatures. 

15. La terre qui est la demeure de tous les êtres, est submergée 
dans le grand océan; fais un eflFort, ô Dieu, pour que cette divine 
terre soit retirée de l'Abîme. • 

16. Mâitrêya dit : Paramêchthin ayant vu en efiet la terre gisante 
au milieu des eaux, médita longtemps dans son esprit: Comment 
la retirerai-je? 

17. Au moment où je veux créer, la terre, submergée par les eaux, 
est tombée au fond de l'Abîme : que faut-il donc que je fasse, main- 
tenant que je suis chargé de la création? Que le souverain Seigneur, 
celui du cœur duquel je suis sorti, me trace ma conduite! 

18. Pendant qu'il réfléchissait ainsi, ô sage exempt de péché, il 
sortit tout d'un coup de la cavité de son nez un petit sanglier de la 
longueur du pouce. 

38 



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218 LE BHAGAVATA PURANA. 

19. Au moment où Brahmâ le regardait, Tanimal qui se tenait 
suspendu dans Fair, acquit en un instant la taille d'un éléphant : 
ce fut là, ô descendant de Bharata, un grand prodige. 

20. Entouré des Brahmanes dont Marîtchi est le chef, de ses 
[quatre] fds et du Manu, le Dieu ayant vu cette forme de sanglier, 

se livra à mille réflexions diverses. 

• 

21. Qu est-ce que cet être divin, déguisé sous l'apparence d'un 
sanglier, qui est là devant moi ? N'est^-ce pas une chose surprenante 
qu'il soit sorti de mon nez ? 

22. Quand je l'ai vu, il n'avait que la longueur du bout du doigt, 
et voilà qu'en un instant il est devenu semblable à un énorme rocher; 
ne serait-ce pas Bhagavat, le sacrifice lui-même, qui^ se montre ainsi 
à moi pour troubler mon intelligence ? 

25. Pendant que Brahmâ réfléchissait ainsi au milieu de ses fils, 
Bhagavat, le mâle du sacrifice, semblable au Roi des montagnes, se 
mit à rugir. 

24. Hari, le Souverain de l'univers, porta la joie dans le cœur de 
Brahmâ et de ses fils les Brahmanes, par son rugissement dont les 
points de l'horizon répétaient l'écho. 

25. Ayant entendu la voix de celui qui avait pris l'apparence illu- 
soire d'un sanglier pour dissiper leur trouble, ces solitaires, qui 
persistent dans la science, la vérité et les mortifications, se mirent 
à le célébrer avec les trois [prières] qui donnent la pureté. 

26. L'Être dont la forme est décrite dans les Vêdas , ayant entendu , 
de la bouche de ces sages, la parole sacrée qui développait ses qua- 
lités, plongea dans les eaux, semblable au Roi des éléphants au 
milieu de ses ébats, après avoir fait retentir plusieurs fois son rugis- 
sement pour le bonheur des immortels. 

27. Traversant le ciel, la queue redressée, ferme de corps, se- 
couant sa crinière, tout hérissé de poils aigus, foulant les nuages 
sous ses pieds, montrant ses blanches défenses^ le regard enflammé: 
tel parut Bhagavat pour soulever la terre. 

28. Cet Etre qui est lui-même le corps du sacrifice, déguisé sous 



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LIVRE TROISIEME. 219 



seiti 



,i, 



.1-. 



Fapparence dun san^ier, armé de défenses terribles, suivant avec 
Fodorat la trace de la terre, et reportant des yeux amis sur les Brah- 
manes qui chantaient, plongea au fond des eaux. 

29. Les flancs déchirés par l'impétuosité de la chute -de ce corps 
< semblable à. une montagne de diamant, TOcéan, étendant les longs 

bras de ses vagues, géniit, semblable à un malade, et s'écria: O Sei- 

^t gneur du sacrifice, aie pitié de moi! 

^ 50. Celui dont la forme est le sacrifice qui se célèbre aux trois 

moments consacrés, séparant les ondes avec ses sabots, semblables à 
des flèches au large fer, pour atteindre les limites de l'océan sans 

wfc rivages, vit au fond de l'Abîme la terre que jadis, au moment où il 

'■Lt allait s'endormir sur les eaux, il avait lui-même renfermée dans son 

sein avec les vies qu'elle contenait; ayant relevé la terre en la fixant 

jj^ [sur une de ses défenses] , il remonta tout brillant de l'Abîme. 

\i 51. Là, au moment où le premier des Dâityas s'avançait contre 

lui, la massue levée, pour s'opposer à sa marche, le Dieu, dont la vio- 
lente colère ressemblait au Tchakra enflammé, tua, en se jouant au 

; sein des eaux, le géant à la vigueur indomptable, comme le Roi des 

animaux tue un éléphant; ses joues et son boutoir étaient souillés du 
sang du Dâitya, de même que le Roi des él^hants qui déchire la 
terre est souillé d'un limon [rougeâtre]. • * 

52. Ayant reconnu cet Etre, bleu comme leTamâla, qui se jouant 
comme fait un éléphant, soulevait la terre sur l'extrémité de ses 
dents blanches, les sages ayant Virintchi à leur tête célébrèrent, 
les mains jointes, le souverain Seigneur dans des hymnes sacrés. 

55. Les Rïchis dirent : Victoire! victoire à toi, ô Être invincible, 
à. toi, l'auteur des sacrifices! Adoration à toi qui secoues ton corps 
qui est le triple Vêda! Adoration à toi qui, pour accomplir ton œuvre, 
as pris ce corps de sanglier dans les poils duquel les eaux ont été 
absorbées comme dans des cavernes ! 

54. Sans doute elle est difficile à voir pour les méchants ta forme, 
ô Être divin qui es le sacrifice même; dans ta peau sont les hymnes 
du Vêda, l'herbe sainte est dans tes poils, le beurre clarifié dans 

28. 



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220 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

tes yeux, les fonctions des quatre prêtres ofi&ciants dans tes pieds. 

55. La longue cuiller est dans ton boutoir, les Sruvas (cuillers 
doubles) sont dans tes narines, le vase dans ton ventre, les coupes 
dans la cavké de tes oreilles, le vase qui contient la part du Brah- 
mane dans ta gueule, les bouchées que Ton prend dans ton gosier; 
ta nourriture, ô Être divin, c'est TAgnibôtrà. 

56. Le sacrifice préparatoire de la Dîkchâ, la succession des céré- 
monies et les offrandes forment ton cou; tes défenses sont le sacrifice 
qui suit la Dîkchâ, et le sacrifice qui termine la cérémonie; ta langue 
est le prêtre officiant; ta tête, ô toi qui es le sacrifice, est le feu de 
l'assemblée et le feu de la maison; les autels sont les cinq souffles de 
vie qui t'animent. 

57. Le jus du Sôma est ta semence; les [trois] moments du jour 
auxquels se font les ablutions, sont tes [trois] âges; les divefrses par- 
ties qui constituent la cérémonie sont les éléments dont se compose 
ton corps, ô Être divin; tous les sacrifices qui se prolongent en 
sont les jointures; tu es le sacrifice sans le Sôma et avec le Sôma; la 
célébration est le lien qui t'attache [comme victime]. 

58. Adoration, adoration à toi dont la réunion des Mantras et des 
Divinités forme la substance; à toi qui es l'ensemble de tous les 
sacrifices, qui en es Ta célébration, qui es la science produite par 
l'empire qu'on obtient sur soi-même, à l'aide de la dévotion qui naît 
du détachement! Adoration au précepteur de la science! 

59. Bhagavat, ô toi qui supportes le monde! la terre soutenue 
sur l'extrémité de ta défense resplendit avec ses montagnes, comme 
brille un lotus avec ses feuilles, sur la dent 'du Roi des éléphants 
qui ressort de l'eau. 

40. [L'éclat de] ta forme composée de la réunion des trois Vêdas, 
[et la beauté de] ton corps de sanglier, sont rehaussés par le globe de 
la terre porté sur ta dent, comme la splendeur du Roi des monts Kulâ- 
tchalas l'est par la masse épaisse de nuages que soutient sa tête. 

41. Fixe-la, pour donner une habitation aux êtres mobiles et im- 
mobiles, cette terre, ton épouse, la mère des êtres dont tu es le 



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LIVRE TROISIÈME. 221 

père; aussi nous joignons-nous, pour Tadorer, à toi qui as déposé en 
elle ton énergie, comme le feu que Ton cache dans le bois de l'Arani. 
42. Quel autre que toi, ô souverain Seigneur, eût eu la confiance 
de pouvoir retirer la terre du fond de TAbîme? mais ce n'est pas une 
merveiHe pour toi, l'asile de toutes les merveiHes, pour toi qui as 
créé à l'aide de Mâyâ cet univers si étonnamment merveilleux. 

45. Pour nous qui persistons^ dans la science, la vérité et les mor- 
tifications, aspergés par les gouttes de l'eau bienheureuse qui sé- 
chappe des extrémités de ta crinière, au moment où tu agites ton 
corps qui est formé par les Vêdas, nous nous trouvons, ô Seigneur, 
parfaitement purifiés, 

44. Certes il a perdu l'intelligence celui qui espère atteindre la 
limite de tes œuvres, ô toi dont les œuvres n'ont pas de limite, toi 
par qui l'univers entier est le jouet de l'erreur où le jette ton alliance 
avec les qualités de ta mystérieuse Mâyâ; consens donc de toi-même, 
ô Bhagavat, à faire le bonheur du monde. 

'45. Mâitrêya dit : Ainsi célébré par les solitaires qui récitent le 
Vêda, le Dieu protecteur fixa la terre sur l'océan dont il avait fendu 
les flots avec ses sabots. 

46. Le bienheureux Vichvaksêna, le chef des créatures, Hari, se 
retira aussitôt qu'il eut déposé sur les eaux la terre qu'il avait rele- 
vée de l'Abîme en se jouant. 

47. Celui qui écoute ou qui récite avec dévotion cette belle et ra- 
vissante histoire de Hari, de ce Dieu dont la contemplation enlève 
[loin du monde], et dont on a tant d'actions merveilleuses à racon- 
ter, voit bien vite Djanârdana se plaire au sein de son cœur. 

48. Quand le maître de toutes les bénédictions est satisfait, com- 
ment ces avantages, qui sont en eux-mêmes si peu de chose, seraient- 
ils difficiles à obtenir ? Mais l'Être suprême reposant dans l'asile le 
plus secret de ceux qui lui rendent un culte exclusif, leur accorde 
lui-même la possession de sa demeure excellente. 

49. Est-il au monde un être, si ce n'est un animal grossier, qui 
connaissant la valeur des objets que poursuit l'homme, pourrait, 



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222 LE BHÂGAVATA PURAnA. 

après avoir prêté loreille aax anciens récits^ se détourner du nectar 
des histoires de Bhagavat qui anéantit lexistenoe ? 



FIN DU TREIZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

SOULÈVEMENT DE LA TERRE, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MAITREYA , AU TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENBEUBEUX -BHÂGAVATA, 
RECUEIL OfSPIRli PAR BRAHMA ET COMPOSA PAU VYÂ8A. 



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LIVRE TROISIEME. 225 



CHAPITRE XIV. 



DITI DEVIENT ENCEINTE. 



1. Çuka dit : Après avoir eutendu, de la bouehe de Kâuçâravi, 
l'histoire de Hari qui avait pris la forme d'un san^ier pour sauver 
la terre, Vidura, ce sage ferme dans le devoir, non encore satisfait, 
l'interrogea de nouveau, les mains réunies en signe de respect. 

2. Vidura dit : Nous avons entendu dire, ô le meilleur des soli- 
taires, que le premier des Dâityas, qui était Hiranyâkcha, fut tué 
par Hari , dont le sacrifice est la forme. 

5. Quelle fut la cause, ô Brahmane > du combat qui eut lieu entre 
le roi des Dâityas et le Dieu qui soutenait la terre sur l'extrémité de 
sa défense comme en se jouant? 

4. Mâitrôya dit : Ta question est bonne, brave guerrier; tu as bien 
fait de me demander le récit des incarnations de Hari, récit qui 
peut délier les chaînes dont la mort enlace les hommes. 

5. Grâce à cette histoire que lui avait racontée le solitaire [Nâ- 
rada], le fils d'Uttânapâda, encore enfant, put mettre le pied sur 
la tête de Mrityu et monter au séjour de Hari. 

6. En effet j'ai entendu, même en ce monde, cette histoire qui 
fut jadis racontée par Brahmâ, le Dieu des Dieux, auquel les Dêvas 
l'avaient demandée. 

7. Diti, fille de Dakcha, voulant avoir un fils et poussée par ce 
désir, eut commerce, au moment du crépuscule du soir, avec Ka- 
çyapa son mari, fils de Marttchi. 

8. Un jour qu'après avoir fait l'offrande de l'eau à Purucha, au 
maître des sacrifices dont le feu est la langue, Kaçyapa était assis 
avec recueillement dans la salle du feu, au coucher du soleil, 

9. Diti lui parla ainsi : L'amour, ô Brahmane, s'armant de son 



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224 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

arc, trouble une malheureuse de désirs dont tu es l'objet, comme 
l'éléphant qui, pour montrer sa vigueur, secoue sa bannière. 

10. Daigne, et puisse le bonheur être avec toi, daigne m'accorder 
ta bienveillance, à moi qui me sens consumer à la vue de la félicité 
de tes autres femmes qui ont des enfants ! 

11. Elle remplit les mondes, la renommée des femmes comblées 
des égards de leurs époux, des femmes en qui un mari semblable à 
toi renaît de nouveau par leurs enfants. 

12. Jadis le bienheureux Dakcha, notre père, qui a tant d'afiFec- 
tion pour ses filles, nous interrogea chacune à part, en disant : Mes 
enfants, quels maris choisissez-vous? 

15. Notre père qui voulait avoir de la postérité, ayant reconnu les 
sentiments de ses filles, t'en donna pour femmes treize qui avaient 
de l'aflPection pour toi. 

14. Accorde-moi donc ce que je désire, heureux sage aux yeux 
de lotus! Ceux qui implorent un être aussi magnanime et aussi puis- 
sant que toi, ne s'en approchent pas en vain. 

15. Après avoir entendu les nombreuses plaintes de cette femme 
malheureuse et troublée par la passion qui ne faisait que s'accroître 
en elle , le fils de Marîtchi lui parla ainsi d'une voix bieaveillante : 

16. Je t'accorderai, chère amie, le bonheur que tu demandes : 
qui ne chercherait à satisfaire les désirs de celle qui nous assure 
l'acquisition des trois objets de l'activité humaine? 

17. L'homme marié, soutenant par son état [de maître de maison ] 
tous les autres ordres, traverse l'océan de l'infortune, comme on 
traverse la mer sur des vaisseaux. 

18. Celle que l'on nomme la moitié de l'homme même, de 
l'homme qui est si avide de bonheur; celle qu'après avoir déposé 
son fardeau, l'homme recherche, libre d'inquiétude; 

19. Celle qui, par ses caresses, nous donne les moyens de yaincre 
nos sens, ces ennemis redoutables que les autres ordres ont tant de 
peine à dompter, parce qu elle nous prête un appui semblable à 
celui du chef d'une citadelle qui repousse les brigands; 

20. Une femme enfin, une femme comme toi, ô maîtresse de 



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LIVRE TROISIÈME. 225 

maison, je ne puis complètement la payer de retour même au prix 
d'une ou de plusieurs vies, je ne le puis, pas plus que les autres 
hommes qui aspirent à la vertu. 

21. Je satisferai cependant le désir que tu éprouves d'avoir un 
fils; attends seulement la durée d'un Muhûrta pour que je n'en- 
coure aucun blâme. 

22. C'est maintenant l'heure redoutable des êtres terribles, cette 
heure effrayante pendant laquelle rôdent les Bhûtas, serviteurs du 
chef des Démons. 

25. Pendant ce Samdhyâ, femme vertueuse, le bienheureux Çiva, 
qui a produit les Démons, se promène sur son taureau, environné 
de la foule des Bhûtas dont, il est le roi. 

24. La poussière des cimetières, soulevée par le vent qui tour- 
billonne, disperse la masse de ses cheveux nattés qu'elle éclaire et 
rougit ; son corps pur, qui a la couleur de l'or, est enveloppé dans 
un voile de cendres; il a trois yeux pour voir, ce Dieu qui est le 
frère de ton mari. 

25. Celui qui, dans ce monde, n'a ni parent ni adversaire; celui 
qui ne comble d'égards pas plus qu'il ne blâme personne ; celui du- 
quel nous souhaitons d'obtenir, comme prix de nos austérités, cette 
Mâyâ qu'il repousse du pied après en avoir joui; 

26. Celui dont les sages, désireux de déchirer le voile de l'igno- 
rance, racontent la conduite irréprochable, en ce qu'il a pu, renon- 
çant même à l'excès de l'indiflFérence, lui qui est la voie des hommes 
vertueux, mener la vie d'un Piçâtcha; 

27. Celui dont la conduite, cette conduite qu'il a embrassée à 
dessein, lui qui trouve sa joie en lui-même, est tournée en ridicule, 
comme celle d'un ignorant^ par les malheureux qui se plaisent à 
parer de vêtements, de guirlandes, de parfums et d'ornements ce 
corps, la pâture des chiens, qu'ils regardent comme leur âme; 

28. Celui qui a établi des règles dont Brahmâ et les autres Dieux 
sont les gardiens, celui dont cet univers est l'ouvrage, celui aux 
ordres duquel obéit Mâyâ, docile aux pratiques des Piçâtchas, ce 
Dieu multiple enfin, ah! combien sa conduite trouble l'intelligence! 

29 



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226 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

29. Malgré les conseils que venait de lui donner son mari^ Diti, 
les sens agités par l'amour, prit le vêtement du Brahmarchi, perdant 
toute honte comme une femme impudique. 

50. Alors voyant l'opiniâtreté que mettait sa femme à demander 
cette action défendue, le sage s'étant incliné devant le Destin, eut 
commerce avec elle en secret. 

51. S'étant ensuite baigné, et s étant rendu maître de sa respira- 
tion, silencieux, méditant sur la pure lumière, il se mit à murmurer 
à demi-voix le Vêda éternel. 

52. Cependant Diti , honteuse de cette action répréhensible , aborda • 
le Rïchi des. Brahmanes, la face baissée vers la terre, et lui dit : 

55. Puisse, ô Brahmane, le héros dès Bhûtas ne pas détruire le 
fruit que je porte dans mon sein! car c'est Rudra, c'est le chef des 
Bhûtas contre lequel j'ai péché. 

54. Adoration à Rudra, à Mahâdêva, au Dieu terrible, à Mîdhvas, 
à Çiva, à celui qui tantôt dépose le sceptre et tantôt le porte à la 
main, au Dieu colère î 

55. Qu'il nous protège, le bienheureux mari de notre sœur, lui 
dont la bienveillance est si grande : l'époux de Satî est le Dieu des 
femmes, qui doivent être un objet de pitié même pour un barbare. 

56. Pendant que Diti, tout en pleurs, souhaitait pour sa race un 
bonheur mondain, le Pradjâpati, qui avait accompli le devoir reli- 
gieux du Samdhyâ, lui parla en ces termes: 

57. A cause de cette incontinence de cœur, à cause de faction 
que tu as commise à une heure défendue, ^ cause du mépris que 
tu as témoigné pour les De vas en transgressant mes conseils, 

58. Il naîtra de toi> femme malheureuse et passionnée, deux en- 
fants malheureux et méchants qui feront plus d'une fois verser des 
pleurs aux trois mondes et à leurs Gardiens. 

59. A la vue des hommes malheureux et immolés sans avoir com- 
mis aucune faute, à la vue des femmes enlevées, les âmes nobles 
seront remplies d'indignation. 

40. Alors le souverain Seigneur de l'univers, Bhàgavat, l'auteur 



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LIVRE TROISIEME. 227 

des mondes, s incarnera, dans sa colère, et les tuera, comme le Dieu 
qui porte la foudre frappe les montagnes* 

41. Diti reprit : Je souhaite, seigneur, que mes deux fils soient 
mis à mort, non par un Brahmane irrité, mais par Bhagavat dont 
la main est ennoblie par le Tchakra. 

42. Le coupable qui est consumé par la malédiction d'un Brah- 
mane, non plus que celui qui épouvante les créatures, ne trouvent 
de pitié ni dans l'Enfer, ni parmi les êtres, quels qu'ils soient, au 
milieu desquels ils viennent à renaître. 

45. Kaçyapa dit : A cause du repentir et de la douleur que tu 
éprouves de ta faute, à cause de ton retour soudain à la raison, de 
ta profonde révérence pour Bhagavat, et de ton respect pour Bhava 
et pour moi, 

44. Parmi les fils de ton fils, il naîtra un sage estimé des gens de 
bien, un sage dont on chantera la gloire pure, égale à la gloire de 
Bhagavat. 

45. Pour imiter sa vertu, les gens de bien purifieront leur cœur 
parla bienveillance et par la pratique des autres devoirs, de même 
qu'on emploie des moyens divers pour rendre à l'or son éclat. 

46. Le Dieu par la faveur duquel est purifié cet univers qui vient 
de lui, Bhagavat, le témoin des âmes, sera satisfait de se voir l'objet 
exclusif de la contemplation d'un tel sage. 

47. Cet homme magnanime, exclusivement dévoué à Bhagavat, 
plein de majesté, le plus grand entre les grands sages, après avoir 
reçu Vâikuntha dans son cœur purifié par une dévotion toujours 
croissante, abandonnera ce monde. 

48. Chaste, vertueux, semblable à une niine de qualités, content 
du bonheur des autres, souffrant de leur malheur, n'ayant pas d'en- 
nemis, il dissipera le chagrin du monde, comme l'astre de la nuit 
enlève la chaleur de la saison brûlante. 

49. Le fils de ton fils verra le Dieu aux yeux de lotus, qui a la 
pureté extérieure et intérieure, qui prend diverses formes suivant 
le désir de ceux qui lui sont dévoués, qui est l'ornement de la belle 
Çrî, et dont le visage brille de pendants d'oreilles étincelants. 

29- 



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228 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

50. Mâitrêya dit : En apprenant que son petil>fils serait dévoué 
à Bhagavatt Diti éprouva une grande joie, et elle reprit tout son 
courage en songeant que ses deux fils seraient frappés par Krïchna. 



PIN DU QUATORZiàME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE: 

GROSSESSE DE DITI, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂlTREYA, AU TROISIEME LIVRE DU GRAND PURANA, 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA , 
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA. 



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LIVRE TROISIÈME. 229 



CHAPITRE XV. 

DISJSCRIPTION DU VÂIKDNTHA. 



1. Mâitrêya dit : Pendant cent années, Diti redoutant les mal- 
heurs qui menaçaient les Suràs, porta dans son sein le germe du 
Pradjâpati, lequel surpassait en éclat tous les autres êtres. 

2. Au sein du monde dont la lumière était efiacée par l'éclat de 
ce germe, les Lôkapâlas dont la splendeur avait disparu, vinrent 
annoncer au créateur de Tunivers que les points de l'horizon se 
confondaient dans les ténèbres. 

5. Les Dêvas dirent : Tu connais, ô Souverain de l'univers, cette 
obscurité qui nous jette dans un si grand trouble, car rien n'est 
inconnu à Bhagavat dont le temps n'interrompt pas la* voie. 

4. Dieu des Dêvas, créateur de l'univers, joyau des souverains 
des mondes, tu connais les intentions des êtres qui sont tes amis, 
de même que celles de tes adversaires. 

5. Adoration à celui qui a l'énergie de la connaissance, à celui 
qui a revêtu ce corps à l'aide de Maya, à celui qui s'est uni à une 
des trois qualités, adoration à toi dont l'origine est insaisissable! 

6. Ceux qui, avec une affection exclusive, méditent sur toi, ô 
toi qui produis les âmes, toi au sein de qui les mondes sont tissus, 
toi qui es à la fois ce qui existe comme ce qui n'existe pas [pour 
nos organes], et qui es supérieur à cette double existence; 

7. Ces êtres, dis-je, mûris dans le Yoga, maîtres de leur respi- 
ration, de leurs sens et de leur cœur, sûrs enfin de ta bienveillance, 
n'ont pas à* craindre une défaite de quelque part que ce soit. 

8. Adoration à toi qui es le modérateur suprême, et à la voix de 
qui toutes les créatures, attachées comme les vaches à une corde, 
te présentent l'offrande sacrée! 



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250 LE B^HÂGAVATA PURÂNA. 

9. Rends, ô Être multiple, le bonheur aux mondes dont les céré- 
monies sont interrompues! daigne contempler avec un regard plein 
d'une immense pitié des malheureux qui t'implorent! 

10. Ce fruit de Diti, qui est Téoergie déposée par Kaçyapa dans 
le sein de sa femme, couvrant de ténèbres tous les points de l'hori- 
zon, s'accroît comme un feu auquel on jette du,*bois. 

11. Mâitrêya dit : Celui auquel s'adressait ce discours, le bien- 
heureux Brahmâ qui est né de lui-même, parla ainsi en souriant 
aux Dêvas, les charmant de sa belle voix. 

12. Brahmâ dit : Les fils de mon intelligence, Sanaka et vos autres 
frères aînés, parcouraient les diverses régions de l'univers, en tra- 
versant le ciel, afiranchis des désirs du monde. 

15. Un jour ils se rendirent au ciel de Vichnu, ce séjour révéré 
de tous les mondes, demeure du bienheureux Vâikuntha, qui est la 
pureté même, 

14. Où habitent des hommes ayant tous la forme dé Vâikuntha, 
et pour lesquels Hari a été l'objet d'un culte désintéressé. 

15. C'est là que réside le bienheureux Adipurucha, l'objet des pa- 
roles [sacrées], qui, après avoir fixé dans ce lieu sa nature exempte 
de passion, nous charme, nous qui lui sommes dévoués, en revêtant 
l'apparence du taureau [de la justice]. 

16. C'est là que le bois de Nâihçrêyasa, resplendissant d'arbres 
qui donnent tout ce qu'on leur demande, et qui sont parés de leurs 
richesses dans toutes les saisons, représente, en quelque sorte, sous 
une forme visible, la délivrance absolue. 

17. Là, montés sur des chars avec leurs femmes, les Dêvas, dédai- 
gnant le souffle embaumé qui interrompt le cours de leurs pensées 
en leur apportant le parfum des Mâdhavts pleins de nectar qui 
fleurissent au milieu de l'eau, chantent les histoires où leur maître 
paraît uni à la condition misérable de l'humanité. 

18. Le bruit des voix réunies dés colombes, des Kôkilas, des 
grues, des canards, des Tchâtakas, des cygnes, des perroquets, des 
alouettes et des paons s'interrompt à peine un instant, pendant que 
le Roi des abeilles chante en quelque sorte l'histoire de Hari. 



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LIVRE TROISIEME. 251 

19, Les Mandâras, les jasmins, les amarantes, les lotus qui fleu- 
rissent la nuit, les Tchampakas, les Arnas, les Pumnâgas, les Nâgas, 
les Vakulas; les lotus qui fleurissent le jour, les Pâridjâtas tout en 
fleurs, voyant le culte que rend au parfum de la Tulasî le Dieu qui 
se pare de ses rameaux, témoignent un respect profond pour les 
austérités de cdle [dont cette plante rappelle le nom]. 

20. Ce séjour est rempli des chars faits d'or, d'émeraudes et de 
lapis-lazuli, dont la vue ne s obtient que par la dévotion aux pieds 
de Hari; ils sont montés par des sages dévoués à Krichna, auxquels 
les nymphes douées de belles formes et d'un visage où brille le sou- 
rire, ne peuvent, par leurs charmes, inspirer la passion de l'amour. 

91. Sur les murs de cristal rehaussés d'or, apparaît l'image de la 
belle Çrî, la déesse irréprochable; elle parcourt, en faisant résonner 
les clochettes de ses pieds, la demeure de Hari, quelle semble net- 
toyer avec le lotus qui lui sert de jouet, elle dont la bienveillance 
est l'objet des désirs de tous les autres Dieux. 

22. Là, dans le bois qui lui est réservé, Lakchmî, suivie de ses 
femmes, adore son seigneur en lui ofirant des branches de Tulasî; et 
quand elle aperçoit réfléchi dans les pures et immortelles eaux des 
étangs aux rives de corail, son visage qu'ornent des cheveux bou- 
clés et un nez d'une belle forme, elle fait cette réflexion : « Il a reçu 
« les baisers de Bhagavat! » 

25. Là ne parviennent pas ceux qui écoutent les récits misérables 
faits pour détruire l'intelligence, et dont le but n'est pas l'exposition 
des œuvres du Dieu qui anéantit le péché; ces récits qui, privant 
de leur vertu les infortunés qui les entendent, les précipitent, hélas! 
dans des ténèbres où ils restent sans secours. 

24. [Ils n'y parviennent pas non plus] ceux qui, après avoir ob- 
tenu la condition d'homme ambitionnée par nous-mêmes, cette con- 
dition où se trouve, avec le devoir, la science dont le but est la vé- 
rité, ne s'occupent pas de rendre un culte à Bhagavat, trompés comme ' 
ils sont par l'illusion qu'il déroule devant leurs yeux. 

25. Mais ils atteignent ce lieu qui est placé au-dessus de nous, 
les hommes doués de toutes les vertus désirables qui, grâce à leur 



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252 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

dévouement au meilleur des immortels, repoussant Yama bien loin, 
éprouvent le frémissement du plaisir et ce trouble de la voix qui 
naît de Témotion que leur cause Tardeur qu'ils mettent à s'entretenir 
de la gloire excellente de leur maître. 

26. Les solitaires ressentirent une joie extrême, lorsque soutenus 
par la puissance mystérieuse du Yoga, ils parvinrent pour la pre- 
mière fois à ce merveilleux Vâikuntha, séjour du précepteur de l'u- 
nivers, seul entre tous les mondes digne d'être vénéré, ce lieu divin, 
éclairé par les chars divers des chefs des Dieux. 

27. Après avoir passé six enceintes, indifférents [à ces merveilles], 
les solitaires virent, à la porte de la septième, deux Dêvas qui étaient 
du même âge, armés tous deux d'une massue, et dont le costume 
était embelli par les aigrettes, les pendants d'oreilles et les anneaux 
les plus riches. 

28. De leur cou descendait une guiiiande de fleurs des bois, cou- 
verte d'abeilles enivrées, et qui venait tomber entre leurs quatre 
bras noirs; leurs sourcils froncés, leurs yeux rouges et leurs narines 
gonflées répandaient quelque agitation sur leur visage. 

29. Les solitaires franchirent cette porte à la vue des deux gar- 
diens, sans leur rien demander, comme ils avaient franchi les autres 
portes dont les battants étaient d'or et de diamant; car ils étaient de 
ceux qui vont partout sans être arrêtés, exempts de toute crainte 
parce que leur regard envisage tout sous le même aspect. 

50. Mais à la vue des quatre fils de Brahmâ complètement nus, 
qui, quoique vieux, paraissaient n'avoir que cinq ans, et qui con- 
naissaient la nature de l'Esprit, les deux portiers, dont les disposi- 
tions étaient contraires à celles de Bhagavat, se riant de leur éclat, 
leur firent l'indigne injure de les écarter avec leur bâton. 

3L Repoussés, en présence des Dieux, par les deux gardiens de 
la porte de Hari, ces pénitents, dignes des plus grands hommages, 
se voyant trompés dans l'espérance qu'ils avaient conçue de contem- 
pler l'objet de leur affection, s'écrièrent tout à coup, les yeux animés 
et avec quelque colère : 

32. D'où vous vient donc cette inégalité d'opinions, au milieu 



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LIVRE TROISIEME. 253 

d'êtres parvenus ici par un entier dévouement à Bhagavat, et habi- 
tant ce séjour en suivant sa loi? ou bien, quand Purucha qui est si 
calme, ne connaît pas d'ennemis,* comment pouvez-vous soupçonner 
qu'il puisse se présenter ici des misérables comme vous? 

53. Quand les sages ne voient en Bhagavat que Bhagavat lui- 
même au sein duquel est l'univers, et qui réside en ce lieu; et quand 
ils voient leur propre âme dans l'âme [universelle], comme l'air est 
dans le ciel, quelle est donc la cause qui vous ferait supposer, à vous 
qui* n'avez des Suras que le vêtement, un danger de rupture ou de 
guerre pour Bhagavat? 

34. Aussi pensons-nous, après cette injure, au moyen de vous 
traiter le plus favorablement qu'il est possible, vous les serviteurs 
insensés de cet Etre supérieur, le souverain du Vâikuntha ; quittez 
ce séjougr, vous qui croyez à l'existence d'une distinction, pour aller 
dans des corps où résident les trois ennemis du pécheur. 

55. A peine eurent-ils compris les paroles terribles des solitaires, 
cette malédiction du Brahmane que des milliers de flèches ne peu- 
vent arrêter, que les deux serviteurs de Hari coururent, dans l'excès 
de leur trouble, se précipiter aux pieds du Dieu qui éprouvait pour 
eux une grande crainte. 

56. Qu'il s'accbmplisse sur nous, [s'écrièrent-ils,] le châtiment 
que vous nous avez infligé pour notre faute! Puisse-t-il enlever jus- 
qu'à la demière'trace du mépris que nous avons témoigné aux Suras! 
Puisse le moindre témoignage de votre pitié nous sauver du trouble 
qui détruit le souvenir de Hari, au moment où nous allons des- 
cendre dans une existence inférieure! 

57. Bhagavat, dont le nombril* a pi^oduit.un lotus, et qui est cher 
aux hommes respectables, ayant ainsi appris l'injure que ses servi- 
teurs avaient faite aux sages, partit aussitôt, accompagné de Çrî, 
pour chercher les grands solitaires, ces dévots parfaits, laissant voir 
ses pieds si dignes d'être recherchés. 

58. Dès qu'il fut arrivé, les solitaires virent au milieu de ses in- 
signes que portaient ses serviteurs, le Dieu qui- est la forme visible 

de la récompense promise à la contemplation dont il est l'objet, 

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254 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

couvert des gouttes de pluie tombant deà guirlandes de perles sus- 
pendues à son parasol blanc comme la lune, et agitées par le vent 
favorable de deux éventails brillante comme deux cygnes. 

59. Sa belle figure exprimait la bienveillance pour tous^ asile 
des qualités les plus ainiables, il touchait le cœur d'un seul de ses 
regards affectueux; accompagné de Çrî, qui brillait sur sa large et 
noire poitrine, il embellissait en quelque sorte sa démettre, qui est 
le joyau du ciel. • 

40. Sur son vêtement jaune, qui enveloppait ses larges formes, 
étincelait une ceinture et unie guiiiande de fleurs des bois autour de 
laquelle bourdonnaient les abeilles; des. bracelets couvraient la partie 
antérieure de ses beaux bras; une de ses mains reposait sur l'épaule 
du fils deVinatâ, de l'autre il agitait un lotus. 

41. Son visage était embelli par un beau nez, et par dea boucles 
d'oreilles en forme de makarft plus brillantes que l'éclair, digne orne- 
ment de ses joues; il portait une aigrette de pierreries; dans l'espace 
qui existait entre ses bras nombreux brillait un beau et ravissant 
collier, avec le joyau Kâustubha qui pendait à son cou, 

42. Quand les sages virent le Dieu qui a pris un corps pour moi, 
pour Bhava et pour vous, cet Etre riche de beauté, duquel ses 
serviteurs pensent dans leur esprit : « Oui , le sourire orgueilleux 
« d'Indirâ (Lakchmî) disparaît à la vue de tant de perfections, » alors 
ils le saluèrent âVec joie, en inclinant la tête, sans qne leurs regards 
pussent se rassasier de le voir. 

45. Le vent chargé du parfum de la Tulast mêlée aux filaments 
du lotus des pieds du Dieu dont les yeux sont comme le- nym- 
phéa, parvenant jusqu'à l'odorat dé Ces sages, portait le trouble dans 
leurs sens et dans leur âme, malgré le profond dévouement qui les 
unissait à l'Etre inaltérable. 

44. Après avoir contemplé le calice du lotus de son noir visage, 
et vu sur ses lèvres si belles le sourire semblable à une branche de 
jasmin; après avoir reporté de nouveau leurs regards satisfaits sur 
ses deux pieds, asiles des joyaux iDugéâtres de ses on^es, ils en- 
trèrent dans une méditation profonde. 



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LIVRE TROISIEME. 255 

45. Puis ils louèrent le Dieu qui montre, à ceux qui désirent ob- 
tenir ici-bas le salut par les voies du Yoga, son corps humain, l'objet 
le plus respecté de leurs contemplations, ce corps qui charme les 
regards, et qui est doué des huit facultéç surnaturelles qui y sont 
permanentes et qui ne sont complètes dans aucun autre être. 

46. Les fils de Brahmâ dirent : Ananta, toi qui es caché pour 
les méchants, quoique tu résides dans leur âme, tu ne l'es pas pour 
nous, puisque aujourd'hui tu te livres complètement à nos regards, 
toi qui étais déjà parvenu à notre. coeur par- nos oreilles, lorsque 
notre père qui te doit la naissance nous expliquait tes mystères. 

47. Nous te reconnaissons, Bhagavat, ô toi l'Etre supérieur, toi 
l'essence de l'Esprit, toi qui, pour charmer tes serviteurs, t'unis 
à chaque instant avec la qualité de la Bonté, toi que les solitaires 
débarrassés de tout lien, affranchis de toute passion, ont connu 
dans leur cœur, à l'aide des pratiques puissantes de la dévotion que 
ta pitié leur avait enseignées. 

48. Ils ne songent même pas à^ ta faveur qui est la béatitude su- 
prême, ni à plus forte raison à aucun des lieux où le mouvement 
de tes sourcils répand la crainte, ils n'y songent pas les hommes 
vertueux qui, trouvant un asile à tes pieds, connaissent le prix de 
ton histoire, ô toi dont la gloire est pure et digne d'être célébrée I 

49. Oui, nous consentons, pour nos fautes, à renaître dans leis En- 
fers, pourvu que notre esprit se plaise à tes pieds, comme l'abeille 
[auprès des fleurs]; pourvu que nos paroles, pleines de ce sujet, 
en reçoivent un éclat pareil à celui de la Tulasî, et que nos oreilles 
soient remplies par le récit de tes qualités. 

50. O toi qui es invoqué au loin ! en contemplant cette forme 
que tu as manifestée au dehors, nos yeux ont obtenu complètement 
le bonheur; aussi devons-nous ofinr cette adoration au Dieu qui, 
difficile à obtenir pour ceux qui ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, 
est célébré sous le nom de Bhagavat. 

FIN DU QUINZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 
DESCRIPTION DU VÂIKGISITHA. 

3o. 



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256 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 



CHAPITRE XVI. 



CHUTE DE DJAYA ET DE VIDJAYA. 



1. Brahmâ dit : Quand ces solitaires, qui connaissaient les de- 
voirs du Yoga, eurent achevé, le Seigneur de l'univers qui habite 
le Vâikuntha, répondant à leur hommage, leur parla ainsi : 

2, Bhagavat dit : Ce Djaya et ce Vidjaya, tous deux mes servi- 
teurs, parce qu'ils ont tenu peu de compte de mor, ont commis à 
votre égard une grande faute. 

5. Quant au châtiment que vous, qui m'êtes dévoués, leur avez 
infligé pour avoir méprisé des Dêvas, il est approuvé par nous. 

4. Je vous demande maintenant une faveur, car un Brahmane est 
ma Divinité suprême, et je regarde comme faite par moi-même 
l'injure que vous avez reçue dé mes serviteurs. 

5. Un maître dont le monde célèbre le nom, voit, quand un de 
ses serviteurs a commis une faute, sa réputation détruite par des 
discours défavorables, comme la peau est détruite par la lèpre. 

6. Moi dont la gloire, pure comme l'ambroisie, n'a qu'à être 
écoutée avec attention pour sanctifier à l'instant même l'univers et 
jusqu'à l'homme le plus vil, moi le Dieu Vikuntha, auquel vous 
avez fait un renom semblable à un bel étang sacré, je me couperais 
moi-même le bras, si mon bras s'était opposé à vous. 

7. Car c'est en vous honorant que j'acquiers les mérites qui font 
que Çrî ne m'abandonne pas malgré mon indifférence pour eUe, 
moi dont les pieds sont comme des lotus pleins d'une pure poussière, 
moi qui efface en un instant les souillures de l'univers ; et cepen- 
dant, pour obtenir un seul regard de la Déesse, à combien d'obliga- 
tions d'autres [Dieux] ne se soumettent-ils pas! 

8. Non, je ne mange pas autant lorsque, pendant la cérémonie, 



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LIVRE TROISIÈME. 257 

je dévoue par la boucLe du feu Toffrande de celui qui célèbre le 
sacrifice, couverte du beurre clarifié qui en découle, que quand, 
par la bouche d'un Brahmane satisfait d'avoir déposé en. moi le fruit 
de ses œuvres, je mange une seule, bouchée de sa portion. 

9. Qui donc n'endurerait pas les Brahmanes, quand je porte 
sur mes aigrettes la poussière pure de leurs pieds, moi qui dispose, 
pour me produire, de la mystérieuse Mâyâ, cette force qui agit in- 
cessamment sans se reposer jamais, moi qui, avec l'eau qui m'a été 
ofiFerte, purifie les mondes et le Dieu qui se pare de la lune? 

10. Les hommes qui voient quelque différence entre les Brah- 
manes au sein desquels j'habite, les vaches que j'aime et les créa- 
tures privées de protection, ces hommes à qui le péché a fait perdre 
la vue, seront déchirés par les vautours cruels et irrités comme des 
serpents, qu'envoie le Dieu qui punit par mon ordre. 

11. Ceux qui, avec un cœur satisfait et un visage semblable à un 
lotus aspergé de l'ambroisie du sourire, supportent, en songeant à 
moi, les injures des Brahmanes, et qui, d'une voix adoucie par 
l'aflFection, leur parlent comme à leurs enfants, ainsi que [je vous 
parle] moi-même, ceux-là sont sûrs de me posséder. 

12. Que ces deux serviteurs qui, pour n'avoir pas deviné la pensée 
de leur maître, n'ont pas hésité à tenir une conduite qui vous a 
blessés, paraissent donc en ma présence; la faveur que je vous de- 
mande, c'est qu'ils soient promptement envoyés en exil. 

13. Brahmâ dit : Cette voix ravissante, divine, semblable à un 
fleuve de Mantras et dont les solitaires sentaient la douceur, ne sa- 
tisfit pas cependant le cœur des sages que la colère avait touché. 

14. Entendant ce langage excellent et précis, mais que sa gravi lé 
rendait obscur, les sages ne purent, quoiqu'ils en méditassent le 
sens impénétrable et profond, connaître l'intention du Dieu. 

15. Ces Brahmanes sentant sur tout leur corps le frissonne- 
ment du plaisir, s'adressèrent, les mains jointes, à celui qui avait 
revêtu la majesté de la grandeur suprême à l'aide de sa mystérieuse 
Mâyâ. 

16. Les Rïchis dirent.: divin Bhagavat^ nous ne connaissons pas 



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258 LE BHÂGAVATA .PURÀNA. 

ton dessein, quand tu nous parles, toi qui es le modérateur suprême, 
de la faute par toi commise et de la faveur que tu nous demandes. 
17. Sans doute, Seigneur, les Brahmanes auxquels tu es dévoué 
sont ta. Divinité suprême; mais toi qui es TEsprit, tu es Tâme et la 
Divinité des Brahmanes, qui sont des Dieux pour les Dêvas. 
• 18. De toi vient la loi éternelle que tes formes protègent; tu es 
la récompense suprême, mystérieuse et immuable du devoir. 

19. Comment donc un Etre comme toi, par la faveur duquel les 
Yogins, détachés du monde, traversent rapidement la mort, com- 
ment cet Etre aurait-il besoin de la faveur des autres? 

20. O toi qui es l'objet du culte constant de Vibhûti que d'autres 
abordent en suppliants pour placer sur leur tête la poussière de ses 
pieds, Vibhûti qui est comme passionnée pour le monde du Roi des 
abeilles dont la demeure est la guirlande nouvelle de Tulasî que les 
horiimes vertueux ont déposée à tes pieds ; 

21. Toi qui n'as aucun égard pour celle qui te rend le culte le 
plus pur, toi qui es si attaché aux êtres qui te sont exclusivement 
dévoués, toi l'asile des perfections, comment la sainte poussière que 
déposent les pieds des Brahmanes et l'ornement du Çrîvatsa pour- 
raient-ils te rendre pur, et qu'as-tu besoin de t'en parer? 

22. O toi qui parais dans les trois Yugas, c'est certainement sur 
les trois pieds qui t'appartiennent en propre, à toi qui es Dharma lui- 
même, que repose, pour l'avantage des Brahmanes et des Dieux, cet 
univers mobile et immobile, lorsqu'avec la qualité de la Bonté, qui 
est ton corps si bienfaisant pour nous, tu as dissipé la Passion et les 
Ténèbres qui attaquent la justice. 

25. Si toi qui es excellent, tu ne protèges pas, avec des égards et 
un langage agréable, la race des Brahmanes que tu dois défendre, 
la voie fortunée des Vêdas qui est la tienne^ sera détruite, car le 
monde ne peut que suivre l'exemple d'un être aussi élevé. 

2/i. Sans doute cela est loin de tes désirs, ô toi qui es un trésor de 
Bonté, toi qui veux donner le bonheur au monde et qui détruis 
ses ennemis à l'aide des énergies qui t'appartiennent; aussi bien la 



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LIVRE TROISIEME. 259 

déférence que tu témoignes [aux Brahmanes] ne fait rien perdre de 
sa majesté au Maître des trois qualités, au soutien de Funivers, car 
cette déférence n est pour toi qu un jeu. 

25. Quel que soit le châtiment ou le genre de vie que tu imposes 
à tes deux serviteurs, nous l'approuvons comme convenable^ ou bien 
inflige-nous la punition que nous méritons nous-mêmes, nous qui 
avons maudit deux innocents. 

26. Bhagavat dit : Ces deux serviteurs en qui l'application à leur 
devoir a été fortifiée par une attention qu'augmentait l'orgueil, tom- 
beront immédiatement dans la voie opposée à celle des Suras, et re- 
viendront bientôt après en ma présence ; l'imprécation que vous avez 
prononcée, c'est moi qui en suis l'auteur, sachez cela, ô Brahmanes. 

27. Brahmâ dit : Après avoir vu Vikuntha, ce trésor du plaisir des 
yeux, et le Vâikuntha, sa demeure, qui brille de son propre éclat; 

28. Après avoir marché autour de Bhagavat en signe de respect, 
après l'avoir salué et avoir pris congé de lui, les solitaires partirent, 
la joie'dans le cœur, célébrant la beauté ^e Vichnu. 

29. Bhagavat dit à ses deux serviteurs : Allez, ne craignez rien; 
que le salut soit avec vous; je pourrais bien détruire la malédiction des 
Brahmanes, mais je ne veux pas revenir sur ce qui est ma décision. 

50. Après avoir expié l'injure que vous avez faite à des Brahmanes 
par l'excès -d'un emportement dont j'étais l'objet, vous reviendrez de 
nouveau en ma présence au bout de peu de temps. 

51. Bhagavat, après avoir donné cet ordre à ses gardiens, rentra 
dans son séjour qui est orné de files de chars, et embelli d'une 
splendeur sans égale. 

52. Mais les deux chefs des Dieux, dépouillés de leur éclat, déchus 
de leur orgueil, furent exclus du ciel de Hari par la malédiction irré- 
sistible des Brahmanes. 

55.. Au moment où ils tombaient tous deux du séjour de Vikun- 
tha, un grand bruit d'exclamations partit des principaux chars. . 

• 54. Maintenant ces deux chefs des serviteurs de Hari sont unis à 
l'énergie puissante de Kaçyapa qui est déposée dans le sein de Diti. 



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240 LE BHAGAVATA PURAnA. 

55. C'est par la splendeur de ces deux jumeaux qui sont aujour- 
d'hui des Asuras, que votre propre splendeur est effacée : telle est en 
ce moment la volonté de Bhagavat. 

56. Celui qui est la cause première de la naissance, de la conser- 
vation qX de la destruction de l'univers, celui dont la mystérieuse 
Mâyâ ne peut être comprise même des maîtres du Yoga, Bhagavat, 
le Maître des trois qualités, veillera sur notre saTut; à quoi donc 
pourraient servir nos réflexions sûr ce sujet ? 



FIN DU SEIZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

CHUTE DE DJAYA ET DE VIDJATA, 

DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂITREYA , AU TROISIÀMB LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA. 



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LIVRE TROISIEME. 241 



CHAPITRE XVII. 

NAISSANCE DU CHEF DES DAITYAS. 

1. Mâitrêya dit : Ayant appris du Dieu qui est né de lui-même 
la cause de leur détresse, les habitants du ciel, délivrés de leur efifroi, 
rentrèrent tous dans le Tridiva. 

2. Cependant la vertueuse Diti qui, d après lavis de Kaçyapa, 
craignait à cause du fruit qu'elle portait dans son sein, donna, au 
bout de cent ans, le jour à deux enfants mâles. 

5. Alors parurent, au moment de leur naissance, dans le ciel, sur 
la terre et dans l'atmosphère, de nombreux prodiges qui inspirèrent 
au monde une grande terreur. 

li. Les terres tremblèrent avec les montagnes; tous les points de 
l'horizon parurent enflammés; des foudres tombèrent avec des globes 
de feu; il parut des comètes qui répandaient partout la crainte. 

5. Il s'éleva un vent âpre, frémissant, soufiQant sans relâche, dé- 
racinant les rois des arbres, un vent qui avait pour armée la tem- 
.pête et pour étendard la poussière. 

6. L'obscurité répandue sur le ciel dont les astres étaient éclip- 
sés par la masse des nuages au milieu desquels éclatait le tonnerre, 
empêchait qu'on ne pût distinguer aucun point. 

7. L'océan mugissait comme s'il eût été hors de lui, soulevant ses 
vagues, ébranlé jusque dans ses entrailles; les étangs s'agitaient ainsi 
que les lacs, au fond desquels se desséchaient les lotus. 

8. On voyait se répéter plusieurs fois le disque du soleil et de la 
lune saisis par Rahu; des bruits souterrains, semblables au roule- 
ment des chars, sortaient des cavernes des montagnes. 

9. Dans les villages, des chacals de mauvais augure, vomissant 
par la bouche un feu abondant, hurlaient au miUeu des cris des 
renards et des chouettes. 

3i 



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242 LE BHÀGAVATA PURANA. 

10. Les chiens, le cou tendu vers le ciel, poussaient, à diverses 
reprises, des cris de différente nature, tantôt comme des chants, 
tantôt comme des pleurs. 

11. Les ânes, frappant la terre de leurs sabots aigus, se répan- 
daient en troupes de tous côtés, furieux et brayant avec violence. 

12. Effrayés par la voix de l'âne, les oiseaux tombaient de leurs 
nids en criant, et les troupeaux laissaient aller leurs excréments dans 
le parc et dans la forêt. 

13. Les vaches épouvantées donnaient du sang au lieu de lait; 
il pleuvait du pus des nuages; les statues des Dêvas versaient des 
larmes; les arbres tombaient, quoiqu'il ne fît pas de vent. 

14. On voyait s'avançant contre les planètes et les constellations 
de bon augure, d'autres astres enflammés, qui, dans leur course ré- 
trograde, les attaquaient et se combattaient les uns les autres. 

15. A la vue de ces grands prodiges et d'autres semblables, les 
créatures qui, excepté les fils de Brahmâ, en ignoraient la causg, 
effrayées, crurent ^ue la destruction de l'univers était prochaine. 

16. Les deux chefs des Dâityas, dont la vigueur se produisit tout 
d'un coup au dehors, acquirent bientôt un corps aussi dur que la 
pierre, semblables à deux Rois des montagnes. 

17. Touchant au ciel avec leurs aigrettes d'or, remplissant les 
points, de l'horizon, portant à leurs bras des anneaux étincelants, 
ébranlant la terre sous leurs pas, ils se tenaient debout, les reins 
entourés d'une belle ceinture qui surpassait en éclat le soleil. 

18. Le Pradjâpati leur imposa ainsi leur nom : le premier des 
deux jumeaux qui provenait de son corps, fut celui que les hommes 
nomment Hiranyakaçipu; celui que Diti mit au monde le premier, 
fut Hiranyâkcha. 

19. Fier de la vigueur de ses bras, et, grâce à la faveur de Brahmâ, 
ne redoutant pas la mort, Hiranyakaçipu réduisit en esclavage les 
trois mondes avec leurs Gardiens. 

20. Hiranyâkcha, son jeune frère, qui l'aimait et qui chaque jour 
s'efforçait de lui plaire, alla dans le ^iel, une massue à la main, avide 
de combattre, et cherchant la guerre. 



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LIVRE TROISIÈME. 245 

2L A la Yue de ce géant dont Timpétuosité était irrésistible, aux 
pieds duquel retentissaient des anneaux d'or, qui était paré d'une 
guirlande divine, sur Tépaule duquel reposait une grande massue, 

22. Qui était orgueilleux de son courage, de sa force et de la fa- 
veur d'un Dieu, qui se précipitait intrépide et sans frein, les Dévas 
disparurent, comme les serpents effrayés qui fuient devant le fils 
de Târkcha. 

25. Le chef des Dâityas voyant que les troupes des Dêvas, privées 
de courage, avaient disparu avec Indra devant sa splendeur, se mit 
à crier de toute sa force en ne les voyant plus. 

24. S arrêtant tout d'un coup, le Dâitya puissant, semblable à un 
éléphant furieux, plongea, comme pour se jouer, dans l'océan pro- 
fond qui mugissait d'une manière terrible. 

25. Quand il y fut entré, les troupes des monstres marins qui for- 
ment l'armée de Varuna, perdant l'esprit, domptées par son éclat, 
s'enfuirent rapidement au loin, quoiqu'il ne les eût pas attaquées. 

26. Faisant tomber sur l'océan des torrents de pluie que poussait 
son souffle, le Dâitya vigoureux détruisit les grandes vagues avec 
sa massue de fer, et parvint à Vibhâvarî, demeure de Pratchêtas. 

27. Ayant rencontré là le souverain du monde des Asuras, Prat- 
chêtas, le chef de l'armée des monstres marins, il lui dit en riant 
et en s'inclinant devant lui avec une soumission ironique : Accorde- 
moi, puissant monarque, le combat avec toi! 

. 28. Tu es le seigneur, chanté au loin, des Gardiens des mondes, 
le destructeur de la force de ceux qui, dans leur fol orgueil, se 
croyaient des héros; tu as vainciî dans le monde les Dâityas et les 
Dânavas, parce que tu as jadis célébré le sacrifice royal. 

29. Ainsi cruellement insulté par un ennemi dont l'orgueil était à 
son comble, le bienheureux souverain des eaux apaisant avec sa rai- 
son la colère qui s'élevait en son cœur, répondit au Dâitya : Nous 
sommes réfugiés dans le calme de la paix. 

30. Je ne vois pas d'autre être que l'antique Purucha, qui puisse te 
satisfaire, ô toi qui, dans une bataille, connais les voies du combat; 

3i. 



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244 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

va donc trouver, chef des Dâityas, celui que chantent les braves 
comme toi. 

31. Quand tu auras rencontré ce héros, alors déchu de ton or- 
gueil, tu dormiras bientôt entouré de chiens, sur la couche des 
braves; car c'est pour détruire les méchants comme toi, qu'il revêt 
diverses formes, désireux de témoignei'sa bienveillance aux hommes 
vertueux. 



FIN DC DIX-SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

NAISSANCE DU CHEF DES DÂITYAS, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DD GRAND PORÂl^rA, 

LE BIENHEUREUX BHÀGAVATA, 

RECUEIL INSPIRli PAR BRAHMÂ ET COMPOSA PAR VYASA. 



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LIVRE TROISIÈME. 245 



CHAPITRE XVIII. 

MORT DE HIRANYAKCHA. 

1. Mâitrêya dit : Après ce discours du Roi des eaux, le géant or- 
gueilleux, méprisant ses avis, entra impétueusement dans l'Abîme, 
après avoir appris de Nârada la route qu'avait suivie Hari. 

2. Là il vit l'Être victorieux, le soutien du monde, qui soulevait 
la terre avec l'extrémité de sa défense, dont l'oeil rouge et brillant 
efiPaçait son propre éclat, et il s'écria en riant : Quelle merveille! 
un sanglier aquatique ! 

5. Et il lui dit : Viens ici, animal stupide! lâche la terre; c'est à 
nous, habitants de l'Abîme, que l'a confiée le Créateur du monde; 
tu, ne t'en iras pas heureusement avec la terre, sous mes yeux, ô 
le plus vil des Suras, toi qui as pris la forme d'un sanglier. 

4. N'as-tu pas été nourri par nos adversaires pour nous détruire, 
toi qui, vainqueur invisible, tues les Asuras par ta magie? Je t'a- 
néantirai, toi qui n'as de force que sous cette apparence mystérieuse, 
toi dont la vigueur n'est rien, et je dissiperai le chagrin de mes amis. 

5. Quand tu seras tué, quand ta tête aura été brisée sous la 
massue dont mon bras va te frapper, ces Rïcbis et ces Dêvas qui te 
présentent l'offrande ne diront plus que le sol leur manque. 

6. Ainsi attaqué par les injures semblables à des javelots dont le 
blessait son ennemi, le Dieu remarquant que la terre placée sur l'ex- 
trémité de sa défense était effrayée, s'élança du milieu de l'eau, 
supportant cet outrage, comme [sort d'un fleuve] un éléphant ac- 
compagné de sa femelle, lorsqu'il est blessé par un crocodile. 

7. Au moment où il sortait de l'eau, le géant aux cheveux d'or le 
poursuivant comme le crocodile suit l'éléphant, lui cria, en mon- 
trant ses dents redoutables, et avec une voix semblable au tonnerre : 
Qu'y a-t-il de vil pour les lâches qui ont perdu toute honte? 



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246 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

8. Alors plaçant la terre A la surface de* rocéan dans l'espace 
qu elle devait occuper, Bhagavat déposa en elle sa vertu, sous les 
yeux de son ennemi, pendant que, loué par le Créateur de l'uni- 
vers, il était plein des Dieux engendrés [dans son sein]. 

9. Puis emporté par la colère, il s adressa ainsi avec ironie au 
géant qui, la massue en main, et couvert d'ornements d'or et d'une 
belle cuirasse du même métal, s'était attaché à ses pas, et attaquait 
incessamment son cœur par des paroles injurieuses. 

10. Bhagavat dit : Oui, cela est vrai, nous sommes un sanglier 
aquatique; nous chassons les chiens de ton espèce. Quand tu seras 
enchaîné dans les liens de la mort, les braves, méchant, ne chante- 
ront pas tes louanges. " ^ 

11. Oui, ravisseurs du dépôt des habitants de l'Abîme, insensibles 
à la honte, mis en fuite par ta massue, nous nous arrêtons cependant 
un instant; il nous faut rester pour combattre; où pourrions-nous 
aller après avoir excité le courroux d'un être si puissant? 

12. Apprête-toi donc bien vite, sans plus réfléchir, à nous donner 
la mort, ô toi qui commandes à tant d'armées de fantassins; et après 
nous avoir tués, essuie les larmes^des tiens: celui qui ne remplit 
pas sa promesse n'est pas digne de s'asseoir dans l'assemblée. 

15. Mâitrêya dit : Ainsi injurié par Bhagavat, et provoqué par 
cette colère ironique, le géant fut rempli d'un immense courroux, 
comme le Roi des serpents que l'on veut forcer à jouer. 

14. Poussant, dans son impatience, de profonds soupirs, les sens 
agités par la fureur, le Dâitya se précipitant avec impétuosité sur 
son ennemi, l'attaqua de sa massue. 

15. Mais Bhagavat trompa, en se détournant, l'effort de la mas- 
sue que son ennemi dirigeait contre sa poitrine, comme un sage 
parvenu au conible du Yoga évite le Dieu de la mort. 

16. Transporté de colère, Hari courut contre son ennemi, qui 
ayant repris sa massue, la faisait tourner sans relâche, en se mor- 
dant les lèvres de fureur. 

17. Il atteignit de sa massue le sourcil droit de son ennemi; mais 



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LIVRE TROISIEME. 247 

le géant, habile dans le combart, repoussa Tanne du Dieu avec sa 
propre massue. 

18. C est ainsi que Haryakcha et Hari, transportés tous deux par 
le désir de vaincre, s'attaquaient avec leurs massues pesantes. 

19. Ardents, blessés par la massue tranchante, excités par l'odeur 
de leur sang qui coulait, ces deux rivaux qui, dans le désir de 
vaincre, cherchaient des chemins divers pour se frapper, ressem- 
blaient à deux taureaux qui luttent pour la possession d'une génisse. 

20. Cependant Svarâdj ( Brahmâ), entouré des Rïchis, vint pour 
contempler la lutte que soutenaient à cause de la terre le Dâitya et 
le Dieu magnanime dont les membres sont les sacrifices, et qui avait 
pris la forme d'un sanglier à l'aide de sa Mâyâ. 

21. A la vue du Dâitya exalté par l'orgueil, libre de crainte, qui 
rendait coup pour coup, et dont la valeur était irrésistible, le chef 
des mille Rïchis chanta Nârâyana, le sanglier primitif. 

22 et 25. Brahmâ dit : Ce coupable Asura outrageant, effrayant 
et traitant avec violence les Dêvas qui se réfugient, ô Dieu, sous la 
plante de tes pieds, avec les Brahmanes, les vaches et les créatures 
innocentes, parcourt les mondes, fier de notre faveur, cherchant un 
adversaire sans pouvoir en rencontrer un. 

24. Ne l'excite pas, ô Dieu, ce magicien habile, cet arrogant, ce 
méchant qui ne connaît .pas de frein; ne fais pas comme l'enfant 
qui veut faire jouer un serpent en colère. 

25. Quand ce géant terrible, touchant à son heure [dernière], ne 
pourra plus multiplier ses ruses, alors développant ta divine Mâyâ, 
tu mettras à mort le pécheur, ô Atchyuta. 

26. La voilà qui s'approche. Seigneur, cette heure terrible où 
périssent les mortels; ô toi qui es l'âme de toutes choses, daigne 
assurer la victoire aux Suras. 

27. Maintenant est arrivé le moment favorable, celui de la hui- 
tième heure, nommée Abhidjit; hâte-toi de tuer cet ennemi si re- 

. doutable, pour notre bonheur à nous qui sommes tes amis. 

28. C'est pour son bonheur qu'il vient lui-même s'offrir à la mort 



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248 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

à laquelle tu Tas autrefois destiné. Triomphe de ton ennemi, et après 
Tavoir tué dans le combat, rends le monde au repos. 



FIN DU dix-huith^me chapitre, ayant pour titre : 

MORT DE HIRAÇYÂKGHA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂÇA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSE PAR VTÂSA. 



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LIVRE TROISIÈME. 249 



CHAPITRE XIX. 



MORT DE HIRANYAKCHA. 



1. Mâitrêya dit: Ayant compris les paroles immortelles et irré- 
prochables de Virintcha, le Dieu souriant lui exprima son assen- 
timent par un regard plein d'afiFection. 

2. Ensuite le Dieu qui était sorti de Brahmâ [sous la forme d'un 
saucier], s élançant sur son adversaire qui s avançait contre lui, 
libre de toute crainte, Tatteignit à la jbue d'un coup de sa massue. 

5. Mais l'arme du Dieu frappée par celle du Dâitya, fut arrachée 
de la main de Bhagavat, et après avoir tournoyé en l'air, elle res- 
plendit et tomba; ce fut là une grande merveille. 

4. Cependant le Dâitya, quoique maître de l'occasion de vaincre, 
ne frappa pas son ennemi désarmé, parce qu'il respectait les lois du 
combat : il se contenta de provoquer Vichvaksêna. 

5. Aux clameurs que poussèrent les Suras quand la massue fut 
enlevée des mains du Dieu, Bhagavat répondit, en leur criant : 
N'ayez pas peur; et il se rappela son Tchakra. 

6. A la vue du Dieu violemment pressé par le jeune fils de Diti, 
jadis l'un des chefs de ses serviteurs, et qui agitait son Tchakra, 
des cris divers furent proférés par les Dieux qui ne connaissaient 
pas la puissance de Vichnu : Bonheur à toi! tue-le. 

7. Reconnaissant que le Dieu, dont les yeux ressemblent à la 
feuille du lotus, avait pris son Tchakra, et le voyant debout devant 
lui, le Dâitya transporté de fureur mordit ses lèvres en soufflant de 
colère. 

8. Montrant ses dents terribles, contemplant Hari comme s'il eût 
voulu le consumer de ses regards, il se précipita sur lui, et s'écriant : 
Tu es mort, il le frappa de sa massuCt 

3a 



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250 LE BHAGAVATA PURANA. 

9. Mais Bhagavat, le san^ier du sacrifice, repoussa du pied 
gauche, comme en se jouant, la massue qui, lancée par son adver- 
saire, arrivait contre lui avec la rapidité du vent. 

10. Et il lui cria : Reprends ton arme, redouble d efforts, puisque 
tu veux vaincre. Ainsi excité, le Dâitya recommença de frapper le 
Dieu de sa massue, en criant violemment. 

11. Voyant l'arme qui tombait sur lui, Bhagavat, sans reculer, la 
prit en se joiaant quand elle arriva, comme Garuda prend Pannagî. 

12. A la vue de sa vigueur déçue, le grand Asura sentant son 
orgueil rabaissé et sa gloire détruite, ne voulut plus de la massue 
que lui présentait Hari. 

15. Semblable à celui qui veut lancer une imprécation contre un 
Brahmane, il saisit son javelot armé de trois pointes, resplendis- 
sant, insatiable comme le feu, pour le diriger contre Yadjna qui 
avait pris une forme visible. ^ 

14. Cette arme lancée avec vigueur par le grand héros des Dâi- 
tyas, et brillant au milieu du ciel d'une splendeur immense, le Dieu 
la coupa du tranchant aigu de son Tchakra, comme Hari [Indra] 
coupa la plume qui s'était détachée du corps de Târkchya. 

15. Quand il vit son javelot brisé en mille pièces par le Tchakra 
de Hari, l' Asura s'avançant avec une colère toujours croissante, et 
poussant un cri, frappa de son poing vigoureux la poitrine large et 
puissante du Dieu, et disparut aussitôt. 

16. Frappé ainsi, 6 guerrier, Bhagavat, le sanglier primitif, ne 
fut pas même légèrement ébranlé, semblable à un éléphant que l'on 
frapperait d'une guirlande de fleurs. 

17. Alors r Asura développa de mille manières sa puissance ma- 
gique, en présence de Hari qui dispose en maître de la mystérieuse 
Mâyâ , et les créatures effrayées à cette vue crurent que le moment 
de la destruction de l'univers était arrivé. 

18. Il souffla des vents impétueux qui répandaient l'obscurité en 
soulevant la poussière; des pierres tombèrent des divers points de 
l'horizon, comme si elles eussent été lancées par des frondes. 

19. Le ciel était couvert de nuages amoncelés qui avaient éteint 



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LIVRE TROISIEME. 251 

la lumière des étoiles , doit partaient des éclairs et des foudres, et 
doù tombait incessamment une pluie de pus, de cheveux, de sang, 
d*excréments, d'urine et d'os. 

20. Les montagnes paraissaient lancer des armes de. di£Pérentes 
espèces; on voyait des femmes de Démons, le corps nu, armées de 
javelots, la tête dépouillée de cheveux. 

2L De nombreuses troupes de Yakchas et deRakchas coupables 
de meurtre, qui se composaient de fantassins, de cavaliers, de chars 
et d'éléphants, poussaient des cris de carnage et de mort. 

22. Pour détruire les apparitions produites par la puissance ma- 
gique de TAsura, Bhagavat^ dont les trois sacrifices, forment le corps, 
employa le Sudarçana^ son arme chérie. 

25. Alors Diti sentit tout à coup son cœur battre, en se rappe- 
lant le discours de son mari, et il coula du sang de ses seins. 

24. Quand ces apparitions magiques furent dissipées , le Dâitya ' 
revenant de nouveau sur Kêçava, Tétreignit dans ses bras avec fu- 
reur; mais il le vit en même temps debout hors de son atteinte. 

25. Pendant que le Dâitya frappait Adhôkchadja de ses poings 
durs comme le diamant, le Dieu l'atteignit à l'oreille d'un coup de 
sa main, comme le chef des Maruts frappa Tvâchtra (Vrïtra). 

26. A peine eut-il été touché avec mépris par le Créateur de 
toutes choses, que perdant connaissance, tournant sur lui-même, 
les yeux hors de la tête, dépouillé de ses bras, de ses pieds et de 
ses cheveux, le Dâitya tomba comme le Roi des arbres qui croule 
déraciné par le vent. 

27. En voyant couché par terre ce Dâitya d'une énergie si active, 
qui montrait ses dents terribles et se mordait lôs lèvres, Brahmâ et 
les autres Dieux, accourus pour le contempler, se dirent: Ah! qui 
pourra lui donner la mort ? 

28. Mai» le héros des Dâityas, blessé par la patte [du sanglier], 
abandonna son corps en contemplant la face de celui sur lequel les 
Yôgins, désirant se délivrer du corps subtil qui n'a pas de réalité 
véritable, méditent en secret à l'aide de la contemplation du Yoga. 

29; Or les deux serviteurs de Vichmi que la malédiction du Dieu 

32. 



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252 LE BHÀGAVATA PURÂNA. 

a condamnés à descendre dans la voie des méchants, recouvreront 
certainement, au bout de plusieurs naissances, le rang quils occu- 
paient [dans le ciel]. 

50. Les Dêvas dirent : Adoration, adoration à toi, qui es le déve- 
loppement de tous les sacrifices, à toi qui, pour conserver le monde, 
as revêtu la forme pure de la qualité de la Bonté! Il est donc mort, 
pour notre bonheur, ce tyran des mondes; et nous, grâce au culte 
de tes pieds. Seigneur, nous sommes délivrés. 

5L Mâitrêya dit : Après avoir ainsi mis à mort Hiranyâkcha dont 
la force était indomptable, Hari, le sanglier primitif, se rendit dans 
sa demeure où les fêtes ne sont jamais interrompues, célébré parle 
Dieu dont le siège est un lotus, et par les autres Dêvas. 

52. Je viens de te raconter, cher ami, comme je l'ai entendu moi- 
même, le récit de ce que fit Hari dans cette incarnation, et com- 
ment il tua, en se jouant, dans ce grand combat, Hiranyâkcha dont 
la force était immense. 

SUTA dit: 

55. Le guerrier profondément dévoué à Bhagavat ayant ainsi 
entendu de la bouche de Kâuçârava l'histoire du Dieu, en ressentit, 
6 Brahmane, une joie extrême. 

54. Quel plaisir éprouverait-on à écouter l'histoire d'autres per- 
sonnages éminents, doués d'une grande gloire et d'une pure renom- 
mée, quand on a entendu celle du Dieu que pare le Çrîvatsa? 

55. Celui qui, au milieu des cris des éléphants femelles, se hâta 
de délivrer du danger leur Roi, au moment où saisi par un croco- 
dile, l'éléphant pensait au lotus de ses pieds [divins]; 

56. Cet Être, qu'adorent sans peine les hommes vertueux qui 
n'ont pas d'autre asile, mais qui se dérobe aux adorations des mé- 
chants, quel est l'homme sensé qui ne lui rendrait pas un culte? 

57. Celui qui écoute, ou qui chante, ou qui accueille avec plaisir 
la mort si merveilleuse de Hiranyâkcha, laquelle ne fut qu'un jeu 



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LIVRE TROISIEME. 255 

• 

pour celui qui s'était fait sanglier afin de sauver la terre, est aussitôt 
délivré du péché même d'avoir tué un Brahmane. 

58. Nârâyana est, à la fin de leur vie, le salut de ceux qui écoutent 
cette histoire si sainte et si pure, qui donne la richesse et la ^oire, 
qui est le siège de la longévité, des bénédictions, de la vie et des 
sens, et qui augmente l'héroïsme dans le combat. 



FIN DU DIX-MEUVièME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

MORT DE HIRANYÂKGHA, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂl^A , 

LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA, 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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254 LE BHÂGAVATA PURÀNA. 



CHAPITRE XX. 



CREATION DE L'UNIVERS. 



ÇAUNAKA dit: 



1. Lorsque le Manu Svâyaôbhuva eut obtenu la terre pour s'y 
place%ô fils -de Sùta, quelles voies ouvrit-il à la création des êtres 
qui devaient naître ensuite? 

2. Le guerrier profondément dévoué à Bhagavat, lui dont le 
cœur était exclusivement occupé de Krïchna son ami, et qui, pour 
suivre Krïchna, n'hésita pas à délaisser son frère aîné et ses enfants 
qui s'étaient rendus coupables [en méprisant le Dieu]; 

5. Ce fiils de Dvâipâyana, qui n'était pas inférieur à son père en 
majesté, qui s'était réfugié de toute son âme auprès de Krïchna, et 
qui s'était dévoué à ceux qui faisaient de ce Dieu l'objet de leurs 
iqéditations; 

4. Ce guerrier enfin que sa dévotion aux étangs sacrés avait pu- 
rifié de ses passions, quelle gestion adressa-t-il à Mâitrêya, à ce sage 
si habile dans la connaissance de la vérité, après qu'il l'eut abordé, 
lorsqu'il était assis au passage du Gange ? 

5. Sans aucun doute leur entretien a dû rouler sur ces pures his- 
toires, aussi capables que les eaux du Gange d'efiFacer les péchés, 
et qui ont pour objet les pieds de Bhagavat. 

6. Expose-nous, et puisse le bonheur être avec toi, les histoires 
de celui dont les nobles actions méritent d'être racontées; quel est 
l'homme de goût qui pourrait se lasser de boire l'ambroisie. des his- 
toires de Hari? 

7- Ainsi interrogé par les Rïchis rassemblés dans la forêt de Nâi- 
micha, Ugraçravas, l'esprit exclusivement dirigé sur Bhagavat, leur 
répondit : Écoutez. 



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LIVRE TROISIEME. 255 



su TA dit 



8. Ayant appris comment la ter^e avait été soulevée du fond de 
l'Abîme par Hari, qui avait pris à l'aide de sa Mâyâ la forme d'un 
sanglier, et comment Hiranyâkcha* avait été tué d'une manière igno- 
minieuse, exploits qui n'avaient été qu'un jeu pour Vichnu, le guer- 
rier, descendant de Bharata, s'adressa ainsi au solitaire avec une 
joie toujours croissante. 

9. Vidura dit : Quand le chef des Pradjâpatis, occupé de la créa- 
tion des êtres, eut produit les chefs des créatures, dis-moi ce qu'il 
entreprit ensuite, ô Brahmane, toi qui connais la voie du principe 
invisible. 

10. Gomment les Brahmanes dont Maritcbi est le premier, et 
comment le Manu Svâyambhuva produisirent-ils cet univers pour 
obéir aux ordres de Brahmâ? 

11. Que créèrent. ces êtres qui, quoique ayant chacun une femme, 
n'étaient dépendants de personne pour l'accomphssement de leurs 
actes? N'est-ce pas réunis tous ensemble qu'ils produisirent en com- 
mun cet univers? 

12. Mâitrêya dit : Le principe de l'Intelligence naquit de la réu- 
nion des trois qualités qu'avait mises en mouvement Bhagavat, à 
l'aide du Destin, ce principe supérieur, qui ne se repose jamais, et 
qui échappe au raisonnement. 

13. Né du principe de l'Intelligence poussée par le Destin et en 
qui dominait la Passion, le principe [de la Personnalité] qui est 
l'origine des éléments, possédant les trois qualités, créa l'éther et les 
autres êtres, cinq par cinq, [la molécule subtile, l'élément, l'organe 
de la connaissance, l'organe de l'action, et la Divinité de l'organe.] 

14. Ces êtres, qui pris chacun isolément étaient incapables de 
créer, s'étant réunis par l'action du Destin, produisirent un œuf 
d'or formé de l'ensemble des éléments. 

15. Cet œuf gisait sans âme sur l'eau de l'océan; le souverain 
Seigneur y habita pendant mille années complètes. 



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256 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

16. Du nombril du Seigneur suprême sortit un lotus qui avait 
Téclat immense de mille soleils, qui contenait les habitations de 
toutes les âmes, et dans lequel résidait le Dieu même qui brille de 
sa propre splendeur^ 

17. Poussé par Bhagavat qui dormait au fond de leau [du Brah- 
mânda], le Dieu forma la constitution du monde, comme il Tavait 
faite autrefois, de sa propre constitution. 

18. Il commença par créer de son ombre Avidyâ ( Tlgnorance), qui 
comprend cinq développements, savoir les ténèbres, les ténèbres 
épaisses, l'aveuglement, Terreur, et le trouble profond. 

19. Il créa, sans en être satisfait, son corps qui était formé des 
Ténèbres; ce fut la nuit, source de la faim et de la soif, dont 
s'emparèrent les Yakchas et les Rakchas. 

20. Poussés par la faim et par la soif, ces êtres accoururent pour 
dévorer ce corps : Ne le conservez pas, dévorez-le, s'écriaient-ils, 
tourmentés par la soif et par la faim. 

21. Le Dieu leur dit dans son trouble : Ne me dévorez pas, con- 
servez-moi, ô vous tous, Yakchas et Rakchas; vous êtes mes propres 
enfants. 

22. Le Dieu brillant de splendeur créa spécialement les divers 
Dêvatâs; ces êtres lumineux s'emparèrent de cette splendeur, créée 
par lui, qui fut le jour. 

23. Le Dieu créa de son bas-ventre les Asuras pleins de concu- 
piscence; ces êtres, emportés par leurs défeirs lascifs, accoururent 
pour s'unir à lui. 

24. Brahmâ riant et irrité tout ensemble, à la vue des Asuras 
impudiques qui le poursuivaienl rapidement, s'enfuit efiFrayé. 

25. S' étant réfugié auprès de Hari, qui est le dispensateur des 
bienfaits, qui dissipe le chagrin des malheureux, et qui, par bien- 
veillance pour ceux qui lui sont dévoués, se laisse voir à eux confor- 
mément à leurs désirs, 

26. Protége-moi, s'écria-t-ii, ô Esprit suprême! les créatures 
que j'ai produites par ton ordre accourent, dans leur égarement, 
pour me faire violence. 



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LIVRE TROISIEME. 257 

27. Toi seul tu peux certainement détruire la douleur des êtres 
qui souflFrent, et toi seul aussi tu peux l'envoyer à ceux qui ne se 
réfugient pas à tes pieds. 

28. Celui qui voit clairement au fond des cœurs, reconnaissant 
le danger de Brahmâ, Abandonne ce corps redoutable, lui cria-t-il, 
et Brahmâ l'abandonna aussitôt. 

29. Ce corps apparut sous la forme d'une femme, dont les pieds, 
semblables au lotus, portaient des anneaux retentissants, dont les 
regards erraient troublés par la passion, dont les reins étaient cou- 
verts d'un vêtement de soie sur lequel se jouaient les clochettes de 
sa ceinture, 

30. Dont les seins élevés et rapprochés l'un de l'autre n'étaient 
séparés par aucun intervalle, qui avait un beau nez, de belles dents, 
un doux sourire et un regard gracieux, 

31. Qui se cachait par pudeur [dans son vêtement], et dont le 
visage était protégé par des boucles de cheveux noirs; les Asuras, 
vertueux guerrier, ayant pris ce corps pour une femme, se sentirent 
tous pour elle la même passion. 

32. Ah quelle beauté! ah quelle noblesse! ah! que sa jeunesse est 
tendre ! Elle passe au milieu de ceux qui brûlent de désirs comme 
si elle n'en éprouvait pas. 

33. Après s'être livrés ainsi à. mille réflexions, les Asuras, abor- 
dant avec intérêt cette forme de femme qui était Samdhyâ (le cré- 
puscule du soir ) , l'interrogèrent avec de mauvaises pensées dans le 
cœur; 

34. Qui es-tu, de qui es-tu fille, ô toi dont les cuisses ressem- 
blent à la tige du bambou? quel est ton but en venant ici, femme 
orgueilleuse? Tu nous désoles, nous malheureux, en ofiFrant à nos 
regards ta beauté qui est d'un prix inestimable. 

55. Qui que tu sois, ô belle fille, c'est déjà un bonheur que de te 
voir; tu agites le cœur de ceux qui te regardent, comme la balle 
qu'une femme fait bondir en se jouant. 

56. Le lotus de tes pi^ds ne s'arrête jamais en aucun endroit, 
femme charmante, toi qui frappes sans cesse de la paume de ta 

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258 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

main la balle qui rebondit; ta taille s'affaisse effrayée par le poids 
de tes larges seins; ton regard pur paraît indifférent; la masse de 
tes cheveux est ravissante. 

57. A ces mots les Asuras s'emparèrent de SamcUiyâ, qui s'avan- 
çait comme une beauté voluptueuse, le prenant, dans leur ivresse, 
pour une femme. 

38. Le bienheureux Brahmâ souriant avec un sentiment de pro- 
fonde affection, créa de sa beauté qui se mirait en elle-même les 
troupes des Gandharvas et des Apsaras. 

39. Le corps qu'il créa ainsi fut lumineux, beau, aimable; et les 
troupes des Gandharvas qui ont Viçvâvasu à leur tête, s'en empa- 
rèrent avec joie. 

40. Après avoir créé de sa fatigue les Bhûtas et les Piçâtchas, 
Brahmâ en les voyant nus et échevelés, ferma les yeux. 

41. Ces êtres s'emparèrent de ce corps, créé par le Dieu, qu'on 
nomme le bâillenxent et qui est le sommeil, de ce corps qui produit 
chez tous les êtres l'affaissement des organes avec lequel les Bhûtas 
domptent les vivants; on appelle cette troupe celle des Unmâdas. 

42. Le bienheureux Adja se sentant énergique, créa de sa forme 
invisible les troupes des Sâdhyas et celles des Pitrîs. 

45. Les Pitrîs obtinrent ce corps par lequel avait eu lieu la création 
de l'Esprit, ce corps à l'aide duquel les sages déroulent l'offrande en 
l'honneur des Sâdhyas et des Pitrîs. 

44. Il créa les Siddhas et les Vidyâdharas de la faculté qu'il a de 
disparaître [à tous les regards], et il leur donna ce corps merveil- 
leux qui est appelé le pouvoir de disparaître. 

45. Il créa les Kinnaras et les Kimpuruchas de la réflexion de son 
corps, en s'inclinant avec complaisance devant lui pour regarder sa 
propre image. 

46. Ces êtres prirent cette forme qui avait été abandonnée par le 
Dieu : c'est pourquoi ils vont chantant deux à deux, au moment 
de l'aurore, les actions de Paramêchthin. • 

47. Couché, le corps étendu commodément, et livré à mille ré- 



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LIVRE TROISIEME. 259 

flexions sur la création qui n avançait pas, il créa de sa colère ce 
corps [qui jouit et qui s'irrite]. 

48. Les cheveux qui se détachèrent de ce corps devinrent des 
serpents; du Dieu qui rampait naquirent les Sarpas cruels, et les 
Nâgas dont la gorge s étend et se gonfle. 

49. Quand celui qui est né de lui-même crut qu'il avait ac- 
compli son œuvre, il fit naître à la fin, de son cœur, les Manus qui 
donnent l'existence aux créatures. 

50. Le Dieu maître de lui-même leur abandonna son propre 
corps, qui était celui d'un homme; en voyant les Manus [sous 
cette forme humaine], les êtres qui avaient été antérieurement 
créés célébrèrent le Pradjâpati. 

51. Ah! qu'il est bien fait. Dieu créateur, le monde qui a été fait 
par toi, ce monde dans lequel sont établies les cérémonies qui nous 
assurent à nous tous notre nourriture ! 

52. Puissant par la science, par les austérités, parla méditation 
profonde, et par la pratique du Yoga, le [premier] Rïchi, maître de 
ses sens, créa les Rïchis, créatures respectées. 

55. L*Etre incréé leur donna à chacun une portion de son propre 
corps, de ce corps en qui se trouvent la méditation, le Yoga, les 
facultés surnaturelles, les pénitences, la science et le renoncement 
au monde. 



PIN pu VINGTIEME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

CRÉATION DE L*UNIYERS, 

DANS LE TROISIEME LIVRE DU GRAND PURA^A, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



33. 



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260 LE BHAGAVATA PURANA. 

CHAPITRE XXI. 

DIALOGUE ENTRE KARDAMA ET LE MANU. 



1. Vidura dit : Fais-moi connaître maintenant, bienheureux sage, 
la famille si vénérée du Manu SvâyaÊbibhuva, dans laquelle les ma- 
riages donnèrent naissance aux créatures. 

2. Priyavrata et Uttânapâda furent fils de Svâyambhuva; dis-moi 
comment ils protégèrent la justice et la terre qui se compose de la 
réunion des sept Dvîpas. 

. 5. Le Manu eut une fille, ô Brahmane, célèbre sous le nom de 
Dêvahûti, et tu nous as dit quelle devint la femme de Kardama, 
Tun des chefs des créatures. 

4. Combien ce grand Yôgin eut-il d'enfants de cette femme qui 
était douée des signes caractéristiques du Yoga? cest là ce que je 
désire apprendre de ta bouche. 

5. Dis-moi aussi comment le bienheureux Rutchi, ô Brahmane, 
et comment Dakcha, le fils de Brahmâ, créèrent les êtres, ayant 
pris chacun pour femme une fille du Manu. 

6. Mâitrêya dit : Le bienheureux Kardama ayant reçu de Brahmâ 
cet ordre : « Produis les créatures, » se livra sur les bords de la Sa- 
rasvatî à une pénitence de dix mille années. 

7. Là, par la pratique des cérémonies, jointe à la méditation, 
Kardama se réfugia avec dévotion auprès de Hari qui donne à ceux 
qui l'implorent les dons les plus précieux. 

8. Satisfait alors, Bhagavat, le Dieu aux yeux de lotus, se fit voir 
à lui dans le Krïtayuga, en prenant pour corps la forme de Brahmâ, 
que Ton ne connaît que par la parole. 

9. A la vue de cet Etre pur, resplendissant comme le soleil, por- 
tant une guirlande de lotus blancs et bleus, dont le visage, sem- 



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LIVRE TROISIEME. 261 

blable au nymphéa, était entouré de boucles de cheveux noirs et 
lisses, et qui était couvert d'un pur vêtement, 

10. Qui portait une aigrette, des pendants d'oreilles, une conque, 
un Tchakra et une massue, qui jouait avec un lotus blanc, qui tou- 
chait les cœurs de son sourire et de son regard, 

11. Qui avait placé le lotus de ses pieds sur l'épaule de Garutmat 
(Garuda), qui se tenait debout au milieu des airs avec Çrî sur sa 
poitrine et le joyau Kâustubha suspendu à son cou, 

12. Kardama, plein de joie d'avoir obtenu l'objet de ses désirs, 
toucha la terre de son front,- et ce sage dont le cœur était naturel- 
lement satisfait, célébra Vichnu dans l'hymne suivant, tenant les 
mains réunies en signe de respect. 

13. Le Rïchi dit: Oui, mes yeux ont aujourd'hui atteint leur 
but, puisqu'il leur a été donné de te voir, toi le trésor de toute 
bonté, toi dont la vue est l'objet des vœux des Yôgins, en qui une 
suite de naissances vertueuses a augmenté les mérites du Yoga. 

u. Ceux qui, l'esprit troublé par ta Mâyâ, adorent, pour ob- 
tenir un peu de bonheur, le lotus de tes pieds qui est semblable 
à un vaisseau sur l'océan de l'existence, tu leur accordes. Seigneur, 
ce qu'ils désirent, fussent-ils même au fond de l'Enfer. 

15. Et moi aussi, désireux d'épouser une femme qui soit mon 
égale en mérite, et qui me donne les avantages dont jouit un maître 
de maison, je suis venu, n'ayant pas d'autre appui, au pied de l'arbre 
qui remplit tous les vœux, et qui est la racine de toutes choses. 

16. C'est que cet univers, livré au désir, est enchaîné par ta pa- 
role, ô chef des créatures, comme [l'est un animal] par une corde; 
et moi qui imité le monde, je t'apporte aussi mon oflPrande, à toi, 
Etre pur, dont l'œil ne se ferme jamais. 

17. Les sages qui, abandonnant et le monde et ceux qui le suivent 
comme des animaux, se réfugient à l'ombre de tes pieds, et qui 
s'affranchissent les uns les autres des conditions du corps, en bu- 
vant le nectar enivrant des discours qui ont pour objet tes qualités; 

18. Ces sages, dis-je, ne voient pas leur existence tranchée par 
la roue au triple moyeu dont tu disposes, qui court avec une ef- 



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262 LE BHAGAVATA PURANA. 

frayante vélocité, en brisant Funivers, cette roue qui tourne au 
char de TÊtre qui ne vieillit pas, et qui a treize rayons, trois cent 
soixante nœuds, six cercles et des lames sans. nombre. 

19. Essentiellement unique, tu te doubles, à Taide de ta mysté- 
rieuse Mâyâ, de ce désir de créer, que tu conçois en toi-même;. et, 
semblable à Taraignée, tu produis et conserves, à Taide de tes éner- 
gies, cet univers que tu feras rentrer un jour dans ton sein. 

20. Sans doute. Seigneur, ce n'est pas ce que tu recherches, que 
cet état tout matériel que tu déploies devant nous à Taide de ta 
Mâyâ; daigne cependant nous l'accorder pour qu'il serve à notre bon- 
heur, puisque déjà, grâce à ta Mâyâ, tu te laisses voir à nous sous ta 
forme corporelle et accompagné de Tulasî qui folâtre [près de toi]. 

21. C'est pourquoi je t'adore, toi qui anéantis par la science le 
fruit des œuvres, toi qui produis par ta Mâyâ les instruments du 
monde, toi dont les pieds, semblables au lotus, sont adorables, et 
qui fais tomber sur l'homme le plus humble l'objet de ses désirs. 

22. Mâitréya dit : Ainsi loué sans arrière-pensée, le Dieu du nom- 
bril duquel est sorti un lotus, et que défend Suparna, s'adressa au 
Rïchi de sa voix immortelle, brillant de splendeur, et agitant ses 
sourcils avec un regard où se peignait le sourire de l'affection: 

23. Connaissant ta pensée, j'ai disposé depuis longtemps toutes 
les choses en vue desquelles tu m'as adressé Thommage des mortifi- 
cations que tu t'es imposées. 

24. Car il n'est jamais inutile, 6 souverain des créatures, le culte 
qu'on me rend, surtout pour les hommes qui, comme toi, ont con- 
centré sur moi leur cœur. 

25. Le fils du chef des créatures, le Manu dont la prospérité est 
célèbre au loin, ce monarque suprême qui habite le Brahmâvarta, 
et qui gouverne la terre qu'entourent les sept océans, 

26. Ce Râdjarchi, qui connaît la loi, viendra ici dans deux jours 
pour te voir, ô Brahmane, accompagné de Çâtarûpâ sa femme. 

27. Il te donnera, seigneur, à toi qui en es digne, sa propre fille, 
qui a le coin des yeux noirs, qui est douée de jeunesse, de mérite 
et de vertu, et qui cherche un mari. 



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LIVRE TROISIEME. 265 

28- Cette femme à laquelle s'est atUché ton cœur pendant les 
années qui viennent de s'écouler, cette fille de roi, 6 Brahmane, te 
servira bientôt avec plaisir. 

29. Elle mettra neuf fois au jour le germe que tu auras déposé 
dans son sein, et les Rïchis donneront bien vite leurs fils aux fruits 
de ton union avec elle. 

50. Et toi qui es si pur, après avoir exécuté d'une manière com- 
plète mes commandements, déposant en moi les fruits de toutes 
tes œuvres, tu finiras par m'obtenir. 

51. Après avoir montré ta compassion pour les êtres vivants ^ et 
avoir assuré leur sécurité, maître de toi, tu te verras toi-même avec 
le monde dans mon sein, et tu me verras aussi en toi-même. 

52. Pour moi, grand solitaire, étant descendu dans le sein de ta 
femme Dêvahûti, avec ta semence qui est une parcelle d'une por- 
tion de ma nature, je produirai la collection des principes. 

55. Après avoir ainsi parlé au solitaire, Bhagavat, qui est visible 
pour les yeux intérieurs, quitta l'ermitage de Vindusaras qu'entoure 
la Saraavatî. 

54. Le Dieu qui est la voie des Siddhas, célébrée par les chefs 
réunis des Bienheureu;^, s'éloigna sous les yeux du solitaire, en 
écoutant les hymnes |[ue les ailes du Roi des oiseaux faisaient en- 
tendre et le Sâman qu'elles chantaient. 

55. Quand Çukla (Vichnu) fut parti, le bienheureux Rïchi Kar- 
dama s'assit dans l'ermitage de Vindusaras, attendant le moment qui 
avait été fixé [par le Dieu]. 

56. Cependant le Manu étant nionté sur son char dont les cercles 
étaient d'or, et y ayant placé sa femme et sa fille, se mit à par- 
courir la terre. 

57. Le jour même qui avait été indiqué par Bhagavat, ô bon 
archer, il atteignit l'ermitage du solitaire qui était libre de tout 
devoir religieux. 

58. Ce lieu où des larmes étaient tombées des yeux de Bhagavat, 
pénétré de là compassion profonde qu'il éprouvait pour Kardama 
qui l'avait imploré. 



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264 LE BHAGAVATA PURANA. 

39. C'était rermitage nommé Vindusaras, ermitage pur, entouré 
par la Sarasvatî , dont les eaux salutaires ressemblaient à l'ambroisie, 
et que les M aharchis fréquentaient en troupes. 

kO. On y voyait des touflFes de plantes grimpantes et d'arbres 
purs, du milieu desquels on entendait sortir le chant des oiseaux 
et les cris dès animaux purs [comme eux]; le bois était chargé de 
fleurs et de fruits dans toutes les saisons, et brillait de tout l'éclat 
qui embellit une forêt. 

41. Des troupes d'oiseaux enivrés y faisaient entendre leurs 
chants; les abeilles enivrées y bourdonnaient ;Jes paons enivrés y 
tournaient en rond comme des danseurs; les Kôkilas ivres s'y appe- 
laient les uns les autres. 

42. Le Kadamba, le Tchampaka, l'Açoka, le Karandja, le Vakula, 
l'Asana, le jasmin, le Mandâra, le Kutadja, le manguier encore 
jeune en faisaient l'ornement. 

45. Le Kârandava, le Plava, le cygne, l'aigle, la poule d'eau, la 
grue, le canard, la perdrix, y faisaient entendre des cris de joie. • 

44. On y voyait errer le cerf, le sanglier, le porc-épic, le Gavaya, 
l'éléphant, le singe à queue de vache, le lion, le singe, l'ichneumon , 
et l'animal qui donne le musc. 

45. Le premier des rois étant entré avec ^ suite dans cet excel- 
lent ermitage, y vit assis le solitaire qui venait de jeter l'offrande 
dans le feu, et dont le corps brillait de l'éclat que lui avait acquis 
l'exercice d'une longue et rude pénitence. 

46. Les regards affectueux de Bhagavat, et l'empressement avec 
lequel le sage s'était abreuvé des discours du Dieu qui sont sem- 
blables à la liqueur divine de l'astre dont l'ambroisie remplit le 
disque, avaient un peu diminué de sa maigreur. 

47. S'étant approché du solitaire, le roi vit un homme de haute 
taille, dont les yeux étaient semblables à la feuille du lotus, dont 
les cheveux tombaient en tresses, qui n'avait pour, tout vêtement 
que des lambeaux d'étoffes, et qui ressemblait, sous les ordures dont 
il était couvert, à un diamant précieux qui n'est pas taillé. 

48. A la vue du monarque qui s'approchait de sa hutte de feuilles 



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LIVRE TROISIÈME. 265 

en s inclinant devant lui, le solitaire lui rendant son salut, Tac- 
cueillit avec les témoignages de respect qui lui étaient dus. 

49. Kardama cherchant k plaire au roi, qui, après avoir reçu les 
honneijrs^ de l'hospitalité, était assis dans le recueillement, lui dit 
d'une voix douce, en se rappelant les avis de Bhagavat : 

50. Sans doute, grand roi, ta course a pour but la protection 
des gens de bien et la destruction des méchants; car tu es, [sous la 
forme d'un roi,] l'énergie protectrice de Hari. 

51. toi qui revêts, quand il le faut, les formes des divers 
Dieux, comme Arka, Indu, Agni, Indra, Vâyu, Yama, Dharma, Pra- 
tchêtas, adoration à toi, ô Çuklal 

52. Si tu n'allais pas, semblable au soleil, parcourant l'univers 
monté sur ton char victorieux qu'orne une foule de pierreries, et 
dont le bruit épouvante les coupables; si tu n'allais pas armé de ton 
arc fort et retentissant, 

55. Ebranlant la terre broytée sous les pas de tes bataillons, et 
traînant à ta suite une armée immense, 

54. Alors sans doute toutes les digues qu'a élevées Bhagavat pour 
contenir les classes et les conditions, seraient renversées, grand roi, 
par les brigands; 

55. Et l'injustice ne ferait que s'accroître, entretenue par des 
hommes avides et sans frein; oui, si tu t'endormais un instant, ce 
monde périrait, livré en proie aux brigands. 

56. Cependant je te demande, ô roi, pour quelle cause tu es 
venu ici; nous accepterons ta réponse d'un cœur satisfait. 



FIN DU VINGT ET UNIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DIALOGUE ENTRE KARDAMA ET LE MANU, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PCRANA, 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA , 

RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA. 



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266 LE BHÂGAVATA PUR AN A. 



CHAPITRE XXIL 

DON DE DÊVAHJJTI. 



1. Mâitrêya dit: Confus d'entendre la gloire de ses vertus et de 
ses actions ainsi complètement exposée, le monarque souverain 
parla en ces termes au solitaire qui était livré à Tinaction. 

2. Le Manu dit : Brahmâ, dont le Vêda forme Tesseûce, vous a, 
dans le désir de se conserver lui-même, créés de sa bouche, chastes 
et riches en austérités, en science et en Yoga. 

5. Ce Dieu dont les pieds sont sans nombre nous a créés, nous, 
de ses mille bras pour vous protéger; en efifet, on appelle les Brah- 
manes son cœur et les Kchattriyas son corps. 

4. Aussi les Brahmanes et les Kchattriyas se protégent-ils les uns 
les autres; celui qui les protège, c'est l'Être impérissable, qui est ce 
qui existe comme ce qui n'existe pas [pour nos organes]. 

5. Ta vue seule a tranché tous mes doutes; car c'est toi-même, 
sage bienheureux, qui t'es plu à m'enseigner la loi, à moi qui viens 
pour la protéger. 

6. C'est pour mon bonheur que je t'ai vu, toi dont la vue est si 
difficile à obtenir pour les hommes qui ne sont pas maîtres d'eux- 
mêmes; c'est pour mon bonheur que j'ai touché de ma tête la pous- 
sière fortunée de tes pieds. 

7. C'est pour mon bonheur que j'ai été instruit par toi, et c'est 
de ta part une grande marque de faveur; c'est pour mon bonheur 
que mes oreilles se sont ouvertes à tés discours ravissants. 

8. Daigne, ô solitaire, écouter avec compassion le discours d'un 
père malheureux dont le cœur est tourmenté par l'aflPection qu'il a 
pour sa fille. 

9. Celle que tu vois ici, c'est ma fille, la sœur de Priyavrata et 



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LIVRE TROISIEME. 267 

d'Uttânapâda ; elle cherche un mari qui soit son égal par Tâge, le 
mérite et les qualités. 

10. Elle na pas plutôt eu appris par Nârada quels étaient tes 
mérites, la connaissance que tu as du Vêda, ta beauté, ta jeunesse, 
tes qualités, que son cœur s'est aussitôt fixé sur toi. 

U. Accepte donc, chef des Brahmanes, cette femme que je t'oJBFre 
avec foi, car elle est capable de t'assister d'une manière convenable 
dans les devoirs d'un maître de maison. 

12. Le refus d'un plaisir qui s'oflPre de soi-même n'est pas une 
chose louable, même pour celui qui est débarrassé des liens du 
monde, à plus forte raison pour celui qui tient encore au plaisir. 

13. Celui qui, dédaignant ce qu'on lui offre, repousse un malheu- 
reux, voit s'évanouir sa gloire, quelque grande qu'elle soit, et ses 
honneurs qu'ont détruits ses refus. 

u. J'ai appris, savant Brahmane, que tu te livrais à la péni- 
tence dans le but de te marier; puisque tu n'es Brahmatchârin que 
pour un temps, accepte la femme que je te présente. 

15. Le Rïchi dit : Il est vrai, je désire me marier, et ta fille n'a 
pas été ofiFerte [à un autre]; cette union, qui est le premier mariage, 
nous convient à tous les deux. 

16. L'amour qu'éprouve ta fille, ô roi, est légitime dans l'union 
de deux époux qui suivent la même loi; et qui n'aurait pas d'égards 
pour ta fille, qui par sa beauté eflFace en quelque sorte l'éclat des 
ornements qui la parent ? 

17. Cette femme, à la vue de laquelle Viçvâvasu, le cœur troublé 
par l'amour, tomba de son char, pendant que sur le faîte de son 
palais elle faisait résonner les clochettes de ses beaux pieds, en 
jouant avec une balle qu'elle suivait des yeux, 

18. Quel homme sage ne l'accueillerait pas avec respect, quand 
elle vient elle-même le solliciter, cette jeune fille, l'ornement des 
femmes, qui est invisible à ceux qui n'ont pas rendu un culte aux 
pieds de Çrî, qui est la fille du Manu et la sœur d'Utchtchapad? 

19. Aussi servirai-je ta vertueuse fille, jusqu'à ce qu'elle porte 
en son sein un fruit de ma splendeur; ensuite je m'appliquerai ex- 

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268 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

clusivement aux devoirs les plus élevés de la contemplation, ces 
devoirs de bienveillance pour tous les êtres qu a enseignés Çuklâ. 

20. Car celui duquel est sorti cet univers avec ses formes variées, 
celui dans lequel il rentrera et par lequel il subsiste, le chef des 
Pradjâpatis, Bhagavat, l'Etre infini, est ici mon autorité suprême. 

21. Mâitrêya dit : Ainsi parla lé solitaire, ô toi dont Tare est ter- 
rible, et il garda le silence, saisissant avec sa pensée le Dieu du 
nombril duquel est sorti un lotus; le sourire qui embellissait son 
visage porta le trouble du désir dans le cœur de Dêvahûti. 

22. Le Manu reconnaissant aussitôt d'une manière certaine la 
détermination de sa femme et celle de sa fille, donna, plein de joie, 
au solitaire qui était riche d'une foule de qualités, cette femme qui 
lui ressemblait. 

23. La grande reine Çatarûpâ offrit dans sa joie, aux deux époux, 
comme présents de noce, des parures, des vêtements et des usten- 
siles de ménage d'un haut prix. 

24. Après avoir donné sa fille à un homme digne d'elle, le mo- 
narque, libre de toute inquiétude, la pressa dans ses bras, le cœur 
agité par le regret [de la quitter]. 

25. Mais incapable de se séparer d'elle, versant des larmes à plu- 
sieurs reprises, lui disant : « Cher enfant, toi que j'aime! » il baignait 
la chevelure de sa fille des pleurs qui tombaient de ses yeux. 

26. Après avoir fait ses adieux au meilleur des solitaires qui 
consentait à son départ, le roi, accompagné de sa suite, monta sur 
son char avec sa femme pour se rendre dans sa capitale. 

27. Il yit des deux côtés de la Sarasvatî, sur les belles rives de ce 
fleuve fait pour les familles des Rïchis, les ermitages florissants de 
ces sages pleins de quiétude. 

28. Ses peuples ayant reconnu que leur maître s'approchait, sor- 
tirent, pleins de joie, du Brahmâvarta pour aller à sa rencontre, au 
milieu du bruit des chants, des instruments de musique et d'un 
concert de louanges. 

29. C'est dans le Brahmâvarta qu'est située Varhichmatî, cette 



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LIVRE TROISIÈME. 269 

ville remplie de tout ce qui rend heureux, à l'endroit même où tom- 
bèrent les poils du [sanglier du] sacrifice qui secouait son coq)s. 

50. Là les Kuças et les Kâças ( herbes qui servent à la célébration 
du sacrifice), avec lesquels les Rïchis, après avoir vaincu les Démons 
qui troublaient la cérémonie, avaient sacrifié à Yadjna, conservaient 
toujours l'éclat de leur verdure. 

3L C'est là qu'ayant étendu un tapis fait de Kuças et de Kâças, 
le bienheureux Manu célébra la cérémonie en l'honneur du mâle du 
sacrifice, après avoir obtenu [le ^obe de] la terre pour s'y placer. 

32. Cette ville nommée Varhichmatî, dans laquelle le souverain du 
monde avait fixé son séjour, renfermait un palais où les trois espèces 
de douleurs étaient inconnues; le Manu y étant rentré, 

55. S'y Hvra au bonheur avec sa femme et ses enfants, sans que 
les plaisirs fissent obstacle à ses devoirs, entendant sa gloire pure 
célébrée par les chantres de la troupe des Suras, accompagnés de 
leurs femmes, et, chaque mabn, écoutant les histoires de Hari avec 
un cœur profondément dévoué. 

54. Aussi, le Manu Svâyambhuva, ce sage habile dans les mystères 
de la magie, ayant su, occupé comme il l'était de Bhagavat, résister 
aux assauts des plaisirs, 

55. Les heures dont se composa la durée de son règne ne s'écou- 
lèrent pas sans fruit, pendant qu'il s'appliquait à écouter, à méditer, 
à composer et à dire les histoires, de Vichnu. 

56. C'est ainsi qu'il gouverna la période qui lui avait été assignée 
pendant soixante et onze Yugas, supérieur au triple état de l'huma- 
nité, grâce à l'aflFection qui l'attachait au fils de Vasudêva. 

57. Comment les douleurs qui nous viennent de notre- corps, de 
notre cœur, du ciel, de nos semblables et des éléments, eussent- 
elles pu, ô fils de Vyâsa, blesser celui dont Hari était le refuge, 

58. Celui qui, interrogé par les solitaires, leur exposa les saints et 
nombreux devoirs des hommes, des classes et des conditions, tou- 
jours attentif au bien de toutes les créatures? 

59. Je viens de te raconter l'histoire merveilleuse du Manu, le 



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270 LE BHÀGAVATA PURÀNA. 

premier des rois, si digne d'être célébré; apprends maintenant la 
grandeur de sa race. 



FIN DO VINGT-DBUXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE : 

DON DE DÊVAHÛTI, 

DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂNA , 

LE BIENHEUREUX BHAGAVATA, 

RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMA ET COMPOSÉ PAR VYASA. 



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LIVRE TROISIEME. 271 



CHAPITRE XXIIL 

CHAGRIN DE DÊVAHUTI. 



1. Mâitrêya dit : Après le départ de son père et de sa mère, la ver- 
tueuse Dêvahûti se mit à servir constamment son maYi avec plaisir; 
habile à deviner ses intentions, elle ressemblait à la Déesse Bhavânî 
auprès de Bhava son seigneur. 

2. Elle était pleine de confiance et de pureté de cœur; elle était 
grave, maîtresse d'elle-même, docile, affectueuse, et elle avait un doux 
langage. 

3. Étrangère au désir, au mensonge, à la haine, à la cupidité, au 
péché, à la passion, toujours attentive et vigilante, elle s'efforçait de 
plaire à son mari qui resplendissait du plus grand éclat. 

4. A la vue du dévouement profond que lui témoignait la fille du 
Manu, laquelle attendait de grandes bénédictions d'un mari dont la 
puissance l'emportait sur celle du Destin; 

5. A la vue de cette femme amaigrie par le temps, et a£Paiblie par 
l'accomplissement de ses devoirs, Kardama, le plus excellent des Dê- 
varchis, touché de compassion, lui dit d'une voix tremblante d'amour: 

6. Je suis satisfait aujourd'hui, fille du Manu, de tes égards, de 
ton obéissance extrême et de ton entier dévouement ; ce précieux 
corps dont la possession est pour les êtres un bien si cher, tu n'y 
as fait aucune attention quand il a fallu souflFrir pour moi; 

7. Les faveurs de Bhagavat, qu'attentif à mes devoirs j'ai con- 
quises par l'application de mon esprit à la science, à la méditation 
et aux austérités, ces faveurs qui exemptent de la crainte et du cha- 
grin, vois-les, grâce au culte que tu m'as rendu, mises en ta posses- 
sion: je t'accorde le don de la vue [divine]. 

8. Qu'est-ce d'ailleurs que les autres avantages dont on cesse de 



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272 LE BHAGAVATA PURANA. 

souhaiter la possession , à la vue de l'arc du sourcil de Bhagavat dont 
la force est immense? Tu es accomplie; jouis de ces perfections di- 
vines que tu dois à ta propre vertu » et que les hommes ont tant de 
peine à obtenir au milieu des émotions que donne la royauté. 

9. En entendant ainsi parler son mari qui était si versé dans les 
diverses sciences et dans tous les mystères de la magie, Dêvahûti ne 
sachant que penser, lui parla d'une voix émue par l'aflFection et par 
le respect, et avec un visage où brillait un sourire embelli par des 
regards pleins de pudeur. 

10. Dêvahûti dit : Oui, tout cela, ô le plus excellent des Brah- 
manes, a été consommé par toi-même, par toi qui disposes en 
maître des mystères infaillibles de la magie; je le comprends, sei- 
gneur. Qu'elle ait donc lieu cette union dont tu parlais jadis, et qui 
doit rapprocher nos corps un seul instant; car c'est un grand avantage 
pour les femmes vertueuses que de concevoir dans les bras d'un 
époux accompli. 

11. Cherche niaintenant le moyen, indiqué par la science, de 
rendre propre à servir tes desseins, mon corps qui est tourmenté du 
désir extrême de s'unir à toi, et qui soufiFre de l'agitation que tu as 
excitée en mon cœur; pense donc, seigneur, à [nous] faire une de- 
meure convenable. 

12. Mâitrêya dit : Désireux de contenter sa femme chérie, Kar- 
dama, faisant usage de son pouvoir magique, fit apparaître à l'ins- 
tant même, ô guerrier, un char divin qui marchait au moindre désir 
de son maître. 

15. Ce char d'une nature divine, muni des objets les plus pré- 
cieux dans chaque genre, donnait tout ce qu'on lui demandait; il 
était orné de colonnes de diamant, et renfermait le trésor à jamais 
inépuisable de tous les biens. 

U. Rempli de meubles divins, il fournissait en. tout temps ce qui 
peut servir au bien-être; il était orné de bannières et de drapeaux de 
diverses couleurs. 

15. On y voyait briller des guirlandes de fteurs variées, autour 



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LIVRE TROISIÈME. 275 

desquelles bourdonnaient agréablement les abeilles , et des vêtements 
divers faits d'étoflFes de soie et de lin et de précieux tissus. ' 

16. A chacun des étages, s'élevant les uns au-dessus des autres, 
dont se composait ce char, se trouvaient des lits, des sièges, des 
litières et des éventails tout préparés. 

17. On y voyait répandus çà et là les produits des divers arts; le 
sol y était formé de grandes émeraudes, et les bancs quadrangulaires 
[qui en couvraient la surface] étaient de corail. 

18. Le seuil des portes était de corail, et les battants de diamant; 
des vases d'or surmontaient les toits faits de saphir. 

19. Les plus beaux rubis incrustés dans les murs faits de diamant 
y brillaient comme. des yeux; on y voyait des tentes de diverses cou- 
leurs, avec des portiques d'or et des guirlandes de perles. 

20. Des troupes de cygnes et de colombes ne cessaient d'y monter 
de tous côtés en murmurant, trompées par les figures factices qu'elles ' 
prenaient pour des oiseaux de leur espèce. 

21. .Les salles de cet édifice disposées de la manière la plus fa- 
vorable pour le jeu, le sommeil et le plaisir, ses cours et ses enclos 
étaient faits pour étonner celui même [qui les avait construits]. 

22. Pendant qu'elle contemplait cette demeure d'un cœur qui 
n'était pas entièrement satisfait, Kardama, qui connaît les pensées 
de tous les êtres, lui adressa de lui-même la parole : 

25. Quand tu te seras baignée dans le lac [Vindusaras], femme 
timide, tu monteras sur ce char; cet étang sacré formé par Çukla est 
pour les hommes une source de bénédictions. 

24. Cette femme aux yeux de lotus, obéissant à la voix de son 
mari, couverte comme elle était d'un vêtement plein de poussière, 
avec sa chevelure né^igée, 

25. Le corps souillé de fange et d'ordurç, les seins ternis, se 
plongea dans cet étang, réceptacle des belles eaux de la Sarasvatî. 

26. Là elle vit dans une maison, au fond de l'étang, mille vierges 
toutes à la fleur de l'âge et parfumées de santal. 

27. A son approche, ces femmes se levant aussitôt, lui dirent, les 

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274 LE BHÂGAVATA PURÂNA. 

mains réunies en signe de respect : Nous sommes tes servantes ; 
commaildeHaous, que